Sans doute, cette thèse est fausse. Elle repose sur ce principe qu'on

ne peut préparer les enfants à vivre dans le monde qu'à la condition

de lui ressembler trait pour trait; qu'on ne peut préparer les enfants

à vivre dans le monde qu'à la condition de n'être pas meilleur que

lui: vous êtes docile, vous ne pouvez pas élever mon enfant; vous

méprisez l'argent, vous ne pouvez pas élever mon enfant; vous êtes

chaste, vous ne pouvez pas élever mon enfant. L'idée est contestable.

Et, d'autre part, cette thèse repose sur cette idée qu'user d'une

liberté «suppose que l'on renonce à l'autre»; qu'user de la liberté

d'association implique que l'on renonce à la liberté d'enseignement.

Si je vis associé, évidemment je ne puis être professeur; si je suis

professeur il est évident, il va de soi que je ne puis être associé à

d'autres professeurs. Voilà une nouveauté. Cette incompatibilité entre

les divers droits de l'homme n'avait pas encore été relevée. Faut-il

dire aussi que si j'use du droit de propriété je renonce par cela même

à mon droit de liberté individuelle, et que si j'use du droit d'aller

et devenir je ne puis plus être propriétaire? Ce serait tout aussi

juste. L'incompatibilité du droit d'association et du droit à

enseigner est une trouvaille bien remarquable.

La thèse est donc fausse, et quelques-uns pourraient aller jusqu'à la

trouver ridicule. Mais encore c'est bien la thèse Buisson no 1: le

congréganiste est inhabile à enseigner à cause de son genre de vie; et

cette thèse réserve et respecte le droit à enseigner du prêtre

séculier, lequel n'a pas du tout le même genre de vie que le

congréganiste.

Or, dans le même article, comme j'ai dit, cent cinquante lignes plus

loin, M. Buisson en vient à refuser le droit d'enseigner au prêtre

séculier, au prêtre qui vit dans le monde, au prêtre mondain, et c'est

la thèse no 2, celle des écrivains qui étaient tout à l'heure les

adversaires assez mordants de M. Buisson, et celle qui, comme les

adversaires de M. Buisson l'avaient parfaitement vu, est bien forcée

de dénier le droit d'enseigner, non en raison du genre de vie de ceux

qui enseignent, mais en raison de la qualité de l'enseignement de ceux

qui prétendent enseigner:

«Envisageons donc de sang-froid le moment, prochain peut-être, où la

conscience publique, s'étant ressaisie, acceptera, approuvera,

décrétera une _dernière et non moins naturelle incompatibilité_:

celle des fonctions religieuses et des fonctions enseignantes. Le

prêtre, et encore plus le moine, est l'homme de la foi; le professeur

est l'homme de la raison, par conséquent, du libre examen. S'engager à

être professeur c'est s'engager à penser librement et à faire penser

librement. C'est promettre d'éveiller et d'exercer le sens critique,

l'habitude de la discussion, l'esprit de recherche sans limite et sans

réserve; c'est déclarer que, quelle que soit la vérité, on l'acceptera

le jour où la science la fera éclater, dût-elle renverser toutes les

théories reçues. Peut-on soutenir que cet état d'esprit soit celui

d'un prêtre?»

Et voilà la thèse no 2, et voilà les «_incompatibilités naturelles_»

qui se multiplient. Il y avait incompatibilité naturelle entre le

droit d'association et le droit d'enseigner. Il y a maintenant

incompatibilité naturelle entre, non pas l'état de vie, mais _l'état

d'âme_ du prêtre et le droit d'enseigner. Pour parler net, et non pas

plus net que M. Buisson, mais plus court, _on n'a pas le droit

d'enseigner quand on a la foi_; on n'a le droit d'enseigner que quand

on est libre penseur; les libres penseurs seuls peuvent enseigner et

en ont le droit; la liberté d'enseignement existera et nul n'en est

plus partisan que M. Buisson; mais, _naturellement_, elle ne peut

exister que pour les libres penseurs.

Donc on la refusera à tout prêtre catholique, bien entendu. Pour ce

qui est des prêtres protestants, c'est très délicat. Comme c'est une

question d'état d'âme et comme il est très difficile de savoir quel

est l'état d'âme d'un prêtre protestant, il faudra voir et il y aura

matière à examen. Comme le prêtre protestant, selon qu'il est plus ou

moins près de Calvin, est plus homme de foi ou plus homme de libre

examen, mais est toujours en partie foi, et en partie libre examen, il

faudra lui demander si décidément il a encore la foi, ou s'il ne l'a

plus du tout et s'il est sans réserve et sans retour libre penseur

comme M. Berthelot. S'il a encore un peu de foi, on lui dira: «Perdez

cela, et vous pourrez être professeur.»

Il en serait de même du prêtre israélite et, remarquez-le bien, il ne

pourra pas en être différemment du laïque catholique, du laïque

protestant et du laïque juif. Du moment que «l'incompatibilité

naturelle», c'est-à-dire l'incapacité d'enseigner, est fondée et qu'on

avoue qu'on la fonde sur l'état d'âme du prétendant éducateur et sur

l'enseignement qu'à cause de cet état d'âme il doit donner, non

seulement tout prêtre qui a la foi, mais tout homme qui a la foi ou

qui est suspect de l'avoir est proscrit de l'enseignement. Il n'y a

absolument aucune raison pour qu'un laïque à sentiments religieux,

qu'il soit, du reste, catholique, protestant ou juif, soit plus apte à

enseigner qu'un prêtre catholique, protestant ou juif.

L'incompatibilité signalée par M. Buisson avec une netteté qui ne

laisse rien à souhaiter, c'est l'incompatibilité du sentiment

religieux et du droit d'enseigner. Le premier acte du futur professeur

ou du futur instituteur doit donc être une abjuration. La première

déclaration que devra faire le futur professeur ou le futur

instituteur sera, _non seulement_: «Je ne serai pas docile, je ne

serai pas pauvre, je ne serai pas chaste», ce qui va de soi et est

indispensable; mais encore: «Je n'ai aucune foi religieuse; s'il m'en

vient une je démissionnerai», ce qui, d'après la doctrine, est

indispensable tout autant et ni plus ni moins.

On voit donc bien que si, par la force des choses, les républicains

despotistes doivent être obligés d'en venir à la suppression de toute

liberté d'enseignement et au pur et simple monopole, s'apercevant qu'à

interdire l'enseignement aux congréganistes ils n'ont rien gagné tant

que les prêtres séculiers pourront enseigner et enseigneront, et qu'à

interdire l'enseignement aux prêtres séculiers ils n'auront rien gagné

tant que les laïques croyants pourront enseigner et enseigneront;

selon la doctrine, aussi, la liberté d'enseignement s'effondre et

doit s'effondrer dès que la doctrine prend conscience d'elle-même et

s'aperçoit qu'elle vise non pas telle ou telle façon de vivre de tels

hommes, mais leur état d'âme lui-même, leur conception de la vie et du

monde, leur mentalité et leur conscience, et dès qu'elle s'aperçoit

qu'elle est en son fond la libre pensée pure et simple opposée à toute

espèce de foi et à toute espèce de croyance, et la libre pensée qui

refuse toute liberté de pensée à tout ce qui n'est pas elle-même.

Entre la liberté d'enseignement et le pur et simple et rude monopole

de l'enseignement aux mains de l'État il n'y a rien du tout, rien, si

ce n'est des subtilités d'opportunisme ou de polémique et des

sophismes un peu ridicules dont ne sont pas dupes ceux-là même qui les

alignent et auxquels ils renoncent sitôt, ou qu'ils sont vivement

pressés, ou qu'ils prennent plus nettement conscience et maîtrise de

leur pensée même.

Et non seulement les républicains despotistes seront acculés par la

force des choses et conduits tout droit par leurs principes autant que

par leurs passions au monopole de l'enseignement; mais encore il

serait étonnant qu'ils ne s'avisassent point un jour et prochainement

qu'ils doivent interdire aux prêtres même l'enseignement _religieux_

et qu'il n'est que logique et aussi qu'il est nécessaire, après avoir

fermé l'école au prêtre, de lui fermer l'église et de l'empêcher de

parler de quelque façon que ce soit et sur quoi que ce puisse être.

C'est ce que le pasteur Farel a très lumineusement démontré, chose qui

n'était pas très difficile, dans une lettre à la _Dépêche de

Toulouse_. Il écrivait, sans se fâcher, et très pertinemment, en homme

qui sait que le logique et intégral Calvin n'a pas interdit aux

catholiques seulement l'enseignement général, mais tout enseignement

et _surtout_ l'enseignement de leur religion: «Monsieur, voici ce que

je lis dans votre article du 7 novembre 1903: «Ce que nous voulons

mater, ce n'est pas l'enseignement en soutane. C'est l'enseignement

sectaire de l'Église, _sous quelque vêtement qu'il se cache_, c'est

l'enseignement confessionnel... Nous entendons protéger l'enfant

contre toutes les mainmises, plus ou moins dissimulées, plus ou moins

hypocrites, de l'Église.» J'aurais pu relever des citations de même

nature dans d'autres articles de vous sur la question de

l'enseignement. Vous voulez donc pour l'État le monopole complet de

l'enseignement et vous le voulez dans l'intérêt de la liberté de

l'enfant que vous désirez soustraire à l'influence de l'Église. Non

sans doute que vous pensiez que l'Église a une grammaire ou une

arithmétique différentes de celles des écoles de l'État, mais parce

que vous craignez que, à la faveur de la grammaire et de

l'arithmétique, ou concurremment avec elles, l'Église ne glisse son

enseignement religieux. Je me demande alors comment vous faites--avec

les arguments dont vous appuyez le droit et le devoir de l'État

d'accaparer l'enseignement--pour ne pas aboutir à l'interdiction à

l'Église de donner son enseignement religieux lui-même à la jeunesse.

Vous lui contestez le droit de donner l'enseignement que nous

appellerons «profane»; vous le lui contestez par défiance, évidemment,

de l'enseignement religieux, que l'Église pourrait donner sous le

couvert de l'autre... Cet enseignement vous paraîtra-t-il moins

dangereux quand il sera donné tout seul, que lorsqu'il est donné

concurremment avec d'autres leçons? Je voudrais bien savoir, en un

mot, comment vous faites, avec vos principes, pour respecter la

liberté de l'enseignement religieux.»

Et voilà qui est raisonné et à quoi il n'y a rien à répondre, et il

serait plus logique de dire aux Églises: «Comme c'est de votre

enseignement religieux que nous nous défions, vous enseignerez tout ce

que vous voudrez, _excepté_ votre religion», que de leur dire: «Comme

c'est de votre enseignement religieux que nous nous défions, vous

n'enseignerez rien du tout, _excepté_ votre religion.»

Et le plus logique encore est de leur dire: «Comme c'est de votre

enseignement religieux que nous nous défions, et comme nous ne

l'aimons ni lui-même ni se glissant sous le couvert de l'enseignement

de l'histoire, de la physique ou de la trigonométrie, vous

n'enseignerez ni votre religion ni autre chose.»

Et c'est inévitablement, d'après leurs principes et par les nécessités

de leur dessein, ce que les anticléricaux en arriveront à dire en

effet.

Comme le proclamait sans fard la _Lanterne_ du 17 mars 1903: «Un jour

viendra où les sociétés policées poursuivront les marchands de messes

comme des malfaiteurs.»

Ajoutez ceci, qui n'a que peu d'importance, tant que les socialistes

sont en minorité assez faible; mais ce qui pourra être considérable un

jour, et qui dès à présent doit compter: les socialistes sont dans les

mêmes idées au point de vue religieux que les radicaux, et cela par

conformité et par fidélité à leurs principes les plus profonds et à

leurs idées les plus générales.

La grande différence entre le radical et le socialiste, c'est que pour

le radical il n'y a qu'une question, la question religieuse, et qu'un

dessein à poursuivre, l'écrasement des religions; et que, dès qu'il

est question de socialisme, le radical ne comprend plus et, du reste,

se méfie et, du reste, a peur.

Mais si le radical n'est pas socialiste (et malgré certains essais

d'alliance et certaines étiquettes de caractère tout électoral,

personne n'est plus antisocialiste que le radical), si le radical

n'est pas socialiste, le socialiste est radical, c'est-à-dire

anticlérical et antireligieux.

Pourquoi cela? Très conformément à ses principes, comme je le disais.

C'est parce qu'il voit très bien que le monopole de l'enseignement aux

mains de l'État et, d'une façon plus générale, le monopole de toute

pensée attribué à l'État est du même ordre et du même système que le

monopole de toute propriété aux mains de l'État et est un acheminement

à l'établissement de ce monopole de propriété. Le socialisme, c'est le

retour à Louis XIV. Or, Louis XIV prétendait tout aussi bien être le

propriétaire de tous les biens de ses sujets qu'il prétendait que tous

ses sujets n'eussent qu'une religion et qu'une manière de penser, à

savoir la sienne.

Ce rapport parfaitement juste entre des monopolisations et des

socialisations du reste si différentes, est à remarquer et à méditer.

M. Jean Izoulet, radical sans doute, a dit ce mot, que je cite

souvent en lui demandant la permission de le trouver abominable: «Ce

ne sont pas les biens qu'il faut socialiser; ce sont les personnes.»

Et voilà ce que disent les radicaux. Socialisons les personnes en

faisant de telle sorte qu'elles n'aient qu'une pensée, celle que

l'État leur dictera. Le socialiste dit, lui: «Il faut socialiser les

biens _et_ les personnes, et qu'on socialise les personnes avant les

biens, nous en sommes, parce que, tout au moins, la socialisation des

personnes achemine à la socialisation des biens et, en attendant, en

rend l'idée familière et habitue à la conception de l'État souverain.

L'essentiel, après tout, c'est que la liberté recule. Qu'elle recule

ici ou là, c'est toujours gain.»

C'est ce que M. Brousse établissait naguère dans un article qu'il faut

lire lentement; car M. Brousse n'est pas lumineux; mais qui n'est ni

sans portée, ni sans profondeur, ni sans justesse: «Inouï que des amis

aussi proches de nous que les citoyens Aulard et Buisson soient amenés

à défendre, sous couleur de liberté d'enseigner, la suprématie des

éternels adversaires de la République et de la Démocratie!... _Leur

liberté d'enseigner ressemble étrangement à la fameuse liberté de

travail de Messieurs les économistes..._ Je le proclame ici sans

ambages, le père Combes parviendrait-il à nettoyer le territoire de

toutes congrégations, en aurait-il fini avec les comédies de

sécularisations, je demeurerais partisan du monopole de l'enseignement

de l'État, à tous les degrés, parce que c'est uniquement avec un

service public de l'enseignement qu'il sera loisible d'assurer à tous

les gens capables le droit d'enseigner. On croira que je tiens une

gageure; mais je ne sais pas si, à tout prendre, il ne vaudrait pas

mieux pour la Démocratie subir à perpétuité la suprématie de

l'enseignement congréganiste... que l'enseignement victorieux de telle

grande compagnie mômière ou laïque, telle que les sceptiques à la

Jules Lemaître seraient fort capables d'en créer... Ce n'est pas le

caractère confessionnel seulement de la Congrégation qui constitue un

danger, mais le fait même du monopole [religieux], et je le répète, il

pourrait se former tel monopole laïque [à caractère religieux] dont

l'enseignement serait pour notre avenir plus dangereux encore que le

congréganiste. _Le clergé régulier, par la création d'un monopole de

l'enseignement, joue le même rôle social que celui qui est dévolu dans

le monde capitaliste aux grandes compagnies industrielles._ Et de même

qu'on n'assurera à tous le droit au travail que par la nationalisation

des moyens de production, de même on ne pourra garantir à quiconque

le droit d'enseigner que par le monopole de renseignement [aux mains

de l'État]. Que demain, dans le monde économique, quelqu'un fasse

table rase des fortunes et que partout l'intégrale concurrence

s'exerce: avant un quart de siècle, de vastes monopoles privés, de

grandes compagnies industrielles se seront créées sur l'écrasement des

plus faibles dans la lutte pour la vie... Il en serait de même le jour

où la liberté intégrale de l'enseignement serait proclamée. A défaut

de la corporation congréganiste, il se formerait un grand nombre de

monopoles privés désireux de conduire la jeunesse à leur gré. Et un

seul remède serait efficace: l'expropriation et la nationalisation de

tout cet enseignement particulier, aux vues égoïstes...»

La question, au point de vue socialiste, est très bien posée dans cet

article, quoique lourdement. Plus habile à écrire en français et à

trouver la formule nette, M. Jaurès a dit, de son côté, exactement

la même chose d'une façon plus forte. Il a dit, et le mot doit

rester: «_Le monopole universitaire, c'est le collectivisme de

l'enseignement._»--Certainement cette étroite parenté entre la

socialisation intellectuelle et la socialisation matérielle, cette

connexité indiscutable entre la socialisation des personnes et la

socialisation des propriétés, sera peu du goût des radicaux quand,

l'un des deux termes acquis, on passera à l'autre; certainement ils

diront: «ce n'est pas du tout la même chose;» certainement M. Jaurès

a raison de dire, en souriant dans sa barbe: «_Peut-être_ les

radicaux, qui demandent aujourd'hui avec nous le collectivisme de

l'enseignement, seront-ils embarrassés un jour pour combattre le

collectivisme de la production. Peut-être, après avoir démontré et

proclamé que la nation enseignante ne menace dans une démocratie

aucune liberté, devront-ils reconnaître que la même nation possédante

ne menacerait dans une démocratie aucune initiative et aucun droit.»

Mais j'en suis à mettre en lumière, d'une part que les socialistes,

conséquents avec eux-mêmes, seront les alliés des radicaux dans

l'œuvre de la destruction de la liberté de l'enseignement tant que de

cette liberté il restera un vestige ou une ombre; d'autre part que

toutes les socialisations sont solidaires comme toutes les libertés se

tiennent, et que par le chemin du monopole de l'enseignement on va

tout droit à la «nation possédante», c'est-à-dire à l'abolition de la

propriété et à la confiscation des propriétés.

Et qu'est-ce, en effet, que le droit de penser, le droit de parler, le

droit d'écrire, le droit d'enseigner, si ce n'est propriétés

intellectuelles?

* * * * *

Et enfin j'ai dit qu'après avoir interdit aux congréganistes

d'enseigner, après avoir interdit aux prêtres séculiers d'enseigner,

pour les mêmes raisons qui s'appliquaient aux congréganistes; après

avoir interdit aux laïques à sentiments religieux d'enseigner, pour

les mêmes raisons qui s'appliquaient aux prêtres séculiers--voir

l'argumentation de M. Brousse; voir le mot de la _Dépêche_: «Aussi

bien à leurs dévots qu'à leurs prêtres»--après avoir établi le

monopole universitaire absolu, les anticléricaux en viendraient, dans

le monopole même, dans l'Université, dans _leur_ Université même, à

établir et à faire régner un despotisme absolu et une absolue

conformité et servilité à leur manière de voir, au _credo_ qu'ils

dicteraient.

C'est ce que l'on conteste beaucoup. Une formule assez bien trouvée,

assez spécieuse, a eu beaucoup de succès et a été répétée, avec

variantes négligeables, par tous les ennemis secrets ou déclarés

de la liberté de l'enseignement, depuis M. Buisson jusqu'à la

_Dépêche de Toulouse_, et depuis la _Dépêche_ jusqu'à M. Brousse:

«A la liberté de l'enseignement nous voulons substituer la liberté

_dans_ l'enseignement. Nous ne voulons pas de la liberté _de_

l'enseignement; nous voulons la liberté _dans_ l'enseignement; le seul

enseignement libre, c'est l'enseignement monopolisé par l'État, _mais_

où la liberté régnera.»

Je ne veux jamais suspecter la sincérité de mes adversaires; mais en

laissant à d'autres de déclarer que cette formule est hypocrite,

j'affirme qu'il n'en est pas de plus décevante, ni de plus creuse.

Soit; vous avez parfaitement, en toute sincérité et même en toute

conviction, _en y tenant_, l'intention, d'abord de n'avoir en France

qu'une Université d'État, ensuite de laisser les professeurs de cette

Université d'État enseigner «ce qu'ils voudront, comme ils voudront».

Soit; c'est bien votre intention et, si cela vous peut plaire que je

vous le dise, je reconnaîtrai que je suis moi-même assez persuadé que

vous laisserez une certaine latitude de doctrine et d'enseignement

dans l'Université qui sera à vous, malgré la tentation bien naturelle

d'imposer ses idées aux gens qu'on paie. Soit donc. Mais cette

latitude, vous ne la laisserez évidemment que dans certaines

limites...

--Non; sans limites!

--Comment! Mais alors pourquoi faites-vous votre Université et lui

donnez-vous le monopole? Ce n'est donc pas pour arracher la jeunesse à

l'influence cléricale? Ce n est donc pas pour qu'il n'y ait plus

«deux jeunesses» et «deux Frances»? Ce n'est donc pas pour établir

«l'Unité morale»? Si c'est pour cela, et vous ne pouvez pas dire,

après toutes vos déclarations, que ce ne soit pas pour cela; si c'est

pour cela, ne voyez-vous pas que tout ce qui détruit l'unité morale,

que tout ce qui fait deux jeunesses, que tout ce qui fait deux

Frances, que l'influence contre-révolutionnaire, que l'influence

religieuse, que l'influence cléricale va rentrer dans votre Université

et y sévir et que vous n'aurez fait que transporter chez vous ce que

vous aurez voulu détruire ailleurs?

Doutez-vous que vos ennemis, leurs écoles détruites, n'entrent dans

les vôtres, précisément parce que détruites auront été les leurs,

comme ils ont mis soin et ardeur à entrer à l'École polytechnique et à

l'École Saint-Cyr? Vous les connaissez; vous ne doutez pas de cela.

Eh bien alors, qu'aurez-vous fait et quoi de gagné? La liberté _de_

l'enseignement, c'était la France à moitié «infestée»; la liberté

_dans_ l'enseignement, ce sera l'Université à moitié «infestée», et la

France, par suite, à moitié «infestée» comme auparavant.

On pourrait même dire: «un peu plus»; car la moitié des professeurs de

l'Université cléricalisant la jeunesse, les cléricalisera _avec plus

d'autorité_ que des professeurs libres, parce qu'ils auront comme

l'estampille et l'apostille de l'État et feront comme partie du

gouvernement; et l'on aura ce spectacle curieux d'un gouvernement

«affranchissant» et «libéralisant» la France par une moitié de ses

professeurs et la christianisant et cléricalisant par l'autre moitié.

Avouez que ce spectacle et ce résultat, vous n'en voudrez pas. Vous ne

pourrez pas en vouloir, puisque précisément ce que vous aurez voulu

éviter en monopolisant l'enseignement, vous vous trouverez le faire

vous-même par votre enseignement monopolisé et parce que vous l'aurez

monopolisé. On ne réussit pas à ce point contre son dessein et contre

toutes les raisons de son dessein, sans regimber contre soi-même et

sans dire: «Ah! Cependant! Ah! mais non!»

Et dès lors vous serez amenés à imposer un _credo_, c'est-à-dire à

supprimer la liberté _dans_ l'enseignement, après avoir supprimé la

liberté _de_ l'enseignement.

Ce _credo_, j'admets que vous ne l'imposerez pas par un programme, par

une déclaration, par une bulle, par un _Syllabus_; je l'admets; mais

vous l'imposerez par vos inspecteurs, proviseurs, doyens, directeurs

et les avertissements qu'ils donneront aux professeurs hérétiques ou

dissidents, et ce sera exactement la même chose qu'un _credo_ affiché

sur les murailles ou inséré à l'_Officiel_.

Je reconnais encore que ce _credo_ aura un caractère particulier: il

aura un caractère négatif. Vous admettrez très bien une certaine

liberté de penser en dehors de la mentalité chrétienne et de la

mentalité contre-révolutionnaire. Qu'un professeur enseigne Kant ou

enseigne Spencer, cela vous sera à peu près indifférent; qu'un

professeur enseigne Danton ou enseigne Robespierre, vous n'y

regarderez pas de très près. Mais qu'un professeur enseigne la foi

prouvée par la raison; ou la nécessité de la foi, la raison étant

infirme; ou, comme veut M. Bourget, la «destruction méthodique de

l'œuvre de la Révolution»; il est clair comme le jour que vous ne le

laisserez pas se livrer à ces exercices.

L'Anticléricalisme · 第 14 / 20 段