ma _Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire_.
Montesquieu, pour commencer par lui, a varié sur ce point. Dans les
_Lettres persanes_ il est spirituellement et violemment anticatholique
à tendances protestantes. Il se montre effrayé pour l'avenir de la
nation du célibat ecclésiastique et des biens de mainmorte et il se
répand en plaisanteries sur les dogmes de la religion même chrétienne.
Dans l'_Esprit des Lois_ il en est arrivé au moins à comprendre deux
très grandes choses: la première que la religion chrétienne est
_essentiellement_ antidespotique, parce qu'elle a dit que quelque
chose de l'individu n'appartient pas à l'État, à savoir son âme, ce
qui est le fondement même des _Droits de l'homme_; la seconde que la
religion chrétienne est _pratiquement_ antidespotique, parce qu'elle
forme, contre le pouvoir central ou en face de lui, une de ces
barrières qui, pour Montesquieu, sont absolument nécessaires en un
État bien constitué.
Mais il reste, on le sent plus qu'on ne le voit, anticatholique. Il
n'est religieux qu'en tant qu'il est libéral et, certes, c'est une
façon d'être au moins sympathique à la religion; mais n'étant
religieux qu'en tant qu'il est libéral, une religion affirmant les
droits de la conscience, d'une part, et, d'autre part, une religion
organisée en dehors de l'État pour pouvoir servir de limite au pouvoir
central, lui suffit. Il serait donc volontiers protestant; il
accepterait volontiers un protestantisme n'ayant pas pour chef le chef
de l'État. Il admettrait volontiers une religion nationale, sans
célibat des prêtres et sans moines, ayant des chefs nommés par elle et
indépendante du gouvernement; une religion, si l'on me permet de
parler ainsi, nationale, _laïque_ et autonome. On retrouvera quelque
chose de cela au temps de la Révolution.
Au fond, Montesquieu, ici comme partout ailleurs, est un magistrat du
XVIIIe siècle; c'est un robin qui a du génie. Il n'aime pas le pouvoir
absolu et il est janséniste. Il est janséniste sans être chrétien;
mais il est janséniste comme tous ses confrères. Il aimerait une
religion gallicane, indépendante et du Saint-Siège et du gouvernement
de Versailles et qui ne serait pas sans analogies avec le
protestantisme. Un janséniste est un demi-protestant. Montesquieu est
janséniste en ce sens qu'il est à demi protestant dans la conception
de la religion qui aurait ses sympathies, sinon religieuses, du moins
politiques.
Voltaire est plus simple. Il est purement et simplement despotiste et,
par conséquent, comme il accepte une religion pour le peuple (la
formule est de lui), il veut une religion qui soit tout entière dans
la main du gouvernement et des prêtres qui soient des officiers de
morale commandés, gouvernés et soldés par le gouvernement. Autant
Montesquieu veut plusieurs puissances dans l'État et, par conséquent,
accepte très volontiers une puissance spirituelle, autant Voltaire
n'en veut qu'une et tient ferme pour que tout, dans l'État, soit dans
la main du souverain, la religion comme le reste et plus que le
reste. C'est le fond et c'est comme le tout de ses idées sur cette
question.
Un de ses griefs contre les Parlements, c'est que les Parlements se
mêlent de questions religieuses en dehors de l'initiative et contre le
gré du pouvoir royal et, «puissance» autonome eux-mêmes, ou voulant
l'être, sont auxiliaires, alliés ou collaborateurs d'une «puissance»
encore, en tant qu'elle veut être indépendante et autonome.
Il n'y a qu'une solution et qu'un bon ordre, c'est que le souverain
gouverne souverainement temporel, spirituel et judiciaire, comme il
gouverne le militaire et l'administratif.
Du reste, il est bon, ne fût-ce, sans aller plus loin, que pour
arriver à ce résultat, de décréditer le pouvoir spirituel et de
montrer qu'il n'a jamais que commis des crimes et fait des infamies.
De là cette démonstration mille fois répétée que les guerres
religieuses et les persécutions religieuses ne sont connues de
l'humanité que depuis le christianisme et ont été inventées par le
christianisme, à l'imitation des Juifs; que ni les Grecs ni les
Romains n'ont été persécuteurs et que les plus grands malheurs que
l'humanité ait commis ont été déchaînés sur elle par les disciples du
Christ.
Ce qu'il s'agit de démontrer, c'est que le despotisme temporel est
inoffensif et bienfaisant et que la puissance spirituelle une fois
englobée, pour ainsi dire, et absorbée par le despotisme temporel,
elle aura perdu tout son venin et, gouvernée, inspirée et réprimée par
le despotisme temporel, d'abord n'aura que des effets très limités et
ensuite n'aura que de bons effets.
Mais encore ce despotisme temporel, par qui sera-t-il inspiré
lui-même? Par les sages, les philosophes et les hommes de lettres.
Personne, plus que Voltaire, n'a eu, ce me semble, cette conception,
que j'indiquais plus haut, d'une «classe» d'hommes de lettres,
aristocratie spirituelle rangée autour de la Royauté, la conseillant
respectueusement, l'illustrant et la décorant, du reste, et l'aidant
dans la partie intellectuelle de sa tâche. Un roi philosophe,
antichrétien et ami des philosophes, il a cherché cela toute sa vie et
a mis toute sa vie à s'apercevoir qu'il ne l'avait pas trouvé et à
déplorer de ne l'avoir trouvé jamais.
Et encore cette idée que c'est l'antiquité qu'il faut faire revivre,
le rêve de Julien l'Apostat, cette idée que l'on doit rebrousser en
deçà du christianisme et continuer le chemin selon les lumières des
philosophes de l'antiquité et que les hommes de lettres modernes sont
les héritiers et successeurs des sages antiques et ne doivent être que
cela, cette idée est encore celle de Voltaire, subconsciemment au
commencement de sa carrière, très clairement à la fin, et je serais
assez porté à croire que, sans s'en rendre compte encore, c'est pour
cela que tout jeune, il _réagissait contre la réaction_ qui
s'attaquait aux hommes de lettres et aux poètes du XVIIe siècle et
cherchait, non sans succès, à renouer le fil, à maintenir la
tradition, celle-ci du moins.
Il devait, sans y songer très précisément, raisonner ainsi: «Hommes de
lettres du XVIIe siècle, religieux, chrétiens, catholiques, il est
vrai. «Siècle de grands talents plutôt que de lumières.» Oui. Mais ces
hommes n'en sont pas moins les successeurs des hommes de la
Renaissance, lesquels relèvent directement de l'antiquité. L'antiquité
païenne, qu'il faut appeler l'antiquité philosophique, s'oppose
naturellement, historiquement et fatalement à l'antiquité
judéo-chrétienne, et c'est cela qui tuera ceci ou aidera à le tuer.
Maintenons la tradition, maintenons la suite de notre ascendance. Nous
pourrons ensuite (et c'est ce qu'il a fait plus tard) opposer comme un
bloc homogène tout l'art hellénique, romain et européen depuis la
Renaissance à l'art chrétien, et montrer combien celui-ci est pâle,
inélégant et ridicule par comparaison à celui-là, et cette comparaison
sera de très grand effet et de très grande influence sur l'esprit des
hommes et, par répercussion, sur leur conscience.»
Tel est l'état d'esprit de Voltaire. Il veut le christianisme
décrédité et dégradé dans l'esprit des hommes, maintenu cependant,
«pour le peuple», mais mis entre les mains du gouvernement central
comme l'administration et comme l'armée, asservi pour être inoffensif,
rudement tenu en laisse et fouaillé;--et il veut un gouvernement
despotique, absolument souverain, mais aidé des lumières des
philosophes et des hommes de lettres antichrétiens. Au fond, un
Marc-Aurèle, vertueux, nourri de sagesse antique, ami des philosophes
et les consultant, chef de son clergé à lui et persécutant les hommes
qui adorent Dieu d'une autre façon que lui: c'est la pensée complète
de Voltaire en fait de choses religieuses.
Rousseau est beaucoup plus compliqué. Il a le sentiment religieux. Il
est anticatholique forcené. Il est despotiste autant que Voltaire et
plus durement, plus cruellement si l'on peut ainsi dire. C'est une
espèce de Calvin jacobin.
Il a le sentiment religieux. Il l'a tellement qu'il ne saurait
comprendre qu'un homme dénué du sentiment religieux, non seulement
puisse être un bon citoyen, mais puisse être un citoyen. Le sentiment
religieux et la foi religieuse font pour lui partie du civisme. La
foi est le premier élément social, l'élément social fondamental. On
reconnaît là, chose curieuse, l'esprit genevois de 1550 conservé aussi
pur que si l'on était encore en 1550. C'est un phénomène de
persistance, c'est un phénomène d'immobilité tout à fait
extraordinaire.
Qu'un libre penseur puisse rester dans la cité, et que la cité puisse
subsister si elle conserve dans son sein un seul libre penseur, c'est
ce que Rousseau n'admet pas et ne peut pas comprendre.
D'autre part, Jean-Jacques Rousseau est anticatholique radical. On
peut admettre dans la cité toutes les religions excepté le
catholicisme. La raison en est claire. «Il est impossible de vivre en
paix avec des gens que l'on croit damnés. Il faut absolument qu'on les
ramène ou qu'on les tourmente. Donc, quiconque ose dire: _Hors de
l'Église point de salut_, doit être chassé de l'État». Tout État bien
constitué doit faire une révocation de l'édit de Nantes contre les
catholiques, parce que le catholicisme est antisocial au premier chef,
parce que le catholicisme est comme par lui-même la guerre civile en
permanence. Il faut chasser le catholique de l'État _a priori_ et sans
examen, sur la simple constatation qu'il est catholique.
Et enfin, Jean-Jacques Rousseau est despotiste radical. Il ne l'est
pas de la même façon que Voltaire, mais il l'est autant et même plus
violemment. Il donne la souveraineté à la majorité de la nation et il
n'assigne à cette souveraineté aucune limite. Il appelle même
_liberté_ l'oppression de la minorité de la nation par la majorité et
il ne voit pas la liberté ailleurs et il ne la conçoit pas autrement.
En un mot, il est despotiste démocrate, ou plutôt il est démocrate
dans le sens précis du mot.
Or, étant despotiste démocrate d'une part et d'autre part ayant un
profond sentiment religieux et croyant que la religion est élément
social par excellence, il ne se peut point qu'il n'arrive pas à la
conception d'une religion d'État. Il y arrive très vite ou plutôt la
religion d'État était en lui en quelque sorte, sans qu'il eût besoin
d'y aller; elle était dans la combinaison même de son sentiment
religieux et de sa conviction despotiste.
Donc il y aura une religion d'État, une espèce de _minimum_ de
croyances, que le citoyen devra avoir, sous peine d'être chassé de
l'État, sous peine, aussi, d'être mis à mort si, après avoir déclaré
qu'il a ces croyances, il se conduit comme s'il ne les avait pas. Ce
minimum de croyances, c'est du reste toute une religion; c'est la
croyance en Dieu, la croyance en la Providence, la croyance en
l'immortalité de l'âme, la croyance à la punition future des méchants
et au bonheur futur des justes, la croyance en la sainteté du contrat
social et des lois. Telle est la religion qu'il faut avoir et
pratiquer sous peine d'exil et de mort, parce que si on ne l'a pas, on
n'est pas un citoyen; on n'est pas pénétré des principes sur lesquels
la société s'appuie et dont elle a besoin pour exister; on est par
conséquent un élément antisocial dans la société, et donc un ennemi
qu'il faut supprimer.
L'État devra donc, s'il veut vivre: 1º exiler _a priori_ tous les
catholiques: «Quiconque ose dire: Hors de l'Église point de salut doit
être chassé de l'État»; 2º exiler tous ceux qui déclareront ne point
croire à Dieu, à l'immortalité de l'âme, à la Providence, aux
récompenses et aux peines futures ou à l'un quelconque de ces points;
3º punir de mort ceux qui, ayant adhéré à cette religion, se
conduiraient de manière à montrer qu'ils n'y croient pas.
Cela paraît exorbitant au premier abord; mais ce n'est, en somme, que
l'exclusion des catholiques, des libres penseurs et des hommes de
mauvaises mœurs. C'est le gouvernement de Genève en son temps
glorieux. Rousseau est un «citoyen de Genève», comme on le sait et
comme il le dit assez souvent pour qu'on le sache. Il est un citoyen
de Genève qui a conservé en toute leur pureté les traditions de son
pays. Il n'y a pas autre chose.
On pourrait seulement lui faire observer, dans un esprit de modération
qu'il n'accepterait pas, mais qui ferait peut-être quelque impression
sur lui, qu'il n'est peut-être pas nécessaire d'exiler et de tuer; que
le catholique, le libre penseur et l'homme de mauvaises mœurs, étant
des membres antisociaux de la société, il suffirait peut-être de les
diminuer de la tête seulement, dans le sens latin, de les priver de
tout droit politique et de tout droit civil. Dès lors la société,
gouvernée uniquement par des protestants, des déistes et des hommes
vertueux, sans intervention, dans le gouvernement ni dans la
législation, des catholiques, des libres penseurs et des pécheurs,
pourrait, ce nous semble, être une société assez bonne. L'essentiel
est que les pécheurs, les libres penseurs et surtout les catholiques
soient des parias ou des ilotes. C'est le suffisant et le nécessaire.
Il n'est pas indispensable de leur couper le cou.
Je crois que, dans la pratique, c'est à cette solution libérale que
Jean-Jacques Rousseau se serait ramené ou résigné.
Quoi qu'il en soit, malgré ses sentiments religieux très profonds,
très vifs et même exaltés, Jean-Jacques Rousseau doit être compté, je
crois, au nombre des ennemis du catholicisme au XVIIIe siècle.
Il me paraît, j'entends comme anticlérical, remarquez bien, n'avoir eu
qu'une influence assez restreinte. Il a inspiré ceux des Français qui
ont été à la fois anticléricaux et religieux. C'est une espèce rare.
Il a inspiré Robespierre, Chaumette et peut-être Edgar Quinet. Il a
inspiré vaguement tous ceux qui ont poursuivi la chimère de fonder une
religion nationale plus ou moins détachée ou éloignée de toutes les
autres, théophilanthropes, etc. Mais il a eu, au point de vue
religieux, peu d'influence sur la masse des Français, qui sont
volontiers radicaux en cette affaire, qui ne s'arrêtent pas aux moyens
termes et qui, quand ils ne sont pas catholiques, ne croient à rien;
je parle de la généralité.
Tout compte fait, je dis toujours à ne le considérer qu'au point de
vue religieux, il a été cause de la mort de Robespierre, et c'est tout
ce qu'il a fait à cet égard.
Mais la grande influence, à mon avis, la plus prolongée surtout, et
peut-être plus profonde que celle de Voltaire, au point de vue
anticlérical, a été celle de Diderot. Diderot est athée; il est
_naturiste_; il est immoraliste. Cet étourdi, qui ne laissa pas, à
ses heures, d'être un homme prudent, n'a pas toujours, tant par
étourderie que par prudence, proclamé formellement ni soutenu
énergiquement ces trois doctrines. Il en a même soutenu d'autres à
l'occasion et assez souvent. Mais son fond, pour qui l'a bien lu,
c'est l'athéisme, le naturisme et l'immoralisme.
Il est athée parce que, du reste dénué de la foi, il n'est sensible à
aucune preuve de l'existence de Dieu. Le sentiment général de
l'humanité jusqu'à lui, le _consensus communis_ ne lui impose pas; car
il est très orgueilleux; et se sentant (avec raison) très supérieur
comme philosophe à tous les penseurs contemporains, et d'ailleurs
croyant au progrès intellectuel et estimant son siècle supérieur aux
siècles précédents, que tous les philosophes jusqu'à lui aient cru en
Dieu, cela n'est pas pour l'intimider: ils vivaient dans des siècles
d'obscurité et de tâtonnements; le siècle de Diderot est un siècle de
lumières; dans ce siècle Diderot est supérieur comme penseur à tous
les hommes qui se mêlent de raisonner; l'opinion de Diderot, quoique
étant contraire à celle de tout le genre humain jusqu'à lui, peut
donc, malgré cela, être la vraie.
Il n'est pas sensible aux arguments philosophiques, cause première et
causes finales, précisément parce qu'il est philosophe et qu'il est
comme blasé sur ces raisonnements et qu'il sait bien, ou se persuade,
que les plus forts, les plus graves et les plus convaincants peuvent
bien facilement se ployer, se tordre et se retourner contre eux-mêmes.
Ce qui paraît irréfutable à Voltaire: l'horloge qui n'aurait pas
d'horloger, par exemple, paraît à Diderot, sinon tout à fait un
enfantillage, du moins une de ces choses qu'on démolit d'un tournemain
en argumentation métaphysique ou qui se volatilisent entre des doigts
philosophiques.
C'est le propre de ceux qui causent beaucoup, discutent beaucoup et
discutent bien, que ce qui est preuve, ce qui est argument, en vient à
se dégrader à leurs yeux, à perdre sa valeur, par la trop grande
connaissance qu'ils en ont et l'abus qu'ils en ont fait. Ce sont
choses dont on joue; elles n'ont point d'empire sur l'esprit; il les
fait trop caracoler pour qu'elles l'envahissent; il les dirige trop
pour qu'elles le dirigent. L'argument tombant dans l'esprit du
silencieux et du méditatif creuse, s'enracine et se développe. Dans un
esprit de cette sorte l'argument devient sentiment (Kant). Dans
l'esprit du discuteur l'argument, si souvent envoyé, reçu et renvoyé,
devient une chose tout extérieure qui ne tient plus à vous et à qui
l'on ne tient plus. Aucune preuve philosophique de l'existence de
Dieu ne peut s'imposer à Diderot, même, ce qui lui arrive, quand il
l'administre.
Quant aux _sentiments_ qui mènent à Dieu par d'autres routes que
celles du raisonnement, Diderot était l'homme du monde qui les
éprouvait le moins. Ni le spectacle des beautés et des sublimités de
la nature qui, tout raisonnement à part, mettent certaines âmes en
état religieux; ni la présence au fond de nous de la conscience morale
n'étaient très capables d'avoir influence sur Diderot, et le mot de
Kant: «Deux choses donnent l'idée de Dieu, la voûte étoilée au-dessus
de nos têtes et la conscience au fond de nos cœurs», s'il eût pu le
connaître, l'aurait peu ému. On ne voit pas Diderot contemplant les
étoiles et on ne le voit pas non plus écoutant sa conscience, et, à
l'écouter, s'en faisant une.
On ne songe pas assez qu'il n'y a que les gens réfléchis qui aient une
conscience, puisque la conscience est une réflexion de l'esprit sur
l'acte, réflexion qui devient peu à peu préalable et apprend à
s'exercer sur l'acte à faire, après s'être longtemps exercée sur
l'acte fait; mais réflexion toujours. Or, Diderot est l'être le moins
réfléchi qui ait existé et le plus continuellement impulsif qu'on ait
connu. C'est un perpétuel improvisateur de pensées et d'actions. Ces
gens-là n'ont pas de conscience, ou je veux bien accorder qu'ils en
ont une; mais elle reste à l'état rudimentaire ou à l'état latent, et
c'est ce qu'on peut appeler une conscience inconsciente.
En définitive, je ne vois pas par où l'idée de Dieu aurait pu entrer
dans Diderot, ou comment il aurait pu l'inventer. Or, il aimait assez
ne croire qu'à ce qu'il inventait lui-même et à ne pas accepter tout
fait ce qu'inventaient les autres. Et s'il n'y avait aucune raison
pour qu'il inventât lui-même Dieu, il y en avait d'autres, comme on le
verra plus loin, pour qu'il le repoussât.
Diderot est _naturiste_. J'entends par là qu'il croit la nature bonne
et inspiratrice de bonnes choses. J'entends par là qu'il a confiance
dans les instincts humains non rectifiés, dans les instincts humains à
leur état naturel; et «naturel» ne signifie rien, puisqu'il est sans
doute dans notre nature aussi de rectifier nos instincts; mais enfin
dans les instincts humains moins la civilisation qui les a modifiés.
Par là il rejoint Rousseau, que très probablement, du reste, il a
inspiré.
Ce qui frappe les naturistes, c'est l'immense distance--très faible, à
mon avis, mais qui peut paraître immense, et ces choses ne sont pas
pour être mesurées sûrement--qui sépare l'homme civilisé de
l'homme... peu civilisé; car l'homme naturel n'existe pas; et la
distance immense aussi qui sépare _en chacun de nous_ l'homme tel que
nous sentons qu'il serait s'il n'avait pas été dressé, de l'homme tel
qu'il est dans la réalité de tous les jours après éducation et
dressage social; et ils appellent celui-là l'homme naturel et l'autre
l'homme altéré.
Aux chrétiens--et déjà un peu aux païens, il faudrait s'en
souvenir--cette différence a paru si grande qu'ils ont pensé que
l'homme avait été écarté de sa nature, et (pour eux) qu'il avait été
élevé au-dessus de sa nature, par la révélation et par la grâce, en
d'autres termes éclairé par une lumière supérieure à ses lumières et
soutenu par une force supérieure à ses forces. Et ils opposent la
nature à la révélation et la nature à la grâce.
Pour ceux qui ne veulent que constater les faits, il existe une
manière de révélation et une manière de grâce. Seulement elles ne sont
qu'humaines. Pour ceux-ci l'homme avait reçu une nature grossière et
la faculté de voir qu'elle était grossière et une sourde et puissante
aspiration à la modifier; et il avait reçu une nature grossière et la
force de la modifier peu à peu, à tel point qu'il dût finir par ne
point la reconnaître. L'homme au cours du temps se révèle lui-même à
lui-même et au cours du temps se verse à lui-même une grâce efficace
dont il avait comme la source dans sa nature même.
Dans les deux conceptions il y a bien l'homme de la nature et l'homme
modifié; l'homme de la nature et l'homme qui lutte victorieusement
contre sa nature.
Pour le naturiste ces deux hommes existent aussi; mais le second se
trompe ou a été trompé. La nature, c'est-à-dire les instincts, sont
bons et l'on a eu tort de tant lutter contre eux pour détruire quelque
chose qui était salutaire et pour le remplacer par quelque chose qui
est funeste. C'est la nature qui a raison et c'est la prétendue raison
qui a tort. Soyons optimistes. Ayons confiance en nous-mêmes.
--Mais il y a deux _nous_.
--Ayons confiance au _nous_ qui est sans doute le vrai, puisqu'il
ressemble à la nature entière et puisque, à ne vouloir connaître que
celui-ci, nous évitons ce paradoxe monstrueux qui consiste à croire
que dans l'immense nature il n'y a qu'un être qui ait pour vocation,
pour mission et pour devoir de ne pas lui ressembler, de ne pas être
selon ses lois et d'être le contraire de ce qu'elle est. Ayons
confiance en l'homme en tant que semblable au reste de la nature
animée.
Et c'est ici que l'athéisme, naturel--il m'a semblé--à Diderot,
rencontre comme sa confirmation et se renforce. Ne voit-on pas que
Dieu est un expédient et une invention pour expédient? Les hommes qui
à la fois ont remarqué que l'homme échappait à sa nature et l'ont
approuvé d'y échapper et ont voulu qu'il y échappât, ces hommes ont
inventé Dieu, comme étant celui qui a indiqué à l'homme les moyens
d'échapper à sa nature et celui qui lui a donné la force de la
dépasser; comme un être supérieur à la nature et à l'homme, qui était
capable et seul capable de tirer l'homme au-dessus de la nature.
Pourquoi l'ont-ils inventé ainsi? A la fois pour donner une
explication du chemin immense qu'avait parcouru l'homme et de son
ascension; et pour lui persuader de continuer ce chemin et cette
escalade. Ils ont donné à l'erreur de l'homme se détachant de la
nature l'autorité d'une volonté et d'une intervention surnaturelles.
Et ce qui était, dans leurs discours, explication, fortifiait ce qui
était dans leurs discours exhortation. Ils disaient: «Détachez-vous de
la nature. Pourquoi? Parce que Dieu le commande. Et vous voyez bien
que Dieu le commande, puisque vous vous en êtes détachés déjà; et
comment l'auriez-vous pu faire, comment auriez-vous pu sauter au delà
de votre ombre et vous élever au-dessus de vous-mêmes si une puissance
supérieure à vous ne vous avait soutenus et soulevés?»--Ce qui était
explication préparait et confirmait ce qui était exhortation, et tout
se tenait.