monopole de l'enseignement veulent surtout ne pas instruire, j'entends
ne pas mettre les jeunes esprits à même de choisir entre les idées.
Notez que cela se démontre déjà par une foule de signes. Dans les
programmes universitaires il y a tendance très visible à n'enseigner
l'histoire que depuis 1789 et à laisser le jeune homme dans
l'ignorance la plus profonde sur tout ce qui s'est passé auparavant.
Voilà ce que j'appelle ne pas enseigner. L'homme qui ne connaît
l'histoire que depuis 1789 est un homme si limité qu'il en est bouché.
Il ne comprend rien du tout et non pas même 1789. Il est absolument
inintelligent en humanité. Il a une complète inintelligence de
l'histoire et une ignorance encyclopédique du genre humain, y compris
celui où il vit. Cet homme-là, c'est l'homme que veulent les partisans
du monopole de l'enseignement; c'est pour eux l'homme de l'avenir.
De même au congrès de Liége, en septembre 1905, M. Salomon Reinach
insistait pour que l'on éliminât décidément de l'enseignement
littéraire les auteurs du XVIIe siècle, si profondément arriérés et
qui ne peuvent rien apprendre, du moins de bon, aux générations du XXe
siècle. Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais si
l'on croit que le jeune «studieux» comprendra un mot à l'_Essai sur
les mœurs_ s'il n'a pas lu le _Discours sur l'histoire universelle_,
et à Montesquieu s'il n'a pas lu la _Politique tirée de l'Ecriture
sainte_, et, pour sortir un instant de la politique, à Marivaux s'il
n'a pas lu Racine, et à Jean-Jacques Rousseau s'il n'a pas lu Fénelon,
etc., etc., il faut être un peu inexpérimenté soi-même en matière
d'enseignement et en matière intellectuelle.
Ce n'est donc pas conjecture de notre part, ni induction, du reste
légitime, ni procès de tendances, du reste fondé, quand nous disons
aux partisans du monopole de l'enseignement: «Vous ne voulez pas
plus de liberté _dans_ l'enseignement que de la liberté _de_
l'enseignement. Vous ne voulez de liberté de choix, et c'est-à-dire
de liberté d'intelligence, nulle part. Un peu partout, et
particulièrement dans un pays comme le nôtre, la liberté _dans_
l'enseignement ne peut être obtenue que par la liberté _de_
l'enseignement. Si les clercs seuls enseignaient, ils enseigneraient
l'histoire jusqu'en 1789 et jetteraient un voile sur tout ce qui s'est
passé depuis; ils enseigneraient la littérature avec Bossuet, Nicole,
Bourdaloue et peut-être Corneille; ne feraient lire aucun auteur du
XVIIIe siècle, et du XIXe siècle ne mettraient sous les yeux de leurs
élèves que de Maistre et Veuillot (je n'invente rien: lisez le livre
de M. l'abbé Delfour, _Catholicisme et Romantisme_), et ils feraient
des élèves stupides.
Inversement, si vous, antireligieux, vous enseigniez seuls, vous
n'enseigneriez que 1789, 1793, 1848 et 1870, vous laisseriez ignorer
le XVIIe siècle, et vous enseigneriez la littérature avec Voltaire,
Diderot, Helvétius, d'Holbach, Stendhal et Victor Hugo dernière
manière; et vous feriez des élèves stupides. Et, donc, nous avons le
droit de dire: «En réclamant le monopole de l'enseignement, vous
réclamez, non le privilège d'instruire seuls, mais le droit de ne pas
instruire du tout.»
Voilà ce que nous disons, et ce qui ne sera jamais tout à fait vrai,
mais ce qui se rapprochera de plus en plus de la vérité: c'est
asymptotique. Oui, que le monopole de l'enseignement ait pour effet de
mener un peuple à un état très voisin de l'ignorance et très proche de
l'incompréhension universelle, cela me paraît incontestable; mais
c'est précisément pour cela, sans peut-être s'en rendre bien compte,
que les républicains despotistes n'ont aucune répugnance pour le
monopole de l'enseignement. Aucun despotisme n'aime le savoir, aucun
despotisme n'aime l'intelligence. Montesquieu l'a répété à satiété
pour le despotisme ancien style, c'est-à-dire pour le despotisme d'un
seul. Il n'y a aucune raison pour que ce ne soit pas tout aussi vrai
du despotisme collectif. «La République n'a pas besoin de savants» est
peut-être un mot légendaire et, pour mon compte, j'incline à croire
qu'il a été inventé par un réactionnaire spirituel, par quelque
Rivarol; mais il exprime bien la pensée de la démocratie, de la plus
basse, à la vérité; mais le malheur est que la basse démocratie force
la haute à tomber sans cesse un peu au-dessous du niveau de la basse.
Tant y a que le démocrate _moyen_, si vous voulez, ne pense point
précisément du mal du savoir et de l'intelligence, mais se dit:
«_Après tout_, ce n'est pas de grand savoir et de fine intelligence
que nous avons _le plus_ besoin; _avant tout_, ce qu'il nous faut, ce
sont des hommes dévoués à la démocratie et le plus antireligieux
possible, parce que, quand on n'est antireligieux qu'à demi, si l'on
n'est pas précisément avec les prêtres, du moins on les ménage. Or il
est constaté que le vaste savoir et l'intelligence très exercée mènent
souvent à cet état d'esprit sinon favorable, du moins indulgent, aux
hommes de religion. C'est très fréquent. Il y a donc lieu de ne pas
tenir essentiellement à ce qu'il y ait dans ce pays beaucoup d'hommes
de haute culture.»
En somme, vous ne voulez que des ignorants, parce que vous ne voulez
que des fanatiques. C'est l'arrière-pensée de tous les sectaires.
--Vous exagérez!
--Eh! non! Je précise.
Il y a bien, sans qu'on en convienne et, je le reconnais, sans qu'on
s'en rende compte, quelque chose comme cela. Ici encore, la plus
grande erreur que l'on puisse trouver dans le système n'est pas autre
chose que le principe secret du système.
Et enfin, pour abréger, car on pourrait poursuivre cette analyse en
beaucoup de sens, nous assurons que l'anticléricalisme poussé à fond,
comme les radicaux veulent l'y pousser en effet, mène tout droit au
despotisme. Il y mène de toutes les façons. Il habitue les esprits à
considérer qu'un homme n'a pas les droits de l'homme quand il pense
d'autre manière que le gouvernement. Il habitue les esprits à
considérer qu'un homme peut être proscrit parce qu'il vit d'une
manière honorable, mais différente de la façon commune. Il habitue les
esprits à mépriser la liberté et aussi l'égalité.
La liberté, puisque je n'ai pas celle de faire des vœux de morale
sévère et de m'associer à ceux qui font les mêmes vœux; la liberté,
puisque je n'ai pas le droit d'enseigner ce que je crois vrai et qui,
du reste, n'est pas contraire à la constitution de ce pays; la
liberté, puisque je n'ai pas le droit de faire instruire mon fils par
qui me plaît, du reste honnête homme.
Mais l'anticléricalisme habitue aussi les esprits à mépriser
l'égalité; parce qu'il crée des classes. Il en crée au moins deux:
première classe, qui a toutes sortes de droits, à l'exclusion de
l'autre, c'est-à-dire qui a toutes sortes de privilèges, droit
d'enseigner, droit de prêcher, droit de faire des processions et de
haranguer les foules dans la rue autour de la statue d'un martyr et
d'entraver la circulation;--seconde classe, qui est privée du droit
d'enseigner, du droit de s'associer, du droit de vivre en commun, du
droit de faire des processions dans la rue et des meetings sur la
place publique, dernier droit du reste que je n'accorderais à
personne, mais qu'enfin il est constant que vous attribuez aux uns et
que vous refusez aux autres.--L'anticléricalisme crée donc des
classes: les unes privilégiées, les autres dénuées; les unes
avantagées, les autres frustrées; les unes accaparantes, les autres
spoliées; les unes oppressives, les autres opprimées. Il fait des
parias. C'est le signe même du despotisme ou plutôt c'en est bien le
fait; c'en est la réalisation nette, pure et simple.
--Mais le genre de despotisme que l'anticléricalisme institue s'arrête
là!
--Ce serait déjà suffisant, à mon avis, et «il y a oppression du corps
social, dit la très réactionnaire _Déclaration des droits de
l'homme_, dès qu'un seul de ses membres est opprimé»; mais le genre de
despotisme que l'anticléricalisme institue va plus loin encore dans
ses conséquences et dans ses conséquences prochaines. Le mot de M.
Jaurès est très profond: «Le collectivisme intellectuel mène tout
droit au collectivisme économique.» Ce qui veut dire: «L'État
omniscient, cela mène à l'État omnipossesseur; le monopole de
l'enseignement, c'est le collectivisme intellectuel, c'est la
collectivité se substituant, pour instruire, aux individus ou aux
associations;--du même principe sortira ceci: la collectivité se
substituant, pour posséder, aux individus ou aux associations; il n'y
a pas plus de raison pour que vous possédiez individuellement ou par
sociétés particulières que pour que vous enseigniez individuellement
ou par sociétés particulières; l'État aujourd'hui enseigne seul;
l'État demain, du même droit, possédera seul; il n'y a aujourd'hui
d'autre professeur que l'État; il n'y aura pas demain d'autre
propriétaire que l'État; collectivité partout; le collectivisme
intellectuel n'est qu'un essai, heureux du reste, du collectivisme des
biens; tout compte fait, collectivisme de l'enseignement et
collectivisme des biens, c'est la même chose, c'est le collectivisme
des droits.»
C'est-à-dire la suppression des droits, c'est-à-dire le despotisme pur
et simple. Il est très vrai que supprimer le droit du citoyen comme
père de famille mène directement à supprimer son droit comme
propriétaire. Il dit aujourd'hui: «Je suis père de famille»; on lui
répond: «Ça ne compte pas.» Il dira demain: «Je suis propriétaire»; on
lui répondra: «Ça ne signifie rien.» Le «droit éminent» d'enseignement
appartenant à l'État et le «droit éminent» de propriété appartenant à
l'État, c'est absolument la même théorie, la même doctrine et le même
dogme.
Par toutes sortes de chemins, l'anticléricalisme mène donc au
despotisme et de toutes sortes de façons il le renferme en lui.
Ai-je besoin de faire remarquer encore une fois que ce n'est son
défaut que parce que c'est la source même d'où il dérive?
L'anticlérical est despotiste. Ce n'est pas où il arrive, c'est de
quoi il part; ce n'est pas la conséquence inattendue de ses démarches,
c'est le premier pas de sa course; ou plutôt c'est à la fois d'où il
part et où il arrive; car c'est de quoi il ne sort jamais. Il n'est
autre chose, comme il a été dit mille fois, qu'un clérical retourné,
et son _Syllabus_ est exactement aussi contraire à la _Déclaration des
droits de l'homme_ que le _Syllabus_ romain. Un plaisant dirait: «Il
n'y a qu'une _Déclaration des droits de l'homme_, mais il y a deux
déclarations des droits de Rome. Que voulez-vous que celle-là fasse
contre les deux autres.»
L'anticlérical n'est qu'un clérical retourné, comme cela se voit, même
historiquement, par ce fait que les contrées de France qui contiennent
le plus d'anticléricaux effrénés sont celles qui contenaient, il n'y a
pas un siècle, le plus de cléricaux enfiévrés; mais c'est un clérical
d'autant plus violent et d'autant plus dangereux, ce me semble, qu'il
ne compte pas, ou qu'il compte assez peu sur l'association privée, et
qu'il ne compte que sur l'État, et que, par conséquent, il a tout
intérêt à ce que l'État soit passionnément despotique pour qu'il le
soit au service des passions antireligieuses.
Il est _possible_ qu'un catholique soit libéral. Il place ou peut
placer sa volonté de puissance ailleurs que dans l'État: «Je serai
fort par corporation, par mon association, par mon Église.» Il est
possible à un homme qui n'est ni clérical ni anticlérical d'être
libéral: on peut être autoritaire tout en n'étant ni clérical ni
anticlérical, mais au moins on a une raison de moins pour l'être.
Il est impossible à un anticlérical d'être libéral et il verse
toujours dans le despotisme, si tant est qu'il n'y soit pas toujours.
Entre catholiques et anticatholiques la lutte continuera donc très
longtemps, puisque toutes les erreurs que l'on peut signaler aux
anticatholiques dans leurs doctrines sont les principes mêmes de leurs
doctrines et les sources profondes et secrètes qui les alimentent.
Entre les catholiques--soutenus par les libéraux tant que les
catholiques seront mis hors du droit--et les anticatholiques soutenus
par tout ce qui, en ce pays, a des tendances vers le despotisme
démocratique sous une forme ou sous une autre, la bataille, commencée
depuis si longtemps, n'est pas près ni de finir, ni de se relâcher, ni
de s'interrompre.
CONCLUSIONS
Pour la faire finir, cette bataille séculaire qui nous épuise, il
faudrait qu'il se constituât un parti de modérés très énergiques,
chose du reste qui ne s'est jamais vue.
Ce parti ne serait ni clérical ni anticlérical et ne permettrait pas
que l'on fût ni l'un ni l'autre.
Il serait patriote et libéral, et libéral par patriotisme. Il serait
convaincu de cette vérité que tout peuple a intérêt, non seulement à
n'éliminer hors de la cité, à ne détruire, en l'éliminant ainsi,
aucune des forces nationales, mais encore qu'il a intérêt à convertir
en forces nationales tous les éléments d'énergie intellectuelle et
morale qui se trouvent en lui.
Or, étant donnée l'infinie diversité de tempéraments, de caractères,
de tendances, de croyances, d'opinions et d'idées qui existe dans le
monde moderne, la patrie ne peut être aimée par tous, que si elle
admet cette diversité, c'est-à-dire que si elle respecte la liberté et
la favorise; et la patrie ne peut être aimée que de quelques-uns, ce
qui est un danger épouvantable, si, dans cette diversité d'opinions,
elle en prend une pour la faire sienne et pour l'imposer.
Il en résulte d'abord qu'il n'y a rien de plus rétrograde et de plus
réactionnaire que de rebrousser, au XXe siècle, vers l'État antique,
vers l'État romain et vers l'État grec, qui a une doctrine religieuse
à lui, qui l'impose, qui l'assène et qui fait boire la ciguë ou
prendre le chemin de l'exil à ceux qui en ont une autre, démarche
d'autant plus réactionnaire et rétrograde que jamais, même à Athènes
et à Rome, on n'a proscrit la liberté d'enseigner, d'une façon
permanente et continue, aussi rigoureusement qu'on le fait en France
au temps où nous sommes.
Il en résulte ensuite que le patriotisme s'éteindrait bientôt si la
patrie n'était plus, dans l'esprit des citoyens, qu'un être
tracassier, impérieux et tyrannique, d'esprit étroit du reste et qui
veut, comme un grand-père autoritaire et têtu, qu'on ne pense dans sa
maison que comme il pense et qu'on ne parle qu'en répétant ce qu'il
dit. C'est ainsi que les familles s'aigrissent et du reste se
désunissent et se dissolvent.
Et l'on peut remarquer ceci, qui peut-être est fâcheux: c'est au
moment où les hommes d'opinions dites «avancées» renoncent au
patriotisme ou l'attiédissent singulièrement dans leurs cœurs, qu'on
s'arrange d'autre part de manière à refroidir le patriotisme chez les
hommes d'opinions dites arriérées, de sorte qu'on peut se demander où,
bientôt, le patriotisme se réfugiera.
Le parti libéral, et libéral par patriotisme, que je suppose, dirait
donc, autant par patriotisme que par dévotion à la _Déclaration des
droits de l'homme_, d'une part à la «France noire»:
«Il vous est permis d'être noirs, à la condition que vous soyez
patriotes.
«Il vous est permis de croire en Dieu et de dire que vous y croyez et
pourquoi vous y croyez.
«Il vous est permis de vous associer en une communion de croyances, de
pensées, d'espoirs et d'efforts, dite l'Église catholique, et de
prêcher et d'enseigner ce que vous croyez; parce que ce sont des
droits de l'homme et qu'il ne suffit pas d'être catholique pour cesser
d'être tenu pour un être humain.
«Il vous est permis de ne pas croire que la Révolution française est
la vérité absolue et définitive et la seule religion que l'humanité
doive embrasser; et il vous est permis de donner toutes les raisons
pourquoi vous ne croyez point cela.
«Il vous est permis de discuter toutes les lois que font les
représentants de la majorité du peuple français; car ces lois n'ont
rien de divin, de sacré, ni même d'irrévocable; il vous est permis de
les discuter, à la condition que, de fait, vous y obéissiez et que
vous disiez que, de fait, il y faut obéir.
«Il vous est permis de discuter la Constitution, comme font les
professeurs de droit constitutionnel dans leurs cours et les
philosophes sociologues dans leurs leçons; il vous est permis de la
discuter tout entière, à la condition que, de fait, vous y obéissiez
et que vous disiez que, de fait, il y faut obéir.
«Il vous est permis de faire à vos doctrines, idées et opinions,
autant d'adhérents que vous en pourrez faire et d'intervenir dans les
élections, sauf par corruption, tout autant que vous le voudrez; et
nous considérons que, non seulement c'est votre droit, mais que c'est
même votre devoir, comme il est le nôtre et parce qu'il est le nôtre,
car mon droit c'est le tien et ton droit c'est le mien, et user de son
droit est un devoir.
«Il ne vous est défendu que de détacher les citoyens de la patrie.
Vous pouvez aller jusqu'à dire du mal de la patrie, entendons par là
jusqu'à lui dire des vérités dures, mais de telle façon qu'il soit
visible que vous n'en dites du mal que pour la rendre meilleure, et
par conséquent par profonde affection pour elle, et à la condition que
votre conclusion soit toujours qu'il faut aimer sa patrie, même, quand
elle se trompe, plus diligemment, même, quand elle se trompe et ne
jamais la renoncer, même dans le secret du cœur.
«Voilà tout ce qui vous est permis. Voilà la seule chose qui vous soit
défendue. Allez, Messieurs.»
* * * * *
Il dirait d'autre part à la «France rouge»:
«Il vous est permis d'être rouges, à la condition d'être patriotes.
«Il vous est permis d'être athées et de faire profession et propagande
d'athéisme.
«Il vous est permis de considérer le sentiment religieux comme une
maladie mentale que les gens bien portants doivent mettre tous leurs
efforts à guérir chez ceux qui en sont atteints.
«Il vous est permis de dire à la nation la plus intelligente de
l'univers que l'évêque de Rome l'opprime et qu'elle gémit encore sous
le joug accablant du pontife romain.
«Il vous est permis de vous associer en corporations puissantes pour
combattre les menées infâmes et dangereuses de la «congrégation» et
pour répandre vos doctrines.
«Cela vous est même recommandé; car si vous réussissiez, peut-être,
combattant par vous-mêmes et par les corporations dont vous seriez
membres et que vous soutiendriez, perdriez-vous l'habitude de vous
adresser toujours à l'État et de le persécuter pour qu'il se charge de
vos querelles, de vos vengeances et de l'exercice de vos haines et
pour qu'il consacre toutes ses forces à combattre une partie
considérable de la nation française, ce qui donne à celle-ci le désir
et presque le droit d'en faire autant quand elle a la majorité.
«Il vous est permis d'user de la parole, du livre, de la brochure, de
la revue et du journal, de tout enfin, excepté de la rue (exception
qui frappera aussi vos adversaires), pour faire connaître, faire juger
et faire accepter les vérités politiques, religieuses, économiques et
sociologiques dont vous êtes détenteurs.
«Il ne vous est défendu que de détacher les citoyens de la patrie. Et,
comme à vos adversaires, il vous est même permis d'en dire du mal, à
la condition que vous n'en concluiez jamais, quelque faute qu'elle
puisse commettre, qu'il faut la quitter, la renoncer, déserter son
drapeau et tirer des coups de fusil sur ceux qui le tiennent.
«Voilà tout ce qui vous est permis; voilà la seule chose qui vous soit
défendue. Allez, Messieurs.»
Le parti libéral dirait enfin au gouvernement, quel qu'il fût: «Vous
n'êtes où l'on vous a mis que pour défendre la patrie et
l'administrer, c'est-à-dire pour pourvoir à l'armée, à la marine, aux
finances, à la police et à la justice. Là se bornent votre rôle et
votre fonction et, du reste, votre capacité. Quand vous vous mêlez
d'autre chose, vous sortez de vos droits et, du reste, vous le faites
mal.
«Vous devriez n'avoir qu'un budget de la guerre et de la marine, qu'un
budget de l'administration intérieure, qu'un budget de la justice et
de la police et qu'un budget des affaires étrangères.
«Dès que vous vous mêlez de religion, d'enseignement et même
d'industrie et de beaux-arts, vous devenez un parti, et c'est au
profit d'un parti, blanc, rouge ou noir, selon les saisons, que vous
vous mêlez de tout cela; de sorte que, créé pour assurer la concorde
entre les citoyens, vous êtes toujours, plus ou moins vivement, un
gouvernement de guerre civile; et que, créé pour défendre, maintenir
et agrandir la patrie, vous mettez au moins une partie de vos efforts
à la diminuer.
«Restreignez-vous donc à votre rôle et à votre emploi, pour n'être du
reste que plus fort dans votre emploi et dans votre rôle.
«Assurez à l'extérieur la défense, à l'intérieur l'ordre et les
bonnes finances. C'est tout. Vous n'avez pas autre chose à faire.
«Ne vous considérez pas comme le premier théologien de France, le
premier moraliste de France, le premier professeur de France et le
premier amateur d'art de France. Où avez-vous pris que vous fussiez
tout cela? Il n'en est rien, je vous assure, et à la fois vous avez
trop de prétention et vous vous donnez trop de mal.
«Ne vous réduisez pas, nous le concédons par crainte des changements
trop brusques, ne vous réduisez pas, du jour au lendemain, à ce simple
rôle de soldat sur la frontière et de gendarme à l'intérieur que nous
disons qui est le vôtre; mais, en attendant une simplification plus
complète, au moins sur les domaines qui ne sont pas les vôtres, où
vous avez empiété et où vous vous trouvez installé, soyez neutre,
véritablement neutre; n'ayez pas d'opinion; ne servez aucun parti.
«N'imposez aucune doctrine à vos professeurs, ne leur en interdisez
aucune, sauf l'antipatriotisme; car cela rentre précisément dans votre
rôle d'interdire celle-là.
«N'exigez de vos fonctionnaires, quels qu'ils soient, aucune _qualité
confessionnelle_, aucune doctrine et aucune pratique soit religieuse,
soit antireligieuse.
«N'exigez de vos fonctionnaires, quels qu'ils soient, aucune opinion
politique, et soyez absolument indifférent à celles qu'ils peuvent
avoir, pourvu qu'ils s'acquittent bien de leurs fonctions et qu'ils
soient dévoués au pays.
«Laissez à la magistrature, quoique nommée par vous, une indépendance
absolue et ne la mettez jamais, par promesses, encouragements,
intimidation et autres influences, au service d'un parti, quelque bon
que puisse être à vos yeux ce parti.
«Pour ce qui est de la masse des citoyens, qu'ils sentent bien, tous,
que vous ne voulez pas même savoir à quel parti ils appartiennent et
que ce serait en vain que, pour obtenir des faveurs et bénéficier
d'injustices, ils se mettraient dans celui-ci, dans celui-là ou dans
un troisième.
«Vous aimez à répandre des idées. N'en répandez qu'une, c'est que vous
êtes la justice et l'impartialité absolues. A cause de l'expérience
acquise, on ne vous croira pas tout de suite, mais on finira par
s'apercevoir que vous dites vrai.»
A ce discours, il est infiniment probable que le gouvernement
répondrait: «Je dépends des électeurs. Avec votre système, j'en aurais
pour moi trois mille sur huit millions. Souffrez que je sois le
gouvernement d'un parti, comme tous les gouvernements depuis 1789; et
du parti le plus fort.
--Mais être le gouvernement d'un parti, c'est être gouverné par un
parti. _Omnia serviliter pro dominatione._
--A qui le dites-vous? C'est pourtant le seul moyen d'exister.»
Il faudrait voir. Ce n'est pas si certain qu'on s'obstine à le croire.
Un gouvernement de parti est vite dévoré par son parti même, dont il
ne réussit jamais à satisfaire tous les appétits. Un gouvernement de
justice impose beaucoup. Il a, dans une République, quelque chose de
la majesté du gouvernement royal, lequel est par définition et
quelquefois en réalité, au-dessus de tous les partis; et,
naturellement, c'est dans une République qu'on est le plus sensible à
ce qui est le bon aspect du gouvernement royal.
Mon scepticisme ne va peut-être pas assez loin, et c'est toujours ce
que je suis tenté de lui reprocher; mais j'ai tendance à croire qu'un
gouvernement de justice se créerait assez vite un très grand parti et
pourrait ainsi être, lui aussi, un gouvernement de parti, mais d'un
parti juste.
En tout cas, pour continuer un instant le dialogue, le parti libéral
dit au gouvernement: «Soyez libéral.» Le gouvernement répond aux
libéraux: «Soyez les plus nombreux, et je vous jure bien que je serai
libéral. Je ne pourrai même pas faire autrement.»
C'est donc aux libéraux à être les plus nombreux. C'est pour en
augmenter le nombre que j'ai écrit ces quelques pages, après d'autres,
au cas que je pourrais avoir quelque force de persuasion.--Mais c'est
sur ce point que mon scepticisme est radical.
Août-Novembre 1905.
_Table des Matières_
CHAPITRE Ier.--L'irréligion nationale 1
CHAPITRE II.--L'anticléricalisme au XVIIe siècle 53
CHAPITRE III.--L'anticléricalisme au XVIIIe siècle 89