la bourgeoisie aura été balayée par le peuple. Mais, pour se placer
dans cette hypothèse, il faut supposer le peuple français devenu
collectiviste, ce qu'il devient, sans doute; mais avec une extrême
lenteur, pour toutes sortes de raisons, et ce qu'il ne sera peut-être
jamais.
Il est à croire que le stade anticlérical qui reste devant nous et
qu'on peut présumer qui sera parcouru tout entier, est extrêmement
long encore.
* * * * *
A le parcourir, la France continuera à s'affaiblir de plus en plus.
L'anticléricalisme lui a fait un mal énorme; il continuera à lui en
faire un qui est difficilement calculable.
A parler en général, d'abord, l'anticléricalisme a sur une nation, et
sur une nation particulièrement nerveuse, tous les effets d'une
passion exclusive sur un homme nerveux. Elle le détourne tout
simplement de tout. L'homme passionné pour les femmes ou pour le jeu
ou pour l'alcool, ne songe à rien qu'à l'alcool, au jeu ou aux femmes.
Il ne néglige pas ses affaires: il ne les connaît plus; elles
n'existent plus pour lui. Il est hypnotisé.
Chose très remarquable et très vraie, que j'ai parfaitement observée,
l'homme passionné, non seulement est en proie matériellement à sa
passion et n'y peut point résister; mais il s'en fait une espèce de
religion: il la spiritualise et il la _mystifie_, si l'on me permet
d'employer le mot dans son acception étymologique, ou, si vous voulez,
il la _mysticise_. Propos de Don Juan au premier acte de la pièce de
Molière, propos du Joueur dans Regnard, propos de Thausettes dans la
_Denise_ de Dumas fils: «Oh! la sensation!...»--J'ai connu des
alcooliques qui parlaient des ivrognes avec vénération, de leurs
souvenirs d'orgies avec tendresse, des libations avec une sorte
d'extase, et qui disaient: «Cet homme n'aime rien: il n'aime même pas
boire!»
L'anticléricalisme n'est pas une passion d'une autre nature; il est
une passion; il est d'ordre pathologique. J'ai entendu un homme du
peuple, qui n'était pas méchant, peut-être, mais qui avait sa
conception de la liberté, dire: «La liberté! Elle est jolie, la
liberté! On n'a pas seulement le droit de tuer un curé.» La passion
parle là toute pure.
Eh bien, la passion anticléricale rend la France insensible à tout,
excepté à l'anticléricalisme. Elle lui ferme les yeux sur ses
intérêts, sur ses affaires, sur ses droits (je n'ai pas besoin de dire
sur ses devoirs) et sur ses moindres commodités. Elle l'aveugle et la
paralyse. A l'étranger on dit: «Qu'est-ce que c'est que la
France?--C'est un pays où l'on ne s'occupe que du Vatican.»
Un mot de M. Ribot est admirable, ou du moins excellent. Il parlait
sur une question très importante. On lui cria: «Et l'affaire Dreyfus?»
L'affaire Dreyfus était précisément une affaire très mêlée
d'anticléricalisme. M. Ribot, personnellement, était plutôt du côté
des «Dreyfusistes». Il répondit: «J'ai mon opinion sur l'affaire dont
vous me parlez; mais je n'admets pas que toute la politique de la
France pivote sur l'affaire Dreyfus.» C'est précisément la sottise de
la France que pour elle toute la politique roule sur le cléricalisme
et qu'elle n'admette pas qu'il y ait autre chose dont on ait à
s'occuper.
J'ai entendu souhaiter que le catholicisme disparût, pour que la
France, n'ayant plus à se passionner pour ou contre lui, s'avisât de
s'occuper de ses affaires.
Le malheur, c'est que pendant que nous cédons à ce travers très
français et à cette habitude très française de mener notre barque
comme si nous étions seuls au monde, les étrangers profitent de nos
fautes et de notre aveuglement et de notre hypnotisation pour faire
leurs affaires à notre détriment. Il est excellent pour eux qu'il y
ait un peuple en Europe qui se conduise comme celui qui a les yeux
bandés au jeu de colin-maillard, pendant que tous les autres ont les
yeux ouverts. En 1905 nous fûmes tout près d'avoir la guerre avec
l'Allemagne. Qu'il fût expédient de la faire ou très inopportun de
l'entreprendre ou de l'accepter, c'est ce qui peut être matière à
discussion.
Un parti, en France, la désirait, considérant que l'Allemagne était
très isolée et qu'elle pouvait ne l'être pas toujours, et c'était la
politique personnelle du ministre des affaires étrangères, peut-être
du président de la République.
Un parti la repoussait de toutes ses forces, considérant, non sans
raison, que peut-être, malgré nos bons rapports avec l'Italie et
l'Autriche, l'Allemagne était moins isolée qu'on ne croyait et qu'à
coup sûr notre principal allié, la Russie, nous manquait absolument,
et qu'enfin l'Angleterre ne nous servirait pas à grand'chose et qu'en
résumé c'était plutôt le bon moment pour l'Allemagne que pour la
France.
Mais là n'était pas vraiment la question. La question essentielle
était de savoir si nous étions prêts. Or, on peut le dire maintenant,
de tous les propos qui s'échangèrent au conseil supérieur de la
guerre, de tous les rapports qui parvinrent des commandements au
gouvernement, de toutes les confidences qui furent faites, et j'en ai
reçu, il résulta que nous n'étions pas prêts le moins du monde.
A la vérité, nous ne le sommes jamais, c'est une chose à dire pour
essayer de secouer l'incroyable force d'apathie et l'incroyable
incurie dont nous sommes affligés depuis un demi-siècle. Mais, si nous
ne sommes jamais prêts, en 1905 nous l'étions moins que jamais; nous
étions le contraire comme jamais nous ne l'avions été; nous l'étions
à souhait.
Pourquoi? Parce que nous avions eu pendant trois ou quatre ans un
ministre de la guerre et un ministre de la marine qui en fait de
marine et de guerre n'avaient songé qu'à «combattre la réaction et le
cléricalisme» dans les armées de terre et de mer et qui n'avaient été
choisis que pour cela.
Que l'anticléricalisme désorganise une armée, désorganise une marine,
tarisse les approvisionnements, démunisse les magasins de munitions,
laisse en déplorable état les forts de l'Est, découvre et ouvre la
frontière, au premier abord cela paraît singulier. C'est un fait
pourtant, parfaitement indiscutable, et c'est tout naturel.
Si Louis XIV, à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, avait
disgracié Louvois comme insuffisamment partisan des Dragonnades et
l'avait remplacé par un homme n'ayant pour tout mérite que d'être un
jésuite, peut-être l'administration de l'armée aurait-elle souffert de
cette mesure.
Comme toute passion, l'anticléricalisme est terriblement exclusif, et
toute passion, quelle qu'elle soit, fait d'un homme ou d'un peuple un
être qui perd jusqu'à l'instinct de sa conservation, de sa défense
et de sa persévérance dans l'être. Le fanatisme antireligieux
produit les mêmes effets que le fanatisme religieux pourrait
produire et certainement produirait. Tant que nous serons dévorés
d'anticléricalisme, nous ne pourrons pas faire la guerre, même
attaqués.
* * * * *
En attendant, même en paix, nous nous diminuons de jour en jour. Nous
perdons notre influence et notre prépondérance, au moins morale, en
Orient, comme protecteurs reconnus des chrétiens d'Orient, et c'est
merveille et il est très significatif comme M. Combes est indifférent
à la perte de notre influence en Orient: «D'abord les deux questions
[séparation de l'Église et de l'État et Protectorat des chrétiens
d'Orient] ne sont pas nécessairement liées ensemble, l'une concernant
nos rapports avec la Papauté, l'autre nos relations diplomatiques avec
d'autres puissances. Mais je veux, sans m'arrêter à cette
considération, envisager directement l'éventualité dont on cherche à
nous effrayer. Si la croyance des siècles passés a attaché au
protectorat une idée de pieux dévouement à la grandeur chrétienne; si
elle a servi notre influence à une époque de foi; il s'est trouvé
alors aussi, qu'on ne l'oublie pas, d'autres motifs, très positifs et
très humains, qui ont contribué largement à faire attribuer à
l'ancienne France un privilège, glorieux, j'en conviens, dans
l'esprit de ce temps, mais toutefois encore plus embarrassant que
glorieux. Il fallait, pour l'exercer, une puissance militaire et
navale de premier ordre. La France réunissait cette double condition.
Notre pays a rempli honorablement les obligations découlant des
capitulations et des traités, et il peut s'étonner à bon droit de la
menace dont il est l'objet. Mais la Papauté s'abuse si elle s'imagine
nous amener, par ce procédé comminatoire, à quelque acte de
résipiscence. Nous n'avons plus la même prétention au titre de fille
aînée de l'église, dont la monarchie se faisait un sujet d'orgueil
pour la France, et nous avons la conviction absolue que notre
considération et notre ascendant dépendent exclusivement aujourd'hui
de notre puissance matérielle, ainsi que des principes d'honneur, de
justice et de solidarité humaine qui ont valu à la France moderne,
héritière des grandes maximes sociales de la Révolution, une place à
part dans le monde.»
Impossible de mieux dire, ou peut-être de plus mal dire, mais de dire
plus formellement: «Le protectorat de la France sur les chrétiens
d'Orient, au fond je suis ravi d'en être débarrassé. Cela était bon,
et encore c'était «embarrassant» d'une part quand nous étions
chrétiens, d'autre part quand nous étions forts. Mais vous ne tenez
ni à être chrétiens ni à être forts. Donc advienne que pourra du
protectorat! Qu'il passe à une nation qui ait cette force militaire et
cette force navale à laquelle nous ne tenons pas. Nous restons, nous,
en contemplation devant les immortels Principes de 89.»
Il est difficile de perdre plus gaiement un protectorat.
Pendant ce temps-là, l'Allemagne, que nous nous obstinons sottement à
considérer comme une puissance protestante, et qui est une puissance
moitié catholique, moitié protestante, se tient en bons termes avec
Rome, comme c'est son devoir et son intérêt, et s'achemine, et le
chemin est à moitié fait, vers la conquête du protectorat des
chrétiens d'Orient, qui est une affaire d'extension commerciale,
autant qu'une affaire d'extension d'influence morale. Mais que ne
sacrifierait-on pas à l'impérieux devoir de faire la guerre au
Vatican?
L'Orient, pour des Français, est bien loin; mais à nos portes, il y a
l'Alsace. Or, le résultat le plus clair de notre généreux
anticléricalisme a été de nous faire perdre l'Alsace une seconde fois.
Nous ne l'avions perdue que matériellement en 1870. Cela ne nous
suffisait pas. Nous nous sommes attachés de tout notre cœur à la
perdre moralement, à nous l'aliéner. L'Alsace est profondément
catholique, et de plus, ce qui n'est pas tout à fait la même chose et
ce qui, dans l'espèce, est plus important, le clergé catholique a sur
elle un très grand empire. Le curé alsacien est un petit roi dans son
village. Et enfin le clergé catholique alsacien était profondément
patriote et antiallemand.
En conséquence, considérant que l'Alsace est catholique, que son
clergé catholique a de l'empire sur elle et que son clergé était
antiallemand, nous avons mis tous nos soins à montrer à l'Alsace que
nous étions les ennemis forcenés de la religion catholique et les
ennemis enragés du clergé catholique. Nous avons mis tous nos soins à
montrer à l'Alsace que nous étions, sinon ses ennemis, du moins, ce
qui n'est pas si loin d'être la même chose, les ennemis de tout ce
qu'elle aime.
Ce n'est peut-être pas très adroit. Cela rentre dans notre habitude,
qui est de ne jamais nous occuper de ce qui se passe de l'autre côté
de notre frontière. Cette habitude est française; elle est
particulièrement parlementaire et politicienne, les politiciens ne
songeant qu'à être élus et réélus et les étrangers n'étant pas
électeurs en France: «Que nous font les gens d'Allemagne ou
d'Angleterre? Ils ne votent pas.»
Un député ou un aspirant député ne regarde jamais que dans sa
circonscription. Aussitôt que l'Alsace a été matériellement allemande,
il a été absolument impossible à un politicien français de s'en
occuper.
Toujours est-il que de l'indisposer ou de la ménager nous n'avons pas
eu la moindre cure, si ce n'est qu'on pourrait dire que plutôt nous
avons apporté grande diligence à l'indisposer. Nous aurions voulu--et
cela est peut-être la vérité et ce n'est pas ici le lieu de démontrer
pourquoi, mais c'est peut-être la vérité et je pourrai le démontrer
une autre fois--nous aurions voulu, de ferme propos, de dessein
prémédité et de forte persévérance, nous aliéner l'Alsace et la
pousser doucement du côté de l'Allemagne que nous n'aurions pas parlé,
agi et légiféré autrement.
Et, bien entendu, pendant ce temps-là, car nous sommes peut-être les
seuls en Europe qui depuis un demi-siècle agissions continuellement
droit à contre-fil de nos intérêts, l'Allemagne qui, je le répète,
n'est pas une puissance protestante, mais une puissance mi-partie
protestante, mi-partie catholique, et qui n'est pas une puissance
qui ait pris l'habitude d'agir contre ses intérêts, et qui n'est
pas une puissance dénuée d'intelligence élémentaire, l'Allemagne
comprenait très bien qu'il fallait montrer la plus grande bienveillance
à l'égard des catholiques alsaciens. L'empereur allemand
multipliait--ces dernières années surtout, c'est-à-dire à mesure que
l'anticléricalisme sévissait plus furieusement en France--les avances,
les amabilités et les grâces à l'endroit des catholiques alsaciens.
L'Allemagne, il est vrai, parce qu'elle considérait cela comme une
mesure nécessaire de rattachement et de centralisation, supprimait le
séminaire de Strasbourg, pour que les jeunes clercs catholiques
reçussent l'instruction de professeurs allemands de l'Université, ce
qui, après tout, peut se défendre; mais _dès 1872_ elle élevait très
fortement les traitements des ecclésiastiques catholiques; elle les
élevait une seconde fois en 1884. Les chanoines, qui en 1871
recevaient 1280 marks, en reçurent 1920 en 1872 et 2000 en 1884. Les
curés reçurent une augmentation, suivant leur âge et leur ancienneté,
de 500 marks ou de 700 marks. L'Allemagne a voulu qu'on dit: «Il n'y a
qu'un pays français où le clergé catholique soit bien traité; ce pays
est en Allemagne.»
Les catholiques alsaciens ont été ménagés et caressés par l'Allemagne
en proportion juste des mauvais traitements que la France faisait
subir aux catholiques français, et c'est de la politique élémentaire.
Les résultats favorables à l'Allemagne, je ne dirai point «ne se sont
pas fait attendre», selon la formule, car, Dieu merci, l'Alsacien est
entêté; mais ils arrivent, et c'est maintenant l'affaire d'une
génération et peut-être de beaucoup moins.
Le temps n'est plus où, confondant «Rome et la France», selon l'esprit
bismarckien, un inspecteur prussien disait aux instituteurs: «On
fêtera l'anniversaire de Sedan en souvenir de ceux qui sont tombés
pour l'unité allemande; on le fêtera pour rappeler que l'empire a
devant lui dans la Papauté un second ennemi héréditaire» (1882). Non,
beaucoup plus intelligemment, les catholiques allemands, en 1905,
choisissent Strasbourg pour siège de leur Congrès annuel et
entretiennent leurs coreligionnaires alsaciens, de quoi? De la France
considérée, avec quelque raison, comme l'ennemi du catholicisme, de
tout clergé catholique et de toute croyance religieuse et de tout
sentiment religieux.
Et les Alsaciens, que répondent ils? Quelque chose qui déjà est très
grave. Jusqu'à présent, au Reichstag, les catholiques alsaciens
formaient groupe intransigeant et intangible. Ils représentaient la
protestation. Ils se rencontraient quelquefois dans leurs votes avec
le centre catholique allemand; mais ils restaient absolument
indépendants de lui. Maintenant ils manifestent l'intention de s'unir
au centre catholique allemand, de faire cause commune avec lui et
presque de se confondre avec lui.
C'est plus qu'une nuance. C'est une démarche d'une portée
considérable, d'une suite immense. L'Alsace devient allemande. Elle
devient allemande catholique, mais elle devient allemande. Elle y voit
surtout un intérêt local; c'est évident; elle veut avoir sa part
efficace et réelle dans les délibérations de la grande assemblée
allemande; mais elle n'est plus aussi arrêtée qu'elle l'était par les
scrupules de sa conscience traditionnelle et, pour ainsi parler, de sa
conscience historique. Elle se fond peu à peu dans la partie
catholique de l'empire allemand, mais enfin et tout compte fait dans
l'empire allemand lui-même.
Voilà le fruit de la politique relativement habile et intelligente de
l'Allemagne en Alsace, ou du moins voilà à quoi a contribué cette
politique; voilà le fruit de la politique intérieure--et extérieure
malgré elle et sans qu'elle y songeât--de la France; ou du moins voilà
à quoi n'a pas mal contribué cette politique, la plus étroite et la
plus aveugle que j'aie jamais rencontrée.
* * * * *
C'est cette politique qu'il ne faut pas continuer. C'est de cette
politique qu'il faut prendre exactement le contrepied. Il en faut
prendre le contrepied pour toutes les raisons que j'ai dites et pour
celle-ci, par laquelle je terminerai.
En régime despotique ou en état d'esprit despotique, ce qui revient à
très peu près au même, _tout ce qui semble le défaut d'une mesure
quelconque en est le principe_. Tout ce qui paraît vicieux, mauvais,
dangereux, absurde dans une démarche du gouvernement despotique ou du
parti despotique, en est le principe intime, la raison secrète,
l'inspiration même, profonde, quelque fois inconsciente, consciente
souvent, mais enfin en est la source.
Lorsque Louis XIV persécutait les protestants, si l'on avait dit, non
pas peut-être à lui, mais à ses ministres, que cette persécution
pouvait avoir pour effet de jeter un million de protestants à
l'étranger, ils auraient sans doute répondu: «C'est précisément pour
cela que nous les persécutons. Que la plèbe protestante émigre à
l'étranger, nous n'y tenons pas du tout et nous nous efforcerons, même
par la force, de la retenir (c'est ce qu'ils ont fait). Mais
l'émigration des chefs protestants et des sommités intellectuelles du
parti, c'est la décapitation de la faction protestante, et c'est ce
que nous souhaitons; car ce que nous voulons, c'est qu'il n'y ait pas
de partis en France. Nous savons, par l'exemple de l'Angleterre, qu'un
parti religieux est toujours un parti politique et que les partis
politiques décapitent les rois quand ils le peuvent, et nous aimons
mieux décapiter les partis quand nous le pouvons. Nous disons comme
Bossuet, qui est conseiller d'État: «... la loi ne permettait pas aux
hérétiques de s'assembler en public, et le clergé, qui veillait sur
eux, les empêchait de le faire en particulier, de sorte que la plus
grande partie se réunissait [à l'église orthodoxe] et que les
opiniâtres mouraient sans laisser de postérité, parce qu'ils ne
pouvaient ni communiquer entre eux ni enseigner librement leurs
dogmes.» Nous disons comme Bossuet: «Nous avons vu... leurs faux
pasteurs les abandonner sans même en attendre l'ordre et heureux
d'avoir à leur alléguer _leur bannissement_ pour excuse.» Nous disons
comme Bossuet: «Quelque chose de plus violent se remue dans le fond
des cœurs [des hérétiques], c'est _un dégoût secret de tout ce qui a
de l'autorité_ et une démangeaison d'innover sans fin, après qu'on en
a vu le premier exemple.» Nous disons comme Bossuet: «Il ne faut pas
s'étonner s'ils perdirent le respect de la majesté et des lois ni
s'ils devinrent _factieux_, rebelles et opiniâtres... On ne laisse
plus rien à ménager aux peuples quand on leur permet de se rendre
maîtres de leur religion, et c'est de là que nous est né ce prétendu
règne du Christ qui devait _anéantir toute royauté et égaler tous les
hommes_.» Nous nous disons tout cela et qu'il n'y a donc aucune
différence sensible entre un protestant et un factieux, entre un
protestant et un républicain, entre un protestant et un anarchiste, et
si l'on nous reproche de rejeter au delà des frontières les maîtres
d'anarchie, nous répondons que c'est précisément là ce que nous
voulons.»
Lorsque Louis XV, après Louis XIV, persécutait les jansénistes, si on
lui avait dit que, tout compte fait, les jansénistes étaient ce qu'il
y avait de plus pur, de plus élevé, de plus noble et de plus croyant
dans la religion catholique et que le jansénisme, plus ou moins bien
compris, était la façon de croire de la haute bourgeoisie française et
du monde parlementaire, partie singulièrement recommandable de la
nation, il aurait répondu, s'il avait pu prendre sur sa nonchalance de
répondre: «C'est précisément pour cela que je réprime et combats les
jansénistes et que je n'en veux plus. Ils sont comme l'âme d'une
partie de la nation qui est trop indépendante pour moi et trop
puissante et trop vivante, qui n'est pas une simple poussière
d'hommes, qui s'entend, qui se comprend, qui se sent vivre en commun,
dont les différents éléments et les différents groupes ont des
intelligences entre eux, qui par conséquent forme presque une
association, et l'on sait bien qu'une association est un État dans
l'État, ce qui est insupportable. Et c'est précisément parce que le
jansénisme est la religion de la haute bourgeoisie indépendante et du
monde parlementaire, toujours sur le point d'être rebelle, que je ne
veux point de jansénisme et que je ne veux qu'un peuple docile, ayant
simplement la religion du confesseur du roi et ne s'avisant pas de
vouloir «être maître de sa religion». Que les jansénistes aient pour
eux la haute bourgeoisie et le monde parlementaire, c'est ce qui les
condamne.»
Si l'on avait dit à Napoléon Ier: «Point de liberté religieuse; les
prêtres asservis aux évêques et les évêques asservis à vous; voilà
quelle est votre idée et voilà quel est votre système. C'est fort bien
peut-être, à un certain point de vue; seulement ce n'est pas une
religion; ce n'est pas du tout une religion. C'est une administration
générale de la morale publique et ce n'est rien que cela...» Il
aurait répondu: «Eh bien! si vous croyez que je veux une religion!
C'est précisément ce dont je ne veux pas du tout. Un pouvoir
spirituel, n'est-ce pas? L'empire partagé, le gouvernement partagé!
Quelqu'un commandant aux âmes et quelqu'un commandant aux corps,
c'est-à-dire chacun de mes sujets coupé en deux! Non pas, s'il vous
plaît! Moi seul gouvernant, je ne sors pas de là et je n'entends pas à
autre chose. Alors détruire la religion chrétienne? Point du tout,
s'il vous plaît encore. Ceux qui ont rêvé cela étaient des sots. Ils
ne savaient pas qu'on ne détruit pas les religions tout d'un coup, ni
même vite. Elles ne meurent que de vieillesse, d'épuisement de leur
principe vital. Tant qu'elles n'ont pas complètement perdu ce
principe, en essayant de les détruire on le leur rend. Tant qu'elles
ne sont pas mortes, en les tuant on les ressuscite. Il faut savoir
cela. C'est du reste élémentaire. Il faut être un avocat pour
l'ignorer ou le méconnaître. Non! non! Je ne veux pas détruire la
religion. Seulement je veux qu'elle n'existe pas. Elle n'existera pas,
sans que rien soit fait pour la détruire, si l'Église est organisée de
telle sorte qu'elle ne puisse pas et qu'elle ne veuille pas enseigner
la religion. J'y mettrai ordre. L'Église sera tellement attachée à
moi, rivée à moi, qu'elle enseignera la religion dans les limites où
la religion ne me gênera pas et ne me contredira pas. Dès lors, ce qui
sera enseigné sous couleur de religion, ce sera bons propos de morale
courante et bonnes vieilles histoires attendrissantes relativement à
Jésus et aux martyrs. Vous me dites que ce n'est guère une religion et
que même ce n'en est pas une. Je l'espère bien, et c'est justement
ainsi que je l'entends. Ce que vous me signalez comme le défaut de mon
système en est le principe.»