Et, précisément, remarquez encore que le second Empire, accueilli

favorablement en France tout simplement parce qu'il muselait

l'anarchie et par conséquent dans un esprit tout réaliste et tout

pratique, a presque immédiatement eu besoin d'une idée générale,

parfaitement contraire du reste aux intérêts matériels de la France,

c'est à savoir du «principe des nationalités», pour maintenir sa

popularité, ou plutôt pour se faire une popularité d'un genre nouveau,

la première s'étant épuisée parce qu'avaient disparu les

circonstances qui l'avaient produite.

D'abondant remarquez encore que le seul gouvernement français, au XIXe

siècle, qui n'ait pas été du tout populaire est le gouvernement de

1830-1848, parce que, sans aucun idéal, il ne s'est occupé absolument

que de bien administrer et d'assurer la prospérité matérielle du pays.

En France, bien gouverner la maison est une duperie, et ce que le

Français demande le moins à un gouvernement, c'est d'être une bonne

ménagère.

Les hommes politiques français feraient donc une pure folie et

montreraient une colossale naïveté s'ils cherchaient la popularité par

la pratique d'une bonne administration intérieure, soit, ministres, en

administrant bien, soit, parlementaires, en exigeant des ministres

qu'ils administrent sagement et en contrôlant sévèrement leur gestion.

Comment donc les hommes politiques s'assureront-ils la popularité dont

ils ont besoin comme d'air et de nourriture? Uniquement en exploitant

une idée générale et, selon les temps, celle-ci ou celle-là, celle

qui, à un moment donné, a les faveurs de la foule ou d'une partie au

moins très considérable du pays. Or, en ce moment, j'entends depuis

1871 jusqu'à nos jours et jusqu'aux jours qui vont venir, quelle est

l'idée générale à exploiter?

Est-ce l'idée de souveraineté du peuple? Non; elle n'est plus à

exploiter, parce qu'elle est acquise. Le peuple se sent souverain très

suffisamment. On pourrait, sans doute, lui faire remarquer qu'il ne

l'est pas, qu'il ne le serait que sans députés et sans juges nommés

par le gouvernement; qu'il ne le serait que par le gouvernement direct

et la magistrature élue. Le moment viendra peut-être où l'on

exploitera cette idée générale très spécieuse et très exploitable;

mais il n'est pas venu; cette idée, quand on y touche, ne «rend pas»;

il est de fait que le peuple français se sent très suffisamment

souverain, en quoi on peut reconnaître qu'il n'a pas absolument tort.

Les hommes politiques, pour se faire une popularité ou pour entretenir

celle qu'ils ont, exploiteront-ils l'idée d'égalité? Il en est qui

font ainsi. Ce sont les socialistes. Ils s'attachent à démontrer, et

ils n'ont aucune peine à démontrer, que l'égalité n'existe point du

tout, puisqu'il y a des inégalités de fortune, et énormes, et

puisqu'aucune égalité légale et juridique n'est que leurre et ombre

pour proie, tant qu'il y a inégalité de fortunes. Ils ont raison,

admis le principe d'où ils partent, et ils sont très écoutés.

Seulement il y a trop de possédants en France pour que la France soit

socialiste en majorité, et l'on ne se fait, avec le socialisme,

qu'une popularité locale, qu'une popularité de minorité, en

définitive, ce qui n'est jamais tout à fait du goût d'un homme

politique. L'idée générale de l'égalité, de l'égalité «réelle», n'est

pas d'un très bon rapport.

Les hommes politiques exploiteront-ils les idées de grandeur et gloire

de la France, de diffusion des principes révolutionnaires à travers le

monde, ou la théorie des nationalités? Depuis 1871, tout cela est

cruellement démodé et hors d'usage. La France se sent nation de second

rang, ne rêve plus d'aucune conquête, ne se sent plus appelée par les

peuples asservis, ou ne peut pas raisonnablement s'imaginer qu'elle

soit appelée par eux; et quant au principe des nationalités, quelque

idéaliste qu'elle soit, il lui a été trop terriblement funeste pour

qu'elle ne l'ait pas quelque peu écarté de son cœur.

En d'autres termes, il n'y a plus ici de popularité à se faire avec la

politique étrangère. La conséquence principale des événements de 1870

a été que la France ne s'est plus occupée du tout de politique

étrangère. C'est à partir de 1871 qu'elle aurait dû s'en occuper plus

que jamais; mais ne s'intéressant qu'à ce qui est glorieux et non à ce

qui est utile, elle ne s'est plus appliquée à la politique étrangère

du moment que la politique étrangère n'était plus matière de gloire et

entretien de vastes desseins.

Il y a eu à cet égard comme une dépression intellectuelle et morale en

France. Après avoir été la nation mégalomane, la France est devenue la

nation, non seulement prudente, en quoi elle aurait bien raison, mais

timorée et parlant bas. On se faisait une popularité vers 1840 en

agitant les souvenirs de l'Empire et en jetant toujours, par

métaphore, l'épée de la France au delà des frontières. M. Mauguin,

bien oublié, s'était fait une spécialité de ce jeu-là et y avait

récolté presque de la gloire.

On se faisait une popularité, vers 1859 et un peu plus tard, en

appelant l'Italie à l'indépendance et à l'unité et en réclamant le

guerre contre la Russie pour délivrer la Pologne (Havin et Guéroult).

Tout cela est absolument passé. Il n'y a aucune popularité à se faire

avec la politique étrangère. Un ministre des affaires extérieures, en

France, est un ministre souterrain.

On voit donc bien qu'un homme politique qui veut être populaire, et

aucun ne peut ne pas le vouloir, est comme forcé de se rabattre sur

l'anticléricalisme comme sur son unique ressource. Le député ne peut

même mettre en coupe réglée que cela d'une façon sérieuse et

lucrative. Les services rendus aux électeurs, les faveurs

gouvernementales obtenues pour l'arrondissement ne font presque que

blanchir, tant, si multipliés qu'ils soient, ils sont toujours

infiniment disproportionnés à la demande, et tant, à chaque bienfait

qu'il dispense, il peut dire comme Louis XIV: «Je me fais cent ennemis

et un ingrat.»

C'est même précisément pour se faire pardonner le peu de services

généraux ou particuliers qu'il a pu rendre, puisqu'on trouve toujours

qu'il en a rendu trop peu, que le député se montre, d'autant,

anticlérical résolu et opiniâtre, pour pouvoir dire: «Il est vrai, je

n'ai pas rendu tous les services que j'aurais voulu rendre; je n'ai

pas donné autant que j'aurais désiré; je n'ai pas fait à ma

circonscription tout le bien que je souhaitais lui faire; mais j'ai

été si anticlérical!»

L'anticléricalisme est la tarte à la crème que l'on prodigue quand on

ne peut pas en donner une autre.

Quant au gouvernement, il n'a, pour se soutenir contre ses ennemis et

pour étayer ou réparer sa popularité, rien autre chose que

l'anticléricalisme. Hors de la guerre à l'Église, pas de salut. Ne

pouvant donner au peuple ni la gloire, ni la prospérité, ni, jusqu'à

nouvel ordre, les propriétés de la bourgeoisie, ni une reconstitution

sociale où le peuple se trouverait plus à l'aise, cette œuvre,

peut-être impossible, souffrant au moins de très grandes difficultés;

il ne peut lui donner que des satisfactions de haine assouvie, et il

faut bien qu'il les lui donne: il bat le clergé devant lui. Ce sont

les _circenses_ de notre temps. C'est le recours des Césars modernes.

Voyez-les tous, successivement, quand ils sentent le terrain

chancelant, se diriger vers ce fort et, quand ils se sentent démunis,

ramasser cette arme. M. Jules Ferry, très en faveur avant 1870, mais

impopulaire depuis le siège de Paris, sentant du reste que son

caractère difficile augmentait de jour en jour dans le Parlement le

nombre de ses ennemis, brusquement, sans antécédent, sans entente, du

reste, avec ses collègues du ministère, invente le fameux article VII

et fait la campagne des décrets pour reconquérir d'un coup toute la

popularité qu'il avait perdue, pour parcourir la France entière «à la

Gambetta», et pour faire crier sur son passage: «Vive l'article VII»,

même «par les petits enfants» (c'est un mot de lui).

M. Waldeck-Rousseau, très mal accueilli à la Chambre lors de la

constitution de son ministère, par suite de la double bizarrerie qu'il

avait eue de mettre dans son ministère un socialiste pour irriter le

centre et le général de Galliffet pour exaspérer la gauche, entreprend

tout aussitôt sa campagne anticongréganiste pour se faire une

popularité et s'en fait une, en effet, en moins d'un instant; et un

ministère qui avait l'air de devoir durer deux semaines dure trois

ans, uniquement sur la question anticléricale.

M. Combes, enfin, considéré unanimement comme borné, choisi, on ne

sait dans quel dessein secret, par M. Waldeck-Rousseau, peut-être pour

que le président du conseil ne fût pas, le cas échéant, un concurrent

sérieux à la présidence de la République; M. Combes, subi, on ne sait

par quelle faiblesse, par M. Loubet, qui n'avait pour lui que le

contraire de la sympathie; M. Combes, ministre incapable, de l'avis et

de l'aveu de tous, se maintient au pouvoir aussi longtemps, plus

longtemps que M. Waldeck-Rousseau, malgré faute sur faute, malgré des

collaborateurs aussi incapables que lui, malgré la délation employée

systématiquement comme instrument de règne, uniquement parce qu'il est

anticlérical résolu, entêté et brutal, que rien ne l'arrête dans la

poursuite furieuse de ce dessein et précisément parce que, comme il

l'a dit lui-même, «il n'a pris le pouvoir que pour cela» et qu'il est

absolument incapable de voir autre chose dans le gouvernement de la

France et dans toute l'histoire moderne.

Et, non seulement il dure trois ans, mais il n'est jamais renversé,

non plus que M. Waldeck-Rousseau, et c'est spontanément qu'il se

retire, et personne ne peut assurer qu'en s'en allant il n'ait fait

que prendre les devants et anticiper sur une disgrâce. «Ah! qu'un

anticlérical est dur à abattre!»

Les gouvernements savent cela et que faire une campagne anticléricale,

c'est prendre une assurance sur la vie et une assurance contre les

accidents de voyage.

--Mais cela n'est pas une ressource indéfinie.

--Si, précisément, c'est une ressource éternelle. M. Henry Maret a dit

spirituellement: «Radicaux, mes frères, ne solutionnez jamais la

question cléricale; vous vous ôteriez le pain de la bouche.» Le mot

est piquant; mais il est faux; parce qu'on n'épuise jamais la question

cléricale, attendu qu'elle est inépuisable.

J'ai montré qu'elle durera, _et avec une vivacité et une intensité

toujours croissantes_, tant qu'il y aura un catholique en France,

comme la lutte contre les Maures en Espagne a duré tant qu'il y a eu

un Maure dans la Péninsule.

Il y aura un péril clérical en France tant qu'il y aura un clergé,

puis tant qu'il y aura des croyants, tant que la «mentalité romaine»

ne sera pas éteinte. Et tant qu'il y aura ou qu'on affectera de croire

qu'il y a un péril clérical, les campagnes anticléricales continueront

et se succéderont les unes aux autres.

Il y aura des accalmies, comme il y en a eu, par cette seule raison

qu'en France surtout on ne peut pas dire toujours la même chose, ni

faire toujours la même chose, et que même l'anticléricalisme a son

point de saturation; mais le moment reviendra toujours où un

gouvernement dans l'embarras, et j'ai montré qu'ils sont destinés à y

être tous, viendra dire: «Le péril clérical renaît; la réaction

cléricale relève la tête»; et ce sera toujours vrai ou toujours tenu

pour exact.

Après les congréganistes on poursuivra les prêtres séculiers; après

les prêtres séculiers, les laïques croyants, tenus pour «jésuites de

robe courte»; après les jésuites de robe courte, tout père de famille

qui aura trouvé ou cherché le moyen de faire donner à son fils une

éducation autre qu'antireligieuse et athée; après ceux-ci, les pères

de famille qui auront donné eux-mêmes à leurs enfants une éducation de

couleur désagréable au gouvernement.

J'ai dit en ne plaisantant qu'à moitié: la seule solution efficace de

la question cléricale, c'est d'interdire aux hommes qui ne pensent

pas comme le ministre de l'instruction publique d'avoir des enfants.

Et, en effet, la question cléricale n'étant pour les anticléricaux

qu'une question électorale, ce que les anticléricaux poursuivront

toujours, infatigablement, ce sont ceux, quels qu'ils puissent être et

quels qu'ils doivent être, qui leur prépareront des électeurs

adverses.

Dans ces conditions, la guerre anticléricale est éternelle ou, du

moins, de nature à se prolonger au delà de toutes les prévisions

possibles. Un anticlérical me disait: «Je ne crois pas, tout de même,

que nous en ayons pour plus d'un siècle.»

Il a été dit, au cours de la discussion sur la loi de la séparation,

que si les socialistes donnaient dans cette loi et avec ardeur, ce

n'était pas seulement par conviction; mais parce que, la question

cléricale étant résolue, les radicaux, leurs ennemis non avoués, mais

réels, ne pourraient plus amuser le peuple avec la bataille

anticléricale et seraient acculés aux réformes sociales et obligés

enfin de se prononcer sur elles, obligés enfin à devenir socialistes

pratiques ou à devenir impopulaires.

Si les socialistes ont raisonné ainsi, ils ont raisonné très mal, ou

ils n'ont raisonné qu'à moitié bien. Ils n'ont raisonné juste que pour

un temps très court, infiniment court, ce qui est une manière encore

de prendre l'ombre pour la proie. Oui, sans doute, pour quelque temps,

et encore je ne sais, et encore je ne crois pas, la séparation de

l'Église et de l'État _paraîtra_ une solution et permettra aux

socialistes de dire aux radicaux: «Et maintenant, voyons si,

l'anticléricalisme ôté, vous avez quelque chose dans votre sac.» Mais,

d'une part, les essais de socialisation tentés par les socialistes

avec concours timide, gauche et de mauvaise grâce des radicaux, étant

probablement destinés à mal aboutir, et, d'autre part, le cléricalisme

«renaissant», puisqu'il renaît toujours d'une façon ou d'une autre;

les radicaux, enchantés de s'évader, crieront tout du haut de leur

tête: «le péril clérical est toujours là, il y est plus que jamais

depuis que la séparation a donné à l'Église une vie nouvelle, et nous

nous occupons d'autre chose! Courons au péril clérical!»

Et il n'y a aucun doute, étant donnée la mentalité française, que les

radicaux ne soient écoutés et que cette diversion ne réussisse presque

immédiatement.

Sans doute, les socialistes, qui comprendront très bien le secret du

jeu et qui le comprennent déjà parfaitement, ne manqueront pas de

dire, pour sauver leur influence: «Mais, faisons, certes, les deux

choses à la fois; et d'un côté matons l'Église et de l'autre opérons

de profondes réformes sociales; il n'y a aucune incompatibilité entre

ces deux œuvres». Seulement, un peu partout, et surtout en France, il

n'y a jamais mouvement général pour faire deux choses à la fois. Un

gouvernement peut faire plusieurs choses à la fois; un peuple ne

poursuit pas à la fois plusieurs objets; et longtemps, peut-être

toujours, la diversion sur le cléricalisme fera son effet et amusera

les masses.

Voilà les raisons pourquoi et partis politiques et gouvernements

seront longtemps encore comme forcés de revenir périodiquement à

l'anticléricalisme comme à une ressource précieuse et comme à une

condition d'existence. Ce _dada_ est le cheval de Troie; on s'y cache

pour vaincre et même on s'y cache parce qu'on ne peut pas faire autre

chose.

Et remarquez que ce ne sont pas seulement les gouvernements et les

politiciens qui ont le plus grand intérêt du monde à tenir toujours

pendante, toujours actuelle, la question du cléricalisme, à la tenir,

pour ainsi dire, toujours sur le feu. C'est la bourgeoisie française

elle-même, non politicienne, non politiquante et qui aimerait à ne

s'occuper aucunement de politique.

Je ne comprends pas du tout comment un certain nombre de publicistes,

dont le dernier en date est M. Paul Seippel (_Les Deux Frances et

leurs origines historiques_) s'obstinent à répéter cette vieille

vérité que la bourgeoisie française s'est jetée entre les bras de

l'Église pour y trouver une défense contre la Révolution, pour appuyer

aussi et soutenir ceux qui peuvent museler la Révolution et

l'endormir.

C'est une vieille vérité et c'est une erreur d'aujourd'hui. Ç'a pu

être vrai, mais c'est faux actuellement plus qu'à moitié, plus qu'aux

trois quarts. La bourgeoisie française tout entière, depuis ses plus

hautes régions jusqu'à celles de la toute petite bourgeoisie

possédante, n'a qu'une peur et n'a qu'une antipathie. Et le seul objet

de cette antipathie et de cette peur, c'est le socialisme. Par

conséquent, elle n'a ou ne croit avoir qu'un intérêt: détourner le

peuple des préoccupations socialistes, dériver les passions populaires

aussi loin que possible du socialisme, amuser le peuple avec quelque

chose qui ne soit pas le socialisme.

Or, avec quoi l'amuser? Avec une de ses passions. Il n'en a que deux,

l'abolition de la propriété individuelle et la haine du curé. C'est

donc exclusivement, et l'on n'a pas le choix, avec la haine du curé

qu'il faut détourner son attention et le divertir. La bourgeoisie

secoue la robe noire devant le peuple comme le toréador secoue la

cape rouge devant le taureau.

C'est le procédé du Sénat romain. Dès que le peuple demandait un peu

impatiemment une réforme sociale, le Sénat lui montrait un peuple à

conquérir ou un roi étranger menaçant. De même, M. Waldeck-Rousseau

montrait au peuple le milliard des congréganistes à partager, milliard

qui s'est réduit en définitive à rien, si l'on en juge par ce fait que

les impôts n'ont pas diminué, mais se sont accrus; et de même M.

Clémenceau dénonce tous les matins Rome--«Rome l'unique objet de son

ressentiment»--comme la dangereuse puissance étrangère qui est

toujours sur le point de conquérir la France, de l'opprimer et de la

réduire en servitude.

«Plaise à Dieu, dit soir et matin la bourgeoisie française, que Rome

soit longtemps, soit toujours l'unique objet du ressentiment du peuple

français. C'est elle qui est entre le peuple et nous. C'est elle qui

nous couvre. Tant que le peuple regardera avec colère du côté du

monastère et du côté de l'église, il ne regardera pas trop du

côté de nos propriétés ou du côté du grand livre. Enivrons-le

d'anticléricalisme. C'est un stupéfiant qui ne nous coûte rien et qui

nous donne la sécurité. Anticléricalisme, amusement du peuple et

tranquillité des bourgeois.»

Cela ne peut pas durer indéfiniment, dira-t-on. Non, sans doute; mais

c'est bien précisément parce que cela ne peut pas durer toujours que

la bourgeoisie tient à ce que cela dure le plus possible; et c'est

bien précisément pour cela qu'elle «fera de l'anticléricalisme»

jusqu'à épuisement absolu de la question cléricale et pour ainsi dire

par delà; c'est bien précisément pour cela qu'elle la fera renaître de

ses cendres et qu'elle affirmera toujours qu'elle existe toujours, et

plus grave et plus redoutable que jamais; c'est bien précisément pour

cela qu'après avoir dénoncé comme péril clérical les congrégations,

qu'après avoir dénoncé comme péril clérical le Concordat, qu'après

avoir dénoncé comme péril clérical le clergé séculier ultramontain,

elle dénoncera comme péril clérical le clergé séculier le plus

particulariste et le plus gallican du monde; elle dénoncera comme

péril clérical les laïques les plus laïques, pourvu qu'ils aient des

sentiments religieux, et les libres penseurs, oui, les libres penseurs

les plus libres, pourvu qu'ils émettent la prétention de faire élever

leurs enfants comme ils voudront, et les libres penseurs sans enfants,

les plus libres--croyez que j'en sais quelque chose--pourvu qu'ils

soient libres penseurs de telle manière--manière assurément très

rare--qu'ils revendiquent la liberté pour tout le monde.

L'anticléricalisme, mais voyez donc que c'est les dernières cartouches

de la bourgeoisie. Elle en usera tant que la cartouchière ne sera pas

vide, et ensuite elle fabriquera des cartouches tant qu'il y aura

quelque chose à sa portée qui ressemblera à de la poudre.

Comprenez donc la suite des choses: La bourgeoisie lance le peuple

contre un ennemi autre qu'elle tant que cet autre ennemi existe ou

qu'elle peut faire croire qu'il est. Très longtemps, pendant trois

quarts de siècle, elle a excité, soulevé et lancé le peuple contre

l'aristocratie, contre «les nobles». L'aristocratie n'existait plus;

les nobles existaient, mais n'avaient absolument aucun privilège et ne

constituaient aucun danger. N'importe: en vertu de cette loi qui fait

qu'une génération poursuit de sa haine les descendants de ceux dont a

souffert la génération d'il y a cent ans, la bourgeoisie obtenait du

peuple qu'il détestât les descendants ou les pseudo-descendants des

Lauzun ou des Montmorency. C'étaient «les morts qui parlaient» par la

bouche de leurs arrière-neveux. Tel un protestant de 1905 ne peut pas

voir un catholique sans avoir la fièvre de la Saint-Barthélemy et sans

croire obscurément que ce catholique qu'il rencontre a pris part à ce

massacre.

Cependant l'aristocratie et les nobles et les ci-devant, cela a fini

par s'user. Par habitude, les bourgeois daubent encore sur le théâtre

la noblesse française; mais cela a peu de retentissement. Il fallait

chercher ou retenir autre chose.

Le clergé catholique et le catholicisme en général étaient la dernière

ressource; ils sont encore la dernière ressource. Exploiter contre eux

le ressentiment séculaire du peuple contre les abbés trop gras et les

évêques trop riches du XVIIIe siècle, c'est le dernier jeu que peut

jouer la bourgeoisie pour détourner les regards du peuple loin des

gras d'aujourd'hui et loin des riches de maintenant. Littéralement,

pour la bourgeoisie française actuelle, hors de la haine de l'Église

point de salut.

On peut donc croire qu'elle ne cessera de suivre cette tactique qu'à

la dernière extrémité.

Quand? Comme pour l'aristocratie et la noblesse: lorsqu'il n'y aura

plus d'Église et plus de catholiques, comme il n'y a plus maintenant,

bien visiblement, à n'en pas douter, d'aristocratie ni de nobles. La

limite aura été la même dans les deux cas.

Or il y aura une Église, et peut-être plus forte, plus inquiétante

comme probabilité de survie, tant qu'on n'aura pas tout simplement

interdit le culte catholique en France; et il y aura des catholiques

toujours «menaçants», c'est-à-dire toujours désireux de s'entendre

entre eux, c'est-à-dire de créer une Église et toujours sur le point

de la fonder, tant qu'il y aura des catholiques et tant qu'on ne les

aura pas chassés du territoire français, comme le voulait Rousseau;

tout au moins tant qu'on ne leur aura pas ôté toute liberté, non

seulement d'enseignement, mais d'association, de parole, de presse et

d'écriture.

On voit comme se prolonge devant nous, sans qu'on exagère rien et tout

simplement en calculant ce que devra forcément vouloir la bourgeoisie

et ce qu'elle fera si le peuple la suit, la période de lutte, de

bataille et de persécution sans merci contre le catholicisme de

France.

A mon sens, les choses se passeront à peu près de la manière suivante:

abolition de l'Église catholique considérée comme un «État dans

l'État», précisément parce qu'elle ne sera plus liée à l'État, comme

une association trop cohérente et trop forte, c'est-à-dire comme une

«aristocratie», analogue à la franc-maçonnerie, mais moins agréable.

Puis longue persécution contre les églises locales, fragmentaires,

isolées, les églises «au désert», qui auront réussi tant bien que mal

à se former et qui seront considérées comme des sociétés secrètes, ce

que, du reste, elles seront parfaitement, par impossibilité d'être

autre chose.

Puis longue persécution contre les catholiques isolés qui auront

survécu à toutes les vexations et rigueurs et qui seront la dernière

proie ou le dernier ennemi signalé au peuple par la bourgeoisie

cramponnée à sa dernière ressource.

Et ce sera, réalisé, le rêve du doux Edgar Quinet, qui n'a jamais rien

vu autre chose en politique et dans toute l'histoire moderne que le

catholicisme à exterminer par tous les mêmes moyens que le

christianisme vainqueur avait employés pour exterminer la religion

païenne; et cette politique est d'une grande simplicité, encore

qu'elle ne soit pas évangélique.

L'Anticléricalisme · 第 16 / 20 段