Dans la nature, rien ne peut s'isoler ni s'arrêter; tout continue.

L'homme y peut essayer, proposer la beauté; la nature aussitôt

s'en rend maîtresse et en dispose. Et voici bien l'opposition que

je disais: Ici, l'homme est soumis à la nature; dans l'œuvre d'art

au contraire, il soumet la nature à lui.--«L'homme propose et Dieu

dispose», nous a-t-on dit; ceci est vrai dans la nature;--mais je vais

résumer l'opposition que j'indique en disant que, dans l'œuvre d'art,

au contraire, _Dieu propose et l'homme dispose_; et tout prétendu

producteur d'œuvres d'art qui n'est pas conscient de ceci est tout ce

que l'on veut; pas un artiste.

[Pg 46]

Coupez la phrase en deux, ne prenez pour credo qu'un des deux membres

de la formule, et vous aurez les deux grandes hérésies artistiques qui

toujours à neuf s'entrecombattent pour ne vouloir comprendre que c'est

de leur union même et de leur compromission seulement que l'art peut

naître.

_Dieu propose_: c'est le naturalisme, l'objectivisme, appelez-le comme

il vous plaît.

_L'homme dispose_: c'est l'à-priorisme, l'idéalisme...

_Dieu propose et l'homme dispose_: c'est l'œuvre d'art.

Pourquoi faut-il qu'à chaque nouvelle fausse «école» l'intransigeance

absurde des partis vienne voir le salut dans l'adoration exclusive

d'une des deux parties de la formule? Hier: _l'homme dispose_;

aujourd'hui; _Dieu propose_... Et tantôt l'on semble ignorer que

l'artiste a tous droits pour _disposer_; tantôt _qu'il ne doit disposer

que de ce que la nature lui propose._

Car, si je parlais tout à l'heure de l'artiste comme faisant opposition

à la nature, et semblais voir en l'œuvre d'art tout d'abord une

affirmation,--serait-ce pour prôner à présent l'individualisme, et ne

nous serons-nous arrachés d'un excès que pour nous précipiter vers un

autre? qu'est-ce qu'un artiste individualiste? Qu'est-ce qu'un artiste

anti-individualiste? Qu'il laisse

[Pg 47]

à d'autres les «convictions». Elles lui coûtent trop cher à lui et

elles le déforment trop. L'artiste n'est ni d'un camp ni de l'autre; il

est à tout point de conflit.

L'art est une chose tempérée. Et certes je ne veux non plus dire par

là que l'œuvre d'art la plus accomplie serait celle qui se tiendrait

à la plus égale distance de l'idéalisme et du réalisme; non certes!

et l'artiste peut bien se rapprocher autant qu'il osera d'un des deux

pôles, mais à condition qu'il ne quittera pas du talon le second; un

sursaut de plus, il perd pied.

«On ne montre pas sa grandeur, disait Pascal, pour être à une

extrémité, mais en touchant les deux à la fois et en remplissant

l'entre-deux.»

Et les limites de l'art que nous renoncions vite à chercher tant que

nous les demandions extérieures, ses limites, Messieurs, qui ne sont

point obstacles ni défi, nous les découvrons tout intimes: ce sont

limites d'extension.

Il est un point d'extrême tension, passé lequel l'œuvre brusquement

cède et se décompose,--on n'a jamais été composée.--Les _limites_ ne

sont qu'en l'artiste; heureux celui qui les élargit en lui, les recule

et qui,

[Pg 48]

comme devrait vouloir chacun d'eux, _soumet le plus possible à lui, le

plus possible de nature._

Mesdames et Messieurs,

Si, malgré que vous sachiez déjà tout cela, je me suis permis de le

redire, c'est que, vous qui pensez cela, vous restez en très petit

nombre, c'est que le nombre des faux artistes et des hérétiques est

grand.

_Été 1901._

[1] La conférence annoncée sous ce titre fut préparée pour l'exposition

des artistes indépendants de 1901; un contretemps subit m'empêcha, à

mon grand regret, de la prononcer. J'en donne ici simplement l'esquisse.

[Pg 49]

AUTOUR DE M. BARRÈS

[Pg 50]

[Pg 51]

A PROPOS DES DÉRACINÉS

Né à Paris, d'un père Uzétien et d'une mère Normande, où voulez-vous,

Monsieur Barrès, que je m'enracine?

J'ai donc pris le parti de voyager.

En ayant éprouvé beaucoup d'agrément (pour employer une de vos

exquises expressions de jadis) et surtout, j'ose le croire, beaucoup

de profit, je me suis permis de conseiller aux autres le voyage; j'ai

même fait plus: j'ai poussé, j'ai contraint d'autres au voyage; il en

est qui n'avaient jamais navigué et qui m'ont rejoint sur des terres

assez lointaines; il en est que j'ai mis en wagon; il en est que j'ai

accompagnés. J'ai fait plus encore; j'ai écrit tout un livre, d'une

folie très méditée, pour exalter la beauté du voyage, m'efforçant,

peut-être par manie de prosélytisme, d'enseigner la joie qu'il y aurait

à ne plus se sentir

[Pg 52]

d'attaches, de _racines_ si vous préférez (vous aviez bien écrit

l'_Homme libre_,--mais _libre_ un peu différemment).--Et c'est en

voyage que j'ai lu votre livre.--Rien d'étonnant donc si, à ma grande

admiration, je ne peux m'empêcher de mêler la critique: excusez ce

préambule; il n'est là que pour montrer combien je suis désigné pour la

faire, ceux pour vous louer étant légion.

Pourtant je voudrais commencer par dire combien j'admire votre livre;

certes vos œuvres précédentes nous permettaient d'attendre de vous

les plus exquises délicatesses, et bien des pages datées d'Espagne

ou d'Italie ne le cédaient pas de beaucoup au merveilleux récit de

Mme Aravian; nous connaissions la netteté de votre vue, la clarté de

vos jugements, votre vaillance, votre prudence, l'excellence de vos

conseils; et malgré tout cela les _Déracinés_ ont surpris même vos plus

chauds admirateurs; il y a là (non assez concentré peut-être), maintenu

sans inquiétude, un si sérieux travail, une si autoritaire affirmation,

que le respect de vous s'impose et que même vos plus entêtés ennemis

sont forcés à présent de vous considérer. Sous des noms affreux comme

ceux de l'_Education Sentimentale_, vous avez créé des types, pénibles,

mais que

[Pg 53]

l'on ne peut plus oublier; vous avez fait plus: vous les avez groupés,

hiérarchisés, ou plutôt et mieux: vous avez montré la fatalité de

cette hiérarchie, comme un professeur de physique montre le «Vase des

quatre éléments». La fondation du journal, son âpre vie, la façon dont

Sturel s'en tire, tout cela, pesant, est d'une remarquable tenue, d'une

absence de fantaisie parfaite.--Pourquoi, ce dessin si bon, avoir

cru devoir le boursoufler inartistiquement d'une thèse électorale,

intéressante certes en elle-même (sans souci même qu'elle soit juste

ou non), mais dont presque toutes les pages s'empèsent et qui en

épaissit les moindres mouvements?--Si vous venez, à chacun de ceux-ci,

ergoter et, à renfort de raisonnements, le rattacher à votre thèse

générale, c'est donc que ces événements n'étaient pas assez éloquents

par eux-mêmes? c'est donc que vous craigniez que l'on n'en pensât pas

tout ce que vous en pensez? c'est donc que, peut-être, si vous aviez

laissé l'esprit du lecteur libre, il en aurait conclu différemment?--Et

le résultat de votre habileté oratoire c'est que les événements que

vous dites, après que vous en avez parlé, semblent, pris hors du livre,

moins éloquents que vous-même, ou ne pas persuader toujours comme vous

voudriez

[Pg 54]

qu'ils persuadent. Car enfin Suret-Lefort, Renaudin, Sturel,

Rœmerspacher réussissent; s'il avait plus d'argent, on peut croire

que Racadot réussirait. D'ailleurs je consens que, _si_ Racadot n'eût

jamais quitté la Lorraine, il n'eût jamais assassiné; mais alors il

ne m'intéresserait plus du tout; tandis que, grâce aux circonstances

étranges qui l'acculent, c'est lui, vous le savez, sur qui se concentre

l'intérêt dramatique du livre; de sorte que, soucieux aussi de vérité

psychologique, votre livre, comme malgré vous, semble ne prouver

rien tant que ceci: «dans une situation où il se trouve souvent et

qui pour beaucoup est la même, l'organisme agit d'une façon banale;

dans une situation qui s'offre à lui pour la première fois, il fera

preuve d'originalité, s'il ne peut y échapper»[1]. _Le déracinement

contraignant Racadot à l'originalité_: on peut dire, en souriant, que

c'est là le sujet de votre livre.

Car votre affirmation trop constante nous fait désirer contredire;

désirer affirmer ceci: le déracinement peut être une école de

vertu.--C'est seulement lors d'un sensible apport de nouveauté

extérieure qu'un organisme, pour en moins souffrir, est amené à inventer

[Pg 55]

une modification propre permettant une appropriation plus sûre[2].

Faute d'être appelées par _de l'étrange_, les plus rares vertus

pourront rester latentes; irrévélées pour l'être même qui les possède,

n'être pour lui que cause de vague inquiétude, germe d'anarchie.

Par contre, plus l'être est faible, plus il répugne à _l'étrange_,

au changement; car la plus légère idée nouvelle, la plus petite

modification de régime nécessite de lui une vertu, un effort

d'adaptation qu'il ne va peut-être pas pouvoir fournir. Mais qu'est-ce

à dire? sinon qu'il est trop faible; allons! tant pis! qu'il s'enracine

et que ce soit tant mieux pour lui.

Mais ne cherchez pas non plus à l'instruire. Toute instruction est

un déracinement par la tête. Plus l'être est faible, moins il peut

supporter d'instruction. N'est-ce pas là ce qui vous fait dire:

«Beaucoup de femmes et d'enfants ne sont que d'un seul paysage»?

Traduisez: l'instruction n'est bonne que pour les

[Pg 56]

forts. Soignez le faible; protégez-le; mais par pitié pour nous,

n'établissez pas sur lui notre règle.

L'instruction, apport d'éléments étrangers, ne peut être bonne qu'en

tant que l'être à qui elle s'adresse trouvera en lui de quoi y faire

face; ce qu'il ne surmonte pas risque de l'accabler. L'instruction

accable le faible.

Oui, mais le fort en est fortifié.

S'il ne faut donc avoir en vue que le bien-être du plus grand nombre,

j'admets que c'est en ne bougeant pas de chez soi qu'on l'obtient

avec le moindre effort, n'y ayant là qu'à poursuivre d'ordinaire un

élan hérité...--Mais ne peut-il nous plaire de voir un homme exiger

de soi la plus grande valeur possible?--Dans le bien-être s'étiole

toute vertu; les routes neuves, ardues, la nécessitent. J'aime

(pardonnez-moi) tout ce qui met l'homme en demeure, ou de périr, ou

d'être grand. Les événements historiques qui nous ont le plus dépaysés

sont certes ceux qui ont fait le plus de victimes, mais aussi ceux qui

ont échauffé, éclairé le plus grand nombre de héros; c'est un tri; dans

le calme du coutumier, toutes les ailes inétendues, sans besoin d'être

grandes, oublient de l'être; plus le vent du dehors s'élève et plus se

nécessite une forte envergure.

[Pg 57]

Oui, mais les faibles y périront.

Faut-il s'en consoler, disant: c'étaient des faibles?--Disons

plutôt: aux forts seuls la véritable instruction. Aux faibles

l'enracinement, l'encroûtement dans les habitudes héréditaires qui

les empêcheront d'avoir froid.--Mais à ceux qui, non plus faibles, ne

cherchent pas, avant tout, leur confort, à ceux-ci, le déracinement,

proportionné autant qu'il se peut à leur force, à leur vertu--la

recherche du dépaysement qui exigera d'eux la plus grande vertu

possible. Et peut-être pourrait-on mesurer la valeur d'un homme au

degré de dépaysement (physique ou intellectuel) qu'il est capable de

maîtriser.--Oui, dépaysement; ce qui exige de l'homme une gymnastique

d'adaptation, un rétablissement sur du neuf: voilà l'éducation que

réclame l'homme fort,--dangereuse il est vrai, éprouvante; c'est

une lutte contre _l'étranger_; mais il n'y a éducation que dès que

l'instruction modifie.--Quant aux faibles: enracinez! enracinez!

Instruction, dépaysement, déracinement[3],--il

[Pg 58]

faudrait pouvoir en user selon les forces de chacun; on y trouve danger

sitôt que ce n'est plus profit; et que les faibles y agonisent, c'est

là ce que montrent

[Pg 59]

_les Déracinés_; mais pour préserver du danger le faible, nous

aveuglerons-nous sur le profit du fort? et que les forts s'y

fortifient, c'est là ce que ne montrent pas _les Déracinés_--ou du

moins ce qu'ils ne montrent que malgré vous.

Car se posait alors devant vous ce dilemme: ou, pour favoriser votre

thèse et montrer le danger du déracinement, peindre des êtres si

faibles et médiocres, qu'on eût crié: tant pis pour eux;--ou, pour

favoriser votre roman, peindre des êtres assez forts pour

[Pg 60]

qu'ils ne souffrent plus du dépaysement, assez importants pour

invalider votre thèse.

Il est beaucoup de ces points, je le sais bien, où l'on pourrait

infiniment contredire; aussi n'aurais-je point tant affirmé si vous

n'aviez si fort affirmé le contraire.

Ce qui reste pourtant certain, c'est que, si les sept Lorrains dont

vous donnez l'histoire n'étaient pas venus à Paris, vous n'eussiez

pas écrit _les Déracinés_; que vous n'eussiez pas écrit ce livre si

vous-même n'étiez pas venu à Paris;--et cela eût été extrêmement

regrettable, car, à cause de ses préoccupations mêmes, ce pesant livre

d'une excédente mais admirable tension, remet à leur médiocre place

tant de romans négligeables dont, faute de mieux, nous risquions de

nous occuper.

_Décembre 1897_.

[1] La formule est de Nordau.

[2] Le bien-être n'engendre que l'inertie; la gêne est le principe du

mouvement.

Renan (_Dialogues_).

ou encore:

«On acquiert rarement les qualités dont on peut se passer.»

Laclos (_Les liaisons dangereuses_).

[3] Ici une note de M. Charles Maurras:

«M. Doumic, dans la _Revue des Deux-Mondes_, admet la thèse des

Déracinés, mais sous la réserve suivante: Le propre de l'éducation est

d'arracher l'homme à son milieu formateur. Il faut qu'elle le déracine.

C'est le sens étymologique du mot «élever»... En quoi ce professeur se

moque de nous. M. Barrès n'aurait qu'à lui demander à quel moment un

peuplier, si haut qu'il s'élève, peut être contraint au déracinement...»

--Non, M. Maurras; j'en suis bien désolé, mais celui qui se moque de

nous ici, ce n'est pas M. Doumic, c'est vous; et pour peu que M. Doumic

ne soit pas aussi ignorant en arboriculture que vous paraissez l'être,

il vous aura répondu, je suppose, que le peuplier dont vous parlez,

pour être beau et bien fait, n'était sans doute pas né sur le sol

qu'il ombrageait à présent, mais venait tout vraisemblablement d'une

pépinière,--comme celle sur le catalogue de laquelle je copie pour

votre édification cette phrase:

_Nos arbres ont été_ TRANSPLANTÉS (le mot est en gros caractères dans

le texte) _2, 3, 4 fois et plus, suivant leur force_ (ce qui veut dire

ici: suivant leur âge), _opération qui favorise la reprise_; ILS SONT

DISTANCÉS CONVENABLEMENT, AFIN D'OBTENIR DES TÊTES BIEN FAITES (ici

c'est moi qui souligne, car voici un des côtés de la question dont

vous ne parlez pas, et qui importe).

Catalogue des pépinières Croux (63e année, p. 72).

Ignorez-vous aussi l'opération qu'en culture on appelle REPIQUAGE?

Permettez que pour vous, je copie encore ces quelques phrases

instructives:

_Dès que les plants ont quelques feuilles, on doit, selon les espèces

et les soins particuliers qu'elles exigent, ou les_ ÉCLAIRCIR _ou les_

REPIQUER.

_Le repiquage est de la plus haute importance pour la plus grande

majorité des plantes.--Et, en note: Toutes les plantes pourraient à la

rigueur être repiquées._

VILMORIN-ANDRIEUX, _Les fleurs de pleine terre_, p. 3.

Ou _repiquer_, ou _éclaircir_. Voici l'affreux dilemme que vous

proposent vos savants co-partisans MM. Croux et Vilmorin-Andrieux.

Renoncez à chercher vos exemples dans leur domaine. Et si cela ne

suffit pas à invalider la thèse de M. Barrès, vous m'accorderez tout au

moins que cela ne la renforce pas non plus...

(Le passage de M. Maurras que je cite est cité par M. Barrès dans les

_Scènes et doctrine du Nationalisme_.)

[Pg 61]

LA QUERELLE DU PEUPLIER[1]

(RÉPONSE A M. MAURRAS)

Lorsque, en 1897, parut dans l'_Ermitage_ mon article sur _les

Déracinés_, l'on n'y fit pas grande attention. L'an dernier, ayant

à réunir en volume quelques pages de critique, je relus cet article

oublié; ne le trouvant pas trop mauvais, je le joignis aux autres, tel

quel--avec l'addition pourtant d'une note, et voici pourquoi:

Entre 1897 et 1902, un article de M. Doumic avait paru, auquel avait

aussitôt répondu M. Maurras. De l'article et de la réponse, j'eus

connaissance par une note des «Scènes et Doctrines» de M. Barrès. Cette

note a depuis été tant de fois citée, que j'ai honte à la citer encore;

on la saura par cœur; tant pis:

[Pg 62]

«M. Doumic, dans la _Revue des Deux-Mondes_, admet la thèse des

Déracinés, mais sous la réserve suivante: «Le propre de l'éducation est

d'arracher l'homme à son milieu formateur. Il faut qu'elle le déracine:

c'est le sens étymologique du mot «élever...» En quoi ce professeur se

moque de nous. M. Barrès n'aurait qu'à lui demander à quel moment un

peuplier, si haut qu'il s'élève, peut être contraint au déracinement...»

Il coulait à ce moment, à propos de déracinement, des flots d'encre;

j'ai trouvé que celle de M. Maurras n'avait pas bien belle couleur.

Je me permis de lui faire observer l'imprudence de sa question; il

était en effet plus qu'aisé de répondre que ces peupliers exemplaires

sortaient d'une pépinière, tout vraisemblablement--comme celle,

ajoutai-je, sur le catalogue de laquelle je copie cette phrase:

«_Nos arbres ont été_ TRANSPLANTÉS (le mot est en gros caractères

dans le texte), 2, 3, 4 _fois et plus, suivant leur force, opération

qui favorise la reprise_; ILS SONT DISTANCÉS CONVENABLEMENT, AFIN

D'OBTENIR DES TÊTES BIEN FAITES (ici c'est moi qui soulignais).»

M. Maurras, ayant écrit naguère: «Je proteste publiquement que M. Gide

n'est pas justifiable de la critique»,

[Pg 63]

s'apprêtait à ne rien répondre. «Son esprit, son talent, son tour

d'imagination, affirme-t-il encore, sont d'une coquette achevée;

ils perdent donc à être connus de toutes parts. Ils ne peuvent être

soufferts qu'à la faveur d'une pénombre officieuse et d'un propice

clair obscur.» Donc, par égard pour moi, il fallait me laisser dans

l'ombre.

C'est ce que MM. Faguet, Blum et Remy de Gourmont n'eurent pas la

délicatesse de comprendre. A l'impertinence de me lire, ils ajoutèrent

celle de parler de mon livre et d'en parler excellemment; bien plus,

ils citèrent ma note.

M. Maurras alors n'y tint plus et me supprima durant dix-huit colonnes

de la _Gazette_.

Mes articles sur M. Barrès, que j'écoute toujours, que j'admire

souvent, et pour qui je garderais l'affection la plus vive s'il ne m'en

empêchait pas quelquefois---mes articles sont des plus modérés contre

une thèse dont je ne blâme que l'outrance et à qui j'en yeux de gâter

bien des pages d'un de nos meilleurs écrivains.

Cette doctrine de l'enracinement qu'il préconise, je la crois bonne en

effet pour les faibles, la masse; j'accorde que c'est d'eux qu'il se

faut occuper, car

[Pg 64]

les individus qui s'en échappent s'occupent très suffisamment

d'eux-mêmes, et l'on ne peut tabler sur eux. Mais je prétends que

ceux-ci trouvent profit au déracinement, et que l'enracinement,

tout au contraire, les empêche. Eux aussi sont nécessaires au pays.

«Instruction, dépaysement, déracinement, dis-je à la fin de mon premier

article--il faudrait pouvoir en user selon les forces de chacun; on

y trouve danger sitôt que ce n'est plus profit; et que les faibles

y agonisent, c'est là ce que montrent _les Déracinés_; mais pour

préserver du danger le faible, nous aveuglerons-nous sur le profit du

fort?[2]. Et que les forts s'y fortifient, c'est là ce que ne montrent

pas _les Déracinés_--ou du moins ce qu'ils ne montrent que malgré M.

Barrès.»

«De ce que les sept Lorrains du roman de M. Barrès ont eu tort de venir

à Paris, puisqu'ils s'y sont tous plus ou moins noyés, il ne s'en suit

pas qu'un

[Pg 65]

huitième Lorrain aura tort de suivre leur exemple; car ce huitième

Lorrain, ce sera peut-être un Barrès», écrit M. de Gourmont, résumant

ma conclusion. «Ainsi finit par un compliment cette dispute»,

conclut-il à son tour.

M. Maurras ne l'entend pas ainsi. Il a les conciliations en horreur.

L'huile qu'on apportait pour les blessures, c'est sur le feu qu'il la

renverse. Je doute qu'il ait lu nos articles. Du moins n'est-ce pas

à eux qu'il répond, mais tout simplement à la note où son nom s'est

trouvé cité. Et la querelle qu'il ravive, n'est pas sur le fond même du

sujet; lui-même la baptise: c'est «la querelle du peuplier». Il ne faut

pas qu'il ait eu tort de prendre le peuplier comme exemple. Ce n'est

pas facile à prouver. Il va parler fort et longtemps. Dix-huit colonnes

contre vingt lignes. Je suis vaincu.

«Cette leçon d'arboriculture a fait mon bonheur, lit-on dans la

_Gazette de France_ du 14 septembre 1903 après citation de ma

note. M. André Gide a découvert le repiquage dans le traité de M.

Vilmorin-Andrieux, et la transplantation dans le catalogue des

pépinières Croux.»

Je passe là-dessus. M. Maurras n'est nullement tenu

[Pg 66]

de savoir, et ses lecteurs encore moins, que je vis neuf mois sur douze

à la campagne, où je regarde plus mon jardin que mes livres--ni même

que la Société des Agriculteurs de Normandie accordait à ma pépinière

une première médaille, il y a quelques années--il faut vraiment une

occasion comme celle-ci pour l'avouer...

«L'étonnement naïf que fait paraître M. Gide--continue M. Maurras--en

nous révélant repiquage et transplantation est sans aucun doute

absolument étranger à ceux d'entre nous qui ..., etc ...; mais si cette

émotion merveilleuse leur manque, ils sont aussi gardés d'introduire

dans le langage d'aussi honnêtes gens que MM. Emile Faguet et Remy

de Gourmont ... une confusion ridicule entre _transplantation_ et

_déracinement_. A la place de M. André Gide, écrivain délicat, critique

difficile, on ne se consolerait pas de la mésaventure.»--Merci des

compliments--mais décidément, M. Maurras, vous êtes par trop sûr que

vos lecteurs ne seront pas les nôtres: Voici le début de l'article de

M. Gourmont:

«Au mot imaginé par M. Barrès «les Déracinés», il faudrait, je pense,

_en opposer un autre_, qui exprimerait la même idée matérielle, et une

idée psychologique

[Pg 67]

toute différente: les transplantés. On emploierait l'un ou l'autre

selon que l'on parlerait d'un homme à qui le changement de milieu a été

mauvais, ou d'un homme qui a trouvé une nouvelle vigueur par le fait

même de sa transplantation en un terrain nouveau.

«Cette insinuation m'est suggérée par la lecture de quelques pages du

nouveau livre de M. Gide... Esprit très logique, il a été choqué de

la thèse de M. Barrès en tant que thèse absolue. Il reconnaît que le

déracinement est défavorable aux natures faibles, qu'il est bon que

la plupart des hommes vivent et meurent là où ils sont nés; mais il

croit que la transplantation est heureuse pour les forts et qu'elle les

fortifie encore.» Là-dessus, exemples à l'appui de cette thèse;--je ne

puis citer tout l'article[3]; il est parfait.

Mais revenons au peuplier. M. Maurras, n'ayant pas sous la main son

«vieux jardinier Marius», appelle à la rescousse «quelqu'un de ces

grands amateurs de jardinage qui allient les plaisirs de leur art à la

haute culture intellectuelle». Tenons-nous!

[Pg 68]

«... Quand ces boutures (de peuplier) ont des feuilles et paraissent

pourvues de racines...» dit le grand amateur.

--On les déracine? interrompt M. Maurras.

--Mais non! _On éclaircit le plan, c'est-à-dire qu'on enlève à volonté

les plus forts pour en faire des arbres de choix_ (c'est moi qui

souligne), ou les plus nombreux et les plus délicats pour les repiquer

en rayons moins serrés, afin de permettre aux racines de se bien

développer.

--Et si l'on expédie?

--On enveloppe les racines avec beaucoup de soin pour qu'elles ne se

sèchent pas en route.»

Eh! parbleu, prétendis-je rien d'autre?

Mais, plus loin, ceci nous éclaire:

«En somme, continue M. Maurras, relever, dépiquer, repiquer, replanter,

même arracher sont des opérations qui n'ont rien de commun avec le

déracinement. On ne déracine que des arbres morts ou ceux qu'on

sacrifie.» Et plus loin:

«J'expliquai alors à mon jardinier ce qu'on appelle maintenant, selon

la forte et juste expression de Barrès, _un déraciné_... Je dis comment

la mauvaise éducation avait chez ces jeunes gens _tranché les racines_

(ici c'est

[Pg 69]

M. Maurras qui souligue) qui les attachaient à leur Lorraine..., etc.,

etc.»

Nous y voilà! «_Déracinés_» signifie pour M. Maurras «dont on a tranché

les racines». Que ne le disait-il plus tôt? J'aurais laissé son

peuplier tranquille.[4]

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 2 / 13 段