Votre _credo_ sera donc négatif. En sera-t-il moins impérieux, moins

exclusif, moins tyrannique? Pas le moins du monde. Il sera comme celui

de l'Église, qui laisse toute liberté de penser et d'enseigner dans

certaines limites, celles au delà desquelles les hérésies commencent.

La liberté que vous laisserez sera celle d'être libre penseur comme on

voudra et révolutionnaire comme on l'entendra; elle ne sera jamais

celle d'être ancien-régime ou d'être croyant.

Cela veut dire que le seul moyen d'avoir la liberté _dans_

l'enseignement, c'est d'avoir la liberté _de_ l'enseignement, et qu'en

dehors de la liberté _de_ l'enseignement il n'y a plus de liberté du

tout. Et, tout au fond, vous le savez bien. «Je ne veux pas de la

liberté des autres; je veux être libéral moi-même.» Naïveté ou

hypocrisie, c'est un joli mot de comédie, que personne ne prendra un

instant au sérieux.

Pour ce qui est de la liberté d'enseignement, ce qui reste encore à

faire aux républicains despotistes et ce qu'ils sont condamnés à

faire, c'est supprimer la liberté d'enseignement pour les prêtres,

supprimer la liberté d'enseignement pour les laïques croyants, établir

le monopole universitaire, exclure toute liberté véritable de

l'Université monopolisée. Donc la bataille continue.

* * * * *

Elle continuera également sur la question de l'existence même de

l'Église catholique libre, sur la question de l'existence de l'Église

catholique, quelque séparée qu'elle ait été de l'État. Il ne faut se

faire aucune illusion là-dessus. La loi de séparation, la loi de

1905, n'a satisfait personne, sans doute, ni les hommes de droite ni

les hommes de gauche; mais ce sont surtout les hommes de gauche

qu'elle n'a pas satisfaits.

La question, avant la loi de 1905, se posait ainsi: on séparera

l'Église de l'État; mais, une fois séparée, lui appliquera-t-on tout

simplement le droit commun, ou lui imposera-t-on un régime

exceptionnel? Les républicains libéraux, groupe insignifiant dans

l'armée républicaine, répondaient: «On la mettra simplement dans le

droit commun». Les républicains despotistes répondaient: «Jamais de la

vie! On lui imposera un régime exceptionnel et aussi dur que

possible.»

Les républicains libéraux avaient leur représentant le plus net et

leur interprète le plus précis en la personne du regretté M. Goblet.

M. Goblet disait, dans les _Annales de la Jeunesse laïque_ (1903): «Si

je reste fidèle à l'idée de la séparation, dont j'ai toujours été le

partisan convaincu, c'est avant tout pour affranchir l'État d'un lien

qui lui est plus nuisible qu'à la religion et aux Églises elles-mêmes;

mais c'est aussi sous cette réserve que l'État, en reprenant sa

liberté, devra respecter celle des croyances religieuses et aussi

celle des Églises. Son rôle est, suivant moi, _de les ignorer_. Le

jour où l'État aura cessé de subventionner les Églises et de leur

communiquer la force qu'elles tirent de leur union avec lui, il

n'aurait plus à les considérer que comme des _associations ordinaires_

soumises à la loi commune. Les sectes diverses qui ne manqueraient pas

de se former auraient bientôt réduit l'autorité de l'Église catholique

à ce qu'est aujourd'hui celle des Églises protestantes. Les unes et

les autres pourraient bien exercer encore, et peut-être même plus

qu'aujourd'hui, une influence morale que je ne veux nullement leur

enlever; elles auraient perdu l'influence politique que seule il

importe de détruire. Je ne vois même pas, sous ce régime, la nécessité

d'une loi sur la police des cultes; car les mandements des évêques,

comme les prédications des membres du clergé, n'auraient pas plus de

valeur alors que les articles de journaux ou les discours de réunions

publiques. Les dispositions de la loi pénale suffiraient pour les

réprimer.»

Voilà la pure doctrine libérale en cette matière, la doctrine libérale

intégrale et absolue. Mais de cette doctrine les républicains

despotistes, les républicains autoritaires et même beaucoup de

républicains modérés étaient aussi éloignés que possible, comme on

peut croire, et tenaient la doctrine de M. Goblet pour une doctrine

ultra-cléricale.

Dans le même temps, M. Aulard écrivait: «J'entends bien dire que c'est

violer les principes du républicanisme que de refuser à quiconque le

bénéfice de la liberté et du droit commun. Mais je réponds que

l'Église catholique n'est pas _quiconque_. Cette Église

internationale, dirigée par un monarque étranger, par un monarque

tout-puissant et qui se dit infaillible, par un monarque auquel ses

sujets font profession de soumettre toute leur conscience, toute leur

personne morale; cette Église organisée en une solide et serrée

hiérarchie despotique; cette Église qui prétend être elle-même une

cité, une société, un État, l'État parfait, l'État dans lequel

devraient s'absorber tous les États; cette Église qui affecte un rôle

mondial, à la fois politique et social, le rôle de conductrice de

peuples, et qui conduit en effet les peuples à un idéal opposé à celui

des sociétés modernes, affichant la haine et le mépris de la

civilisation actuelle, de la liberté de conscience, de toutes les

libertés, de la raison; cette Église, enfin, qui complote ouvertement

la destruction de l'édifice politique et social élevé par la

Révolution française et l'abolition des _Droits de l'homme_ qu'elle

appelle sataniques; comment cette Église pourrait-elle se réclamer du

droit commun? Quel droit a-t-elle au droit commun, puisqu'elle

n'existe, ne parle et n'agit que pour renverser ce droit commun?»

Cette déclaration, qui, moins l'éloquence, se ramène à cette formule:

«Je n'accorde la liberté qu'à ceux qui sont si faibles qu'ils me sont

inoffensifs et qu'à ceux qui ont le même idéal que moi», était

l'expression même de l'esprit général du parti républicain; je n'ai

pas besoin, après tout ce que j'ai rapporté dans ce volume, de le

prouver, ni même de le dire.

Elle concluait à un régime exceptionnel et très rigoureux pour cette

association tout à fait exceptionnelle qui s'appelle l'Église

catholique.

De son côté, le rédacteur ordinaire de la _Dépêche de Toulouse_, avec

les mêmes arguments et avec d'autres, prenant plus précisément à

partie M. Goblet, écrivait: «... les associations catholiques ne sont

pas et ne seront jamais des associations comme les autres. Elles

obéissent, elles sont tenues d'obéir à un mot d'ordre étranger. Cela

suffit, et amplement, à leur donner un caractère exceptionnel. Elles

ne peuvent donc être soumises qu'à un régime d'exception. M. de

Pressensé l'a compris. Avec beaucoup de prévoyance, il limite _leur

développement_ d'abord et ensuite leurs richesses. M. de Pressensé n'a

pas tort. Ce développement, ces richesses, si on ne leur assignait des

limites, pourraient précisément devenir des instruments de règne de

l'Église temporelle. Ils pourraient être des facteurs de cette

influence politique que, de l'aveu même de M. Goblet, il importe de

détruire.»

Et allant, cette fois, droit au point, avec un remarquable esprit de

précision, le rédacteur ajoutait: «Le législateur (de 1903) a pris le

plus grand soin de surveiller et d'endiguer les associations

religieuses constituées par les congrégations. _N'aura-t-il pas les

mêmes motifs de surveiller et d'endiguer les associations religieuses

que le clergé séculier constituera au lendemain de la séparation?_»

Voilà précisément le fond des choses. Les associations religieuses,

les associations cultuelles qui seront la contexture même de l'Église

après la séparation, ces associations, à très peu près, seront la même

chose que ce qu'étaient les associations de congréganistes; et il y

aura pour les républicains, d'après leurs idées et leurs passions,

exactement les mêmes raisons de surveiller, puis d'endiguer, puis de

détruire les associations cultuelles, qu'il y a eu pour surveiller,

puis endiguer, puis détruire les associations congréganistes.

Pourquoi oui, cela saute aux yeux; et pourquoi non, il m'est

impossible de l'entrevoir.

Cherchant, pour conclure, une formule qui exprimât au plus juste la

mentalité républicaine en matière ecclésiastique, le rédacteur

s'arrêtait à ceci: «Pour ce qui est de la propagande, Église libre

dans l'État neutre; mais pour ce qui est de l'association, Église

libre dans l'État souverain.» C'est-à-dire que l'Église pourra _dire_

ce qu'elle voudra; mais que, _pour exister_, l'association étant

désormais son seul mode possible d'existence, elle sera libre dans

l'État ayant tout droit de la supprimer.

Et tel me semble bien être depuis une dizaine d'années l'esprit

général et presque universel du parti républicain.

_Or_, depuis ces échanges de vue, la loi de 1905 a été faite. Cette

loi, comme nous l'avons vu, s'est placée entre les deux doctrines

exposées ci-dessus. Elle s'est placée entre le droit commun et le

régime exceptionnel dur; et elle est, à mon avis, quoique établissant

un régime d'exception, plus près du droit commun que du régime

exceptionnel rigoureux. Cela ne peut aucunement satisfaire le parti

républicain et, s'il l'a déjà inquiété au cours des discussions de la

loi, l'irritera et lui sera insupportable dans la pratique. Il n'y a

pas de raison pour que son esprit change et il y a toutes sortes de

raisons pour que les faits qui doivent sortir du régime nouveau

établi par la loi de 1905, vus l'exaspèrent, puisque, seulement

prévus, ils l'ont alarmé.

Oui, sans doute, il se trouvera en face d'associations cultuelles

qui lui paraîtront des foyers de réaction et des antres

d'obscurantisme. Lui qui n'a pas pu supporter jadis la Société de

Saint-Vincent-de-Paul, comment pourrait-il supporter des associations

qui, avec un maniement de fonds, limité, sans doute, mais encore

considérable, auront clientèle, subordonnés, alliés, hiérarchie,

seront ce que les républicains appellent tout de suite des «États dans

l'État» et ce que, à ce titre, ils détestent d'une haine sauvage et

d'une horreur qui leur ôte tout usage de la raison?

Remarquez encore que ce que le Concordat avait interdit, à savoir les

communications, non contrôlées par le gouvernement français, entre le

Saint-Siège et l'Église française, n'est plus interdit par la loi

nouvelle. La loi de séparation ne connaît pas le Saint-Siège, elle

l'ignore, et, parce qu'elle l'ignore, elle le passe sous silence, et

il le faut bien, car si elle en parlait, elle serait une manière de

Concordat; elle serait un Concordat unilatéral, si l'on peut parler

ainsi; mais elle serait une manière de Concordat, en ce qu'elle

connaîtrait des relations entre le Saint-Siège et l'Église française

et les réglerait. Les communications du Saint-Siège à l'Église de

France, sous le régime nouveau, ne tombent plus que sous l'article 34

de la loi de séparation: comme tous les autres «discours prononcés,

_lectures faites_, écrits distribués, affiches apposées», elles ne

sont poursuivies que si elles outragent ou diffament un citoyen chargé

d'un service public, ou si elles constituent une provocation directe à

résister à l'exécution des lois, ou si elles tendent à soulever ou

armer une partie des citoyens contre les autres. Mais, sauf ces cas,

elles sont permises.

De quel œil les républicains verront-ils des communications du

Saint-Siège aux fidèles de France lues en chaire sans avoir passé par

la censure du gouvernement français? Ils trouveront évidemment que la

loi nouvelle a désarmé la France, la République française, l'Unité

morale de la France, devant le Saint-Siège, devant la Rome

pontificale. Ils regretteront le Concordat, «la digue» du Concordat.

Remarquez encore le mot, parfait pour moi, inquiétant pour eux, de M.

Goblet: «Les sectes diverses [lisez: associations cultuelles,

d'esprits différents peut-être] pourraient bien exercer encore et

_peut-être plus qu'aujourd'hui_ une influence morale que je ne veux

nullement leur enlever; elles auraient perdu l'influence politique.»

Ceci est si juste, probablement, ceci est si vraisemblable qu'un

article de la _Semaine religieuse de Paris_, dû peut-être à la plume

et assurément à l'inspiration de l'archevêque de Paris, se rencontre

absolument avec ces quelques lignes de M. Goblet: «Ne se pourrait-il

pas que l'obligation où nous allons nous trouver de recourir à

l'association pour sauvegarder les intérêts de l'Église de France

_tourne en définitive à l'avantage de nos paroisses_ et que nous

retrouvions par là _cette cohésion que l'organisation trop

administrative du Concordat_ nous a fait perdre en nous déchargeant de

trop de soucis? Qui peut dire s'il n'y aura pas là un vaste champ

ouvert à des initiatives jusque-là comprimées et si ce ne sera pas,

pour bien des _vocations laïques_, en particulier, l'occasion de se

révéler? S'il devait en être ainsi et qu'on pût arriver dans chaque

paroisse à grouper dans un faisceau unique, sous l'autorité du curé,

les œuvres devenues plus nombreuses; si l'on pouvait, ensuite,

constituer, sous l'autorité de l'évêque, une union de tous _ces

organismes bien vivants_ qui échapperaient ainsi à l'individualisme et

centupleraient par là leur action; ne serait-on pas en droit d'espérer

qu'après les tristesses de demain des jours meilleurs pourraient se

lever pour l'Église de France?»

Je suis persuadé, pour mon compte, encore que je puisse me tromper,

qu'en brisant le Concordat et en permettant les associations

cultuelles, les républicains français ont _rapproché les fidèles de

leurs pasteurs_, créé entre eux un lien et une communication étroite

qui manquait et qui ne pouvait que manquer sous le régime du Concordat

et que le Concordat avait été fait pour détruire.

Je suis persuadé que la loi Briand a rétabli l'Église dans ses

véritables conditions de vie, c'est-à-dire dans les conditions où il

faut qu'elle soit pour qu'elle soit vivante; et si je l'ai dit

longtemps avant, ce n'est pas une raison suffisante pour que je ne le

pense pas après.

Je suis persuadé que si «l'Église latérale», l'Église congréganiste, a

été si puissante et si riche n'ayant pour soutien que les fidèles,

l'Église officielle devenue l'Église libre trouvera dans les fidèles

le même appui et le même viatique; et je ne vois pas les raisons

pourquoi il en serait autrement.

Je suis persuadé que la loi Briand, telle qu'elle est, est encore un

bienfait pour l'Église et qu'elle sera regardée comme une faute par

les républicains et qu'ils ne tarderont pas beaucoup à l'appeler la

loi des dupes.

Mais, précisément à cause de cela, la persécution à l'endroit de

l'Église va recommencer et ne peut que recommencer plus vive et plus

ardente. Le procédé en quelque sorte automatique des révolutionnaires

à l'égard de l'Église catholique est celui-ci: spolier l'Église; puis,

en compensation de la mesure spoliatrice, lui accorder certains

avantages; puis supprimer ces avantages, sans revenir, bien entendu,

au régime précédent.

L'Église était possédante: on lui prend ses biens et en compensation

on lui donne le budget des cultes garanti par un Concordat.

Elle a un budget des cultes garanti par le Concordat: on supprime le

Concordat et le budget des cultes, et en compensation on donne à

l'Église la liberté, en lui disant: «cela vaut mieux»; ce que, du

reste, je crois.

Demain, si l'on voit que cela vaut mieux, et d'autant plus que l'on

constatera que cela vaut mieux, et même, du reste, si cela valait

moins, et sauf le cas où cela ne vaudrait rien du tout, on supprimera

la liberté de l'Église.

* * * * *

Autre aspect: il y a deux Églises, l'Église officielle et «l'Église

latérale». On supprime l'Église latérale et l'on dit à l'Église

officielle: «C'est un cadeau que nous vous faisons, car tout l'argent

qui allait à l'Église latérale ira à vous et toute l'influence dont

elle jouissait, c'est vous qui l'aurez.» Mais quand l'Église latérale

est supprimée on ne permet pas à l'Église officielle de posséder

autant que cela était permis à l'Église latérale, et quant à son

influence, on surveillera celle qu'elle pourra prendre et on la

«matera», c'est le mot constamment employé, dans la mesure précisément

de l'influence prise.

D'ailleurs la munificence accordée, toujours révocable, doit se

mesurer, pour ce qu'elle doit devenir, aux idées générales et aux

principes du bienfaiteur. Les républicains accordent à l'Église la

liberté, ou à peu près; mais les républicains, neuf sur dix, sont gens

à qui la liberté est odieuse, insupportable et du reste

inintelligible. Le seul cadeau que les républicains démocrates ne

puissent pas faire de telle manière qu'on y puisse croire, c'est la

liberté, et il y a soit ironie, soit distraction, soit hypocrisie,

soit, et en tout cas, inconséquence de leur part à l'accorder ou à

prétendre qu'ils la donnent. La liberté accordée par des démocrates,

c'est un serment de fidélité prêté par Don Juan.

Autre aspect: c'est sous forme d'association, et ce ne pouvait pas

être autrement, que les républicains ont accordé la liberté à

l'Église. Or l'association est toujours pour les républicains un

objet de défiance invincible, depuis Rousseau jusqu'à M. Jaurès. Ce

sont eux, je l'ai montré bien souvent, qui ont inventé le contresens

qui consiste à appeler «aristocratie» tout ce qui est association. Une

vraie aristocratie, c'est une association qui gouverne, qui a des

soldats, des juges, des gendarmes et des collecteurs d'impôts. Mais

pour les républicains français est «corps aristocratique» toute

association, sans soldats, sans juges, sans gendarmes et sans

publicains, par cela seul qu'elle est association et se distingue un

peu de la vaste association qui est l'État. Le mot «État dans l'État»,

qui fait frémir tout démocrate français, n'a pas d'autre sens. Il veut

dire «association particulière au sein de l'association générale»; et

c'est cela qui fait horreur aux républicains.

Ceux-ci, en donnant licence à l'Église de s'organiser en association,

en l'organisant eux-mêmes, pour ainsi dire, en association, ont donc

fait quelque chose qui est si contraire à leurs passions et à leurs

principes qu'en le faisant ils ont comme promis et juré de ne pas le

faire, ou qu'en l'établissant ils ont comme juré de n'y point

persévérer.

Royer-Collard, je crois, discutant un projet de loi qu'il estimait

abominable, déclarait: «Si vous faites cette loi, je jure de lui

désobéir.» Les républicains de 1905, en faisant la loi Briand, ont

dit, par tout leur passé, par toutes leurs idées mille fois exprimées

et par toute leur coutume: «Je fais cette loi avec le ferme propos de

la détruire.»

C'est ce que M. Bepmale a déclaré formellement; c'est ce que presque

tous les républicains ont pensé.

Donc, sur ce terrain encore, la bataille continue.

Le parti républicain achèvera les congrégations, si tant est que

quelqu'une de ces blessées respire encore.

Il détruira ce qui reste de la liberté d'enseignement et en arrivera à

l'établissement pur et simple du monopole universitaire, qui est son

idéal.

Il détruira pièce par pièce la loi Briand considérée comme trop

libérale et tenue pour seconde loi Falloux, et il réduira l'Église

catholique à la situation qui était celle de l'Église protestante au

XVIIIe siècle, comme c'est aussi son idéal.

«Le catholique est toujours un factieux; il faut le cantonner

légalement dans l'état de factieux», voilà le fond de la pensée

républicaine. «Le cléricalisme, c'est l'ennemi; il faut et le traiter

en ennemi et le forcer à n'être dans l'État qu'un ennemi», voilà,

depuis Gambetta, le principe même de la «société laïque» et de la

«société moderne».

* * * * *

Remarquez, du reste, ce qui est le plus important, que si, par leurs

principes, idées et passions, les républicains despotistes détestent

tout catholique et même tout chrétien croyant, en pratique, quand bien

même ils n'auraient ni ces idées ni ces passions, ils seraient à peu

près forcés de se conduire comme s'ils les avaient et de faire la

guerre au catholicisme comme s'ils l'exécraient en effet.

Car c'est, en vérité, leur seule ressource électorale, et ils ne

vivent que d'élections. Il s'agit pour le parti républicain, ou plutôt

pour le syndicat des politiciens républicains, d'_être populaires_.

Or, ils n'ont aucun autre moyen de l'être que l'anticléricalisme.

Ils ne peuvent pas l'être par des réformes utiles, salutaires et

fécondes. D'abord parce qu'ils sont peu en état de les imaginer et de

les accomplir, presque aucun n'étant homme d'État. Ensuite parce que

le système parlementaire tel qu'il est organisé en France, extrêmement

lent pour l'élaboration d'une réforme quelconque et extrêmement prompt

à remettre le député en face de ses électeurs, ne permet pas au

député d'être réformateur d'une façon utile pour lui, de façon qu'il

recueille en popularité le fruit de la réforme à laquelle il se sera

attelé.

Supposez un député qui étudie une bonne réforme à faire,

consciencieusement, sérieusement. Avant qu'elle soit discutée, les

quatre ans de la législature seront épuisés et notre homme se

retrouvera en présence de ses électeurs qui lui diront: «Vous n'avez

rien fait.» Cela n'encourage pas; cela dégoûte. Il faudrait être

héroïque, en France, pour s'occuper d'une réforme utile quand on est

député. Tous ceux, à peu d'exceptions près, en France, qui s'occupent

de réformes, sont étrangers au Parlement. C'est quand on n'a pas

affaire aux électeurs qu'on peut être, non un politicien, mais un

homme politique studieux.

Cette popularité, qui est le pain dont ils vivent, les politiciens se

l'assureront-ils tout simplement, tout humblement, par une bonne

administration du pays? Ceci regarde surtout le gouvernement et aussi

les parlementaires en tant que contrôlant, surveillant et inspirant le

travail administratif du gouvernement.

Or, non, la popularité ne s'acquiert pas, en France, par une bonne

administration, parce que le pays ne fait presque aucune attention à

la façon dont il est administré. Nul peuple au monde n'est plus

indifférent à cet égard. Ce n'est pas un peuple pratique; ce n'est pas

un peuple réaliste, c'est un peuple uniquement préoccupé d'idées

générales, d'idées générales très simples et très grossières, comme

l'égalité, l'abolition des supériorités, le nivellement des fortunes,

la destruction des religions; mais enfin d'idées générales et

uniquement d'idées générales.

Il semble qu'il vive de cela. Toutes les conversations que vous

écoutez roulent sur des théories. Jamais ou presque jamais vous

n'entendez, au café, en chemin de fer, sur le pont d'un bateau, parler

d'une question administrative, d'une amélioration pratique, d'un

meilleur aménagement de la maison commune. Les Français sont un peuple

qui ne parle que de politique générale ou de femmes.

Ce n'est pas absolument toujours ainsi. On a remarqué et j'ai

beaucoup, non sans complaisance, insisté sur ce fait, qu'en 1789 les

Français par leurs «cahiers» n'ont presque absolument demandé qu'une

chose: être bien administrés, être administrés d'une façon régulière;

et que le grand succès du 18 Brumaire est venu de ce qu'il apportait

en 1799 justement ce que les Français avaient réclamé et presque

uniquement réclamé dix ans auparavant.

Mais, précisément, remarquez aussi qu'une révolution qui avait été

faite pour obtenir des réformes administratives, a roulé tout entière

sur des idées générales, n'a poursuivi clairement, à travers ses

convulsions sanglantes, que deux desseins: l'égalité et la

souveraineté du peuple; et a été aussi «abstraite» et aussi

«idéaliste» que possible en son esprit.

Et, précisément, remarquez aussi que le 18 Brumaire, agréable à la

nation française parce qu'il satisfaisait ses désirs de 1789 et

répondait à son état d'âme de 1789, a inauguré un régime tout inspiré

encore d'idées générales: grandeur et gloire de la France, diffusion

par les armes, à travers le monde, des principes révolutionnaires,

égalité, souveraineté du peuple, antiaristocratisme, anticléricalisme,

etc.

L'Anticléricalisme · 第 15 / 20 段