du président du conseil d'État, du ministre de l'intérieur, du
ministre de l'instruction et du garde des sceaux, fit un rapport qui
n'eut pas de suite, mais où était signalé le danger de la liberté
d'enseignement avec tous les arguments dont en 1903 les républicains,
comme il va de soi, se sont servis à leur tour: «La liberté
d'enseignement, qui _semble_ consacrer un grand principe d'équité, a
cet immense inconvénient de perpétuer dans notre pays, par la
diversité de l'éducation donnée à la jeunesse, toutes les divisions
sociales et politiques qui s'effaceraient avec le temps dans l'unité
de l'enseignement de l'État. Les établissements religieux sont le
refuge des enfants appartenant à des familles qui n'adoptent ni les
principes de 89 ni le gouvernement impérial. L'instruction qui s'y
distribue est conforme à ces regrettables tendances.»--C'était
l'argument des «deux Frances».--Quant à l'argument des «deux Églises»,
il y était aussi, et cette ancienne volonté napoléonienne qu'il n'y
eût qu'une Église, officielle, domestiquée et obéissante au
gouvernement français, se retrouve dans ce document: «Les
congrégations religieuses visent, en multipliant leurs noviciats et
leurs couvents, à remplacer notre clergé séculier, c'est-à-dire les
curés et les desservants qui sortent de nos séminaires, qui sont
originaires de notre pays et qui reconnaissent la direction de leur
évêque attaché lui-même au pays et à l'empereur par sa nationalité et
par son serment. Or, le clergé régulier est tout simplement une milice
romaine, secouant le joug de l'Ordinaire, n'ayant ni patrie ni
personnalité, obéissant, _perinde ac cadaver_, au gouvernement absolu
d'un étranger...»
Ce rapport est, suppose-t-on, de M. Baroche. On le dirait rédigé par
M. Georges Clémenceau.
C'est ainsi encore qu'à un certain moment, un peu plus tard, en 1862,
on vit des préfets ultrabonapartistes protéger énergiquement ou
imposer la représentation du _Fils de Giboger_ sur les théâtres de
province et y applaudir avec ostentation.
Les bonapartistes anticléricaux étaient les uns très convaincus, il
faut toujours faire cette part, les autres très malins. Ces derniers
recueillaient le double bénéfice d'être fort bien avec le pouvoir
comme bonapartistes et d'être populaires et d'être qualifiés de
«libéraux» comme anticléricaux. «J'en ai connu de ces saints-là!»
L'attitude était excellente, point très difficile à soutenir et assez
rémunératrice.
Cependant le parti bonapartiste était bifurqué et ce lui était une
faiblesse. Les bonapartistes anticléricaux voyaient de mauvais œil
les bonapartistes cléricaux et déploraient les services rendus encore
au Saint-Père, l'occupation de Rome par nos troupes, le maintien des
Jésuites en France, etc., et,--je parle des convaincus,--se
détachaient un peu de l'Empire pour incliner vers le républicanisme.
Les bonapartistes cléricaux, se prétendant détenteurs de la tradition
de 1850 et véritables appuis, soutiens et même fondateurs du second
Empire, regardaient avec colère les bonapartistes anticléricaux,
déploraient l'expédition d'Italie, rendaient, avec raison du reste, le
gouvernement responsable de l'unité de l'Italie et du triomphe de la
Révolution en Italie, et se refroidissaient singulièrement à l'égard
de l'Empire, et inclinaient vers la légitimité ou l'orléanisme.
A partir de 1859, l'Empire eut «deux armées au lieu d'une», comme on
dit pour se consoler quand on a vu son armée coupée en deux par
l'ennemi; mais il eut deux armées peu solides, défiantes l'une de
l'autre, et défiantes même de lui, et qui ne valaient pas son armée
unique d'auparavant.
Je suis de ceux qui sont persuadés que l'Empire était encore
infiniment fort en 1870 et que ce n'est que la guerre de 1870 qui l'a
tué; mais enfin il était un peu plus faible de 1859 à 1870 que de 1850
à 1859, et il fallait l'indiquer pour être complet.
Quant aux effets de la loi sur l'enseignement, vous pouvez demander à
tout anticlérical, de 1860 environ à 1906, quels ils ont été. Vous
aurez cette réponse _ne varietur_ et qui n'a pas varié et ne variera
point: «La liberté de l'enseignement a fait _deux Frances_, et tous
nos malheurs viennent de là.» Un sénateur français qui, du reste, est
très intelligent, mais qui, lorsqu'il s'agit de cléricalisme, paraît
l'être moins, disait récemment: «Avant 1850 l'unité morale de la
France existait, depuis elle n'existe plus.» Et l'on sait ce qu'était
l'unité morale de la France au XVIIIe siècle, sous la Révolution, sous
la Restauration et sous Louis-Philippe. Elle était figurée par le mot
d'Horace: «_Tot capita, tot sensus._»
Je ne vois que deux époques où il y ait eu en France une «unité
morale», très relative encore; c'est l'époque de Louis XIV et l'époque
de Napoléon Ier. Sous Louis XIV, malgré les jansénistes et les
protestants, on peut dire à la rigueur qu'il y a une unité morale, que
toute la France, à très peu près, est réunie dans un même sentiment:
le culte du roi et le désir d'extension du territoire.--Sous Napoléon,
malgré Chateaubriand, Mme de Staël et quelques émigrés à l'extérieur
ou à l'intérieur, on peut dire, à la rigueur, que la France est réunie
dans un même sentiment: l'idolâtrie de l'empereur et le désir de
conquêtes et de gloire. Sauf ces deux époques, où il a existé une
unité morale, qui, du reste, n'est pas du tout de mon goût, l'unité
morale de la France n'a jamais été.
Et c'est un bien. C'est un bien évidemment dans une certaine limite
que j'indiquerai tout à l'heure; mais c'est un bien. La diversité des
sentiments et des idées, c'est la vie même, intellectuelle et morale,
d'un peuple. Celui qui a dit: «Il faut qu'il y ait des hérésies», a
dit une des paroles les plus profondes qui aient été dites dans ce
monde. Il faut qu'il y ait des hérésies, c'est-à-dire il est bon qu'on
pense, et la seule chose qui indique qu'un peuple pense, c'est ceci
qu'il pense de différentes manières. Un peuple qui tout entier
penserait exactement la même chose--rêve de nos démocrates
autoritaires et unitaires--c'est qu'il ne penserait pas du tout, ce
qui peut-être n'est pas très sain. La multiplicité des sectes
religieuses prouve la vitalité du sentiment religieux, et la
multiplicité des écoles et partis politiques, philosophiques,
économiques, prouve simplement qu'un peuple s'occupe de philosophie,
de politique et d'économie, et n'est pas absolument abruti.
Il y a une limite, sans doute, et je crois la connaître. Il peut
arriver qu'un homme, et ceci ne serait rien, mais il peut arriver
qu'un groupe considérable soit tellement entêté de son idée,
religieuse, philosophique, économique, qu'il la préfère à la patrie.
Un catholique peut être papiste avant d'être français; un protestant
peut être genevois plutôt que français; un socialiste peut être
prolétaire cosmopolite et n'être point français du tout. Des groupes
plus catholiques que français ou plus protestants que français, à ce
point que les uns et les autres appelaient l'étranger à leur secours
sur le sol français, cela s'est vu au XVIe siècle. Des groupes plus
socialistes que français, à ce point qu'ils n'appartiennent qu'au
prolétariat universel et non à la France, qu'ils sont d'une classe et
qu'ils ne sont point d'un pays, cela se voit de nos jours.
Par parenthèse, on se demande toujours quand le patriotisme a commencé
en France. Je le crois très ancien, mais j'estime qu'il a commencé
très nettement, très précisément et sans rien qui restât confus, qu'il
a commencé définitivement, si l'on me permet de parler ainsi, qu'il a
été constitué, le jour où cela a paru un crime de préférer son parti à
la France, ou de préférer ses droits de caste à la France; le jour où
cela a paru un crime qu'un protestant ou un catholique appelât
l'étranger sur le territoire français; le jour où cela a paru un crime
qu'un grand seigneur passât à l'étranger et combattît contre les
Français pour venger _même une injustice_ commise à son égard; et
j'estime donc que le patriotisme français a été constitué au
commencement du XVIIe siècle. La _catholicisation_ d'Henri IV me
paraît un des actes les plus sérieux, les plus philosophiques, les
plus profondément conçus par une grande intelligence, qui aient jamais
été. «Paris vaut bien une messe» est une boutade de Béarnais qui doit
se traduire ainsi: «Je suis l'État, ou tout au moins je le représente,
et il se résume et il s'exprime en moi. Or cet État est en majorité
catholique. Je dois donc être officiellement catholique, non pas, et
je le prouverai, pour n'admettre que les catholiques comme citoyens
français; mais pour prouver qu'aucun de nous ne doit préférer ses
façons particulières de penser au bien de l'État. Particulier, je
resterais protestant et bon français; chef de l'État, je serais
soupçonné de n'être qu'un parti au pouvoir et de préférer ce parti à
l'ensemble de la nation, si je restais protestant. Je me fais
catholique pour prouver que le particularisme protestant n'est plus
mon fait. Je me fais catholique, non pas, au vrai, pour me faire
catholique, mais pour déclarer que, politiquement, je ne suis plus
huguenot, ce qui est précisément mon devoir». L'acte d'Henri IV fut
une déclaration de patriotisme; ce fut la _nationalisation_ d'Henri
IV.
Il y a donc, en effet, une limite à la diversité intellectuelle et
morale. La diversité intellectuelle et morale est un bien en soi; elle
devient un mal lorsqu'elle va jusqu'à préférer une idée particulière,
ou de groupe, à la patrie. Peuples mauvais et qui ont un germe de
mort: d'une part, ceux qui n'ont qu'une façon de penser et qui, par
conséquent, ne pensent point; d'autre part, ceux dans lesquels des
groupes considérables préfèrent leur façon de penser à la patrie.
Peuples excellents (Angleterre, États-Unis, Allemagne), ceux qui
pensent beaucoup et par conséquent de façons diverses, mais dans
lesquels aucun groupe ne préfère sa pensée à la patrie.
Et c'est bien précisément pour cela qu'il ne faut pas violenter les
façons de penser et que la liberté de penser, de parler, d'écrire,
d'enseigner est une mesure patriotique et une mesure de salut public.
Comment cela? Mais parce que ces émigrations, ces sécessions, ces
renoncements à la patrie, ces déterminations extrêmes de
l'intelligence et de la conscience qui consistent à préférer son idée
à son pays, _vous les créez_, en gênant les libertés de pensée et de
croyance. Un sentiment peut être fort quand il est libre, mais il est
violent quand il est contrarié et opprimé. En accordant la liberté de
penser et de répandre sa pensée, vous maintenez donc tel sentiment
dans la mesure où il est actif, mais non véhément et où il ne se
préfère pas à l'idée de patrie et à l'amour de la patrie. En
réprimant, en proscrivant la liberté de pensée, vous poussez tel
sentiment à ce degré d'acuité où il se préfère à l'idée de patrie et
s'insurge contre une patrie qui l'opprime. En persécutant un
catholique, vous en faites naturellement et nécessairement un
ultramontain; en persécutant un protestant, vous en faites
naturellement un genevois ou un hollandais; en persécutant Mme de
Staël, vous en faites une... européenne; en supprimant la liberté de
pensée en France, vous faites d'un simple libéral un homme qui
aimerait autant être américain ou être belge.
Voilà ce qui me fait appeler la liberté une mesure de salut public. Il
est très vrai que la diversité de pensée peut aller jusqu'à rompre le
faisceau national; mais il est aussi vrai que «l'unité morale» imposée
pousse tout simplement les pensées indépendantes à devenir
antipatriotiques et rompt le faisceau national bien plus complètement.
La liberté est consolidatrice du patriotisme; le despotisme est
destructeur de l'idée de patrie. En un mot, la seule unité morale
qu'il faille désirer et à quoi il faille tenir, c'est l'unité
patriotique; et cette unité morale, celle-ci, la liberté ne la détruit
pas; elle la confirme. Voilà pour moi la vérité absolue.
Or--revenons--les «deux Frances» que la liberté d'enseignement était
prétendue avoir créées étaient-elles véritablement deux Frances
ennemies l'une de l'autre? L'une des deux était-elle «étrangère» ou
amie de l'étranger, ou cosmopolite? La diversité des pensées
allait-elle jusqu'à seulement détendre et relâcher le lien national?
Pas le moins du monde et d'abord pour la raison que j'ai dite. Les
Français catholiques, élevés très librement dans des maisons
catholiques, n'avaient aucune raison d'être froids à l'égard d'un pays
qui ne violentait ni ne contrariait leurs idées et sentiments et qui
ne leur demandait que de rester Français. J'ai connu beaucoup de
jeunes gens élevés dans ces maisons. Ils étaient les meilleurs
Français du monde; et c'est depuis les violences de la République
autoritaire qu'ils le sont moins, ce que, sans l'approuver, je ne puis
m'empêcher de comprendre et de trouver assez naturel.
Je n'ai pas besoin de rappeler ce qui a été reconnu par tous et
proclamé par tous, à savoir qu'il n'y a eu aucune différence entre le
patriotisme des anciens élèves des maisons religieuses et celui des
anciens élèves de l'État pendant la guerre de 1870; et je ne sache pas
qu'à l'heure où j'écris les antipatriotes soient d'anciens élèves ou
d'anciens professeurs des maisons religieuses.
Remarquez de plus que les enfants et jeunes gens qui étaient confiés
aux éducateurs religieux appartenaient en majorité à ce qu'on appelle
plus ou moins exactement les hautes classes. Or tout le monde, certes,
a intérêt à être patriote, mais particulièrement les citoyens
appartenant aux classes hautes; par la très bonne raison, qu'il ne
leur est pas difficile de comprendre ou de sentir, qu'en cas de
conquête de la patrie, ce sont eux qui seraient remplacés comme
dirigeants et comme personnages considérables par des citoyens du
peuple vainqueur. Ce n'est pas, par exemple, à un futur saint-cyrien
ou polytechnicien, ou à son père, qu'il faudrait venir dire que France
ou Allemagne c'est indifférent et que l'on doit avoir des objets de
préoccupation plus considérables. Les hautes classes d'une nation
sont, comme les pays frontières, non pas plus patriotes, mais
patriotes avec plus d'inquiétude, comme premières proies de
l'invasion. Si tout se réglait par l'intérêt, les hautes classes
seraient très patriotes et le peuple le serait peu. Comme tout se
règle par l'intérêt et le sentiment mêlés, ce n'est pas ainsi que vont
les choses; mais il reste encore que les hautes classes sont patriotes
plus sûrement, parce qu'elles le sont forcément.
Ce n'est donc pas aux enfants des classes dites supérieures que des
professeurs, religieux ou autres, pourraient, le voulussent-ils,
enseigner l'antipatriotisme ou un patriotisme très tempéré. Aussi ne
l'ont-ils pas fait et ne le feront-ils jamais. Les deux Frances, au
point de vue de «l'unité patriotique», n'ont donc jamais existé.
Qu'elles aient existé au point de vue de la fameuse «unité morale», je
ne le nie point. On n'enseignait pas dans les écoles religieuses
l'amour de la Révolution et on l'enseignait dans les écoles de l'État.
C'est incontestable. Les professeurs des lycées, ou étaient
secrètement républicains, ou appartenaient à ce bonapartisme
anticlérical dont j'ai parlé plus haut. Par contrepartie, les
professeurs des maisons religieuses ou étaient légitimistes, ou
appartenaient à ce bonapartisme clérical que j'ai indiqué plus haut
également. Je demandais, en Bretagne, vers 1858, à un élève de petit
séminaire: «Êtes-vous d'accord en politique?
--Non! Il y a deux camps, les blancs et les bleus.
--Qu'est-ce qu'ils sont, les blancs?
--Ils sont pour Henri V.
--Et les bleus?
--Ils sont pour l'empereur.
--Et des républicains?
--Il n'y en a pas.»
Républicains et bonapartistes anticléricaux, c'était la population des
lycées; légitimistes et bonapartistes cléricaux, c'était la population
des maisons ecclésiastiques. Voilà, au vrai, les «deux Frances» de
1850 à 1870.
Voilà ce qui exaspérait les partis «avancés». Et il n'y a pas de quoi
s'exaspérer. D'abord parce que, comme on l'a bien vu, cela n'empêchait
pas tous ces jeunes gens d'être de très bons Français, ce que j'avoue
qui me suffit; ensuite parce que le péril est, précisément, comme je
l'ai dit, de faire de mauvais Français en tracassant les gens; enfin
parce que, non seulement la concurrence matérielle, pour ainsi parler,
est une bonne chose, et quand il y a deux enseignements dans un pays
ils sont bons tous deux; mais encore et enfin parce que la concurrence
morale, si je puis dire ainsi, est excellente.
Ces jeunes gens, tous bons Français, tous patriotes, ayant ainsi un
lien commun, nécessaire et suffisant, ayant ainsi une «unité»
nécessaire et suffisante, se rencontraient dans la vie, discutaient,
remuaient des idées et se faisaient, par la discussion, des idées
personnelles, et il n'y a que les idées personnelles qui soient des
«idées-forces», et des idées fortes, et des idées fécondes.
Supposez, par impossible du reste, du moins dans le monde vraiment
civilisé, un peuple à qui des éducateurs n'ayant qu'une manière de
penser inculqueraient indéfiniment cette conception générale; et qui
du reste n'aurait pas une force intellectuelle suffisante pour réagir;
c'est le peuple que semblent rêver les partisans de l'unité morale,
et ce peuple, je n'en pense qu'une chose, c'est qu'il deviendrait
promptement idiot.
Tels furent, avec leurs inconvénients peut-être, avec celui surtout
d'être désagréables à ceux qui veulent mener la France comme un
éternel enfant, tels furent, beaucoup meilleurs à mon avis que
mauvais, les effets de la liberté de l'enseignement en France sous le
second Empire.
* * * * *
La politique générale de la fin du second empire fut ce que l'on sait
trop. Au point de vue des choses religieuses, il y a un point assez
important à éclaircir. Les anticléricaux, croyant ou feignant de
croire que tous les maux et toutes les catastrophes viennent du
catholicisme et ne peuvent venir d'autre source, ont assuré que les
désastres de 1870 sont imputables aux catholiques. Ils ne pouvaient y
manquer. Quand on lit dans un ouvrage de M. Edme Champion: «La pente
qui éloigne de Voltaire aboutit à Sedan», on ne comprend pas très
bien, parce que c'est une sorte de résumé de philosophie historique
plutôt qu'un réquisitoire précis. Mais les journalistes et les
historiens du parti sont entrés dans le détail de cette considération
et l'ont exposée minutieusement.
Voici comment ils raisonnent, je puis dire tous; car j'ai retrouvé
l'argumentation un peu partout presque dans les mêmes termes.
L'Empire s'est obstiné jusqu'au bout à maintenir et soutenir le pape à
Rome, à défendre les restes du pouvoir temporel, à refuser Rome aux
Italiens. Aux approches de la guerre de 1870, l'Empire chercha des
alliés. Il en trouva un, c'est à savoir l'Autriche; mais l'Autriche ne
voulait entrer en campagne contre la Prusse qu'avec le concours de
l'Italie, pour n'être pas attaquée par celle-ci, une dixième fois,
pendant qu'elle serait occupée ailleurs. Mais l'Italie ne voulait
entrer dans cette triple alliance que si on lui laissait Rome.
L'alliance franco-autrichienne dépendait donc de l'agrément de
l'Italie, et l'agrément de l'Italie dépendait de l'abandon de Rome aux
Italiens.
Jusqu'au dernier moment, Napoléon III tergiversa, recula. A la
veille de l'entrée en campagne, ne s'agissant plus d'alliance
austro-française, mais seulement d'alliance italienne, il hésita
encore à abandonner le Saint-Père par un engagement formel: l'alliance
n'eut pas lieu. La France fut vaincue. «C'est ainsi, dit éloquemment
M. Debidour, que, conduit à Sedan par la justice immanente des choses,
Napoléon III paya, au bout de plus de vingt ans, le tort de s'être
abandonné à l'Église par ambition et fit, du même coup, payer à la
France la faiblesse qu'elle avait eue de s'abandonner à lui. Son
alliance avec le pape l'avait élevé au trône; elle contribuait
maintenant à l'en faire descendre. Quant à la France, elle lui avait
valu dix-huit ans de servitude, elle lui valait maintenant d'être
envahie en attendant d'être démembrée.»
Cette argumentation et ces conclusions sont assez douteuses. Laissons
de côté la servitude intérieure: la France a été asservie à l'Empire,
non pas à cause de l'alliance de l'Empire avec le catholicisme, mais
parce qu'elle a voulu l'être, depuis 1849; il n'y a pas d'exemple
d'asservissement volontaire plus net et plus éclatant; la France de
1849 à 1870 était bonapartiste, et cela suffit pour qu'on soit asservi
à un Bonaparte.
Quant aux alliances _in extremis_, je crois qu'on n'aurait jamais eu
l'alliance ni de l'Autriche ni de l'Italie, même en livrant Rome aux
Italiens, et que jamais ces deux puissances n'ont été sérieusement
disposées à soutenir la France. L'Autriche l'a montré précisément si
elle a dit: «J'en serai si l'Italie en est», ce qui est un
atermoiement et même une défaite.
Quant à l'Italie, qui ne voit que son intérêt en tout état de cause
était d'attendre, pour se mettre ensuite du côté du vainqueur?
Qu'avait-elle à gagner à entrer dans une guerre où elle ne pouvait que
très peu secourir la France, où la France avait autant de chances
d'être vaincue avec le concours de l'Italie que sans ce concours, et
où la France vaincue, l'Italie se fût trouvée compromise du côté du
victorieux? L'Italie, possesseur de Rome, qu'a-t-elle à gagner à
entrer en guerre contre la Prusse en notre faveur? Je ne le vois pas.
Je ne le vois d'aucun côté. Je dirai presque au contraire; car
l'Italie étant possesseur de Rome, c'est du côté du Trentin, de
Trieste, etc., que son ambition tourne les yeux. Au point de vue de
cette ambition, ce qu'il lui faut, c'est une Autriche affaiblie; or la
Prusse victorieuse fait une Autriche faible. Une fois détentrice de
Rome, c'est plutôt de la Prusse que de la France que l'Italie doit
désirer le succès. Cela pourrait se soutenir et n'est point du tout
déraisonnable.
Contentons-nous de dire, sans vouloir trop prouver, que, possédant
Rome ou ne le possédant pas, l'intérêt de l'Italie était certainement
d'attendre et de voir venir les événements. Une guerre engagée par
l'Italie en faveur de la France eût été une guerre purement
sentimentale, ce dont l'Italie a peu l'habitude.
L'Autriche, elle, avait certainement un intérêt à nous soutenir pour
empêcher que la Prusse n'absorbât tous les pays allemands et ne
relevât à son profit l'empire d'Allemagne; mais il faut songer que
l'Autriche est en partie pays allemand elle-même, et que faire marcher
des Allemands contre des Allemands _en faveur des Français_ est chose
très difficile, sinon impossible. Les Allemands peuvent se battre les
uns contre les autres; c'est ce qu'ils ont fait à Sadowa; mais mener
des Allemands contre des Allemands _pour des Français_, ce serait
presque une folie que de le vouloir entreprendre.
Il me paraît donc certain qu'il n'y a eu, de 1868 à 1870, _aucune
espèce de bonne intention_, même conditionnelle, à notre égard, ni de
la part de l'Autriche ni de la part de l'Italie, et qu'il n'y en
aurait eu ni plus ni moins si nous avions abandonné Rome aux Italiens.
Il y a eu des sollicitations de la part des Tuileries auprès des cours
de Vienne et de Florence. Ces sollicitations ont été reçues avec
politesse; ces politesses, mêlées de considérations diverses et de
prétextes allégués, ont pu être prises pour des promesses
conditionnelles; mais il me semble bien qu'il n'y a pas eu autre chose
et que l'intention ferme de l'Autriche et de l'Italie a été, quoi
qu'il arrivât du côté de Rome, de ne pas secourir la France.
Pour les raisons que j'ai dites plus haut, la _triplice_, la triple
alliance prusso-italo-autrichienne est naturelle et, pour ces raisons,
on peut dire _qu'elle existait_ en 1869-1870 à l'état latent. Elle
ne dépendait pas du tout de la question romaine et ne s'y rattachait
point. Si nous avons échoué en 1869-1870 à trouver un allié, c'est que
nous nous sommes heurtés _déjà_ contre la triple alliance. Abandonner
Rome, ce que du reste je crois qu'on aurait dû faire beaucoup plus
tôt, aurait été à cette époque, au moment où nous étions en posture de
solliciteurs, un manque de dignité très inutile.
En tout cas, la question romaine n'a pesé d'aucun poids dans les
événements de cette époque. Pie IX et le parti clérical responsables
de Sedan est quelque chose que l'on doit considérer comme une légende
anticléricale sans aucun caractère scientifique. Nous avons été
vaincus en 1870 parce que notre organisation militaire était la plus
faible, parce que nous n'étions pas prêts, ce que je crois que nous
sommes destinés à n'être jamais, et parce que nous ne pouvions pas,
quelque sacrifice que nous consentissions, avoir d'alliés: voilà le
vrai.
--Mais peut-on concevoir un malheur de la France qui ne vienne pas des
Jésuites, le peut-on?
--Je reconnais que pour beaucoup de Français cette conception est
absolument impossible.
CHAPITRE IX
L'ANTICLÉRICALISME SOUS LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE JUSQU'EN 1904.