gouvernement et il disait au gouvernement d'alors, comme il a continué
de dire: «Forcez-moi à ne pas les entendre; forcez-moi à ne pas les
fréquenter; forcez-moi à ne pas envoyer mes enfants chez eux.
--Pourquoi ces mesures de contrainte contre vous-mêmes? aurait pu
répondre le gouvernement.
--Parce que, auraient pu répliquer les anticléricaux, ces gens-là,
étant organisés, sont une force, et on ne peut lutter contre une force
que par une force. J'en appelle à la vôtre.
--Eh bien, si ces messieurs ont organisé une force, organisez-en une.
--C'est bien pénible. Nous ne sommes pas très actifs. Nous n'aimons
pas nous gouverner nous-mêmes. Nos principes, même, nous le défendent.
A nous organiser, nous aurions l'air de faire un État dans l'État, ce
qui est infâme. Forcez-nous à ne pas entendre ces messieurs;
forcez-nous à ne pas avoir commerce avec eux; forcez-nous à ne pas
leur envoyer nos enfants. Nous sommes le parti libéral.»
Le gouvernement, pour les raisons que j'ai dites, accéda partiellement
à ce désir. Le grand effort du parti religieux et de l'Église latérale
portant du côté de l'enseignement et les récriminations du parti
«libéral» portant principalement sur la même question, le gouvernement
de Charles X, plus autoritaire que l'ancien régime, s'inquiéta de
réprimer l'invasion cléricale dans l'enseignement.--Il faut bien
s'entendre: toujours fidèle aux idées napoléoniennes, il voulait bien
de l'ingérence de l'Église officielle dans l'enseignement officiel, et
cette ingérence il l'avait assurée et continuait de la maintenir par
toute une série de mesures très favorables à l'Église officielle; mais
que l'Église latérale enseignât elle-même ou qu'elle s'introduisît
dans les écoles de l'Église officielle (séminaires), voilà ce qu'il
voyait de très mauvais œil et ce sur quoi il était d'accord avec le
parti révolutionnaire et ce qu'il voulait enrayer.
De là les célèbres ordonnances de 1828.
Par l'une, dont le titre est très significatif: _Ordonnance sur les
écoles secondaires ecclésiastiques_ (petits séminaires) _et sur
l'immixtion des congrégations dans la direction de ces écoles_, il
était défendu aux congréganistes de diriger les petits séminaires et
d'y enseigner; et il était enjoint à tout professeur, soit de
l'Université, soit des écoles secondaires ecclésiastiques, d'affirmer
par écrit qu'il n'appartenait à aucune congrégation religieuse.
Par l'autre, qui restreignait les droits mêmes de l'Église officielle,
le nombre des élèves des petits séminaires était limité sévèrement;
défense était faite à ces établissements de recevoir des élèves
externes; ordre leur était donné d'habiller leurs élèves en
ecclésiastiques dès l'âge de quatorze ans; le baccalauréat était
interdit aux élèves des petits séminaires et remplacé par un diplôme
particulier, lequel ne pouvait se transformer en diplôme de bachelier
que quand celui qui le détiendrait serait entré dans les ordres.
En un mot, on voulait que l'Église, même officielle, n'enseignât, très
limitativement, que de futurs prêtres. La Restauration en venait à
défendre énergiquement le monopole de l'Université napoléonienne. Le
principe était le même: l'État ne reconnaît que l'Église de l'État,
soumise à ses ordres; l'État enseigne et ne veut pas que d'autres que
lui puissent enseigner.
CHAPITRE VII
L'ANTICLÉRICALISME SOUS LOUIS-PHILIPPE.
La Révolution de 1830 fut une victoire pour le parti religieux,
quelque paradoxale que puisse paraître tout d'abord cette assertion.
Elle fut une victoire, d'abord parce que, comme le dit très bien M.
Debidour, la majorité de la nation, satisfaite d'avoir renversé les
Bourbons, ne s'acharna pas sur l'Église, qu'elle détestait beaucoup
moins et que même elle ne détestait pas. «Satisfaite d'avoir brisé le
trône, elle ne songea pas à briser l'autel.»
Et la Révolution de 1830 fut une victoire pour le parti religieux
parce qu'elle inscrivit dans la Charte la liberté de l'enseignement,
ce qui autorisait toutes les revendications du parti religieux en ce
sens, ce qui liait les mains au gouvernement, ou tout au moins
l'embarrassait fort au cas où il voulût revenir à la conception
napoléonienne; ce qui enfin faisait du droit d'enseigner une loi
constitutionnelle de l'État et du monopole de l'Université un abus
contraire à la constitution et condamné par elle.
Au point de vue religieux, toute l'histoire de la monarchie de
Juillet, c'est la lutte du parti religieux réclamant le droit
d'enseigner en s'appuyant sur la Constitution et du parti
révolutionnaire s'insurgeant contre la Constitution en refusant aux
non-universitaires le droit d'enseigner.
Au point de vue religieux, l'histoire de la monarchie de Juillet,
c'est ceux qui avaient été vaincus en apparence en 1830 criant: «Vive
la Charte!» et ceux qui avaient fait la Charte de 1830 criant:
«Violons la Charte!»
La solution, c'était la séparation libérale et loyale de l'Église et
de l'État. Elle était conforme à la Charte; car il n'y avait rien qui
pût mieux assurer la liberté de l'enseignement que l'Église livrée à
elle-même et enseignant à sa guise, à ses risques et à ses périls, au
gré de la confiance des pères de famille.
Elle eût été, je crois, un principe d'apaisement; car, à cette époque
surtout, où les passions antireligieuses n'étaient pas encore ou
n'étaient plus à leur dernier degré de violence, avec la séparation de
l'Église et de l'État il y aurait eu fusion nécessaire entre l'Église
officielle et l'Église «latérale», et cette fusion eût été salutaire,
l'Église hier officielle modérant l'Église latérale, et celle-ci
vivifiant l'Église hier officielle, et l'Église latérale cessant
d'être aussi batailleuse et agressive qu'elle l'était et surtout
qu'elle le devint quelques années plus tard.
Mais la séparation ne fut demandée à peu près par personne.
Gouvernement et hommes du juste milieu en étaient toujours à la
conception napoléonienne légèrement modifiée: payer l'Église, la tenir
en bride, la ménager et caresser.
Les hommes du parti religieux en étaient toujours à leur erreur
séculaire: maintenir à l'Église son caractère, sinon d'ordre de
l'État, du moins de corps de l'État, pour lui conserver son prestige.
Seuls, d'une part, quelques républicains demandèrent la séparation
comme mesure vexatoire contre l'Église; et, d'autre part, Lamennais la
demandait passionnément comme principe et comme condition de la
régénération de l'Église.
A mon avis, Lamennais seul avait raison.
Le Concordat fut donc maintenu. Concordat maintenu et promesse faite
par la Charte de la liberté d'enseignement, c'est sur ce terrain qu'on
se battit pendant dix-huit ans.
On se battit fort. L'Église latérale, multipliant ses associations,
élargissait sa propagande et créait plus ou moins subrepticement
autant de maisons d'instruction et d'éducation qu'elle pouvait; et du
reste, forte du texte de la Charte, d'une part réclamait une
organisation régulière de la liberté d'enseignement, d'autre part
affirmait que d'ores et déjà toutes les créations de maisons
religieuses d'instruction étaient en conformité avec l'esprit de la
Constitution.
Les partis avancés faisaient, de leur côté, une guerre acharnée à
l'esprit clérical, au «parti prêtre», au «jésuite» de robe longue ou
de «robe courte» par le pamphlet, par le livre, par le roman, par le
cours public; et inventaient cet argument sur lequel ils ont vécu
jusqu'à nos jours, qu'il ne doit pas y avoir de liberté pour les
ennemis de la liberté et que, par conséquent, le libéral ne doit
accorder la liberté qu'à lui-même.
Quant au gouvernement, il atermoyait. Il atermoya pendant dix-huit
ans. Pendant dix-huit ans il reconnut que la liberté d'enseignement
était dans la Charte et s'engagea à la faire passer dans la loi au
premier jour. Il fut renversé avant d'avoir commencé de mettre ce
projet à exécution.
CHAPITRE VIII
L'ANTICLÉRICALISME SOUS LA SECONDE RÉPUBLIQUE ET LE SECOND EMPIRE.
L'avènement brusque du suffrage universel changea les choses. Il porta
aux assemblées législatives des hommes qui en majorité étaient
catholiques, ou croyaient que la religion est une chose bonne. Il
apparut très vite que si 1830 avait été une victoire pour les
catholiques, ce que j'ai dit, mais ce qui peut être contesté, 1848 en
était certainement une autre.
M. Debidour fait remarquer avec douleur, mais avec raison, combien la
Constitution de 1848 fut cléricale. Elle fut «_placée sous
l'invocation de Dieu_»! Elle «tint à déclarer dans son préambule
_qu'il existe des droits et des devoirs antérieurs aux lois
positives_»! Elle «tint à déclarer _que le citoyen doit être protégé
dans sa religion_»! Elle repoussa la séparation de l'Église et de
l'État. La Charte de 1830 n'avait que «promis» la liberté
d'enseignement, la constitution de 1848 la «proclama»!
Pour ce qui est de «la liberté d'association, de pétitionnement, de la
liberté de la presse, elle les assurait largement «_à tous_», et
l'idée «_ne lui vint pas de les restreindre au préjudice des
catholiques_»!--En un mot, elle violait formellement tous les
principes des vrais républicains.
Quant au Concordat, après quelques tentatives timides et mal
coordonnées dans le dessein d'arriver à le modifier, il fut purement
et simplement maintenu pendant toute la durée de la seconde
République.
Les faits suivirent, en conformité avec les idées régnantes:
expédition de la République française en Italie pour relever le
pouvoir temporel du pape et «expédition de Rome à l'intérieur», comme
on disait alors, c'est-à-dire organisation de la liberté
d'enseignement.
L'expédition de Rome ne se justifiait à mon avis nullement, l'intérêt
de la France n'étant pas d'intervenir dans les affaires du peuple
italien, si ce n'est pour y contrebalancer l'influence autrichienne;
mais on pouvait la contrebalancer tout autrement et sans jouer en
Italie précisément le rôle de l'Autriche; et l'expédition de Rome ne
fut qu'un acte de l'ambition personnelle du prince-président désirant
s'appuyer en France sur le parti conservateur.
Quant à l'organisation de la liberté d'enseignement, elle n'était que
l'exécution du programme libéral, que l'exécution des promesses de la
Charte de 1830 et de la Constitution de 1848 et une réaction contre le
régime autocratique de Napoléon Ier. Elle rétablissait en France une
liberté qui avait existé sous l'ancien régime, une liberté qui était
indiquée très nettement dans la _Déclaration des Droits de l'homme_,
une liberté qui avait été inscrite dans les deux constitutions de 1830
et de 1848; et elle n'était en opposition qu'avec les idées
napoléoniennes.
Cette organisation de la liberté d'enseignement (loi Falloux, 1850)
admettait d'une part des écoles «publiques», écoles d'État, écoles
dont les chefs et les professeurs seraient nommés par le gouvernement,
d'autre part des écoles «libres», dirigées soit par des particuliers,
soit par des associations. Ces dernières étaient encore soumises à
l'État, en ce sens qu'elles devaient être inspectées par les agents du
gouvernement et surveillées par eux, tout particulièrement au point de
vue politique; car il était spécifié que l'inspection devait avoir
pour objet «la moralité, l'hygiène, la salubrité et ne porter sur
l'enseignement que pour vérifier s'il n'était pas contraire à la
morale, _à la constitution et aux lois_».
C'était donc une liberté très limitée encore; car un gouvernement
autoritaire aurait pu faire fermer, conformément à cet article, toute
école libre où l'on n'aurait pas enseigné le culte du gouvernement,
toute école libre fréquentée par les enfants des familles de
l'opposition et où ces enfants auraient fait à M. l'inspecteur des
réponses conformes à leurs sentiments, réponses qu'on aurait supposées
dictées par les professeurs.
Il l'aurait pu; car il aurait traduit le directeur devant le conseil
académique, lequel avait le droit d'interdire l'exercice de la
profession à tout délinquant; et les conseils académiques étaient
composés de telle sorte que les fonctionnaires ou membres désignés par
le gouvernement y étaient en majorité.
Il faut reconnaître du reste que la loi Falloux était favorable au
clergé en ce sens qu'elle permettait d'enseigner, sans brevet de
capacité, à tout ministre d'un culte reconnu par l'État ou à tout
religieux qui aurait fait un stage de trois ans dans un établissement
libre. C'était dispenser les religieux, non seulement du brevet de
capacité, mais de capacité. Il est vrai; mais encore de quel droit
l'État prétendrait-il me défendre de confier mon fils à un ignorant
ou prétendu tel? C'est à moi d'en juger. Si l'État a le droit et même
le devoir d'interdire la profession de médecin à un non-diplômé parce
que ceci est de salubrité publique; il n'a aucunement le droit
d'interdire l'enseignement à qui que ce soit. En matière
d'enseignement, les diplômes qu'il décerne ne sont que des
indications: «Je désigne monsieur un tel comme ayant été jugé par moi
apte à enseigner.» Je ferai peut-être bien, moi, particulier, de me
fier à cette indication; mais j'ai le droit de n'en avoir cure et de
confier mon fils à un homme que j'ai jugé, moi, apte à enseigner mon
fils; et c'est un abus énorme que de prétendre m'obliger à ne le
confier qu'à celui que vous avez estampillé. Je vous remercie de
l'indication que vous me donnez et j'en pourrai tenir compte, mais je
vous en remercie à la condition que je conserverai mon droit de n'en
point profiter.
On juge bien, du reste, que l'intérêt de l'Église était que ses
instituteurs et professeurs fussent aussi bons que les instituteurs et
professeurs de l'État, et c'était précisément un bienfait de la
liberté qu'elle établît la concurrence.
De fait, pendant le quart de siècle qui suivit, si les professeurs
religieux de l'enseignement secondaire, Jésuites et autres, furent
(peut-être) inférieurs aux professeurs universitaires de
l'enseignement secondaire, les frères des Écoles chrétiennes furent
incomparablement plus instruits que les instituteurs de l'État. Et,
encore une fois, le citoyen prétendu libre d'un État prétendu libre a
le droit de prendre pour l'aider à élever son fils qui il veut, et
l'État ne doit avoir sur les professeurs qu'un droit d'inspection
strictement relatif à l'hygiène du local et à la moralité de
l'enseignement et de l'enseignant.
La loi Falloux était donc certainement favorable au clergé, mais elle
était formellement conforme aux principes du libéralisme. C'était une
loi à la marque de 1789. Ceux qui la firent pouvaient dire aux
républicains: «Nous vous combattons, certainement; mais nous vous
servons selon vos principes, selon les principes que vous invoquez
toujours quand vous êtes les plus faibles, et que vous oubliez
toujours, comme il est naturel, quand vous êtes les plus forts. Mais
précisément, en ce moment, vous êtes les plus faibles. De quoi donc
vous plaignez-vous?»
Et en effet, les législateurs de 1850 auraient pu «faire du
despotisme» réactionnaire, supprimer l'Université et confier
l'enseignement à l'Église. Ils «faisaient de la liberté»; et ce qu'on
leur demandait, c'était de «faire du despotisme» républicain. En
vérité, c'était leur demander trop.
Remarquez bien que, même, ils ne «faisaient pas de la liberté» pure et
simple. La liberté pure et simple consiste en ceci: l'enseignement
n'est pas une affaire de l'État; enseigne qui veut; l'État n'enseigne
pas; l'État surveille les maisons d'enseignement au point de vue de
l'hygiène et de la moralité.--Ce qu'instituaient les législateurs de
1850 était très loin de cela. Ils maintenaient l'enseignement d'État;
et, _à côté de lui_, ils permettaient que les particuliers
enseignassent librement. Ce n'était qu'une demi-liberté de
l'enseignement.
Oui, ce n'était qu'une demi-liberté de l'enseignement; car remarquez
bien que permettre une entreprise commerciale,--ceci n'est qu'une
comparaison,--la permettre, et puis en faire soi-même une du même
genre à laquelle on force tous les contribuables à coopérer de leurs
deniers, c'est permettre à l'entreprise libre de vivre, mais lui faire
la vie extrêmement dure, et c'est presque la condamner à mort au
moment même qu'on lui donne le droit de naître. Je l'ai dit, je crois,
quelque part, c'est comme si l'État, qui a une ligne de chemin de fer
de Paris à Bordeaux, permettait, sans doute, à la Compagnie d'Orléans
d'avoir une ligne de Paris à Bordeaux, mais forçait tous les
voyageurs de la Compagnie d'Orléans à payer à l'État une redevance
pour entretenir la ligne d'État Paris-Bordeaux. Il y aurait quelque
chance pour qu'on ne voyageât plus que sur la ligne de l'État.
D'autant plus que les moyens pour l'État enseignant de faire
concurrence à l'enseignement libre sont illimités. A un universitaire
qui était partisan--naturellement--du monopole universitaire, je
disais, il y a trente-cinq ans: «Il y a un moyen bien simple d'assurer
en pratique le monopole universitaire, tout en affirmant qu'on ne
monopolise rien et que la liberté d'enseignement est pleine et
entière. Donnez tout l'enseignement pour rien, primaire, secondaire,
professionnel, supérieur, tout pour rien. Tous les établissements
libres seront ruinés.
--Non, ils ne le seraient pas complètement. Il y aura toujours des
gens qui aimeront mieux payer deux fois, une fois comme contribuables
pour nous entretenir, une fois comme parents à la caisse des
professeurs libres, que de venir à nous. Il n'y a que le monopole qui
vaille.»
Peut-être; mais enfin ceux qui maintenaient l'enseignement de l'État
comme concurrence redoutable et pouvant devenir quasi mortelle à
l'enseignement libre; ceux qui n'admettaient qu'un enseignement libre
très surveillé par l'État et luttant contre l'enseignement de l'État
à armes très inégales; ceux qui faisaient «payer deux fois», comme
s'ils leur imposaient une amende, les parents usant de l'enseignement
libre; ceux, donc, qui accordaient une liberté très limitée en
maintenant sinon le monopole, du moins le privilège de l'enseignement
de l'État; ceux-là non seulement ne pouvaient être incriminés de
livrer l'enseignement à l'Église; non seulement ne pouvaient être
incriminés de faire balance égale à l'Église et à l'État; non
seulement ne pouvaient être incriminés d'accorder la pleine liberté
d'enseignement; mais ils pouvaient l'être de n'accorder à cet égard
qu'une tolérance légale; et ce n'est pas autre chose, en réalité,
qu'ils avaient fait.
Les réclamations et accusations de la part des «vrais républicains»
n'en furent pas moins bruyantes et furieuses, comme il est naturel,
puisque le tempérament du démocrate est d'être purement et simplement
absolutiste; et c'est à propos de cette loi que Victor Hugo ne manqua
point de dire qu'elle constituait «un _monopole_ au profit de la
sacristie et du confessionnal».
Les effets du nouveau régime furent les suivants. La bonne
intelligence de l'Église et du gouvernement d'abord présidentiel, puis
impérial, dura jusqu'en 1859. Extérieurement au moins, l'Église
catholique eut le prestige officiel qu'elle avait eu sous le premier
Empire et sous la Restauration. M. Debidour note avec regret «les
processions se déroulant dans les villes avec participation des
fonctionnaires et de l'armée, le travail suspendu le dimanche dans les
chantiers publics et les cabarets fermés pendant les offices»!
Les moines rentrèrent en foule, y compris les Jésuites, qui n'étaient
du reste jamais sortis complètement; l'Université fut intimidée et
molestée; les professeurs anticléricaux mal notés; une véritable
réaction cléricale, encouragée, il faut le dire, et ce que je blâme
parfaitement, par le gouvernement, qui doit toujours en ces matières
n'être absolument d'aucun côté, mena assez durement le pays.
On ne comprend pas très bien comment un gouvernement qui avait pour
lui la quasi unanimité de la nation, qui était sorti d'un plébiscite
où il avait obtenu huit millions de voix contre un million, qui dans
la Chambre élective avait trois cent cinquante partisans dévoués et
trois ou cinq opposants, sentit le besoin de s'appuyer sur le parti
clérical et de l'appuyer.
Il était persuadé sans doute que la France, parce qu'elle détestait
les révolutionnaires de 1848, ce qui était vrai, était cléricale, ce
qui était faux. La France de 1848 à 1859, et même plus tard, ne
voulait que l'ordre et la répression, sans rigueurs du reste, des
désordonnés.
L'état d'esprit du gouvernement présidentiel et impérial fut cependant
celui que je viens de dire jusqu'en 1859, par cette aberration sans
doute qui consiste à «grossir l'ennemi» et à ne trouver jamais que
l'on a assez de soutiens; et, non satisfait d'avoir ces deux appuis
formidables, le peuple et l'armée, ce gouvernement voulait encore
s'appuyer sur l'Église.
A partir de 1859, sa politique fut toute différente, mais cette fois
encore plus inintelligible. Il fit la guerre d'Italie, qui était avant
tout une guerre anticléricale, qui déchaînait la révolution dans la
Péninsule et qui fut saluée avec enthousiasme par tout le parti
anticlérical français, toujours plus soucieux, naturellement, des
intérêts de l'anticléricalisme que des intérêts de la France;--et
d'autre part il prétendit soutenir et défendre le pouvoir, tant
spirituel que temporel, du souverain pontife.
Je ne sais pas quel était son dessein, à travers cette incohérence, ni
s'il en avait un; mais les effets furent ceci: à l'extérieur, l'unité
de l'Italie, qui ne «contenait» point du tout, comme on a trop dit,
l'unité de l'Allemagne, et les deux «grandes fautes» sont
indépendantes l'une de l'autre; mais qui était en elle-même un échec
pour la France, celle-ci n'ayant aucun intérêt à créer sur ses flancs
une grande puissance susceptible de devenir l'alliée d'un de nos
ennemis;--à l'intérieur, le parti bonapartiste coupé en deux et par là
sensiblement affaibli et n'offrant plus un appui, une base aussi
solide qu'auparavant.
C'est à partir de 1859, en effet, qu'il y eut des bonapartistes
cléricaux et des bonapartistes anticléricaux.--Il y eut des
bonapartistes cléricaux, gens à la manière et à la mode de 1850,
conservateurs et cléricaux comme fond permanent, ralliés à l'Empire
comme à un pouvoir fort, dompteur de révolutionnaires.--Il y eut des
bonapartistes anticléricaux, gens à la mode de 1810 ou de 1820,
nouveaux exemplaires des «libéraux» de la Restauration, autoritaires
et despotistes comme fond permanent, mais désirant que l'on fût
despotique en dehors de l'Église et un peu contre elle.