La contemplation de ces grandes époques où, par suite de con

PRÉTEXTES

_DU MÊME AUTEUR_

ANDRÉ WALTER (Les cahiers; Les Poésies)..... épuisé

LE VOYAGE D'URIEN........................... épuisé

PALUDES..................................... épuisé

AU MERCURE DE FRANCE

PRÉTEXTES................................... 1 vol.

NOUVEAUX PRÉTEXTES.......................... 1 vol.

L'IMMORALISTE, récit........................ 1 vol.

LA PORTE ÉTROITE, récit..................... 1 vol.

OSCAR WILDE................................. 1 vol.

A LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

LES NOURRITURES TERRESTRES.................. 1 vol.

ISABELLE, récit............................. 1 vol.

LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.............. 1 vol.

LE ROI DE CANDAULE, suivi de SAUL........... 1 vol.

LE PROMÉTHÉE MAL ENCHAÎNÉ................... 1 vol.

LES CAVES DU VATICAN........................ 1 vol.

* * * * *

ANDRÉ GIDE

Prétextes

Réflexions

sur quelques points de littérature

et de morale

Septième édition

PARIS

MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI

MCMXIX

* * * * *

[Pg 4]

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés

pour tous pays

[Pg 5]

TABLE DES MATIÈRES

=Deux conférences.=

De l'influence en Littérature.......................... 7

Les Limites de L'Art................................... 35

=Autour de M. Barrès.=

A propos des _Déracinés_............................... 51

La querelle du peuplier (_Réponse à M. Maurras_)....... 61

La Normandie et le Bas-Languedoc....................... 71

=Lettres à Angèle.=

I.--Mirbeau; Curel; Hauptmann....................... 81

II.--Signoret; Jammes................................ 88

III.--Les Naturistes.................................. 99

IV.--Barrès; Maeterlinck............................. 102

V.--Verhaeren, Pierre Louys......................... 107

VI.--Stevenson et _du nationalisme en littérature_... 113

VII.--De quelques récentes idolâtries................. 124

VIII.--Sada Yacco...................................... 135

IX.--De quelques jeunes gens du Midi................. 142

X.--Les Mille Nuits et une Nuit du Dr Mardrus....... 151

XI.--Max Stirner et l'individualisme................. 160

XII.--Nietzsche....................................... 166

=Quelques livres.=

Villiers de l'Isle-Adam................................ 185

Maurice Léon........................................... 192

Camille Mauclair....................................... 197

Henri de Régnier....................................... 203

Dr J. C. Mardrus (_Les Mille Nuits et une Nuit_)....... 211

Saint-Georges de Bouhélier............................. 225

_Lettre à M. Saint-Georges de Bouhélier_............. 235

=Supplément.=

Francis Jammes......................................... 241

Saint-Georges de Bouhélier............................. 242

Henri de Régnier....................................... 244

Octave Mirbeau......................................... 246

=In Memoriam.=

Stéphane Mallarmé...................................... 251

Emmanuel Signoret...................................... 260

Oscar Wilde............................................ 265

[Pg 6]

DEUX CONFÉRENCES

[Pg 7]

DE L'INFLUENCE EN LITTÉRATURE

_Conférence faite à la_ LIBRE ESTHÉTIQUE _de Bruxelles le 29 Mars 1900._

_A Théo Van Rysselberghe._

MESDAMES, MESSIEURS,

Je viens ici faire l'apologie de l'influence.

On convient généralement qu'il y a de bonnes et de mauvaises

influences. Je ne me charge pas de les distinguer. J'ai la prétention

de faire l'apologie de toutes les influences.

J'estime qu'il y a de très bonnes influences qui ne paraissent pas

telles aux yeux de tous.

J'estime qu'une influence n'est pas bonne ou mauvaise

[Pg 8]

d'une manière absolue, mais simplement par rapport à qui la subit.

J'estime surtout qu'il y a de mauvaises natures pour qui tout est

guignon, et à qui tout fait tort. D'autres au contraire pour qui

tout est heureuse nourriture, qui changent les cailloux en pain: «Je

dévorais, dit Gœthe, TOUT ce que Herder voulait bien m'enseigner.»

L'apologie de l'influencé d'abord; l'apologie de l'influenceur ensuite;

ce seront là les deux points de notre causerie.

Gœthe, dans ses Mémoires, parle avec émotion de cette période

de jeunesse où, s'abandonnant au monde extérieur, il laissait

indistinctement chaque créature agir sur lui, chacune à sa

manière. «Une merveilleuse parenté avec chaque objet en résultait,

écrit-il,--une si parfaite harmonie avec toute la nature, que tout

changement de lieu, d'heure, de saison, m'affectait intimement.» Avec

délices il subissait la plus fugitive influence.

Les influences sont de maintes sortes--et si je vous ai rappelé ce

passage de Gœthe, c'est parce que je voudrais pouvoir parler de

_toutes_ les influences, chacune

[Pg 9]

ayant son importance,--commençant par les plus vagues, les plus

naturelles, gardant pour les dernières les influences des hommes et

celles des œuvres des hommes; les gardant pour les dernières parce

que ce sont celles dont il est le plus difficile de parler--et contre

lesquelles on tente le plus, ou l'on prétend tenter le plus, de

regimber.--Comme ma prétention est de faire l'apologie de celles-ci

aussi, je voudrais préparer cette apologie de mon mieux,--c'est-à-dire

lentement.

Il n'est pas possible à l'homme de se soustraire aux influences;

l'homme le plus préservé, le plus muré en sent encore. Les influences

risquent même d'être d'autant plus fortes qu'elles sont moins

nombreuses. Si nous n'avions rien pour nous distraire du mauvais temps,

la moindre averse nous ferait inconsolables.

Il est tellement impossible d'imaginer un homme complètement échappé

de toutes les influences naturelles et humaines, que, lorsqu'il s'est

présenté des héros qui paraissaient ne rien devoir à l'extérieur,

dont on ne pouvait expliquer la marche, dont les actions, subites, et

incompréhensibles aux profanes, étaient telles qu'aucun mobile humain

ne les semblait déterminer--on préférait, après leur réussite, croire à

l'influence

[Pg 10]

des _astres_, tant il est impossible d'imaginer quelque chose d'humain

qui soit complètement, profondément, foncièrement spontané.

En général on peut dire, je crois, que ceux qui avaient la glorieuse

réputation de n'obéir qu'à leur étoile étaient ceux sur qui les

influences personnelles, les influences d'élection agissaient plus

puissamment que les influences générales--je veux dire celles qui

agissent sur tout un peuple, du moins sur tous les habitants d'une même

ville, à la fois.

Donc deux classes d'influences, les influences communes, les influences

particulières; celles que toute une famille, un groupement d'hommes, un

pays subit à la fois; celles que dans sa famille, dans sa ville, dans

son pays, l'on est seul à subir (volontairement ou non, consciemment ou

inconsciemment, qu'on les ait choisies ou qu'elles vous aient choisi).

Les premières tendent à réduire l'individu au type commun; les secondes

à opposer l'individu à la communauté.--Taine s'est occupé presque

exclusivement des premières; elle flattaient son déterminisme mieux que

les autres...

Mais comme on ne peut inventer rien de neuf pour soi tout seul, ces

influences que je dis personnelles

[Pg 11]

parce qu'elles sépareront en quelque sorte la personne qui les subit,

l'individu, de sa famille, de sa société, seront aussi bien celles qui

le rapprocheront de tel inconnu qui les subit ou les a subies comme

lui,--qui forme ainsi des groupements nouveaux--et crée comme une

nouvelle famille, aux membres parfois très épars, tisse des liens,

fonde des parentés--qui peut pousser à la même pensée tel homme de

Moscou et moi-même, et qui, à travers le temps, apparente Jammes à

Virgile--et à ce poète chinois dont il vous lisait jeudi dernier le

charmant, modeste et ridicule poème.

Les influences _communes_ sont forcément les plus _grossières_--ce

n'est pas par hasard que le mot GROSSIER est devenu synonyme de

COMMUN.--J'aurais presque honte à parler de l'influence de la

nourriture si Nietzsche par exemple, paradoxalement je veux le croire,

ne prétendait que la boisson a une influence considérable sur les

mœurs et sur la pensée d'un peuple en général: que les Allemands par

exemple, en buvant de la bière, s'interdisent à jamais de prétendre à

cette légèreté, cette acuité d'esprit que Nietzsche prête aux Français

buveurs de vin. Passons.

Mais, je le répète: moins une influence est grossière,

[Pg 12]

plus elle agit d'une manière particulière. Et déjà l'influence du

temps, celle des saisons, bien qu'agissant sur de grandes foules à la

fois, agit sur elles de manière plus délicate et plus nerveuse, et

provoque des réactions très diverses.--Tel est exténué, tel autre est

exalté par la chaleur. Keats ne pouvait travailler bien qu'en été,

Shelley qu'en automne. Et Diderot disait: «J'ai l'esprit fou dans les

grands vents.» On pourrait citer encore, citer beaucoup... Passons.

L'influence d'un climat cesse d'être générale, et par là devient

sensible, à celui qui la subit en étranger.--Ici nous arrivons aux

influences particulières;--à vrai dire, les seules qui aient droit de

nous occuper ici.

Lorsque Gœthe, arrivant à Rome, s'écrie: «Nun bin ich endlich geboren!»

Enfin je suis né!... Lorsqu'il nous dit dans sa correspondance

qu'entrant en Italie il lui sembla pour la première fois prendre

conscience de lui-même et _exister_ ... voilà certes de quoi

nous faire juger l'influence d'un pays étranger comme des plus

importantes.--C'est, de plus, une _influence d'élection_: je veux

dire qu'à part de malheureuses exceptions, voyages forcés ou exils,

on choisit d'ordinaire la terre où l'on veut voyager; la choisir est

preuve que déjà l'on est un peu influencé par elle.--Enfin

[Pg 13]

l'on choisit tel pays précisément parce que l'on sait que l'on va

être influencé par lui, parce qu'on espère, que l'on souhaite cette

influence. On choisit précisément les lieux que l'on croit capables de

vous influencer le plus.--Quand Delacroix partait pour le Maroc, ce

n'était pas pour devenir orientaliste, mais bien, par la compréhension

qu'il devait avoir d'harmonies plus vives, plus délicates et plus

subtiles, pour «prendre conscience» plus parfaite de lui-même, du

coloriste qu'il était.

J'ai presque honte à citer ici le mot de Lessing, repris par Gœthe

dans les _Affinités Electives_, mot si connu qu'il fait sourire: «Es

wandelt niemand unbestraft unter Palmen», et que l'on ne peut traduire

en français qu'assez banalement par: «Nul ne se promène impunément sous

les palmes.» Qu'entendre par là? sinon qu'on a beau sortir de leur

ombre, on ne se retrouve plus tel qu'avant.

J'ai lu tel livre; et après l'avoir lu je l'ai fermé; je l'ai remis

sur ce rayon de ma bibliothèque,--mais dans ce livre il y avait telle

parole que je ne peux pas oublier. Elle est descendue en moi si avant,

que je ne la distingue plus de moi-même. Désormais je ne suis plus

comme si je ne l'avais pas connue.--Que j'oublie

[Pg 14]

le livre où j'ai lu cette parole: que j'oublie même que je l'ai

lue; que je ne me souvienne d'elle que d'une manière imparfaite ...

n'importe! Je ne peux plus redevenir celui que j'étais avant de l'avoir

lue.--Comment expliquer sa puissance?

Sa puissance vient de ceci qu'elle n'a fait que me révéler quelque

partie de moi encore inconnue à moi-même; elle n'a été pour moi qu'une

explication--oui, qu'une explication de moi-même. On l'a dit déjà: les

influences agissent par ressemblance. On les a comparées à des sortes

de miroirs qui nous montreraient, non point ce que nous sommes déjà

effectivement, mais ce que nous sommes d'une façon latente.

Ce frère intérieur que tu n'es pas encore,

disait Henri de Regnier,--Je les comparerai plus précisément à ce

prince d'une pièce de Mæterlinck, qui vient réveiller des princesses.

Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées,

attendant qu'un contact, qu'un accord, qu'un mot les réveille!

Que m'importe, auprès de cela, tout ce que j'apprends par la tête, ce

qu'à grand renfort de mémoire j'arrive

[Pg 15]

à retenir?--Par instruction, ainsi, je peux accumuler en moi de lourds

trésors, toute une encombrante richesse, une fortune, précieuse certes

comme instrument, mais qui restera _différente_ de moi jusqu'à la

consommation des siècles.--L'avare met ses pièces d'or dans un coffre;

mais, sitôt le coffre fermé, c'est comme si le coffre était vide.

Rien de pareil avec cette intime connaissance, qui n'est plutôt qu'une

reconnaissance mêlée d'amour--de reconnaissance, vraiment; qui est

comme le sentiment d'une parenté retrouvée.

A Rome, près de la solitaire petite tombe de Keats, quand je lus ses

vers admirables, combien naïvement je laissai sa douce influence entrer

en moi, tendrement me toucher, me reconnaître, s'apparenter à mes plus

douteuses, à mes plus incertaines pensées.--A ce point que lorsque,

malade, il s'écrie dans _l'Ode au Rossignol:_

_Oh! qui me donnera une gorgée d'un vin--longtemps refroidi dans la

terre profonde,--d'un vin qui sente Flora et la campagne verte, la

danse et les chansons provençales, et la joie que brûle le soleil?_

_--Oh! qui me donnera une coupe pleine de chaud Midi?_

[Pg 16]

Il me semblait, que, de mes propres lèvres, j'entendisse jaillir cette

plainte admirable.

S'éduquer, s'épanouir dans le monde, il semble vraiment que ce soit se

retrouver des parents.

Je sens bien qu'ici nous sommes arrivés au point sensible, dangereux,

et qu'il va devenir plus difficile et délicat de parler. Il ne s'agit

plus à présent des influences--dirai-je: naturelles--mais bien des

influences humaines.--Comment expliquer, tandis que _l'influence_

nous apparaissait jusqu'ici comme un heureux moyen d'enrichissement

personnel--ou du moins semblable à cette baguette de coudre des

sorciers qui permettrait de découvrir en soi des richesses,--comment

expliquer que brusquement ici l'on entre en garde, que l'on ait peur

(surtout de nos jours, disons-le bien), que l'on se défie. L'influence,

ici, est considérée comme une chose néfaste, une sorte d'attentat

envers soi-même, de crime de lèse-personnalité.

C'est que précisément aujourd'hui, même sans faire profession

d'individualisme, nous prétendons avoir chacun notre _personnalité_,

et que, sitôt que cette personnalité n'est plus très robuste, sitôt

qu'elle paraît,

[Pg 17]

à nous-mêmes ou aux autres, un peu indécise, chancelante ou débile, la

peur de la perdre nous poursuit et risque de gâter nos plus réelles

joies.

La peur de perdre sa personnalité!

Nous avons pu, dans notre bienheureux monde des lettres, connaître

et rencontrer bien des peurs: la peur du neuf, la peur du vieux--ces

derniers temps la peur des langues étrangères, etc. ... mais de toutes,

la plus vilaine, la plus sotte, la plus ridicule, c'est bien la peur de

perdre sa personnalité.

«Je ne veux pas lire Gœthe, me disait un jeune littérateur (ne craignez

rien, je ne nomme que quand je loue),--je ne veux pas lire Gœthe parce

que cela pourrait m'impressionner.»

Il faut, n'est-ce pas, être arrivé à un point de perfection rare, pour

croire que l'on ne peut changer qu'en mal.

La personnalité d'un écrivain, cette personnalité délicate,

choyée, celle qu'on a peur de perdre, non tant parce qu'on la sait

précieuse, que parce qu'on la croit sans cesse sur le point d'être

perdue--consiste trop souvent à n'avoir jamais fait telle ou telle

chose. C'est ce qu'on pourrait appeler une personnalité privative. La

perdre, c'est avoir envie de faire, ce

[Pg 18]

qu'on s'était promis de ne pas faire.--Il a paru, il y a quelque dix

ans, un volume de nouvelles que l'auteur avait intitulé: _Contes sans

qui ni que_. L'auteur s'était fait une manière d'originalité, un style

spécial, une personnalité, à n'employer jamais un pronom conjonctif.

(Comme si les _qui_ et les _que_ ne continuaient pas quand même

d'exister!)--Combien d'auteurs, d'artistes, n'ont d'autre personnalité

que celle-là, qui, le jour où ils consentiraient à employer les qui et

les que, comme tout le monde, se confondraient tout simplement dans la

masse banale et infiniment nuancée de l'humanité.

Et pourtant, il faut bien avouer que la personnalité des plus grands

hommes est faite aussi de leurs incompréhensions. L'accentuation même

de leurs traits exige une limitation violente. Aucun grand homme ne

nous laisse de lui une image vague, mais précise et très définie. On

peut même dire que ses incompréhensions font la _définition_ du grand

homme.

Que Voltaire n'ait compris Homère ni la Bible; qu'il éclate de rire

devant Pindare; est-ce que cela ne dessine pas la figure de Voltaire?

comme le peintre qui, traçant le contour d'un visage, dirait à ce

visage: Tu n'iras pas plus loin.

[Pg 19]

Que Gœthe, le plus intelligent des êtres, n'ait pas compris

Beethoven--Beethoven, qui, après avoir joué devant lui la sonate en ut

dièze mineur (celle qu'on a coutume de nommer la _Sonate au clair de

lune_), comme Gœthe demeurait froidement silencieux, poussait vers lui

ce cri de détresse: «Mais, Maître, si vous, vous ne me dites rien--qui

donc alors me comprendra?» est-ce que cela ne définit pas d'un coup

Gœthe--et Beethoven?

Ces incompréhensions s'expliquent, voici comment: elles ne sont certes

point sottise; elles sont _éblouissement_.--Ainsi tout grand amour

est exclusif, et l'admiration d'un amant pour sa maîtresse le rend

insensible à toute beauté différente.--C'est _l'amour_ qu'il avait pour

l'esprit, qui rendait Voltaire insensible au lyrisme. C'est l'adoration

de Gœthe pour la Grèce, pour la pure et souriante tendresse de Mozart,

qui lui faisait craindre le déchaînement passionné de Beethoven--et

dire à Mendelssohn qui lui jouait le début de la symphonie en ut

mineur: «Je ne ressens que de l'étonnement.»

Peut-être peut-on dire que tout grand producteur, tout créateur,

a coutume de projeter _sur le point qu'il veut opérer_ une telle

abondance de lumière spirituelle,

[Pg 20]

un tel faisceau de rayons--que tout le reste autour en paraît sombre.

Le contraire de cela, n'est-ce pas le dilettante? qui comprend tout,

précisément parce qu'il n'aime rien _passionnément_, c'est-à-dire

_exclusivement_.

Mais combien celui qui, sans avoir une personnalité fatale, toute

d'ombre et d'éblouissement, tâche de se créer une personnalité

restreinte et combinée, en se privant de certaines influences, en se

mettant l'esprit au régime, comme un malade dont l'estomac débile ne

saurait supporter qu'un choix de nourritures peu variées (mais qu'alors

il digère si bien!)--combien celui-là me fait aimer le dilettante, qui,

ne pouvant être producteur et parler, prend le charmant parti d'être

_attentif_ et se fait une carrière vraiment de savoir admirablement

_écouter_. (On manque d'écouteurs aujourd'hui, de même que l'on manque

_d'écoles_--c'est un des résultats de ce besoin d'originalité à tout

prix.)

La peur de ressembler à tous fait dès lors chercher à celui-ci quels

traits bizarres, uniques (incompréhensibles souvent par la même), il

peut bien montrer--qui lui apparaissent aussitôt d'une principale

importance, qu'il croit devoir exagérer, fût-ce aux dépens

[Pg 21]

de tout le reste. J'en sais un qui ne veut pas lire Ibsen parce que,

dit-il, «il a peur de le trop bien comprendre». Un autre s'est promis

de ne jamais lire les poètes étrangers, de crainte de perdre «le sens

pur de sa langue»...

Ceux qui craignent les influences et s'y dérobent font le tacite aveu

de la pauvreté de leur âme. Rien de bien neuf en eux à découvrir,

puisqu'ils ne veulent prêter la main à rien de ce qui peut guider leur

découverte. Et s'ils sont si peu soucieux de se retrouver des parents,

c'est, je pense, qu'il se pressentent fort mal apparentés.

Un grand homme n'a qu'un souci: devenir le plus humain

possible,---disons mieux: _devenir banal_. Devenir banal, Shakespeare,

banal Gœthe, Molière, Balzac, Tolstoï... Et, chose admirable, c'est

ainsi qu'il devient le plus personnel. Tandis que celui qui fuit

l'humanité pour lui-même, n'arrive qu'à devenir particulier, bizarre,

défectueux... Dois-je citer le mot de l'Evangile? Oui, car je ne pense

pas le détourner de son sens: «Celui qui veut sauver sa vie (sa vie

personnelle) la perdra; mais qui veut la donner la sauvera (ou pour

traduire plus exactement le texte grec: «_la rendra vraiment vivante_»),

[Pg 22]

Voilà pourquoi nous voyons les grands esprits ne jamais craindre les

influences, mais au contraire les rechercher avec une sorte d'avidité

qui est comme l'avidité d'ÊTRE.

Quelles richesses ne devait pas sentir en lui un Gœthe, pour ne

s'être refusé,--ou, selon le mot de Nietzsche, «n'avoir dit _non_»--à

rien! Il semble que la biographie de Gœthe soit l'histoire de ses

influences--(nationales avec Gœtz; moyenâgeuses avec Faust; grecques

avec les Iphigénies; italiennes avec le Tasse, etc.; enfin vers la fin

de sa vie encore, l'influence orientale, à travers le divan de Hafiz,

que venait de traduire Hammer--influence si puissante que, à plus de 70

ans, il apprend le persan et écrit lui aussi un Divan).

La même frénésie désireuse qui poussait Gœthe vers l'Italie, poussait

le Dante vers la France. C'est parce qu'il ne trouvait plus en Italie

d'influences suffisantes, qu'il accourait jusqu'à Paris se soumettre à

celle de notre Université.

Il faudrait pourtant se convaincre que la peur dont je parle est une

peur toute moderne, dernier effet de l'anarchie des lettres et des

arts; avant, on ne connaissait pas cette crainte-là. Dans toute grande

époque on se

[Pg 23]

contentait d'être personnel, sans chercher à l'être, de sorte qu'un

admirable fonds commun semble unir les artistes des grandes époques,

et, par la réunion de leurs figures involontairement diverses, créer

une sorte de société, admirable presque autant par elle-même, que l'est

chaque figure isolée. Un Racine se préoccupait-il de ne ressembler

à nul autre? Sa Phèdre est-elle diminuée parce qu'elle naquit,

prétend-on, d'une influence janséniste? Le XVIIe siècle français est-il

moins grand pour avoir été dominé par Descartes? Shakespeare a-t-il

rougi de mettre en scène les héros de Plutarque; de reprendre les

pièces de ses prédécesseurs ou de ses contemporains?

Je conseillais un jour à un jeune littérateur un sujet qui me

paraissait à ce point fait pour lui, que je m'étonnais presque qu'il

n'eût pas déjà songé à le prendre. Huit jours après, je le revis,

navré. Qu'avait-il? Je m'inquiétai... «Eh! me dit-il amèrement, je ne

veux vous faire aucun reproche, parce que je pense que le motif qui

vous faisait me conseiller était bon,--mais pour l'amour de Dieu, cher

ami, ne me donnez plus de conseils! Voici qu'à présent je viens _de

moi-même_ au sujet dont vous m'avez parlé l'autre jour. Que diable

voulez-vous que j'en fasse à présent? C'est

[Pg 24]

_vous_ qui me l'avez conseillé; je ne pourrai jamais plus croire que

je l'ai trouvé tout seul.»--Ah! je n'invente pas!--j'avoue que je fus

quelque temps sans comprendre:--le malheureux craignait de ne pas être

_personnel_.

On raconte que Pouchkine un jour dit à Gogol: «Mon jeune ami, il

m'est venu en tête, l'autre jour, un sujet--une idée que je crois

admirable--mais dont je sens bien que moi, je ne pourrai rien tirer.

Vous devriez la prendre; il me semble, tel que je vous connais, que

vous en feriez quelque chose.»--Quelque chose!--en effet--Gogol n'en

fit rien moins que les _Ames mortes_, à quoi il dut sa gloire, de ce

petit sujet, de ce germe que Pouchkine un jour posait dans son esprit.

Il faut aller plus loin et dire: les grandes époques de création

artistique, les époques fécondes, ont été les époques les plus

profondément influencées.--Telle la période d'Auguste, par les lettres

grecques; la renaissance anglaise, italienne, française par l'invasion

de l'antiquité, etc.

La contemplation de ces grandes époques où, par suite de conjonctures

heureuses, grandit, s'épanouit,

[Pg 25]

éclate, tout ce qui, depuis longtemps semé, germinait et restait dans

l'attente--peut nous emplir aujourd'hui de regrets et de tristesse.

A notre époque, que j'admire et que j'aime, il est bon, je crois, de

chercher d'où vient cette régnante anarchie, qui peut nous exalter un

instant en nous faisant prendre la fièvre qu'elle nous donne pour une

surabondance de vie;--il est utile de comprendre que ce qui fait, dans

sa plantureuse diversité, l'unité malgré tout d'une grande époque,

c'est que tous les esprits qui la composent se viennent abreuver aux

mêmes eaux...

Aujourd'hui nous ne savons plus à quelle source boire--nous croyons

trop d'eaux salutaires, et tel va boire ici, tel va là.

C'est aussi qu'aucune grande source unique, ne jaillit, mais que les

eaux, surgies de toutes parts, sans élan, sourdent à peine, puis

restent sur le sol, stagnantes--et que l'aspect du sol littéraire,

aujourd'hui, est assez proprement celui d'un marécage.

Plus de puissant courant, plus de canal, plus de grande influence

générale qui groupe et unisse les esprits en les soumettant à quelque

grande croyance commune, à quelque grande idée dominatrice--plus

d'ÉCOLE, en un mot--mais, par crainte de se ressembler,

[Pg 26]

par horreur d'avoir à se soumettre, par incertitude aussi, par

scepticisme, complexité, une multitude de petites croyances

particulières, pour le triomphe des bizarres petits particuliers.

Si donc les grands esprits cherchent avidement les influences, c'est

que, sûrs de leurs propres richesses, pleins du sentiment intuitif,

_ingénu_ de l'abondance immanente de leur être, ils vivent dans une

attente joyeuse de leurs nouvelles éclosions.--Ceux, au contraire, qui

n'ont pas en eux grande ressource, semblent garder toujours la crainte

de voir se vérifier pour eux le mot tragique de l'Evangile: «Il sera

donné à celui qui a; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il

a.» Ici encore la vie est sans pitié pour les faibles.--Est-ce une

raison pour fuir les influences?--Non.--Mais les faibles y perdront le

peu d'originalité à laquelle ils peuvent prétendre... Messieurs: TANT

MIEUX! C'est là ce qui permet une Ecole.

Une Ecole est composée toujours de quelques rares grands esprits

directeurs--et de toute une série d'autres subordonnés, qui forment

comme le terrain neutre sur lequel ces quelques grands esprits peuvent

s'élever.

[Pg 27]

Nous y reconnaissons d'abord une subordination, une sorte de soumission

tacite, inconsciente, à quelques grandes idées que quelques grands

esprits proposent, que les esprits moins grands prennent pour

_Vérités_.--Et, s'ils _suivent_ ces grands esprits, peu m'importe! car

ces grands esprits les mèneront plus loin qu'ils n'eussent su aller par

eux-mêmes. Nous ne pouvons savoir ce qu'eût été Jordaens sans Rubens.

Grâce à Rubens, Jordaens s'est élevé parfois si haut, qu'il semble

que mon exemple soit mal choisi et qu'il faille placer Jordaens au

contraire parmi les grands esprits directeurs.--Et que serait ce si je

parlais de Van Dyck, qui, à son tour, crée et domine l'école anglaise?

Autre chose: souvent une grande idée n'a pas assez d'un seul grand

homme pour l'exprimer, pour l'exagérer tout entière; un grand homme

n'y suffit pas; il faut que plusieurs s'y emploient, reprennent

cette idée première, la redisent, la réfractent en fassent valoir

une dernière beauté.--La grandeur, qui paraissait démesurée, de

Shakespeare, a longtemps empêché de voir, mais ne nous empêche

plus aujourd'hui d'admirer, l'admirable pléiade de dramaturges qui

l'entourent.--_L'idée_ qu'exalte l'école hollandaise

[Pg 28]

s'est-elle satisfaite d'un Terburg, d'un Metsu, d'un Pieter de Hooch?

Non, non, il fallait chacun de ceux-là, et combien d'autres!

Enfin, disons que si toute une suite de grands esprits se dévouent pour

exalter une grande idée, il en faut d'autres, qui se dévouent aussi,

pour l'exténuer, la compromettre et la détruire.--Je ne parle pas de

ceux qui s'acharnent contre--non--ceux-là d'ordinaire servent l'idée

qu'ils combattent, la fortifient de leur inimitié.--Mais je parle de

ceux qui croient la servir, de cette malheureuse descendance en qui

s'épuise enfin l'idée.--Et, comme l'humanité fait et doit faire une

consommation effroyable d'idées, il faut être reconnaissant à ceux-ci

qui, en épuisant enfin ce qu'une idée avait encore de généreux en elle,

en la faisant redevenir IDÉE, de VÉRITÉ qu'elle semblait, la vident

enfin de tout suc, et forcent ceux qui viennent à chercher une idée

nouvelle,--idée qui, à son tour, paraisse pour un temps Vérité.

Bénis soient les Miéris et les Philippe Van Dyck pour achever de ruiner

la moribonde école hollandaise, pour venir à bout de ses dernières

dominations.

En littérature, croyez bien que ce sont pas les

[Pg 29]

«verslibristes», pas même les plus grands, les Vielé-Griffin, les

Verhaeren, qui viendraient à bout du Parnasse; c'est le Parnasse

lui-même qui se supprime, se compromet en ses derniers lamentables

représentants.

Disons encore ceci: ceux qui craignent les influences et s'y refusent

en sont punis de cette manière admirable: dès qu'on signale un

pasticheur, c'est parmi eux qu'il faut chercher.--_Ils ne se tiennent

pas bien_ devant les œuvres d'art d'autrui. La crainte qu'ils ont

les fait s'arrêter à la surface de l'œuvre; ils y goûtent du bout

des lèvres.--Ce qu'ils y cherchent, c'est le secret tout extérieur

(croient-ils) de la matière, du métier--ce qui précisément n'existe

qu'en relation intime et profonde avec la personnalité même de

l'artiste, ce qui demeure le plus inaliénable de ses biens.--Ils ont,

pour la raison d'être de l'œuvre d'art, une incompréhension totale.

Ils semblent croire qu'on peut prendre la peau des statues, puis qu'en

soufflant dedans, cela redonnera quelque chose.

L'artiste véritable, avide des influences profondes, se penchera sur

l'œuvre d'art, tâchant de l'oublier et de pénétrer plus arrière. Il

considérera l'œuvre d'art

[Pg 30]

accomplie, comme un point d'arrêt, de frontière; pour aller plus loin

ou ailleurs, il nous faut changer de manteau.--L'artiste véritable

cherchera, derrière l'œuvre, l'homme, et c'est de lui qu'il apprendra.

La franche imitation n'a rien à faire avec le pastiche qui toujours

reste besogne sournoise et cachée. Par quelle aberration aujourd'hui

n'osons-nous plus _imiter_, c'est ce qu'il serait trop long de

dire--d'ailleurs tout cela se tient et si l'on m'a suivi jusqu'ici l'on

me comprendra sans peine.--Les grands artistes n'ont jamais craint

d'imiter.

Michel-Ange imita d'abord si résolument les antiques que, certaines de

ses statues--entre autres un Cupidon endormi--il s'amusa de les faire

passer pour des statues retrouvées dans des fouilles.--Une autre statue

de l'amour fut, raconte-t-on, enterrée par lui, puis exhumée comme

marbre grec.

Montaigne, dans sa fréquentation des anciens, se compare aux abeilles

qui «pillottent de çà de là les fleurs», mais qui en font après

le miel, «_qui est tout leur_»--ce n'est plus, dit-il, «thym ne

marjoleine».

--Non: c'est du Montaigne, et tant mieux.

[Pg 31]

Mesdames et Messieurs,

Je m'étais promis de faire, après l'apologie de l'influencé, celle

de l'influenceur. A présent elle ne m'apparaît plus bien utile.

L'apologie de l'influenceur--ne serait-ce pas celle du «grand homme»?

Tout grand homme est un influenceur.--Artiste, ses écrits, ses

tableaux, ne sont qu'une part de son œuvre; son influence l'explique,

la continue. Descartes n'est pas seulement l'auteur du _Discours de

la Méthode_, de la _Dioptrique et des Méditations_; il est l'auteur

aussi du _Cartésianisme_.--Parfois même l'influence de l'homme est plus

importante que son œuvre; parfois elle s'en détache et ne semble la

suivre que de très loin;--telle est, à travers des siècles d'inaction,

celle de la Poétique d'Aristote sur le XVIIe siècle français. Parfois

enfin, l'influence est l'œuvre unique, comme il advint pour ces deux

uniques figures, que j'ose à peine citer, de _Socrate_ et du _Christ_.

On a souvent parlé de la responsabilité des grands hommes.--On n'a

point tant reproché au Christ tous les martyrs que le Christianisme

avait faits (car l'idée de salut s'y mêlait)--qu'on ne reproche encore

à tel

[Pg 32]

écrivain le retentissement parfois tragique de ses idées.--Après

Werther, on dit qu'il y eut une épidémie de suicides. De même en

Russie, après un poème de Lermontof. «Après ce livre, disait Mme de

Sévigné en parlant des Maximes de La Rochefoucauld,--il n'y a plus qu'à

se tuer ou qu'à se faire chrétien.» (Elle disait cela croyant sûrement

qu'il ne se trouverait personne qui ne préférât une conversion à la

mort).--Ceux que la littérature a tués, je pense qu'ils portaient déjà

la mort en eux; ceux qui se sont faits chrétiens étaient admirablement

prêts pour l'être; l'influence, disais-je, ne crée rien: elle éveille.

Mais je me garderai, d'ailleurs, de chercher à diminuer la

responsabilité des grands hommes; pour leur plus grande gloire, il faut

la croire même la plus lourde, la plus effrayante possible. Je ne sache

pas qu'elle ait fait reculer aucun d'eux. Au contraire, ils cherchent

de l'assumer toujours plus grande. Ils font, tout autour d'eux, que

l'on s'en doute ou non, une consommation de vie formidable.

Mais ce n'est pas toujours un besoin de domination qui les mène: Chez

l'artiste, souvent, la soumission d'autrui qu'il obtient a des causes

très différentes. Un mot pourrait, je crois, les résumer: _il ne se

suffit pas à

[Pg 33]

lui-même_. La conscience qu'il a de l'importance de l'idée qu'il

porte le tourmente. Il en est _responsable_, il le sent. Cette

responsabilité lui paraît la plus importante; l'autre ne passera

qu'après. Que peut-il? Seul!--Il est débordé. Il n'a pas assez de ses

cinq sens pour palper le monde; de ses vingt-quatre heures par jour,

pour vivre, penser, s'exprimer. Il n'y suffit pas, il le sent. Il a

besoin d'adjoints, de substituts, de secrétaires.--«Un grand homme, dit

Nietzsche, n'a pas seulement _son_ esprit, mais aussi celui de tous ses

amis.»--Chaque ami lui prêtera ses sens; bien plus: vivra pour lui.

Lui se fait centre (oh! malgré lui), il regarde et profite de tout. Il

influence: d'autres vivront et joueront pour lui ses idées; risqueront

le danger de les expérimenter à sa place.

Il est difficile parfois de faire l'apologie des grands hommes. Je ne

veux donc point dire ici que j'approuve _cela_; je dis seulement que

sans _cela_ le grand homme n'est guère possible.--S'il voulait œuvrer

sans influencer, il serait d'abord mal renseigné, n'ayant pu voir

opérer ses idées; puis il ne serait pas intéressant; car cela seul qui

nous influence nous importe.--Voilà pourquoi j'ai eu soin de faire

d'abord l'apologie des influencés,--pour pouvoir à

[Pg 34]

présent oser dire qu'ils sont indispensables aux grands hommes.

Mesdames et Messieurs,

Je vous ai dit à présent à peu près ce que je désirais vous dire.

Peut-être les quelques idées que j'ai tenté d'exposer ici vous

paraîtront-elles soit paradoxales, soit fausses.--Je me tiendrai

pourtant pour satisfait si, fût-ce par protestation contre elles, j'ai

pu faire naître en vous--je veux dire: éveiller--quelques idées que

vous jugerez justes et belles.--C'est ce que nous pourrons appeler de

l'influence par réaction.

_Bruxelles, le 29 mars 1900._

[Pg 35]

LES LIMITES DE L'ART

_Conférence._

_A Maurice Denis,_

MESDAMES ET MESSIEURS[1]

Si je viens vous parler ici des limites de l'art, ce n'est point,

soyez-en d'avance convaincus, que j'aie quelque prétention à les

reculer ou à les rapprocher, fût-ce durant le temps de cette causerie;

et si le titre que j'y ai laissé donner paraît un peu bien général, ma

hardiesse, je vous l'affirme, n'est pourtant point d'avoir choisi ce

titre: elle est de parler à des peintres.

[Pg 36]

Nous ne sommes plus au temps où quelques échappés de l'atelier Rouault

pouvaient redire avec Gautier le: _ut pictura poesis_ d'Horace; mais

si les littérateurs d'aujourd'hui ont compris le danger, le non-sens

tout au moins, de prétendre se servir de la plume comme d'un pinceau,

les peintres n'ont pas moins compris de leur côté que le _ut poesis

pictura_ serait pour eux théorie plus funeste encore. Littérature

et peinture se sont heureusement désalliées, et je ne viens pas ici

pour m'en plaindre; au contraire. Il est d'avance bien reconnu que je

n'entends rien à votre métier et que vous n'entendez rien au mien. Vous

cultivez votre jardin, nous le nôtre; nous voisinons un peu parfois;

c'est tout.

Pourtant, si vous m'avez amicalement convié à venir aujourd'hui vous

parler, et si je le fais avec joie, ce n'est pas pour de simples

raisons de voisinage; nous sommes quelques-uns à penser qu'il n'est

pas bon que les artistes d'un même pays, absorbés chacun dans leur

art, méconnaissent qu'au-dessus des questions particulières à la

littérature et à la peinture, il y a telles questions d'esthétique plus

générale,--de celles qui, résolues, firent Poussin frère de Racine, par

exemple,--et devant lesquelles nous pouvons

[Pg 37]

ensemble oublier un instant, vous, Messieurs, que vous êtes peintres,

moi que je suis littérateur, pour nous souvenir mieux que nous sommes,

et malgré toutes les différences de métier, les uns et l'autre des

artistes.

Voilà pourquoi, si j'aborde aujourd'hui devant vous de telles

généralités, je dis que ce n'est point hardiesse, mais modeste crainte,

au contraire, de n'avoir pas, pour tout sujet plus spécial, la

compétence nécessaire.

Il y a quelques jours, plutôt feuilletant que lisant un des épais

volumes du «Cours de philosophie positive», je fus frappé par un

curieux passage. Il s'y agit de louer la science; Auguste Comte

s'entend à cela et loue bien--peu le passé, plus le présent, presque

infiniment l'avenir,--je dis «presque», car tout aussitôt, par saine

horreur de l'hyperbole et souci de précision, Comte, après avoir

vaguement esquissé ce que, de la science, l'avenir paraît pouvoir

espérer et prétendre, ajoute que prétentions et espérances ne sauraient

être infinies. Il est, écrit-il (à peu près, car je cite de mémoire),

presque aisé d'en prévoir dès à présent les limites et d'indiquer

quelles

[Pg 38]

terres lui resteront toujours fermées; on sait par exemple que la

science n'atteindra jamais... Savez-vous l'exemple qu'il cite?--la

composition chimique des astres. Une génération s'écoulait, puis

simplement, sans bruit, l'analyse spectrale s'emparait de ces mêmes

astres, et la science franchissait les bornes assignées.

De cette page du positiviste, où je trouve malgré tout plus à admirer

qu'à sourire, est née, avec le titre et l'idée de cette causerie, une

défiance de moi plus grande encore, comme l'étrange avertissement que

prétendre fixer d'avance des limites au pouvoir de l'intelligence

humaine était folie--folie aussi présomptueuse en son genre que

prétendre prévoir et dessiner d'avance les futures manifestations de ce

pouvoir, et que de les croire infinies.

Sans cesse des moyens nouveaux permettent au savant des investigations

et des précisions nouvelles, chaque nouvelle découverte servant de

moyen à son tour; mais précisément pour cela, et parce qu'ainsi chaque

effort nouveau s'additionne, chaque effort ancien s'y confond et

s'anonymise, de sorte que l'on n'y considère jamais en chaque partie

que la plus récente victoire;--l'on peut donc dire (et c'est presque

une tautologie) que les limites de la science se reculent

[Pg 39]

toujours dans le sens même de son progrès. La question est: jusqu'où

ira-t-elle?

En art, la question se pose d'une manière très différente. Le mot

«progrès» y perd tout sens, et, comme l'écrivait naguère Ingres: on ne

peut entendre dire de sang-froid et lire que «la génération présente

jouit, en les voyant, des immenses progrès que la peinture a faits

depuis la Renaissance jusqu'à nos jours». La question ne sera donc

plus: _jusqu'où_ la peinture, la musique, la littérature iront-elles?

mais, plus vaguement encore: _où_ iront-elles? et l'on y peut encore

moins oser donner une réponse.

Il ne s'agit plus, pour l'artiste de valeur, de prendre appui sur l'art

d'hier pour tâcher d'aller au delà, et de reculer des limites, mais de

changer le sens même de l'art et d'inventer à son effort une nouvelle

direction. Et si, par contre, l'œuvre des artistes passés conserve sa

parfaite valeur, à ce point que chacun semble à neuf chaque fois avoir

presque inventé et comme défini son art, chaque génie nouveau semble

d'abord errer, tant il tourne résolument le dos aux autres; chaque

génie nouveau semble remettre le problème de l'art même en question.

Après un Jean-Sébastien Bach, on pense: telle est la musique; survient

[Pg 40]

un Mozart, un Beethoven, après lesquels on peut encore dire: Voilà

donc la musique--à moins que, déjà prévenu, l'on ne pense: Qu'est-ce

que la musique? et que l'on ne comprenne enfin que la musique n'est ni

Bach, ni Mozart, ni Beethoven; que chacun d'eux ne saurait limiter que

lui-même et que la musique, pour continuer d'être, doit être sans cesse

autre chose que ce qu'elle n'était que par eux.

Cependant, méconnaissant qu'il n'y a plus rien à tenter de son côté et

que l'artiste de génie n'indique la direction que de lui-même, semble

guider mais ne guide qu'à lui, et se dresse devant l'élan de qui le

suit comme une toile de fond devant la marche de l'acteur, certains

pensent découvrir d'après lui quelque secret du beau, quelque recette,

ou plutôt pensent que la réussite du maître va les dispenser d'un

effort et que, puisque le maître trouve, il n'importe plus de chercher;

ce n'est pas précisément qu'ils l'imitent, ils s'en défendent bien du

moins, mais ils suivent sa direction; c'est un remous puissant qui les

entraîne en son sillage; et bien mieux, le maître s'étant tu avant eux,

ils espèrent le dépasser, aller plus loin que lui, prenant pour de

l'audace leur folie, et le grand empêchement où ils restent d'essayer

d'un autre côté. C'est

[Pg 41]

par eux que la forme d'un maître devient formule, aucune intérieure

nécessité ne la motivant plus. C'est par eux, c'est sur eux que la nuit

se fait sans qu'ils s'en doutent, car leurs yeux, éblouis par le soleil

couché, voient encore l'astre au lieu du couchant obscurci--quand déjà

derrière eux, à l'autre pôle de l'art, un soleil rajeuni, radieux, se

relève.

La vérité (c'est-à-dire la ressource) se trouve toujours en deçà,

jamais au delà du génie.

Ce territoire qu'en allant toucher ses frontières, le génie laisse

derrière lui, cette contrée, d'où chacun doit partir, quelle est-elle?

quel est le lieu commun des chefs-d'œuvre? là chose toujours disponible?

Dois-je m'excuser ici, Messieurs, de ne m'apprêter à vous dire rien

que de banal et de simple? Comment choses si délibérément générales ne

seraient-elles pas très simples et connues? Et, si j'ose pourtant les

redire, c'est que, en art, il est bon, je crois, que chaque génération

nouvelle se pose à nouveau le problème; qu'elle n'accepte jamais toute

trouvée la solution que ceux d'avant-hier et d'hier lui en apportent,

et qu'elle n'oublie point que tous ceux du passé, qu'elle admire, sont

précisément ceux qui l'ont eux-mêmes d'abord et péniblement recherchée.

Le

[Pg 42]

Laocoon de Lessing est œuvre qu'il est bon tous les trente ans de

redire ou de contredire. Une grande clairvoyance fut toujours aux

grandes époques; elle semble encore souvent nous manquer; trop amoureux

souvent de ce que nous possédons déjà, nous perdons l'aigu sentiment de

ce qui nous manque, de nos défauts; et je vois hélas! aujourd'hui plus

d'artistes que _d'œuvres d'art_, car le goût de celles-ci s'est perdu,

et l'artiste trop souvent croit avoir fait suffisamment quand, dans sa

peinture ou ses vers, il a montré qu'il est artiste, considérant la

part de la raison, de l'intelligence et de la volonté, la composition

en un mot, comme négligeable et banalisante--car l'abominable discrédit

où la médiocrité des grands faiseurs a jeté ce que l'on appelait,

ce que l'on n'ose plus appeler sans sourire, «les grands genres»,

est cause que les peintres n'osent plus faire de _tableaux_, que les

littérateurs ne savent plus porter un sujet un peu plus d'un an dans

leur tête, que triomphe en littérature, en peinture, en musique,

l'impressionnisme, la poésie d'occasion.

Ce terrain neutre vers lequel, faisant volte-face, il nous faut

toujours à nouveau retourner, vous savez bien, Messieurs, que c'est

simplement la Nature...

[Pg 43]

Vais-je donc vous parler, moi aussi, de ce fameux retour à la nature?

dont il semble, à entendre certains, que ce soit l'unique secret de

tout art, et que l'on ait tout dit, disant cela!

Retour à la nature!... mais qu'est-ce dite? À quoi d'autre peut-on

retourner? Que trouver hors de soi, sinon sans cesse et partout la

nature? Mais que trouver en soi, sinon la nature aussi bien?

Le vrai retour à la nature, c'est le définitif retour aux éléments: la

mort. Mais, tant qu'il reste à l'homme encore un peu de volonté de vie,

un peu d'être, n'est-ce donc pas pour lutter contre? et n'est-ce pas,

artiste, pour s'opposer à la nature et s'affirmer?

Comment, pourquoi, ne pas comprendre que ces deux «naturels»--extérieur

et intime--s'opposent? et que c'est selon celui-ci que celui-là se

façonne et s'informe? Ce naturel intime a-t-il donc moins de valeur que

l'autre et va-t-on lui refuser ce droit, ou lui dénier ce pouvoir sans

lequel l'œuvre d'art n'est plus?--ou prétend-on que tout l'art ne soit

donc plus que réalisme?

Cette opinion, formulée en tout son excès, n'a personne pour la

défendre, je l'espère; mais n'est-ce pas là qu'on en vient en disant

que l'artiste doit être absent

[Pg 44]

de son œuvre, que l'objectivation est une des conditions de l'art;

de sorte que s'il était possible d'atteindre le but proposé, toute

personnalité s'effaçant devant la chose représentée, une œuvre ne

différerait plus d'une autre que par le sujet relaté, et l'artiste

se serait enfin satisfait pour avoir assuré la durée à quelque vaine

contingence--à moins que, trop peu désireux d'éterniser n'importe quoi,

il choisisse ... mais de quel droit même choisir? Et qu'appelle-t-on

«interprétation», sinon ensuite un choix encore, plus subtil et plus

détaillé, qui, comme le choix du «sujet», vient toujours indiquer,

sinon ma volonté, du moins ma préférence?...

Et ne pensez-vous pas précisément, qu'il convient de faire de ce choix

même, de cette instinctive puis volontaire préférence, l'affirmation

même de l'art,--de l'art qui n'est point dans la nature, de l'art qui

n'est point naturel, l'art que l'artiste seul impose à la nature,

impose difficilement?

Mais ici précisons encore:

Car il ne suffit pas dès lors de dire, comme vous savez qu'on a fait:

l'œuvre d'art, c'est un morceau de nature vu à travers un tempérament.

Dans cette spécieuse formule, ni l'intelligence, ni la volonté de

l'artiste

[Pg 45]

n'entre en jeu. Cette formule ne saurait donc me satisfaire.

L'œuvre d'art est œuvre volontaire. L'œuvre d'art est œuvre de raison.

Car elle doit trouver en soi sa suffisance, sa fin et sa raison

parfaite; formant un tout, elle doit pouvoir s'isoler et reposer, comme

hors de l'espace et du temps, dans une satisfaite et satisfaisante

harmonie. Que si, peinture, elle s'arrête au cadre, ce n'est point

parce que cadre il y a, mais, tout au contraire, il y a cadre parce

qu'ici elle s'arrête. Et le cadre n'est là, soulignant cet arrêt, que

pour faire cette isolation plus marquée.

Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale · 第 1 / 13 段