Dieu a donc été inventé, très habilement, par ceux qui prétendaient

améliorer l'homme et voulaient qu'il s'améliorât. Mais celui qui

trouve que les hommes, en se modifiant, ne se sont pas améliorés,

d'abord n'a pas besoin de Dieu; et ensuite il le rencontre comme un

adversaire, comme le collaborateur très puissant, quoique n'existant

pas, de ceux qui veulent dénaturer l'homme; et donc à la fois il n'a

aucun besoin d'y croire et il a un très grand intérêt à dire qu'il n'y

croit point et qu'il n'existe pas.

C'est ainsi que le naturisme de Diderot rejoint son athéisme et le

confirme, ce que, du reste, il n'était pas très nécessaire de

démontrer si longuement.

Enfin Diderot est immoraliste, ce qui n'est qu'un nouvel aspect, mais

très important, des idées précédentes. Il croit que la morale

elle-même, comme la religion, comme le déisme, est une invention de

politiques habiles qui ont voulu _dénaturer_ l'homme pour l'améliorer,

peut-être, mais surtout pour l'asservir. Il existait, dit-il, «un

homme naturel» qui était excellent; on a créé un homme «artificiel»

qui est comme garrotté d'obligations et de devoirs et qui ne sait plus

qu'obéir. Secouez l'homme artificiel et marchez dans votre liberté

primitive. L'homme artificiel, c'est l'homme moral. Diderot dénonce la

morale comme il a dénoncé la croyance en Dieu, pour les mêmes raisons

et au même titre. C'est ici qu'il se distingue et se sépare plus

qu'ailleurs de Voltaire et de Rousseau. Voltaire, du reste déiste, on

a vu comment et pourquoi, tient extrêmement à la morale et la fonde,

comme il peut, sur l'idée de solidarité, sur cette idée que l'homme ne

doit chercher que le bonheur, mais ne peut le trouver que par le

dévouement de l'homme à l'homme. Le moyen de bonheur pour l'humanité,

c'est l'humanité. Il faut être juste, modéré, tempérant et charitable

par seul amour du bonheur; mais bien savoir que le bonheur ne

s'atteint pas autrement. Toute la morale de Voltaire est eudémonique;

mais encore il y a une morale de Voltaire.

Rousseau, du reste déiste, on a vu comment et pourquoi, est plus près

de Diderot, en ce sens que, comme je l'ai dit, il croit très bien que

l'humanité s'est trompée de chemin et que c'est l'homme primitif et

naturel qui était dans le vrai; mais il sauve la morale en la

retrouvant dans l'homme primitif et naturel, en prétendant l'y

retrouver et en assurant qu'elle y est. Il croit qu'on a changé

l'homme et créé un homme artificiel; mais il ne met pas la morale au

nombre des choses qu'on lui a apprises, qu'on a introduites en lui

pour le changer; et, tout au contraire, il considère la morale comme

la chose qui est la plus naturelle à l'homme et comme une des choses

dont la civilisation le dépouille et le vide. L'homme est né moral et

il est devenu corrompu. Rousseau, tout en croyant à «l'homme

artificiel», est donc moraliste très convaincu et, du reste, comme on

sait, très passionné et très éloquent.

Diderot, non; et la morale, «cette Circé des philosophes», comme dit

Nietzsche, ne l'a pas enchanté. Il a été jusqu'au bout, devançant

d'Holbach, devançant Stirner, devançant Nietzsche, et il a rangé la

morale au nombre des préjugés. C'est qu'il a bien vu, comme Nietzsche

l'a vu plus tard, qu'il est très probable qu'on ne vient à bout de la

religion, des religions, de l'esprit religieux, qu'en venant à bout de

la morale, et que si l'on n'a pas fait cela, il n'y a rien de fait,

_nil actum reputans si quid superesset agendum_.

Car enfin, selon les cas, la religion crée la morale, ou la morale

crée la religion, et quand ce n'est pas l'une qui crée l'autre, c'est

celle-ci qui crée celle-là, et il paraît quelquefois qu'elles se

créent réciproquement l'une l'autre, et il semble, à certains moments,

qu'elles ne sont pas autre chose que le même aspect de la même idée ou

du même sentiment ou du même besoin.

La religion enfante la morale. Les hommes, inquiets, émus et effrayés

des grandes forces de la nature qui les entourent, prennent ses forces

pour des êtres puissants et redoutables. Ils cherchent à se les

concilier. Ils les apaisent par des sacrifices et des dons et des

offrandes. Puis ils s'imaginent que ces êtres exigent quelque chose

d'eux, leur donnent des ordres qu'il s'agit de comprendre. Et cela est

assez naturel, puisqu'eux-mêmes commandent certaines choses à ceux qui

sont au-dessous d'eux, à leurs femmes, à leurs enfants, à leurs

animaux domestiques. Ils se voient naturellement, relativement aux

dieux, comme leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs, leurs

animaux domestiques sont relativement à eux. Ils se persuadent donc

qu'ils doivent, non seulement plaire aux dieux, comme tout à l'heure,

mais leur obéir, et que leur obéir est sans doute la meilleure façon

de leur plaire.

Mais ces dieux, que commandent-ils? Probablement et sûrement ce que

les hommes commandent à ceux qui sont sous leur pouvoir. Fidélité,

loyauté, ne pas mentir, ne pas dérober, ne pas frapper, ne pas tuer,

concourir à l'ordre de la maison, ne pas avoir de passions égoïstes ou

les réprimer. Et voilà toute la morale qui est constituée. Elle est

née de la terreur des dieux. Elle est née de la croyance aux dieux, de

la crainte des dieux, et de cette tendance bien naturelle d'imaginer

les dieux semblables à des hommes, et de ce raisonnement élémentaire

qu'ils doivent commander aux hommes ce que les hommes commandent à

ceux qu'ils dominent et qui les craignent. La religion enfante la

morale.

D'autre part, la morale enfante la religion. L'homme veut qu'on lui

obéisse autour de lui; il veut maintenir le bon ordre autour de lui.

Rien de plus jusqu'à présent. Pour cela il a recours d'abord à la

force, puis à la persuasion, puis à l'exemple, et ce sont peut-être

trois stades, très longs, de l'humanité primitive.--La force ne suffit

pas, elle s'épuise; elle rencontre des résistances dans les faiblesses

coalisées qui sont des forces à leur tour; elle ne suffit pas.

La persuasion vient au secours. L'homme s'efforce de démontrer que ce

qu'il commande est le bien général et que non seulement lui, mais tous

en profitent. Cela ne laisse pas de réussir: mais cela s'épuise aussi,

rencontre des résistances dans le sophisme ou l'ironie ou

l'indifférence; la persuasion ne suffit pas.

L'homme s'avise que l'exemple est d'une grande force et même est la

seule force morale un peu sérieuse. Il plie les autres à l'obéissance

en obéissant lui-même, c'est-à-dire, ce qu'il veut qui soit fait il en

fait une règle permanente à laquelle il obéit le premier. Cela a une

très grande influence; mais ne suffit pas; d abord parce que la force

de l'exemple est combattue par l'individualisme, par les passions

personnelles; ensuite parce qu'aucun homme ou presque aucun ne peut

donner un bon exemple permanent, indéfectible, auquel il soit lui-même

absolument et éternellement fidèle. Ni la force, ni la persuasion, ni

l'exemple ne suffisent.

Alors l'homme s'avise de chercher une autorité en dehors de lui. Ces

règles qu'il a prescrites, il les donne comme venant de plus grand et

de plus fort et de plus haut que lui. Il s'appuie d'une autorité

supérieure. Il dit: «Ce que je commande, ce sont ces forces qui vous

entourent et qui sont si redoutables, qui vous l'ordonnent et qui

l'ordonnent à moi-même; car s'il n'en était pas ainsi, pourquoi

obéirais-je moi-même à ce que je vous prescris? L'ordre du père de

famille, du chef de tribu, c'est l'ordre du ciel.»

Et remarquez qu'en disant cela, il n'est pas fourbe. Ce n'est pas un

mensonge diplomatique. Ce serait un mensonge diplomatique s'il

n'avait, pour se faire obéir, employé que la force. Mais il a employé

la persuasion et le bon exemple, c'est-à-dire qu'il est entré dans

l'ordre des forces morales et c'est-à-dire des forces mystiques. Il a

été éloquent et il a été consciencieux. Il s'est fait un instrument

d'argumentation et il s'est fait une conscience. Dès que l'homme

emploie autre chose que la force, il sent un Dieu en lui. _Habitat

Deus._ Il sent en lui quelque chose qui ne se mesure pas, dont il ne

connaît pas les limites, qui est spirituel et qu'il ne sent pas

absolument à lui comme son poing ou son bras. Il se sent inspiré. Il

croît l'être. Et ce Dieu qu'il invoque comme autorité appuyant sa

parole et sa pensée, il y croit comme à l'inspirateur secret qui a

dicté sa pensée et sa parole.

La religion est née. Elle est née de la morale. Elle est née de la

nécessité de l'ordre ici-bas. Cet ordre, pour se faire respecter, a

pris toutes les armes: il a pris la force, il a pris la persuasion, il

a pris le bon exemple. Dès qu'il a pris le bon exemple pour arme, il

est devenu conscience. Dès qu'il est devenu conscience, Dieu est né,

car la conscience s'appuie sur Dieu comme sur son autorité et le

suppose comme son auteur, et la divinité est pour elle comme une

conscience universelle. La morale enfante la religion.

Et rien ne dit que ces choses soient chronologiques, qu'elles se

soient succédé dans le temps, que: ou la religion primitive ait peu à

peu créé la morale; ou la morale primitive, de par la nécessité de

l'ordre, se soit peu à peu formée elle-même et ait enfin créé la

religion. Ces choses peuvent avoir coexisté et s'être créées l'une

l'autre réciproquement, la morale créant la religion pour ses besoins

et la religion en même temps créant la morale par son seul

développement; la religion n'ayant pas besoin de la morale mais la

suggérant, comme on a vu plus haut, et la morale sentant le besoin de

la religion pour s'assurer, mais, du reste, la supposant presque

nécessairement, comme je l'ai montré; et toutes les deux s'enfantant

l'une l'autre dès le commencement et se complétant l'une l'autre à

travers les siècles; et ces deux suites d'événements que je décrivais

séparément pour la clarté de l'analyse, on peut les considérer comme

jointes et s'entrelaçant, et, de tout temps, non seulement parallèles,

mais comme engrenées. C'est même ce que je suis porté à croire comme

étant le vrai.

En tout cas, la religion et la morale ont de tels liens, de telles

connexions qu'il est très difficile et d'atteindre l'une sans toucher

à l'autre et, détruisant l'une, de sauver l'autre, et, maintenant

l'une, de ne pas donner à l'autre un involontaire mais puissant

secours. Le péril est donc grand, pour qui veut détruire Dieu, de

prétendre garder la morale; comme il serait grand pour qui voudrait

détruire la morale de prétendre garder Dieu; et les religions qui ont

été immorales et qui n'ont pas suivi la morale dans son développement

et dans son progrès ont dû périr et ont péri.

Au fond, la religion et la morale n'ont pas toujours été, et il s'en

est fallu, les deux aspects de la même idée; mais elles sont

_devenues_ les deux aspects de la même idée. La preuve, c'est qu'elles

se convertissent l'une en l'autre. La religion devient une morale et

la morale devient une religion.--La religion devient une morale.

Avez-vous remarqué que le croyant passionné, exalté, n'a point de

morale? A proprement parler, il n'en a pas; car il ne se croit obligé

qu'envers Dieu, et cela, c'est de la religion et non pas de la morale.

Il ne se croit obligé qu'envers Dieu, ne respire que Dieu, ne vit que

par Dieu et pour Dieu. Mais ce Dieu, que naturellement il imagine sur

le modèle perfectionné de l'homme, il le croit bon, juste,

miséricordieux, secourable, aimé des hommes, et il croit qu'il faut

l'imiter; et, à cause de cela, il agit _comme s'il avait_ une morale

proprement dite.

Chez cet homme la religion est devenue une morale. Dans un cerveau mal

fait et qui se figurerait, qui s'imaginerait un Dieu méchant, la

religion ne deviendrait pas une morale, il est vrai, et cela n'a pas

laissé de se produire quelquefois; mais dans un cerveau normal,

ressortissant à la moyenne de l'humanité, la quantité d'humain que

nous sommes comme forcés de mettre dans notre conception de Dieu, fait

que, par cela seul que nous aimons Dieu, nous sommes moraux sans avoir

de morale et en n'ayant que de la religion. C'est la religion qui est

devenue une morale ou qui en tient lieu, et c'est la même chose.

A l'inverse, la morale devient une religion chez celui qui sent

fortement la morale, sans avoir, du reste, de la religion. L'homme qui

se croit _obligé_, qui est et qui veut être esclave de sa conscience,

qui a le scrupuleux respect du devoir, qui s'y sacrifie; c'est un

homme qui obéit à un Dieu, à un Dieu intérieur, mais à un Dieu; à un

Dieu qu'il n'extériorise pas, mais à un Dieu. Il obéit à quelque chose

qui n'exerce pas de contrainte physique; il obéit à quelque chose de

spirituel, il obéit, sans autre raison que la vénération dont il est

rempli à l'égard de cela, à quelque chose de mystique qui ne dit point

ses raisons et qui s'impose.

Ce quelque chose qu'est-ce donc, sinon un Dieu? Cet homme est

parfaitement _en état religieux_. Se sentir obligé, c'est adorer.

L'impératif catégorique de Kant, la conscience, le devoir, sont des

dieux.

Il ne s'en faut que de rien; à savoir il ne s'en faut que d'une

métaphore. Impératif, conscience, devoir, sont des dieux sur lesquels

n'a point passé l'opération métaphorique qui d'une idée fait un être.

Ce sont des dieux, on pourrait même dire, qui n'ont pas été dégradés

par une matérialisation que l'on peut juger grossière ou enfantine. A

cela près, et c'est-à-dire à rien près, ce sont des dieux. Il n'y a

pas d'homme plus religieux que l'homme qui, sans religion, est

passionné de morale.

--Mais il peut y avoir une morale sans obligation, et, dans ce cas,

point d'assimilation possible entre moralité et religion, et la morale

sans obligation ne peut pas devenir une religion. Le raisonnement est

juste; mais c'est précisément qu'il puisse y avoir une morale sans

idée d'obligation que je ne crois point. J'espère le démontrer un jour

et que la morale sans obligation est un pur rien, parce qu'elle n'a

aucune force et que la théorie de la morale sans obligation n'est

qu'un détour prudent ou une illusion honnête de ceux qui n'ont pas osé

nier tout simplement la morale et l'attaquer de front; mais c'est une

démonstration que je n'ai pas à faire pour le moment, ne voulant que

montrer que jusqu'à présent l'humanité n'a pas trouvé le moyen d'être

religieuse sans être en même temps morale, ni d'être morale sans être

en même temps religieuse; ne voulant que montrer que la religion se

métamorphose en morale et la morale en religion, l'une et l'autre

comme naturellement; ne voulant que montrer qu'il y a eu jusqu'à

présent entre elles des liens intimes de création réciproque et de

substitution et même d'identité, sinon primitive, du moins acquise; ne

voulant que montrer enfin que qui veut détruire l'une doit s'attacher

à détruire les deux.

C'est ce que n'avaient fait, ni voulu faire, ni Montesquieu, ni

Voltaire, ni Rousseau. C'est ce que, prudemment encore, obliquement le

plus souvent, mais non sans adresse et non sans force, s'est attaché à

faire Diderot. De tous ceux qui s'attelaient à l'œuvre anticléricale,

c'est lui qui avait l'œil le plus juste.

Il a eu beaucoup d'influence, non pas au XVIIIe siècle, ses œuvres

les plus athéistiques et immorales n'ayant du reste été connues qu'au

XIXe; et d'autre part le XVIIIe siècle, comme la première moitié du

XIXe, étant resté assez fermement «déiste»; mais il a eu une assez

forte influence sur le XIXe siècle et particulièrement sur la

génération qui est venue au jour vers 1850. Il s'est rencontré alors

avec les athées et les immoralistes modernes dont il a semblé être le

précurseur et dont, au fait, il avait prévu et devancé les idées et

les démarches générales. On doit le compter parmi les plus importants

facteurs de l'anticléricalisme contemporain.

* * * * *

En résumé, car je néglige les d'Holbach, les Helvétius et autres

disciples et hommes à la suite, le XVIIIe siècle, à le considérer dans

ses écrivains et dans ses directeurs d'esprit, a été, à divers titres,

très antireligieux; mais, comme j'en ai prévenu, on se tromperait à

croire que l'esprit irréligieux, que même la répulsion à l'endroit du

catholicisme aient été très répandus dans les masses. A la veille même

de la Révolution la France était travaillée de passions

antireligieuses et particulièrement anticatholiques; mais elle était

très religieuse et très catholique encore dans son ensemble.

CHAPITRE IV

L'ANTICLÉRICALISME PENDANT LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE.

En immense majorité, d'après tout ce que l'on en connaît, les cahiers

de 1789 furent très favorables à la religion catholique. Ils ne

réclamèrent que la tolérance, c'est-à-dire le droit pour les

protestants et les juifs d'exercer librement leurs cultes et d'être

les égaux des catholiques devant l'État civil. Mais la religion

catholique, maintenue comme religion d'État, était encore l'idée

dominante et presque universelle. A la vérité, la Constituante n'en

eut pas une autre; et même elle eut cette pensée-là à l'état d'idée

maîtresse et d'idée fixe. Elle voulut tellement que la religion

catholique fût une religion d'État qu'elle voulut que la religion

catholique fût une religion nationale.

La Constituante était catholique gallicane. C'était un contresens dans

les termes mêmes; mais c'était son principe, dont aucune observation

ne put la détacher. Selon elle, il devait y avoir une _Église

catholique de France_, professant les dogmes catholiques, mais

autonome, indépendante, séparée entièrement ou presque entièrement de

Rome, n'en relevant pas, ne lui obéissant pas et n'en recevant qu'une

inspiration générale[2].

[2] Il est défendu à toute église ou paroisse de France et à tout

citoyen français de reconnaître en aucun cas et sous quelque

prétexte que ce soit l'autorité d'un évêque dont le siège serait

établi sous la domination d'une puissance étrangère... le tout

sans préjudice de l'unité de foi et de communion qui sera

entretenue avec le chef visible de l'Église universelle.

(_Constitution civile du clergé_, I, 4.)--Le nouvel évêque ne

pourra s'adresser au pape pour en obtenir aucune confirmation;

mais il lui écrira comme au chef visible de l'Église universelle

en témoignage de l'unité de foi et de la communion qu'il doit

entretenir avec lui (II, 19).

Cette Église catholique particulariste devait être organisée

démocratiquement. Les évêques et les curés devaient être élus par la

population et, chose remarquable, par les mêmes électeurs que ceux qui

nommaient les membres de l'assemblée départementale et les membres de

l'assemblée du district, c'est-à-dire par des catholiques, des

protestants, des juifs et des athées.

Il n'y a rien de plus logique et de plus naturel, quand on y

réfléchit, que cette absurdité. Elle montre précisément le fond de la

pensée de l'Assemblée constituante. Les Constituants considéraient

tellement l'Église qu'ils établissaient comme une Église nationale et

comme une Église d'État qu'ils trouvaient tout juste et tout rationnel

d'appeler à la constituer tous les citoyens actifs de France sans

aucune distinction. C'est la France entière qui choisit, _parmi les

catholiques_, ceux en qui elle a confiance pour diriger religieusement

les catholiques. L'Église n'a un caractère véritablement national que

précisément à cette condition.

Ce qui présidait à cette constitution civile du clergé, ce n'était ni

l'idée de Montesquieu, ni l'idée de Voltaire, ni l'idée de Rousseau.

C'était une idée confusément janséniste. D'après les idées de

Montesquieu, il me semble qu'on aurait séparé l'Église de l'État et

fait de l'Église un de ces corps intermédiaires autonomes destinés à

servir de barrières à la souveraineté du gouvernement central. Il me

semble ainsi, et il ne faudrait pas beaucoup me pousser pour me faire

dire que j'en suis sûr. Cependant il n'est pas impossible que,

magistrat à tendances jansénistes et semi-protestantes, il ne se fût

rallié à la constitution civile du clergé en demandant seulement

qu'évêques et curés ne fussent nommés que par les catholiques et

surtout que les évêques fussent nommés par les curés; car c'est

seulement ainsi que se peut constituer un «corps» autonome. Il est

possible.

D'après les idées de Voltaire, on aurait tout simplement fait nommer

les évêques et les curés par le ministre de l'intérieur, avec, pour le

ministre de l'intérieur, droit de révocation _ad nutum_.

Enfin, d'après Rousseau, on aurait tout simplement exilé tous les

catholiques.

L'idée de la Constituante était donc une idée janséniste mêlée d'idée

démocratique: l'Église de France est autonome; elle est élue par tous

les Français à quelque confession qu'ils appartiennent et quelques

idées qu'ils professent, comme les assemblées politiques. C'est bien

une constitution _civile_ de l'Église.

Je n'ai pas besoin de dire que cette invention, en son principe même,

choquait les catholiques français de telle sorte qu'il leur était

impossible de l'accepter. De là sont venus tous les désordres

intérieurs et aussi toutes les fureurs qui suivirent. Le monde

catholique français, qui avait été en majorité très favorable à la

Révolution de 1789, se retourna tout entier contre elle, beaucoup

moins à cause de la confiscation des biens du clergé qu'à cause d'une

constitution de l'Église qui obligeait celle-ci à renoncer à son chef

et à n'entretenir avec lui que des rapports de politesse. Ce n'est

pas, comme le croyaient les Constituants, une mesure sans importance

à l'égard de catholiques que de prétendre en faire des protestants.

La guerre du catholicisme contre la Révolution était déclarée, à dater

du 24 août 1790.

Mon intention n'est point du tout d'en retracer les épisodes

tragiques; mais, faisant surtout l'histoire des idées, j'attirerai

l'attention sur ce point qu'en dehors de la guerre au couteau faite

par les catholiques contre les hommes qui détruisaient leur Église et

par les parlementaires contre des hommes qui étaient devenus leurs

adversaires électoraux, la pensée _philosophique_ de la Convention à

l'égard de l'Église catholique était toujours la même que celle de la

Constituante.

La Convention _complétait_ l'invention de la Constituante par une

série de mesures, vexatoires aussi; mais--c'est à cela que je

m'attache pour le moment--qui montraient encore très bien l'état

d'esprit des parlementaires sur ce sujet. Elle voulait si bien, elle

encore, que l'Église fût nationale, que l'Église fût «d'État», qu'elle

légiférait dans l'Église, qu'elle faisait des lois religieuses et

ecclésiastiques que curés et évêques devaient appliquer.

Par exemple, elle prétendait forcer les curés à marier des gens qui

n'étaient pas baptisés, qui ne s'étaient pas confessés, qui avaient

divorcé, qui étaient prêtres. Elle tenait surtout à ce dernier point

et décrétait (juillet 1793) que «les évêques qui apporteraient, soit

directement, soit indirectement, quelque obstacle au mariage des

prêtres seraient déportés ou remplacés».

On conçoit très bien que de semblables prétentions révoltassent les

prêtres assermentés, les prêtres constitutionnels eux-mêmes. Ce

n'était cependant que la suite très logique de l'idée qui avait

présidé à la Constitution civile elle-même. L'Église est d'État,

elle est, comme nous-mêmes, nommée par le corps de la nation.

Donc ce ne sont pas ses idées, ses principes et ses dogmes

qu'elle doit appliquer, mais ceux de la nation, c'est-à-dire les

nôtres. La Constitution civile du clergé était, dans l'esprit des

révolutionnaires, en apparence, une libération, en réalité _un

transfert d'obéissance_. L'Église catholique obéissait autrefois au

concile et au pape; en la faisant nationale, les révolutionnaires

n'entendaient qu'une chose, c'est que désormais elle leur obéît et

que, relativement à l'Église, l'assemblée des députés français fût le

concile.

C'était la religion catholique elle-même qui était supprimée, sans

qu'ils eussent l'air de s'en douter.

L'Anticléricalisme · 第 6 / 20 段