La restriction par laquelle les associations cultuelles ne peuvent

consacrer leur argent, exclusivement, qu'aux frais du culte, est une

précaution assez juste prise contre les biens de mainmorte, est

conforme aux idées traditionnelles de toute l'école libérale et semble

directement inspirée du mot heureux de M. Ribot: «Surveiller les

biens, laisser libres les personnes.»

D'autres restrictions qui ne me plaisent point du tout peuvent, à la

rigueur, être considérées comme des mesures de transition qui seraient

destinées à disparaître avec le temps, _si la loi était destinée

elle-même à être appliquée dans un esprit libéral_. Par exemple (art.

35), si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué

publiquement dans les lieux où s'exerce le culte «_tend_ à soulever ou

armer une partie des citoyens contre les autres», le ministre du culte

qui s'en sera rendu coupable sera puni d'un emprisonnement de trois

mois à deux ans. Débarrassé de la phraséologie législative, ce texte

veut dire que tout propos politique tenu dans l'église par un prêtre

sera puni de l'emprisonnement.

Or on peut, en raison pure et en logique pure, raisonner ainsi: «C'est

monstrueux! S'il est naturel et même obligatoire d'interdire au prêtre

rémunéré par l'État et, par conséquent, sinon fonctionnaire, du moins

subordonné au gouvernement, tout propos politique, comment peut-on

interdire toute parole de politique à un homme qui est chez lui,

absolument chez lui, avec ses amis et qui n'est rémunéré, s'il l'est,

que par ses amis, lesquels, autour de lui, sont également chez eux,

absolument chez eux?»

Rien de plus juste; mais on peut répondre: «Pendant un certain temps,

le prêtre devenu prêtre libre conservera, même malgré lui, aux yeux

des populations, quelque chose du caractère du prêtre officiel; et,

pendant ce temps, à ce caractère pseudo-officiel les paroles qu'il

peut prononcer devant emprunter une autorité particulière, il faut,

pendant ce temps et pour ce temps seulement, interdire au prêtre ce

qui est permis à un simple citoyen dans une réunion publique.»

Comme mesure de transition cette entrave peut donc, à la rigueur, être

acceptée.

Cette loi est donc relativement libérale. Elle met l'Église catholique

à peu près, je ne dis pas à très peu près, dans la situation de

l'Église catholique américaine. Je crois qu'il y a dans cette loi

pour l'Église catholique non seulement faculté d'exister, mais

_principe_ ou _occasion_ d'une véritable rénovation et d'un magnifique

rajeunissement. C'est ce que, selon le parti dont on est, il est

possible, d'après cette loi, ou d'espérer ou de craindre.

Au fond, il me semble bien que cette loi n'a véritablement inquiété

que ceux qui l'ont faite. Les républicains despotistes y ont été

amenés au gré de circonstances interprétées tout de travers par des

frénétiques, et, maintenant qu'ils l'ont faite, ils ne sont pas tout à

fait sûrs qu'elle ne soit pas contre eux.--Et de même ceux qui l'ont

repoussée ne sont pas tout à fait sûrs qu'elle ne leur soit pas

favorable et se demandent un peu s'ils n'auraient pas dû la proposer.

En somme, on ne l'a guère repoussée à droite que parce qu'elle venait

de la gauche, et on l'aurait certainement repoussée à gauche si elle

était venue du côté droit. La raison des résistances qui se sont

produites a été le _Timeo Danaos et dona ferentes_, et l'on n'a

suspecté le don qu'à cause des donateurs.

A ne regarder que le don seulement, comme un homme qui s'obstine à

n'appartenir à aucun parti, je ne puis pas dire que je ne sois point

relativement satisfait. En somme, c'est bien là une séparation de

l'Église et de l'État rationnelle, sinon généreuse, et pacifique, en

soi, sinon bienveillante. Or la séparation est pour moi la vérité, et

je crois que, comme j'en ai toujours été, je serai toujours de l'avis

de Lamartine en 1831 et en 1843. En 1831, il écrivait, en son _Mémoire

sur la politique rationnelle_: «La séparation de l'Église et de l'État

est l'heureuse et incontestable nécessité d'une époque où le pouvoir

appartient à tous et non à quelques-uns: incontestable, car sous un

gouvernement universel et libre, un culte ne peut être exclusif et

privilégié; heureuse, car la religion n'a de force et de vertu que

dans la conscience. Si l'État s'interpose, la religion devient pour

l'homme _quelque chose de palpable et de matériel_, qu'on lui jette ou

qu'on lui retire au caprice de toutes les tyrannies. Elle participe

[est-ce assez vrai à considérer l'état de l'opinion de 1815 à 1830?]

de l'amour ou de la haine que le pouvoir humain inspire; c'est le feu

sacré de l'autel alimenté avec les corruptions des cours et les

immondices des places publiques.»

Et il écrivait en 1843, avec cette horreur du régime napoléonien qu'il

eut toujours et qui, s'il n'est pas le commencement de toute sagesse

politique, est le commencement de tout libéralisme et de toute

conception généreuse de la chose politique, il écrivait dans sa

brochure _l'État, l'Église et l'Enseignement_: «Napoléon, ce grand

destructeur de toutes les œuvres de la philosophie, s'est hâté de

renverser cette liberté, _fondement même de toutes les autres_. Il a

fondé de nouveau l'Église dans l'État, l'État dans l'Église; il a fait

subir un sacre au pouvoir civil; il a fait un Concordat: il a déclaré

une Église nationale et par là même [ou plutôt parallèlement] un

enseignement aussi... Il a vendu à faux poids son peuple à l'Église et

l'Église ensuite à son peuple. Cet acte a reculé d'un siècle peut-être

le règne de la liberté des âmes qui approchait.»

Il me semble que ces fortes paroles du grand homme, que personne ne

peut incriminer ou soupçonner d'hostilité, ni même de malveillance à

l'égard de la religion catholique, sont à méditer aujourd'hui et

portent à considérer comme un progrès toute mesure qui, même

maladroitement, même parcimonieusement, délivre l'Église des chaînes

lourdes et peu dorées de l'État.

* * * * *

Quoi qu'il en puisse être, la situation actuelle est celle-ci.

Au point de vue des congrégations religieuses, despotisme absolu,

proscription absolue. C'est à peine si quelques ordres hospitaliers

sont tolérés encore.

Au point de vue de la liberté de l'enseignement, interdiction absolue

à tout congréganiste d'enseigner quoi que ce soit. Les prêtres

séculiers peuvent enseigner encore.

Au point de vue du culte, de la prédication et de l'administration des

sacrements, Église libre, relativement, assez largement, non payée par

l'État, vivant des ressources qu'elle se créera par le mécanisme des

associations cultuelles.

Dans cette situation y a-t-il solution trouvée et acquise? En d'autres

termes, la question du cléricalisme et de l'anticléricalisme est-elle

fermée ou reste-t-elle ouverte?

Elle reste ouverte pleinement. Car ce qui reste à reconquérir pour les

catholiques, à les considérer comme libéraux, le voici:

C'est la liberté d'association pour les religieux, lesquels ont

parfaitement le droit de vivre en commun et de posséder en commun,

sous réserve de précautions à prendre contre l'accroissement des biens

de mainmorte.

C'est la liberté d'enseignement pour les religieux, lesquels ont

parfaitement le droit d'enseigner, ou plutôt c'est la liberté pour les

pères de famille de faire enseigner leurs enfants par qui ils

veulent, pourvu que l'enseignement ne soit ni immoral ni dirigé contre

la patrie ou contre les lois.

C'est enfin, quoique beaucoup moins important, la liberté pour le

prêtre séculier, qui désormais est un prêtre libre, de dire, dans la

chaire libre où il parlera désormais, tout ce qu'il voudra, sauf des

choses immorales ou des choses contre la patrie; de dire même des

choses contre les lois, car il est permis de discuter les lois entre

hommes libres dans le dessein de faire amender celles qu'on trouve

mauvaises, pourvu qu'on n'insulte pas le législateur.

Et, d'autre part, ce que les républicains à la fois autoritaires et

anticléricaux ont à conquérir: c'est la dispersion, proscription et

destruction des dernières congrégations religieuses encore épargnées,

si rares soient-elles.

C'est l'interdiction d'enseigner à tout prêtre séculier; car

exactement les mêmes raisons existent d'empêcher un prêtre, _chaste,

pauvre et docile_, d'enseigner quoi que ce soit, que d'empêcher un

moine, _chaste, pauvre et docile_, d'enseigner quoi que ce puisse

être.

C'est enfin la dispersion, destruction et suppression de l'Église

libre elle-même, quand on s'apercevra, ce dont on ne pourra pas

manquer de s'apercevoir, qu'elle est un élément de liberté; qu'elle ne

dit pas exactement et littéralement ce que le gouvernement pense et

veut qu'on pense et que, par conséquent, elle rompt «l'unité morale»

de la France et est contraire à la formule de Louis XIV, reprise par

M. Combes: «Une loi, une foi».

Or pourquoi les catholiques, à les considérer comme libéraux, ce

qu'ils sont pour le moment obligés d'être, et à les tenir pour actifs

et énergiques, ce qu'ils sont, renonceraient-ils à ce qu'ils ont à

reconquérir; et pourquoi les républicains despotistes et

anticatholiques renonceraient-ils aux conquêtes si vastes qu'ils ont

encore à faire? Il n'y a aucune raison ni pour ceci ni pour cela.

Je laisse de côté cette partie du sujet: les choses que les

catholiques ou simplement les libéraux ont à reconquérir; cela n'a pas

besoin de démonstration. Je m'attache à cette partie du sujet: ce que

les républicains despotistes ont à conquérir encore et les raisons

pourquoi ils ne voudront ni ne pourront renoncer à la poursuite de

cette conquête.

Qu'ils aient à conquérir encore, on vient de le voir suffisamment;

qu'ils veuillent conquérir encore, ils l'ont dit d'une façon générale

dans la déclaration de l'extrême gauche avant le vote de la loi de

1905 à la Chambre des députés: «La loi n'est que _provisoire_: elle

marque seulement une étape nécessaire dans la marche de la laïcité

intégrale»; et ils l'ont dit en détail mille fois, ainsi qu'on verra

plus loin.--Et qu'ils soient désormais comme obligés de conquérir

encore, c'est de quoi l'on verra toutes les raisons, ou du moins les

plus évidentes, dans les pages qui vont suivre.

Il est très évident et il n'est pas besoin de déduire longuement que

les républicains despotistes voudront détruire et voudront ensuite

éternellement empêcher de renaître ce qui reste encore des

congrégations, puisque pour eux, ils l'ont assez dit, le congréganiste

est un être, non seulement antisocial, mais antihumain. L'homme, ou la

femme, docile, pauvre et chaste, est pour le républicain despotiste,

pour le démocrate, un être qui ne doit plus enseigner. Et pourquoi ne

doit-il pas enseigner? Parce qu'il est un être contre nature. C'est

leur argument mille fois répété. Il est clair que l'argument va plus

loin qu'à interdire l'enseignement au congréganiste; il va jusqu'à

interdire au congréganiste d'exister. Si le congrégatisme fait du

congréganiste un être contre nature, le congrégatisme est un délit,

est un crime. Si permettre à un tel être d'enseigner est monstrueux,

lui permettre d'être est au moins illicite, est au moins indigne.

Songez qu'il y a même identité entre le crime d'enseigner quand on est

dans certaines conditions et le crime d'exister quand on est dans ces

mêmes conditions. Car on enseigne par l'enseignement, mais tout autant

(peut-être plus) par l'exemple. Être ou enseigner, au fond, c'est donc

la même chose. Celui qui donne, dans la société moderne, l'exemple de

la docilité, de la pauvreté et de la chasteté est donc et aussi

dangereux et aussi coupable que s'il donnait l'éducation proprement

dite. Au fond, le crime, d'après l'argumentation des anticléricaux, ce

n'est pas d'enseigner, étant moine; c'est d'être moine.

Et les anticléricaux n'ont pas tort, à se placer à leur point de vue;

car le moine, à être docile, à être pauvre et à être chaste, donne

l'exemple de vertus--il les appelle ainsi--qui sont contraires au

développement et à l'affermissement de la société démocratique. Une

société démocratique, telle que l'entendent les démocrates modernes,

est une société où toute force individuelle est supprimée. Rien ne

donne force individuelle comme le désintéressement, et celui-là est

une personnalité très forte qui n'est l'esclave ni du désir de

posséder, ni du désir de commander personnellement, ni du désir de

jouir. Un tel homme se soustrait en quelque sorte à l'État par le peu

de besoin ou par le nul besoin qu'il a de l'État. Homme dangereux par

ceci qu'il est indépendant. Vertueux peut-être, mais de vertus qui,

étant antisociales, peuvent et doivent être appelées des vices

sociaux.

Un tel homme n'a pas de place en régime despotique et, par conséquent,

il doit être proscrit de la République telle que la comprennent la

plupart des républicains. Ils y mettent moins de dialectique; mais

l'instinct a sa logique qui, pour être confuse, n'en est pas moins

sûre. Le congréganiste est, de par un instinct qui ne se trompe

aucunement, un être monstrueux et redoutable pour le démocrate. Il

doit, non seulement ne plus enseigner, mais cesser d'être. Il n'y a

aucun doute que les républicains despotistes ne poursuivent et ne

consomment la destruction totale de toute espèce de congrégation,

quelle qu'elle puisse être et si anodine en apparence qu'elle soit.

Je suis même persuadé que si la démocratie se développe dans le sens

où elle se dirige, elle inventera un ostracisme, contre le citoyen,

même isolé, qui par son indépendance, son obéissance à une loi

_personnelle_, sa pauvreté, sa sobriété, sa chasteté, sera un homme

qui ne présentera plus de prises, pour ainsi dire, à l'État et sera

une espèce de protestation contre la servilité générale que l'État

sera parvenu à établir.

Croit-on que la démocratie déteste et redoute l'homme riche parce

qu'il est riche? Point du tout. Elle le déteste et elle le redoute,

parce qu'il est fort; et parce qu'étant fort, il n'a aucun besoin de

se soumettre à elle et lui échappe. Or le désintéressement,

l'abnégation, c'est une force; c'est même la plus grande force qui

soit: la démocratie ne peut donc pas ou ne pourra donc pas souffrir le

désintéressement et l'abnégation.

Les républicains despotistes poursuivront de même la destruction

complète de la liberté d'enseignement et, progressivement, ils

interdiront d'enseigner 1º aux prêtres séculiers, 2º aux laïques non

enregimentés dans l'Université, 3º aux universitaires qui montreront

quelque indépendance, soit dans leur enseignement, soit en dehors de

leur enseignement.

La raison en est simple. C'est qu'à chaque destruction partielle et

limitée de la liberté d'enseignement, ils s'apercevront qu'ils n'ont

rien fait qui soit adéquat, ni même qui soit accommodé, à leur

dessein et qu'il leur reste tout à faire [_nil actum reputans si quid

superesset agendum_], et ainsi ils seront comme acculés au monopole,

eussent-ils commencé par n'en pas vouloir, et au monopole exercé

strictement selon leurs idées.

On commence par ne pas vouloir du jésuite et on le chasse. Qu'y

gagne-t-on? Le jésuite est remplacé par l'oratorien, par le mariste ou

par tel autre éducateur qui donne le même enseignement, à peu de chose

près, on en conviendra, que le jésuite.

On chasse le mariste et l'oratorien. Il est remplacé par le prêtre

séculier qui donne le même enseignement que le mariste ou l'oratorien.

On interdit l'enseignement au prêtre séculier. Il est remplacé par le

laïque catholique qui a exactement les mêmes idées que le prêtre

séculier.

On chasse le laïque catholique et l'on arrive au monopole, auquel on a

été comme adossé.

C'est à la liberté qu'on ne fait pas sa part, surtout en choses

intellectuelles. Elle reste entière tant qu'elle n'est pas nulle. Cela

est tellement senti par tous les républicains despotistes que tous ou

le proclament ou en conviennent, soit par leur silence, soit par leur

embarras à en sortir. M. Ferdinand Buisson a toujours été ou a

toujours cru être l'adversaire et l'adversaire indigné du monopole. Il

a dit un jour: «Le rétablissement du monopole universitaire, c'est un

aveu d'impuissance dans la lutte contre les congrégations. C'est le

recours à un biais pour éviter la lutte directe. C'est une diversion

pour masquer une défaite. C'est l'abandon de la politique

anticléricale que l'on remplacerait par la politique antilibérale...

Je suis prêt à parler du monopole, à en examiner l'utilité,

l'opportunité, l'efficacité; mais après la suppression réelle des

congrégations enseignantes, le jour où la République ayant laïcisé

pour tout de bon écoles publiques et écoles privées, ayant dissous les

congrégations, dispersé leurs membres et fermé leurs noviciats, il

sera démontré que nous nous retrouvons en présence, comme on l'assure,

du même péril clérical.»

On lui a répondu: mais, sans aucun doute, vous vous retrouverez en

présence du même péril clérical. «M. Buisson abolit toutes les

congrégations enseignantes. Il les abolit parce que congrégations.

Entendu! Abolit-il aussi pour les prêtres le droit d'enseigner?

Abolit-il pour les moines le droit de se séculariser et d'endosser la

soutane? S'il n'abolit pas tous ces droits, ce sera comme s'il

n'avait rien fait. M. Buisson détruirait-il l'enseignement clérical

parce qu'il détruirait l'enseignement congréganiste? Il me semble que

nous ne serions pas mieux lotis quand le même enseignement serait

distribué par des ecclésiastiques en robe séculière ou par d'anciens

moines qui auraient fait simplement l'emplette d'un veston.

L'enseignement congréganiste n'est qu'une forme de l'enseignement

clérical, la forme la plus visible; mais il n'est pas l'enseignement

clérical lui même.» (_Dépêche de Toulouse._)--Le raisonnement ne me

paraît pas très facilement réfutable.

De même, M. Ferdinand Buisson se félicitait de ce que la Chambre avait

rejeté un amendement interdisant l'enseignement _aussi bien_ aux

prêtres séculiers qu'aux congréganistes; et, pour démontrer qu'il

avait raison de se réjouir, il employait des arguments qui

précisément, en s'appliquant aux congréganistes, s'appliquaient tout

aussi bien aux séculiers. Il disait: «Nous voulons seulement enlever

aux maîtres catholiques le privilège de se grouper dans des conditions

exceptionnelles qui les transforment en une masse militairement

constituée.»

--«Fort bien, lui répondait-on (Sigismond Lacroix, _Radical_); mais

qui ne voit que les prêtres séculiers sont, aussi eux, groupés dans

des conditions exceptionnelles, qu'ils forment eux aussi une masse

militairement constituée?»

Il disait: «Il faut et il suffit que la société laïque retire à

l'enseignement clérical la seule chose qui en fasse une force abusive,

à savoir le droit d'enrégimentation, grâce auquel les maîtres

catholiques forment une masse homogène pesant de son poids mort sur la

société laïque.»

On lui répondait: «Mais le clergé séculier est enrégimenté comme

l'autre.»

Il disait... la même chose en d'autres termes.

On lui répondait: «S'il est juste et nécessaire d'interdire

l'enseignement aux membres des congrégations, il est non moins juste

et nécessaire de prendre la même précaution à l'égard des prêtres

séculiers»; car l'Église est une congrégation, ou qu'est-ce qu'elle

est donc?

Et l'on concluait en disant très justement que M. Buisson avait donné

des arguments «pour l'avenir», c'est-à-dire contre les prêtres

séculiers, et des arguments démontrant très exactement le contraire de

la thèse soutenue par lui.

M. Buisson disait: Ce n'est pas à cause de leur enseignement que je

proscris les moines; car je suis partisan de la liberté d'enseignement

et je reconnais à quiconque «le droit d'enseigner ce qu'il voudra

comme il voudra». Si je proscris les moines, 1º c'est «parce qu'une

société monastique donne à ses membres un idéal trop différent d'une

société démocratique»; 2º c'est parce que les moines «exercent sur

l'enfant une pression qui est de nature à compromettre le

développement normal de son esprit».

On lui répondait: Mais c'est une partie de leur enseignement que leur

respect et leur culte pour l'idéal auquel ils sont soumis et qui est

trop différent de la société démocratique; et donc, quand même ils ne

le voudraient pas, ils enseignent la contre-démocratie. Et c'est bien

aussi (ou de quoi parlons-nous?) une partie de leur enseignement que

la pression qu'ils exercent sur l'enfant de manière à compromettre le

développement normal de son esprit. C'est probablement leur méthode

même. C'est donc bien _en raison de leur enseignement_ que vous leur

interdisez d'enseigner. «Eh bien! si c'est pour la qualité de leur

enseignement que M. Buisson frappe les congrégations enseignantes,

pourquoi tolère-t-il le même enseignement de la part de l'ancien

congréganiste, de la part du prêtre séculier, de la part du tiers

ordre? Ce qui est détestable de la part d'une congrégation est-il

moins détestable de la part des individus? En supportant chez les

individus ce qui est condamné chez les congrégations, ce sera

absolument comme si rien n'était fait contre le danger de ces

dernières. Si vous n'excluez de l'enseignement que les communautés

religieuses et si vous n'en excluez pas _tous les éducateurs qui sont

à leur image_, qu'aurez-vous fait pour barrer la route à

l'enseignement clérical?... L'abolition de l'enseignement

congréganiste n'aura servi de rien si cet enseignement doit se

survivre _sous une forme quelconque, soit séculière, soit laïque_.»

Pourquoi il faut combattre l'enseignement clérical, c'est parce qu'il

est «partial»; c'est parce qu'il est «exclusif». «Cet argument nous

donne le moyen de mater l'_Église tout entière, de ses moines jusqu'à

ses prêtres et de ses prêtres jusqu'à ses dévots_.» (_Dépêche de

Toulouse._)

Enfin M. Ferdinand Buisson, se réfutant lui-même ou plutôt se

renonçant et s'abandonnant et se laissant aller jusqu'où sa doctrine

conduit tout homme logique et par conséquent devait le conduire

lui-même, M. Ferdinand Buisson, _dans le même article_ (_Temps_ du 17

septembre 1902) d'une part, après avoir marqué que seule la

congrégation, par sa constitution même, était inapte à enseigner,

déniait ensuite ce droit tout autant au prêtre séculier qu'au

congréganiste;--d'autre part, quand il en arrivait au prêtre séculier,

confessait que c'était parfaitement en raison de la qualité de son

enseignement qu'il déniait le droit d'enseigner au simple prêtre.

En effet, il disait d'abord:

«La société a le droit de dire au congréganiste: «Vous réclamez la

liberté de vous retirer du monde, de vous enfermer au cloître, après

avoir juré par tout ce que vous avez de plus sacré de renoncer au

mariage, à la propriété de vos biens, à la liberté de votre personne.

Je vous y autorise. Mais, à peine en possession de cette autorisation,

vous réapparaissez, réclamant vos droits d'homme et de citoyen et tout

d'abord celui d'instruire et d'élever les enfants destinés à vivre au

sein de cette société dont vous êtes isolé. Voilà qui est étrange.

Vous ne sortez du monde que pour y mieux rentrer; vous ne renoncez aux

charges et aux conditions ordinaires de la vie de vos concitoyens que

pour prendre aussitôt par l'éducation la direction de la société de

demain, sinon de celle d'aujourd'hui. Choisissez. L'une de ces deux

libertés suppose que l'on renonce à l'autre. Vivez si bon vous semble

cette vie exceptionnelle du couvent, vie extra-familiale et

extra-sociale. Mais tant qu'il vous plaira d'y rester, trouvez bon que

je ne vous charge pas de préparer nos enfants à la vie familiale et

sociale de tout le monde; ... qu'en tout cas je ne vous autorise pas,

sans plus ample examen, à vous dédoubler ainsi en deux hommes, dont

l'un vit en dehors de ce monde et dont l'autre aspire à le gouverner.»

Voilà ce que M. Buisson disait d'abord, et c'était bien la thèse

Buisson no 1, cette thèse qui consiste à soutenir que le congréganiste

vivant en congrégation est inapte à enseigner et indigne d'enseigner

_à cause de sa manière de vivre_.

L'Anticléricalisme · 第 13 / 20 段