Ce malentendu formidable amena peu à peu, assez vite du reste, à

l'idée de la séparation de l'Église et de l'État. Cette séparation

fut accomplie par le décret du 29 septembre 1795, qui peut être résumé

ainsi: l'État n'empêche l'exercice d'aucun culte; il n'en salarie

aucun; il empêche que qui que ce soit trouble l'exercice des cultes;

il défend qu'on célèbre aucun culte en dehors des locaux déclarés

comme affectés à l'exercice d'un culte; il croit devoir punir d'une

façon particulièrement sévère les attaques au gouvernement qui

seraient faites par les ministres d'un culte dans l'enceinte affectée

aux cérémonies religieuses; il exige des ministres de tous les cultes

la déclaration qu'ils reconnaissent la souveraineté du peuple et

qu'ils se soumettent aux lois de l'État.

C'était la séparation absolue, et c'était, à mon avis, la loi la plus

sensée qu'on ait jamais faite sur cet objet. Mais c'était une loi qui,

libérant l'Église catholique, la faisait très forte; qui, laissant à

l'Église catholique strictement l'autorité qu'elle pourrait tirer

d'elle-même, lui en donnait une immense et très redoutable pour le

gouvernement d'alors; car l'Église, en 1795, était forte de toute

l'autorité qu'elle avait gardée sur les consciences catholiques et, en

outre, de tout le prestige que les persécutions récentes lui avaient

donné et de toute l'horreur qu'une partie de la France éprouvait pour

les terroristes.

Aussi la loi de séparation, ou, en d'autres termes, la loi de

neutralité ne fut nullement appliquée, ni en sa lettre ni en son

esprit, par le gouvernement du Directoire. La persécution des

catholiques et particulièrement des prêtres catholiques, plus ou moins

déguisée, plus ou moins violente aussi, il faut le noter, fut

continuelle de 1795 à 1800. En 1796, armé des lois très compréhensives

sur les rebelles et insurgés, armé d'une loi aussi élastique que

possible contre «toute provocation à la dissolution du gouvernement

républicain et tout crime attentatoire à la sûreté publique», le

Directoire faisait fusiller par ses «colonnes mobiles» de l'Ouest les

prêtres estimés complices des «brigands», ou il les faisait juger et

guillotiner. Une trentaine, à ce qu'estime M. Debidour[3], périrent

ainsi en 1796. C'était bien peu, comme le fait remarquer l'auteur, «si

l'on compare ce chiffre à celui des prêtres exécutés pendant la

Terreur», et certainement le Directoire était un gouvernement trop

modéré; mais enfin il continuait la tradition, un peu gêné par les

deux Conseils où l'esprit de 1793 n'était presque plus représenté. Il

usait des lois en vigueur contre les prêtres insermentés qui

s'obstinaient à célébrer le culte, et il ne cessait pas d'en déporter

autant qu'il pouvait.

[3] _Histoire des rapports de l'Église et de l'État en France de

1789 à 1870._

Cela traîna ainsi jusqu'au 18 fructidor; mais, à partir de cette date,

la persécution, qui n'avait jamais cessé, reprit avec une vigueur

toute nouvelle. Le gouvernement dictatorial de Fructidor s'était, dès

le premier jour (19 fructidor), accordé par loi spéciale le droit de

déporter sans jugement et par simples arrêtés individuels les

ecclésiastiques «qui troubleraient la tranquillité publique». C'était

purement et simplement mettre hors la loi tous les prêtres de France

et faire dépendre leur liberté et leur vie (car la déportation était

le plus souvent la mort, et on l'appelait «la guillotine sèche») du

seul caprice d'un gouvernement qui les détestait.

Le gouvernement ne se priva point d'appliquer cette loi de

proscription. Il décréta la déportation en masse de six mille prêtres

de Belgique. Il déporta, surtout à partir de prairial (1799), un

nombre difficile à calculer de prêtres français. Dans l'Ouest, dans la

Normandie, dans le Midi, les catholiques, très approuvés, même par les

évêques constitutionnels et républicains, répondirent par la guerre

civile. On peut dire sans exagération qu'à la veille du coup d'État de

Bonaparte quiconque en France était catholique pratiquant était, non

seulement un suspect, mais un proscrit. C'était, à peu près, le rêve

de Jean-Jacques Rousseau réalisé.

Il ne faut pas s'y tromper: c'était le résultat naturel et presque

forcé, je dis en France, de la loi de séparation de l'Église et de

l'État. Il n'y a rien de plus sensé et de plus juste que la séparation

de l'Église et de l'État. Dans le monde moderne c'est la solution

vraie, c'est la vérité. Ni le gouvernement, dans un pays partagé entre

protestants, juifs, catholiques et libres penseurs, ne peut avoir une

religion d'État; ni il ne peut, sans de grands inconvénients, partager

le gouvernement de l'Église catholique avec un chef spirituel qui est

un étranger; ni il ne peut se mêler de légiférer ecclésiastiquement et

imposer à l'Église catholique des lois religieuses selon son goût à

lui et contre son goût à elle. Il doit considérer l'Église comme une

association spirituelle indépendante où il n'a rien à voir et à

l'égard de laquelle il n'a que des fonctions de simple police à

l'effet de maintenir l'ordre matériel. L'État n'empêche la célébration

d'aucun culte, il n'en salarie aucun, il n'en gouverne ni en

réglemente aucun: voilà la vérité, laquelle avait été lumineusement

définie par la loi de séparation, c'est-à-dire par la loi de liberté

de 1795.

_Mais_ précisément la loi de séparation est une loi de liberté. Et

d'abord une idée de liberté entre très difficilement dans l'esprit

d'un Français; et ensuite une loi de liberté donne à une Église aussi

ancienne que l'Église catholique en France et aussi enracinée, une

puissance énorme, une puissance qu'il est difficile de mesurer, mais

que je ne serais pas étonné qui fût plus grande ou devînt plus grande

que celle dont l'Église jouissait sous l'ancien régime, sous le régime

des concordats.

A cela un catholique dit: «Tant mieux!» A cela un libéral dit: «Soit!

Il n'y a rien à dire. On n'a pas le droit d'empêcher une force toute

spirituelle d'être forte; on n'a pas le droit d'empêcher une idée

d'avoir de l'influence. Combattez l'idée par l'idée. Faites une

association de libres penseurs et d'athées qui recrute autant de

partisans que l'Église catholique. Le gouvernement n'a pas à s'occuper

de cela.»

Mais le Français raisonne rarement ainsi, et dès qu'il s'est aperçu

que par une loi de liberté il a fortifié l'Église ou l'a mise en état

de se fortifier, il prend peur. Il voudrait d'une loi de séparation

qui fût contre l'Église et qui ne contînt rien qui fût pour elle. Il

voudrait les bénéfices pour lui d'une loi de séparation, sans aucun

bénéfice, pour l'Église, de cette même séparation.

Dès lors, ou il maintient la séparation, mais en compensant tout ce

qu'elle peut avoir d'avantageux pour l'Église par des mesures de

persécution et d'oppression contre l'Église, et c'est ce qui est

arrivé de 1795 à 1800; ou il se remet à rêver d'un retour en arrière,

d'un nouveau concordat, par exemple, disposé de telle sorte qu'il

replace l'Église sous la main du pouvoir central, et c'est ce qui est

arrivé de 1800 à 1804.

Dans les dispositions d'esprit où étaient les révolutionnaires de la

fin du XVIIIe siècle, la séparation de l'Église et de l'État ne

pouvait être qu'une _occasion_ de persécuter plus que jamais les

catholiques et qu'un _motif_ de les opprimer plus que jamais. Il est

probable que toute séparation de l'Église et de l'État aura toujours

en France les mêmes effets. Mais n'anticipons pas et voyons comment le

Consulat et l'Empire ont compris le problème.

CHAPITRE V

L'ANTICLÉRICALISME SOUS LE CONSULAT ET L'EMPIRE.

Les révolutionnaires, relativement au problème religieux, avaient été,

un peu tâtonnant et trébuchant, des idées de Montesquieu à celles de

Rousseau et à celles des jansénistes. Napoléon Bonaparte, étant un

Frédéric II, alla tout droit à celle de Voltaire: les prêtres doivent

être des grenadiers à vêtements longs et à idées courtes. Ils doivent

être sous la main du gouvernement, soldés par lui, gouvernés et

dirigés par lui, enseigner la morale, un peu de dogme, s'ils y

tiennent, la fidélité et l'obéissance au gouvernement; et avoir de la

tenue. Il n'y a pas autre chose dans la question religieuse.

Et c'est pour cela qu'il fit le Concordat de 1802.

Il est assez probable que presque personne en France ne le désirait.

Comme M. Debidour l'a fort lumineusement démontré, qui aurait pu le

désirer? Ni le clergé constitutionnel, qui n'avait besoin que d'un

gouvernement fort; ni le clergé «réfractaire», qui n'avait besoin que

d'un gouvernement libéral qui ne le fusillât point; ni la masse des

fidèles, qui n'avait besoin de rien, sinon que les Églises fussent

ouvertes et qu'on ne la fouettât point quand elle y allait.

Ce qu'on désirait, c'était la fin des persécutions et la liberté

religieuse assurée par une bonne police, et c'est-à-dire que ce que

l'on désirait, c'était la loi de 1795 avec un gouvernement qui la fît

respecter; ce que l'on voulait, c'était que la loi de séparation fût

désormais une vérité.

Mme de Staël semble dans le vrai, elle qui connaît fort bien l'opinion

publique de cette époque, en disant: «A l'époque de l'avènement de

Bonaparte, les partisans les plus sincères du catholicisme, après

avoir été si longtemps victimes de l'inquisition politique,

n'aspiraient qu'à une parfaite liberté religieuse. Le vœu général de

la nation se bornait à ce que toute persécution cessât désormais

contre les prêtres et que l'on n'exigeât plus d'eux aucune espèce de

serment, enfin que l'autorité politique ne se mêlât plus en rien des

opinions religieuses de personne. Le gouvernement consulaire eût

contenté l'opinion en maintenant en France la tolérance telle qu'elle

existe en Amérique.»

C'est précisément ce que le Premier Consul donna à la France pendant

deux ans, laissant rouvrir celles des églises qui n'avaient pas encore

été rouvertes; laissant sonner les cloches, ce qui pour les campagnes

fut le signal officiel de la liberté rendue au culte; ne déportant

plus, rappelant les déportés, permettant la célébration du dimanche

comme jour férié, substituant à l'ancien serment exigé des prêtres

celui-ci: «Je promets fidélité à la Constitution»; garantissant aux

insurgés de l'Ouest la pleine liberté dans l'exercice de leur culte.

On peut et on doit dire que le régime de la séparation de l'Église et

de l'État ne fut appliqué en son esprit et en sa lettre en France que

pendant deux ans et demi, c'est à savoir de 1799 à 1802.

Mais l'application du régime de la séparation n'était pas ce que

désirait Napoléon Bonaparte; et ce dont se contentait la France

n'était pas et ne pouvait pas être ce qu'il estimât lui suffire. Il

voulait, comme Louis XIV, comme Frédéric II et comme Voltaire, que le

chef de la nation fût le chef de l'Église dans son pays et qu'il s'en

servît comme d'une armée à ses ordres. Il voulait, lui chef de la

France, être le maître de l'Église française. Louis XIV n'a jamais

cessé d'être devant ses yeux et dans son esprit comme modèle et comme

idéal.

Comment voudrait-on, du reste, qu'un despote raisonnât autrement qu'un

démocrate? Pour le démocrate, tout le monde doit obéir en toutes

choses à la volonté de la majorité; et le croyant doit avoir la

croyance de la majorité; et le prêtre doit enseigner au croyant la

croyance de la majorité; et il ne saurait y avoir rien de plus ni rien

autre. Pour le despote, toute la nation doit obéir en toute chose à

lui et croire ce qu'il croit et penser ce qu'il pense. Il n'y a aucune

raison pour que le despotisme individuel et le despotisme collectif ne

raisonnent pas exactement de la même façon.

Donc Bonaparte ne pouvait pas entendre parler d'un clergé indépendant.

La conclusion logique devait donc être celle des constituants, ou à

peu près: une Église nationale, séparée de Rome, gouvernée par un

patriarche sous l'autorité supérieure du chef de l'État.

Évidemment; mais, averti par le mauvais succès de la Constitution

civile du clergé, échec qui avait démontré que le premier principe des

catholiques français était d'obéir, en matière de religion, au pape et

aux conciles; qui avait démontré que le premier principe des

catholiques français était d'être catholiques; il dut écarter tout de

suite l'idée d'une Église schismatique et se ramener à celle-ci: être

le maître de l'Église catholique en France _autant qu'on pourra l'être

en laissant au pape autorité sur l'Église de France_.

Cette idée contenait le Concordat; cette idée, c'était le Concordat

lui-même. Bonaparte dut être concordataire dès le 18 brumaire an VIII.

De fait, il commença à négocier avec Pie VII dès 1800. Ces

négociations, après bien des discussions et bien des péripéties et

même bien des luttes, aboutirent au Concordat de 1802, ou, pour

l'appeler par son nom officiel, à la _Convention entre le gouvernement

français et Sa Sainteté Pie VII_ du 18 germinal an X.

Cette convention, pour la résumer en ses lignes générales,

reconnaissait la religion catholique comme la religion de la grande

majorité des Français; portait que la religion catholique serait

librement et publiquement exercée en France en se conformant aux

règlements de police que le gouvernement jugerait nécessaires pour la

tranquillité publique; que, sous le nouveau gouvernement, comme sous

l'ancien, les évêques seraient nommés _et_ par le gouvernement

français _et_ par le pape, en ce sens qu'ils seraient nommés par le

gouvernement et recevraient du pape l'institution canonique et ne

pourraient exercer qu'après cette double investiture; que les curés

seraient nommés par les évêques, mais à la condition d'être agréés par

le gouvernement français; que le clergé français serait payé par

l'État français et que les catholiques français auraient le droit de

faire des fondations en faveur des Églises; enfin que les évêques et

les curés prêteraient au gouvernement un serment de fidélité et

d'obéissance, serment allant jusqu'à l'engagement de «dénoncer au

gouvernement les conspirations ou les trames pouvant lui porter

préjudice.»

C'était l'Église de France, non détachée, sans doute, de Rome; mais

attachée au gouvernement français plus étroitement qu'au gouvernement

du Saint-Siège.

Cela ne suffisait point, cependant, au Premier Consul qui, de sa grâce

et de son chef, compléta le _Concordat_ par des _Articles organiques_,

lesquels, quoique n'ayant jamais été acceptés par le Saint-Siège,

eurent toujours force de loi en France. Les articles organiques dans

lesquels figurent, non sans intention sans doute, les mots d'Église

gallicane, pour les résumer en leurs dispositions essentielles,

portaient que: aucune bulle, aucun bref, rescrit, décret, mandat ni

autres expéditions de la Cour de Rome, même ne concernant que des

particuliers, ne pourraient être reçus, publiés, ni imprimés en France

sans la permission du gouvernement; que les décrets des conciles ne

pourraient être publiés en France sans l'examen et sans la permission

du gouvernement; que la déclaration faite par le clergé français en

1682 (libertés de l'Eglise gallicane) serait souscrite par les

professeurs des séminaires, qu'ils s'engageraient à l'enseigner et

qu'ils l'enseigneraient en effet; que tous les ecclésiastiques

français auraient pour costume de ville l'habit à la française; que

les cloches des églises ne devraient sonner que pour l'appel des

fidèles au service divin et ne devraient sonner pour autre cause

qu'avec permission de la police locale; que tout autre établissement

ecclésiastique que les séminaires serait interdit et que par

conséquent les ordres monastiques, l'Église «régulière», demeuraient

abolis.

C'était la mise en tutelle de l'Église de France aux mains du

gouvernement. M. Debidour n'exagère point en écrivant que c'était

«l'asservissement» de l'Église de France. L'Église de France, par le

Concordat et par les Articles organiques, était soumise au

gouvernement nouveau beaucoup plus qu'elle ne l'avait jamais été au

gouvernement royal.

Je ne retracerai pas les longs démêlés, si dramatiques, entre le pape

et l'empereur jusqu'en 1813. Ils n'entraînèrent aucune modification

importante dans le régime de l'Église française, et ce n'est que

l'histoire de ce régime que j'écris.

1802 est la date la plus importante de toute l'histoire de l'Église de

France. L'Église de France avait été un corps de l'État; elle avait

cessé de l'être et le Concordat ne la replaçait pas, et tant s'en

faut, dans cette situation.

Elle avait été, quelques années, une Église indépendante, traquée,

persécutée, mais, selon la loi, indépendante et qui pouvait rester

telle, moins les persécutions et vexations, et devenir une des forces

libres de la nation.

Elle devenait une administration, un agrégat de fonctionnaires dirigés

par un ministre, très analogue à l'Université; et, d'une part, tout ce

qui pouvait la relier à l'Église universelle était soigneusement

limité et presque aboli; d'autre part, tout ce qui pouvait constituer,

à côté d'elle, une Église autonome, non fonctionnaire, non soldée, non

assermentée, non domestiquée (ordres monastiques), était absolument

interdit.

De 1790 à 1795 et de 1795 à 1802, l'Église de France avait été de

chute en chute et de diminution en diminution.

Ceux qui se sont étonnés du rétablissement, malgré toutes les lois

restrictives, des ordres monastiques en France, au cours du XIXe

siècle, et de leur multiplication, et de leurs rapides succès, et de

leur rapide progrès, et de leur enrichissement, n'ont pas compris que

c'était la suite naturelle de 1802 et du déclassement de l'Église

«séculière». Une Église n'a une véritable influence sur les âmes que

si elle est séparée de l'État ou plutôt du gouvernement, _soit par sa

puissance, soit par sa liberté_.

Corps de l'État, «ordre de l'État», l'Église d'avant 1790 était

séparée du gouvernement; elle n'en dépendait pas; elle traitait avec

lui de puissance à puissance; elle était un gouvernement spirituel à

côté d'un gouvernement d'administration, d'armée et de police. Elle

pouvait, elle devait avoir de l'influence sur les âmes et de l'empire

sur les consciences.

L'Église de 1795, dont, au reste, on ne peut guère tirer des

conclusions bien précises, parce qu'elle a trop peu duré, étant

séparée du gouvernement et n'étant pas une puissance, était une

association libre, pleine de feu et de zèle, enivrée d'esprit de

propagande, ardente de passion désintéressée, analogue aux premières

Églises du christianisme primitif. Elle pouvait, elle devait avoir un

très grand empire sur les esprits.

Ce que les âmes croyantes et pieuses ne peuvent aimer que d'une

affection tiède, c'est une Église confondue avec l'État et soldée et

dirigée par le gouvernement, une Église de fonctionnaires timides,

craintifs, pliés aux habitudes bureaucratiques et à l'obéissance, et,

sinon terrorisés, du moins assagis par la considération des honoraires

à garder ou à perdre. Ces prêtres-là peuvent être de très dignes

«officiers de morale»; ils peuvent être de très honnêtes et très

dignes débitants de sacrements; ils peuvent, ne chicanons point, être

de très bons prêtres; ils ne peuvent guère être des apôtres.

Et c'est pourquoi, sans mépriser aucunement l'Église «séculière», la

partie ardente, la partie passionnée, la partie vivante de la

population catholique, en France, s'est portée vers l'Église

«régulière», vers les moines, vers cette Église libre, autonome, sans

attache et sans soumission au pouvoir civil, qui, après tout, avait

les véritables caractères d'une Église, et a fait à cette Église, en

si peu de temps, une si grande fortune. La foi vive ne s'attachera

jamais qu'à une Église qui ne sera pas le gouvernement.

1802 a préparé la fortune des nouveaux moines d'Occident.

Il paraît bien qu'il le prévoyait; car il leur interdisait de

reparaître, et c'était bien vu. Tout gouvernement qui s'attachera à

déchristianiser la France devra: 1º domestiquer énergiquement l'Église

officielle; 2º interdire, éliminer, proscrire et exterminer

infatigablement toute Église extra-officielle.

--C'est-à-dire faire du despotisme de deux manières.

--Sans doute, et l'Empire ne comprenait pas la politique autrement que

par le despotisme de toutes les manières.

Quoi qu'il en soit, pour résumer, Napoléon Bonaparte a fait de

l'Église un corps de fonctionnaires soumis; il a empêché que toute

autre Église ou quasi Église existât en France; il a préparé ainsi les

voies, sous des gouvernements moins autoritaires, à une résurrection

ou à un rajeunissement très puissant des corps religieux non

assermentés au gouvernement.

CHAPITRE VI

L'ANTICLÉRICALISME SOUS LA RESTAURATION.

Napoléon avait dit: «Les Bourbons, quand ils reviendront aux

Tuileries, seront bien avisés de se coucher dans mon lit. Il est très

bien fait.» Les Bourbons n'y manquèrent point, autant qu'ils purent.

Après un essai malheureux de remise en vigueur du Concordat de

François Ier, la Restauration vécut _provisoirement_ pendant quinze

ans sous le régime du Concordat de 1802.

Au fond, elle ne le trouvait pas mauvais. Aucun gouvernement ne trouve

mauvais un instrument de despotisme. Seulement ce fut sous la

Restauration que ce régime commença de produire les effets que j'ai

annoncé plus haut qu'il devait sortir. L'Église officielle commença à

baisser et l'Église extra-gouvernementale, l'Église à côté de

l'Église, l'Église latérale commença à se développer et à grandir.

Cette Église latérale se composait, d'une part des ordres monastiques

et compagnies ecclésiastiques (jésuites et autres); d'autre part des

associations non seulement «séculières», mais laïques.

Les jésuites rentrèrent sous différents noms; les autres ordres

religieux se montrèrent aussi et enfin des «congrégations»

s'établirent, civiles et militaires, dans le dessein de répandre la

foi et l'esprit religieux.

C'était inévitable. C'était tout simplement l'esprit religieux qui

créait son organe, c'était une Église nouvelle qui se formait, au

service du reste de la foi ancienne; mais c'était une Église nouvelle

qui se formait; parce qu'il est de l'essence d'une Église, là où il y

a un esprit religieux, d'être libre et de se sentir gênée dans les

cadres et dans l'enrégimentation gouvernementale.

Napoléon avait dit ou au moins pensé: «L'Église sera une caserne, ou

elle ne sera pas.» La Restauration pensait, à très peu près, de la

même façon. L'esprit religieux répondait: «L'Église sortira de la

caserne: si elle y restait, elle ne serait pas une Église.»

Deux partis, très différents du reste entre eux, ne comprirent pas

cela ou ne voulurent pas y entendre; c'est à savoir le parti purement

gouvernemental et le parti révolutionnaire.

Le parti gouvernemental, quoique s'appuyant sur la population

religieuse, ou voulant s'appuyer sur elle, ne voulait pas cependant

d'une Église latérale, parce qu'il était gouvernement et gouvernement

français et à ce titre pénétré beaucoup plus qu'il ne le croyait

d'idées napoléoniennes; et ainsi, tiré et sollicité en divers sens, il

était très embarrassé.

Le parti révolutionnaire se serait accommodé à peu près d'une Église

officielle, c'est-à-dire sans ressort; mais il était épouvanté de la

formation d'une Église latérale, c'est-à-dire vivante. Payez l'Église;

mais n'en souffrez pas qui soit gratuite. Ce sont ceux qu'on ne paie

pas qui sont les plus dangereux. Le raisonnement, instinctif ou

médité, était très juste.

Aussi, c'est sous la Restauration que s'est créé définitivement le

parti anticlérical, parce que c'est sous la Restauration qu'une Église

vivante, beaucoup plus vivante que celle de l'ancien régime, s'est

formée.

--«Autrement dit, font remarquer les anticléricaux, le parti

anticlérical s'est fondé sous la Restauration, parce que sous la

Restauration s'est fondé le parti clérical.»

Certainement, répondrai-je; et une religion, dans un pays qui n'est

pas tout entier religieux, ne peut être qu'un parti. Je serais assez

curieux de savoir ce qu'elle pourrait être. Toujours est-il que le

parti anticlérical dénonçait avec fureur et à grands cris l'immense

péril que le «parti prêtre» faisait courir à la France.

Quel était ce péril? Le «parti prêtre» voulait répandre ses idées par

la prédication, par la propagande et par l'enseignement, exactement

comme vous ou moi, comme le premier citoyen venu peut le désirer.

C'était, ce semble, son droit; et s'il y avait péril, il était facile

à conjurer. Ils veulent répandre leurs idées par la prédication: ne

les écoutez pas; par la propagande: ne les fréquentez pas; par

l'enseignement: ne leur envoyez pas vos enfants.

L'Anticléricalisme · 第 7 / 20 段