presse ni liberté d'enseignement, ni liberté d'association: c'est bien
votre pensée. Elle peut être soutenue. Il y a pourtant à tout cela cet
inconvénient qu'une nation vit de liberté, qu'elle ne tient à
elle-même qu'en raison des libertés dont elle jouit et dans l'exercice
desquelles elle se sent vivre, qu'elle prend conscience d'elle-même
dans cet exercice et qu'à n'en plus avoir l'usage elle s'abandonne,
s'endort, languit, n'est plus une nation, à moins que, tout entière à
l'action extérieure, elle ne bataille et conquière sans cesse, ce qui
ne peut point, sans doute, être régime éternel»; il aurait répondu
probablement: «Précisément ce que je ne veux pas, c'est que la France
soit une «nation», une nation comme vous l'entendez, vous, avec vos
propos d'idéologue. «Une nation!» J'entends bien: une nation comme
l'Angleterre ou la Hollande, une nation distincte de son gouvernement
et ayant réellement une vie propre en dehors de ceux qui la régissent.
C'est cela que vous appelez une nation. C'est ce que je ne veux pas
que soit la France. Je veux qu'elle vive en moi, de ma pensée qu'elle
épousera et de ma volonté à laquelle elle s'associera. D'elle-même, de
ses pensées à elle, multiples et diverses, jamais! De ses volontés
multiples et divergentes, jamais! Vous me dites: «Dans ces conditions,
elle s'affaissera sur elle-même, à moins qu'elle ne combatte et
conquière toujours.» Tout juste! Comme Rome. Un peuple de commerce, de
science, de lettres et de beaux-arts peut avoir besoin de libertés; un
peuple se destinant à la conquête du monde et à l'administration du
monde, non seulement n'en a pas besoin, mais en serait gêné dans son
œuvre. Si jamais j'accepte les libertés, c'est que j'aurai renoncé à
mon rôle de conquérant et de César travaillant par la guerre à la
pacification future du monde, à la _pax romana per orbem_. Il est
possible que ce moment de renoncement arrive. Alors ce ne seront point
mes idées qui auront changé, ce sera mon dessein. Mais tant que mon
dessein sera celui que vous me voyez, ne me parlez pas d'une «nation».
Parbleu! ce que je veux autour de moi, ce n'est pas une nation; c'est
une armée. Ce que vous me signalez comme le défaut de mon système en
est le principe.»
Tout de même, de nos jours, où l'instinct despotique reparaît sous une
nouvelle forme et sévit de toutes ses forces, ce qui paraît le défaut
de chaque mesure, générale ou particulière, dont on se plaint, en est
le principe inspirateur, que ceux, du reste, qui prennent cette mesure
s'en aperçoivent ou qu'ils ne s'en aperçoivent point.
A quoi songerons-nous pour prendre des exemples? Au système
parlementaire? Soit. Qu'est-ce qu'on lui reproche? D'être, de la
manière dont il est organisé, le contraire même du système
représentatif; d'arriver, par toute suppression de la représentation
des minorités, à ce résultat que le pays est gouverné par une majorité
toute factice et, au vrai, par une minorité. C'est ce qu'on a appelé,
très justement, le mensonge du gouvernement parlementaire.
Car enfin s'il est prouvé, et il l'a été, qu'en tenant compte de
toutes les voix exprimées par le pays, les groupes de gauche qui
gouvernent depuis huit ans représentent la minorité du pays, il est
démontré que la façon de compter est mauvaise et que la France est
gouvernée depuis huit ans par ceux qui devraient obéir, ou tout au
moins ne pas commander. C'est le mot d'un étranger aristocrate: «En
choses de science, et la politique est une science, il faut peser les
suffrages et non les compter. Vous, vous comptez au lieu de
peser;--mais encore vous comptez mal.»
Sans doute; mais remarquez que cette façon de compter est éminemment
démocratique et radicale. Si vous tenez compte des voix des minorités,
qu'est-ce que vous faites? Vous tenez compte, dans chaque
circonscription, des voix de ceux qui n'obéissent pas «aux grands
courants», qui ne suivent pas la foule, qui ne sont pas, comme dit
Nietzsche, «bêtes de troupeau». Eh! mais! justement, ces voix, il faut
les supprimer! Ce sont des suffrages fortement suspects d'être
aristocrates. Ils se désignent eux-mêmes, en quelque sorte, comme
étant tels. Supprimons-les; tenons-les comme n'existant pas.
Autre aspect de la même question: Si (par exemple) décidant que sera
déclaré député tout homme qui, _dans tout le pays_, aura réuni tel
nombre de suffrages suffisant pour être élu dans une circonscription
moyenne, vous amenez ainsi à la Chambre des hommes qui n'auraient été
élus dans aucune circonscription, mais qui sont connus, aimés et
admirés un peu partout dans le pays tout entier, que faites-vous? Vous
tenez compte du suffrage des minorités, évidemment; mais vous amenez
à la Chambre des hommes beaucoup trop connus, beaucoup trop admirés et
beaucoup trop aimés, des espèces d'hommes supérieurs, des
illustrations politiques, scientifiques, littéraires. Or, l'homme
supérieur n'est pas chose démocratique. Il représente cette sélection
intellectuelle dont la démocratie a horreur et terreur, non sans
raison; il est l'homme, qu'au contraire de l'élire ou de le considérer
comme élu, la démocratie devrait éliminer par ostracisme.
Il ne faut donc point de représentation des minorités. De quelque
façon qu'on la mette en pratique, elle servira, au moins un peu, les
intérêts aristocratiques. Il ne s'agit pas de dire, sottement, que
toutes les voix des minorités se portent sur des gens qui
appartiennent à une élite; non; mais les gens qui appartiennent à une
élite trouvent le plus grand nombre des suffrages qui vont à eux dans
les bulletins des minorités. En rayant de compte tous les bulletins
des minorités, on éliminera donc toujours un certain nombre de gens
d'élite. Le suffrage universel n'est vraiment démocratique qu'à la
condition d'être brutal. Conservons-lui, sous des apparences très
légales et très légitimes, son caractère de brutalité.
Ainsi raisonnent les démocrates[4], avec un très grand sens, si l'on
se place à leur point de vue. Ils sentent vaguement, peut-être avec
précision, que le prétendu défaut du système en est le principe ou du
moins est très conforme à l'esprit même du système.
[4] Il y a des exceptions: M. Jaurès entre autres (peut-être
parce qu'il est une supériorité intellectuelle) est partisan de
la représentation des minorités.
Qu'est-ce qu'on reproche encore au système parlementaire français? De
réduire à rien la fameuse «division des pouvoirs» et de concentrer, au
contraire, tous les pouvoirs dans le Parlement, de légiférer, de
gouverner et d'administrer, le tout ensemble. Eh bien mais, ce n'est
pas pour autre chose que les politiciens se font nommer députés. Ils
ne se font pas nommer députés pour faire des lois--si ce n'est des
lois de circonstance, qui sont précisément des actes de gouvernement
et de gouvernement despotique--ils se font nommer pour gouverner, par
l'intermédiaire de leurs ministres, d'une manière conforme à leurs
intérêts; et, d'autre part, pour peser, chacun chez eux, sur
l'administration de leur département et pour y être de petits rois.
Sans cela, ils ne tiendraient pas le moins du monde à être élus
députés. Le défaut ou l'abus du système parlementaire que vous leur
signalez est pour eux l'essence même du système parlementaire et sa
principale, sinon sa seule raison d'être.
Le système parlementaire, direz-vous encore, tel qu'il est pratiqué en
France, a de singuliers résultats de temps en temps et même toujours:
il met un avocat à la marine, un homme de lettres à la guerre, un
financier à la justice, un commerçant à l'instruction publique et
ainsi de suite. Quoi de plus naturel, puisqu'il s'agit, pour un
ministère, non pas de bien administrer, mais de ne pas être renversé,
et que dès lors ce qu'il doit chercher c'est à distribuer les
portefeuilles, non de manière qu'ils soient bien tenus, mais de
manière que les différents groupes de la chambre aient, chacun, à peu
près satisfaction? Montesquieu disait: «En tel cas... la République
est une dépouille.» En style moins noble on peut dire: «En France le
ministère est un gâteau.» Quand il s'agit de partager, il ne s'agit
pas d'attribuer. On partage comme on peut. De là ces attributions
singulières, amusantes et parfaitement désastreuses pour les intérêts
du pays.
Mais quoi? le principe pour les politiciens, c'est de partager le
pouvoir et l'influence. Les politiciens français sont toujours les
fils de ces conventionnels qui n'admettaient pas que la France cessât
jamais d'être leur propriété et qui se prorogeaient eux-mêmes dans les
assemblées qui devaient succéder à la leur et qui écartaient par la
proscription ceux qui y pénétraient à leur tour; pour qui enfin la
République n'était qu'un syndicat de propriétaires de la République.
De là un système parlementaire qui, dans la pratique, est le contraire
même de la définition du système parlementaire.
Voyez encore quelques mesures récentes ou quelques projets en voie de
réalisation. La caisse de retraite pour l'invalidité et la vieillesse
est un projet, certes, excellent en soi. Quelques-uns lui adressent
pourtant cette critique: «Qui profitera de ces secours ou de ces
retraites?
--Les invalides et les vieillards.
--Sans doute; mais lesquels?
--Ceux que nous estimerons en avoir le plus besoin. A ceux-là nous
épargnerons tout délai dans la liquidation de leur retraite. Pour les
autres on saura voir...
--C'est-à-dire que vous faites la loi pour vos protégés et vos clients
ou ceux dont vous voudrez faire vos clients et vos protégés. C'est
donc un simple _instrumentum regni_, une sportule à distribuer à
titre, soit de récompense, soit d'encouragement, un moyen de vous
conquérir des électeurs. N'est-ce pas cela?»--A certaines dispositions
des projets en discussion, cela en a l'air. Pour que tout soupçon de
ce genre fût écarté, il faudrait que les caisses de retraite pour
l'invalidité ou la vieillesse ne fussent pas «d'État», fussent aux
mains de mutualités parfaitement indépendantes de l'État, auxquelles
l'État, cette fois incontestablement par humanité pure et sans pouvoir
être soupçonné d'intérêt politique, accorderait toutes les subventions
qu'il voudrait. Mais faites adopter ce système à nos hommes
politiques. Je doute que vous y réussissiez. C'est très
vraisemblablement pour se créer un instrument de règne de plus qu'ils
organisent cette administration de secours. Ce qui est pour vous, ce
qui est en soi le défaut de la mesure en est pour eux la raison
d'être.
L'impôt sur le revenu n'a rien, assurément, que de très acceptable;
mais on fait remarquer qu'à moins de se contenter d'une déclaration,
qui, hélas, étant donnée la nature humaine, serait toujours fausse,
l'impôt sur le revenu ne pourrait s'exercer qu'avec une inquisition
continuelle sur les sources de revenus de chacun, ou par une fixation
tout arbitraire et faite pour ainsi dire au hasard.
Ou se contenter de cette affirmation du contribuable: «Mon revenu? Il
est de tant.»
Ou fouiller, et sans cesse, dans tous les papiers d'affaires et même
dans la correspondance du contribuable.
Ou s'en rapporter aux signes visibles et extérieurs de la fortune.
Ou taxer au hasard le contribuable.
Je ne crois pas qu'on puisse sortir de ces quatre partis.
Or le premier est purement vain; il ne rendrait rien du tout ou quasi
rien.--Le second, sans compter qu'il est épouvantablement vexatoire,
est impraticable. Il exigerait une armée de commis, douaniers à
l'intérieur et douaniers domestiques, plus nombreux que celle des
contributions indirectes.--Le troisième est trompeur: les signes
extérieurs de la fortune ne signifient rien, l'avare ne manifestant sa
fortune par aucun signe extérieur et l'homme placé dans une certaine
situation qui exige de la représentation, du prestige et de la poudre
aux yeux, montrant des signes extérieurs de fortune, alors qu'il n'a
pas de fortune du tout.
Reste donc la fixation arbitraire: «Nous supposons que Monsieur un tel
est millionnaire. Nous le croyons.--Sur quoi le croyez-vous?--Nous le
croyons sur ce que nous le croyons.»
Or, ceci est du pur despotisme. Eh bien, il est à croire que c'est
précisément parce qu'il n'y a, en impôt sur le revenu, que la taxation
arbitraire qui soit pratique, que certain parti tient tellement à
l'impôt sur le revenu. L'impôt sur le revenu sera un moyen de frapper
qui déplaît et d'épargner qui plaît. C'est justement ce qui en fait le
mérite aux yeux d'un certain parti. Cela pourra avoir d'admirables
conséquences électorales. Ici encore, ce qui est le défaut de la
mesure en est le principe pour ceux qui la proposent.
Les idées du parti radical sur l'armée et l'organisation de l'armée
sont exactement les mêmes en leur fond et dérivent exactement de la
même pensée secrète. Réduire successivement le service militaire de
sept ans à cinq ans, de cinq ans à trois ans, de trois ans à deux ans,
tout le monde le sait, aussi bien ceux qui sont favorables à ce
mouvement que ceux qui lui sont opposés, c'est abolir l'esprit
militaire, c'est-à-dire la cohésion, l'entente cordiale, la communion
d'esprit entre l'officier, élément permanent de l'armée, et le soldat,
qui ne fait plus qu'y passer. Il est évident que le soldat qui ne
passe que deux ans dans l'armée n'a que deux sentiments successifs: la
première année, le regret d'avoir quitté sa famille et son village; la
seconde année, l'impatience d'y rentrer. En deux années, qui, dans la
pratique, seront réduites à vingt mois, un troisième sentiment n'a pas
le temps de se former. Dans un pays ardemment patriote, comme
l'Allemagne ou l'Angleterre, l'inconvénient est ou serait moindre. Il
est clair que si le sentiment patriotique et l'esprit militaire sont
développés dès l'école primaire et dès le gymnase, il n'est pas
besoin d'un long temps passé sous les armes pour le former. Il existe
à l'avance, il persiste pendant le temps du service militaire, il
reste ensuite. Mais dans un pays où l'école primaire et le lycée sont
hostiles au sentiment patriotique ou tout au moins ne s'appliquent
aucunement à l'entretenir, où l'école primaire et le lycée sont
hostiles à l'esprit militaire ou tout au moins songent à tout autre
chose qu'à le faire naître, il n'est que très vraisemblable que le
service militaire court, non seulement ne créera pas l'esprit
militaire, mais l'empêchera d'éclore là où il aurait pu se produire,
ne retenant le jeune homme sous les drapeaux que juste le temps de lui
faire d'abord regretter, puis désirer la vie civile. Une armée sans
esprit militaire, c'est ce que va créer notre nouvelle loi sur
l'armée.
Mais c'est que précisément l'esprit militaire est ce que déteste et
redoute le plus le parti démocratique.
Il est très embarrassé: il n'est pas précisément antipatriote; car,
après tout, la disparition de la France comme nation ne lui
profiterait guère, puisque ce serait la France exploitée par d'autres
et non plus par lui; et l'on n'envisage jamais une pareille
perspective de gaîté de cœur; mais, d'autre part, il est
antimilitariste fatalement et comme forcément; car il redoute
toujours le despotisme militaire, le tyran militaire, celui qui
détruit ou annihile le régime parlementaire et exploite le pays pour
lui-même, pour ses favoris, pour ses généraux, pour ses officiers et
non plus au profit des orateurs de village et des politiciens de
sous-préfecture.
Ainsi partagé, le parti démocratique est donc dans un certain
embarras; mais envisageant la disparition de la France comme une chose
lointaine, par suite de cette tendance qu'on a toujours à considérer
un grand changement européen comme une chose lointaine, tendance
instinctive et du reste absurde; et envisageant le despotisme
militaire comme une chose qui peut se produire demain, même en pleine
paix (et l'aventure du général Boulanger l'a confirmé dans cette
idée), il a pour l'esprit militaire une aversion sans aucun mélange et
ne tient à rien tant qu'à le détruire partout où il est et à
l'empêcher de naître partout où il pourrait germer.
C'est _le plus pressé_; et pour le reste, selon la formule de tous les
esprits bornés, pour le reste, _on verra plus tard_.
N'exprimez donc pas cette crainte qu'avec les nouvelles lois
militaires l'esprit militaire ne s'affaiblisse et ne tende à
disparaître: c'est précisément pour diminuer l'esprit militaire que
les nouvelles lois militaires ont été faites, que les nouvelles lois
militaires se font et que se feront de nouvelles lois militaires,
jusqu'à ce qu'il n'y ait plus en France que des milices ou une garde
nationale. Il est vrai que, selon toute apparence, la France aura
disparu auparavant; mais je ne voulais démontrer que ceci qu'en cette
question encore, ce qui paraît le défaut de la mesure prise en est
justement l'esprit directeur et la cause efficiente et aussi la cause
finale.
Or, pour y revenir, dans cette grande affaire du cléricalisme
et de l'anticléricalisme il en va tout de même. Ce qui rend
l'anticléricalisme incurable, c'est que toutes les sottises dont il
est composé sont les raisons mêmes pour quoi il est chéri et caressé
par ses partisans; c'est que tous les périls qu'il renferme sont
considérés par ses partisans comme des chances qu'il ne serait pas
mauvais de courir; c'est que toutes ses désastreuses conséquences
sont, plus ou moins consciemment, considérées par ses partisans comme
des progrès, ou tout au moins comme des choses qui ne seraient pas si
mauvaises qu'on affecte de le croire.
Qu'ai-je dit, que disons-nous pour persuader à la France de ne pas
s'hypnotiser dans la passion antireligieuse? Nous lui disons que
d'opprimer, de molester, de persécuter une partie, et importante, de
la population française pour ses opinions religieuses et pour sa
manière de faire élever ses enfants, cela supprime des Français, cela
diminue le nombre des Français, cela aliène des Français qui ne
demanderaient qu'à aimer la France, cela fait des étrangers à
l'intérieur.
--C'est précisément ce qu'il faut, nous répondent nos adversaires, ou
nous répondraient-ils s'ils allaient net jusqu'au bout de leur pensée
ou s'ils se rendaient nettement compte du principe même de leur
pensée. C'est précisément ce qu'il faut. L'unité morale le veut. Nous
ne considérons comme Français que ceux qui pensent comme nous, que
ceux qui datent de 1793, que ceux qui ne croient qu'à la démocratie et
à la libre pensée, que ceux qui ont rejeté toute superstition et qui
sont délivrés de cette maladie mentale qu'on appelle le sentiment
religieux. Voilà ceux qui constituent l'unité morale, c'est-à-dire la
France. Les autres sont des antiunitaires, c'est-à-dire des
antifrançais.
Il ne faut donc pas nous dire que nous supprimons des Français; nous
frappons des gens qui ne sont pas des Français, qui _déjà_ ne sont pas
des Français. Nous n'_aliénons_ pas des compatriotes, nous défendons
la France contre des gens qui ne sont pas des compatriotes. Nous ne
créons pas des étrangers à l'intérieur; nous trouvons des étrangers à
l'intérieur, et nous leur défendons de l'être, et nous les prions ou
de cesser de l'être ou de déguerpir. On ne peut pas être plus
patriotes que nous le sommes. Le véritable patriotisme consiste à ne
compter pour Français que ceux qui le sont. Ceux qui prétendent à la
fois être français et romains, leur prétention à l'égard du titre de
citoyen français est monstrueuse. Qu'ils choisissent. Ils n'aimeront
pas la France si nous leur défendons de faire élever leurs enfants par
des prêtres? Oh! Tant mieux! Qu'ils ne l'aiment point et qu'ils la
quittent. Il n'y a que profit pour elle, ou à ce qu'ils y restent en
ne l'aimant point, car ils ne demanderont point ses faveurs, ses
places, ses postes et ne les obtiendront pas et laisseront les vrais
Français se partager tout cela; ou à ce qu'ils la quittent, car ils
supprimeront ainsi le scandale de l'étranger campé et organisé en
France contre la France, contre son esprit, contre ses principes et
contre son unité. Nous préférons une France une et serrée en faisceau
à une France de population plus nombreuse, mais divisée, déchirée et
incohérente.
Voilà en son fond le véritable esprit du Français «unitaire». Ce que
nous signalons comme le point faible de sa mentalité en est le fond
même.
Comprendre que l'unité morale, aux temps modernes, ne peut être que
dans la liberté, dans le sentiment, répandu chez tous les citoyens,
que, quoi qu'ils pensent, quoi qu'ils disent et quoi qu'ils fassent,
excepté contre la patrie, ils trouveront dans la patrie une égale
bienveillance à leur endroit; comprendre que c'est là, désormais, le
vrai lien, le vrai faisceau et la vraie unité; comprendre que si
l'unité américaine existe, c'est que les citoyens américains sentent
et éprouvent que, quelles que soient leurs idées et leurs tendances
particulières, la République s'en désintéresse absolument et ne leur
demande que d'être des Américains; comprendre que si l'unité anglaise
existe, c'est que le citoyen anglais sent dans sa patrie une
protectrice de tous ses droits et de toutes ses façons de penser, si
différentes qu'elles soient de celles du voisin; comprendre que si
l'unité allemande existe, c'est que catholiques allemands sont aussi
libres d'être catholiques que les protestants sont libres d'être
protestants et protestants allemands aussi libres d'être protestants
que les catholiques sont libres d'être catholiques et que, par
conséquent, les uns et les autres sont avant tout allemands:
«l'Allemagne au-dessus de tout!»;--comprendre tout cela, voilà ce qui
est absolument impossible à «l'unitaire» français, avec son âme du
XVIe siècle.
Il est remarquable comme le goût de l'unité ne donne que la passion de
la guerre civile. Pourtant il en est ainsi.
On voit que ce qui est le défaut essentiel du raisonnement de nos
unitaires en est la majeure.
Que disons-nous encore? Que l'anticléricalisme mène peu à peu à une
conception et à une organisation de l'enseignement qui rendraient les
Français idiots. Oui, nous disons cela, à peu près, et je crois bien
que nous le pensons tout à fait. L'unité effrénée d'enseignement, si
l'on me permet de parler ainsi, ne peut avoir en effet pour résultat
qu'une profonde débilitation de l'intelligence nationale. Un peuple à
qui l'on n'enseigne qu'une manière de voir finit bientôt par n'avoir
aucune manière de voir. Assez plaisamment, quoique avec un esprit un
peu gros, Victor Hugo disait en 1850 aux «Jésuites»: «Vous demandez la
liberté d'enseignement? Ce que vous voulez, c'est la liberté de ne pas
instruire.» Tous les arguments à l'adresse de la «France noire» se
retournant mathématiquement contre la «France rouge», je dirai, un peu
lourdement aussi, aux partisans du monopole de l'enseignement: «Vous
prétendez instruire seuls; c'est vouloir ne pas enseigner; c'est
vouloir, à force de n'enseigner qu'une chose et fermer les esprits à
toutes les autres, les fermer à toutes. Car on n'a une idée, on ne la
possède vraiment, on ne la voit avec clarté, que quand on a fait le
tour de toutes les idées et quand on en a choisi une. Intelligence,
c'est comparaison, puis préférence.»
Les partisans intelligents du monopole sentent si bien la force de
cette objection et ce qu'elle contient de vérité, qu'ils ne manquent
pas d'assurer de tout leur courage que c'est dans l'enseignement
monopolisé que l'on trouvera l'exposition de toutes les idées, les
plus différentes, et pour l'élève la liberté la plus large de
comparaison, de choix et de préférence. J'ai discuté plus haut, avec
le plus grand sérieux, cette plaisanterie, et je n'y reviens que pour
rappeler que personne n'en peut être dupe, non pas même ceux qui en
sont les auteurs, s'il n'y a pas à dire plutôt que surtout ceux qui en
sont les auteurs n'en peuvent croire un mot.