[1] Sur ce qui suit voir plus de détail et voir les textes dans

ma _Politique comparée de Montesquieu, Rousseau et Voltaire_.

Montesquieu, pour commencer par lui, a varié sur ce point. Dans les

_Lettres persanes_ il est spirituellement et violemment anticatholique

à tendances protestantes. Il se montre effrayé pour l'avenir de la

nation du célibat ecclésiastique et des biens de mainmorte et il se

répand en plaisanteries sur les dogmes de la religion même chrétienne.

Dans l'_Esprit des Lois_ il en est arrivé au moins à comprendre deux

très grandes choses: la première que la religion chrétienne est

_essentiellement_ antidespotique, parce qu'elle a dit que quelque

chose de l'individu n'appartient pas à l'État, à savoir son âme, ce

qui est le fondement même des _Droits de l'homme_; la seconde que la

religion chrétienne est _pratiquement_ antidespotique, parce qu'elle

forme, contre le pouvoir central ou en face de lui, une de ces

barrières qui, pour Montesquieu, sont absolument nécessaires en un

État bien constitué.

Mais il reste, on le sent plus qu'on ne le voit, anticatholique. Il

n'est religieux qu'en tant qu'il est libéral et, certes, c'est une

façon d'être au moins sympathique à la religion; mais n'étant

religieux qu'en tant qu'il est libéral, une religion affirmant les

droits de la conscience, d'une part, et, d'autre part, une religion

organisée en dehors de l'État pour pouvoir servir de limite au pouvoir

central, lui suffit. Il serait donc volontiers protestant; il

accepterait volontiers un protestantisme n'ayant pas pour chef le chef

de l'État. Il admettrait volontiers une religion nationale, sans

célibat des prêtres et sans moines, ayant des chefs nommés par elle et

indépendante du gouvernement; une religion, si l'on me permet de

parler ainsi, nationale, _laïque_ et autonome. On retrouvera quelque

chose de cela au temps de la Révolution.

Au fond, Montesquieu, ici comme partout ailleurs, est un magistrat du

XVIIIe siècle; c'est un robin qui a du génie. Il n'aime pas le pouvoir

absolu et il est janséniste. Il est janséniste sans être chrétien;

mais il est janséniste comme tous ses confrères. Il aimerait une

religion gallicane, indépendante et du Saint-Siège et du gouvernement

de Versailles et qui ne serait pas sans analogies avec le

protestantisme. Un janséniste est un demi-protestant. Montesquieu est

janséniste en ce sens qu'il est à demi protestant dans la conception

de la religion qui aurait ses sympathies, sinon religieuses, du moins

politiques.

Voltaire est plus simple. Il est purement et simplement despotiste et,

par conséquent, comme il accepte une religion pour le peuple (la

formule est de lui), il veut une religion qui soit tout entière dans

la main du gouvernement et des prêtres qui soient des officiers de

morale commandés, gouvernés et soldés par le gouvernement. Autant

Montesquieu veut plusieurs puissances dans l'État et, par conséquent,

accepte très volontiers une puissance spirituelle, autant Voltaire

n'en veut qu'une et tient ferme pour que tout, dans l'État, soit dans

la main du souverain, la religion comme le reste et plus que le

reste. C'est le fond et c'est comme le tout de ses idées sur cette

question.

Un de ses griefs contre les Parlements, c'est que les Parlements se

mêlent de questions religieuses en dehors de l'initiative et contre le

gré du pouvoir royal et, «puissance» autonome eux-mêmes, ou voulant

l'être, sont auxiliaires, alliés ou collaborateurs d'une «puissance»

encore, en tant qu'elle veut être indépendante et autonome.

Il n'y a qu'une solution et qu'un bon ordre, c'est que le souverain

gouverne souverainement temporel, spirituel et judiciaire, comme il

gouverne le militaire et l'administratif.

Du reste, il est bon, ne fût-ce, sans aller plus loin, que pour

arriver à ce résultat, de décréditer le pouvoir spirituel et de

montrer qu'il n'a jamais que commis des crimes et fait des infamies.

De là cette démonstration mille fois répétée que les guerres

religieuses et les persécutions religieuses ne sont connues de

l'humanité que depuis le christianisme et ont été inventées par le

christianisme, à l'imitation des Juifs; que ni les Grecs ni les

Romains n'ont été persécuteurs et que les plus grands malheurs que

l'humanité ait commis ont été déchaînés sur elle par les disciples du

Christ.

Ce qu'il s'agit de démontrer, c'est que le despotisme temporel est

inoffensif et bienfaisant et que la puissance spirituelle une fois

englobée, pour ainsi dire, et absorbée par le despotisme temporel,

elle aura perdu tout son venin et, gouvernée, inspirée et réprimée par

le despotisme temporel, d'abord n'aura que des effets très limités et

ensuite n'aura que de bons effets.

Mais encore ce despotisme temporel, par qui sera-t-il inspiré

lui-même? Par les sages, les philosophes et les hommes de lettres.

Personne, plus que Voltaire, n'a eu, ce me semble, cette conception,

que j'indiquais plus haut, d'une «classe» d'hommes de lettres,

aristocratie spirituelle rangée autour de la Royauté, la conseillant

respectueusement, l'illustrant et la décorant, du reste, et l'aidant

dans la partie intellectuelle de sa tâche. Un roi philosophe,

antichrétien et ami des philosophes, il a cherché cela toute sa vie et

a mis toute sa vie à s'apercevoir qu'il ne l'avait pas trouvé et à

déplorer de ne l'avoir trouvé jamais.

Et encore cette idée que c'est l'antiquité qu'il faut faire revivre,

le rêve de Julien l'Apostat, cette idée que l'on doit rebrousser en

deçà du christianisme et continuer le chemin selon les lumières des

philosophes de l'antiquité et que les hommes de lettres modernes sont

les héritiers et successeurs des sages antiques et ne doivent être que

cela, cette idée est encore celle de Voltaire, subconsciemment au

commencement de sa carrière, très clairement à la fin, et je serais

assez porté à croire que, sans s'en rendre compte encore, c'est pour

cela que tout jeune, il _réagissait contre la réaction_ qui

s'attaquait aux hommes de lettres et aux poètes du XVIIe siècle et

cherchait, non sans succès, à renouer le fil, à maintenir la

tradition, celle-ci du moins.

Il devait, sans y songer très précisément, raisonner ainsi: «Hommes de

lettres du XVIIe siècle, religieux, chrétiens, catholiques, il est

vrai. «Siècle de grands talents plutôt que de lumières.» Oui. Mais ces

hommes n'en sont pas moins les successeurs des hommes de la

Renaissance, lesquels relèvent directement de l'antiquité. L'antiquité

païenne, qu'il faut appeler l'antiquité philosophique, s'oppose

naturellement, historiquement et fatalement à l'antiquité

judéo-chrétienne, et c'est cela qui tuera ceci ou aidera à le tuer.

Maintenons la tradition, maintenons la suite de notre ascendance. Nous

pourrons ensuite (et c'est ce qu'il a fait plus tard) opposer comme un

bloc homogène tout l'art hellénique, romain et européen depuis la

Renaissance à l'art chrétien, et montrer combien celui-ci est pâle,

inélégant et ridicule par comparaison à celui-là, et cette comparaison

sera de très grand effet et de très grande influence sur l'esprit des

hommes et, par répercussion, sur leur conscience.»

Tel est l'état d'esprit de Voltaire. Il veut le christianisme

décrédité et dégradé dans l'esprit des hommes, maintenu cependant,

«pour le peuple», mais mis entre les mains du gouvernement central

comme l'administration et comme l'armée, asservi pour être inoffensif,

rudement tenu en laisse et fouaillé;--et il veut un gouvernement

despotique, absolument souverain, mais aidé des lumières des

philosophes et des hommes de lettres antichrétiens. Au fond, un

Marc-Aurèle, vertueux, nourri de sagesse antique, ami des philosophes

et les consultant, chef de son clergé à lui et persécutant les hommes

qui adorent Dieu d'une autre façon que lui: c'est la pensée complète

de Voltaire en fait de choses religieuses.

Rousseau est beaucoup plus compliqué. Il a le sentiment religieux. Il

est anticatholique forcené. Il est despotiste autant que Voltaire et

plus durement, plus cruellement si l'on peut ainsi dire. C'est une

espèce de Calvin jacobin.

Il a le sentiment religieux. Il l'a tellement qu'il ne saurait

comprendre qu'un homme dénué du sentiment religieux, non seulement

puisse être un bon citoyen, mais puisse être un citoyen. Le sentiment

religieux et la foi religieuse font pour lui partie du civisme. La

foi est le premier élément social, l'élément social fondamental. On

reconnaît là, chose curieuse, l'esprit genevois de 1550 conservé aussi

pur que si l'on était encore en 1550. C'est un phénomène de

persistance, c'est un phénomène d'immobilité tout à fait

extraordinaire.

Qu'un libre penseur puisse rester dans la cité, et que la cité puisse

subsister si elle conserve dans son sein un seul libre penseur, c'est

ce que Rousseau n'admet pas et ne peut pas comprendre.

D'autre part, Jean-Jacques Rousseau est anticatholique radical. On

peut admettre dans la cité toutes les religions excepté le

catholicisme. La raison en est claire. «Il est impossible de vivre en

paix avec des gens que l'on croit damnés. Il faut absolument qu'on les

ramène ou qu'on les tourmente. Donc, quiconque ose dire: _Hors de

l'Église point de salut_, doit être chassé de l'État». Tout État bien

constitué doit faire une révocation de l'édit de Nantes contre les

catholiques, parce que le catholicisme est antisocial au premier chef,

parce que le catholicisme est comme par lui-même la guerre civile en

permanence. Il faut chasser le catholique de l'État _a priori_ et sans

examen, sur la simple constatation qu'il est catholique.

Et enfin, Jean-Jacques Rousseau est despotiste radical. Il ne l'est

pas de la même façon que Voltaire, mais il l'est autant et même plus

violemment. Il donne la souveraineté à la majorité de la nation et il

n'assigne à cette souveraineté aucune limite. Il appelle même

_liberté_ l'oppression de la minorité de la nation par la majorité et

il ne voit pas la liberté ailleurs et il ne la conçoit pas autrement.

En un mot, il est despotiste démocrate, ou plutôt il est démocrate

dans le sens précis du mot.

Or, étant despotiste démocrate d'une part et d'autre part ayant un

profond sentiment religieux et croyant que la religion est élément

social par excellence, il ne se peut point qu'il n'arrive pas à la

conception d'une religion d'État. Il y arrive très vite ou plutôt la

religion d'État était en lui en quelque sorte, sans qu'il eût besoin

d'y aller; elle était dans la combinaison même de son sentiment

religieux et de sa conviction despotiste.

Donc il y aura une religion d'État, une espèce de _minimum_ de

croyances, que le citoyen devra avoir, sous peine d'être chassé de

l'État, sous peine, aussi, d'être mis à mort si, après avoir déclaré

qu'il a ces croyances, il se conduit comme s'il ne les avait pas. Ce

minimum de croyances, c'est du reste toute une religion; c'est la

croyance en Dieu, la croyance en la Providence, la croyance en

l'immortalité de l'âme, la croyance à la punition future des méchants

et au bonheur futur des justes, la croyance en la sainteté du contrat

social et des lois. Telle est la religion qu'il faut avoir et

pratiquer sous peine d'exil et de mort, parce que si on ne l'a pas, on

n'est pas un citoyen; on n'est pas pénétré des principes sur lesquels

la société s'appuie et dont elle a besoin pour exister; on est par

conséquent un élément antisocial dans la société, et donc un ennemi

qu'il faut supprimer.

L'État devra donc, s'il veut vivre: 1º exiler _a priori_ tous les

catholiques: «Quiconque ose dire: Hors de l'Église point de salut doit

être chassé de l'État»; 2º exiler tous ceux qui déclareront ne point

croire à Dieu, à l'immortalité de l'âme, à la Providence, aux

récompenses et aux peines futures ou à l'un quelconque de ces points;

3º punir de mort ceux qui, ayant adhéré à cette religion, se

conduiraient de manière à montrer qu'ils n'y croient pas.

Cela paraît exorbitant au premier abord; mais ce n'est, en somme, que

l'exclusion des catholiques, des libres penseurs et des hommes de

mauvaises mœurs. C'est le gouvernement de Genève en son temps

glorieux. Rousseau est un «citoyen de Genève», comme on le sait et

comme il le dit assez souvent pour qu'on le sache. Il est un citoyen

de Genève qui a conservé en toute leur pureté les traditions de son

pays. Il n'y a pas autre chose.

On pourrait seulement lui faire observer, dans un esprit de modération

qu'il n'accepterait pas, mais qui ferait peut-être quelque impression

sur lui, qu'il n'est peut-être pas nécessaire d'exiler et de tuer; que

le catholique, le libre penseur et l'homme de mauvaises mœurs, étant

des membres antisociaux de la société, il suffirait peut-être de les

diminuer de la tête seulement, dans le sens latin, de les priver de

tout droit politique et de tout droit civil. Dès lors la société,

gouvernée uniquement par des protestants, des déistes et des hommes

vertueux, sans intervention, dans le gouvernement ni dans la

législation, des catholiques, des libres penseurs et des pécheurs,

pourrait, ce nous semble, être une société assez bonne. L'essentiel

est que les pécheurs, les libres penseurs et surtout les catholiques

soient des parias ou des ilotes. C'est le suffisant et le nécessaire.

Il n'est pas indispensable de leur couper le cou.

Je crois que, dans la pratique, c'est à cette solution libérale que

Jean-Jacques Rousseau se serait ramené ou résigné.

Quoi qu'il en soit, malgré ses sentiments religieux très profonds,

très vifs et même exaltés, Jean-Jacques Rousseau doit être compté, je

crois, au nombre des ennemis du catholicisme au XVIIIe siècle.

Il me paraît, j'entends comme anticlérical, remarquez bien, n'avoir eu

qu'une influence assez restreinte. Il a inspiré ceux des Français qui

ont été à la fois anticléricaux et religieux. C'est une espèce rare.

Il a inspiré Robespierre, Chaumette et peut-être Edgar Quinet. Il a

inspiré vaguement tous ceux qui ont poursuivi la chimère de fonder une

religion nationale plus ou moins détachée ou éloignée de toutes les

autres, théophilanthropes, etc. Mais il a eu, au point de vue

religieux, peu d'influence sur la masse des Français, qui sont

volontiers radicaux en cette affaire, qui ne s'arrêtent pas aux moyens

termes et qui, quand ils ne sont pas catholiques, ne croient à rien;

je parle de la généralité.

Tout compte fait, je dis toujours à ne le considérer qu'au point de

vue religieux, il a été cause de la mort de Robespierre, et c'est tout

ce qu'il a fait à cet égard.

Mais la grande influence, à mon avis, la plus prolongée surtout, et

peut-être plus profonde que celle de Voltaire, au point de vue

anticlérical, a été celle de Diderot. Diderot est athée; il est

_naturiste_; il est immoraliste. Cet étourdi, qui ne laissa pas, à

ses heures, d'être un homme prudent, n'a pas toujours, tant par

étourderie que par prudence, proclamé formellement ni soutenu

énergiquement ces trois doctrines. Il en a même soutenu d'autres à

l'occasion et assez souvent. Mais son fond, pour qui l'a bien lu,

c'est l'athéisme, le naturisme et l'immoralisme.

Il est athée parce que, du reste dénué de la foi, il n'est sensible à

aucune preuve de l'existence de Dieu. Le sentiment général de

l'humanité jusqu'à lui, le _consensus communis_ ne lui impose pas; car

il est très orgueilleux; et se sentant (avec raison) très supérieur

comme philosophe à tous les penseurs contemporains, et d'ailleurs

croyant au progrès intellectuel et estimant son siècle supérieur aux

siècles précédents, que tous les philosophes jusqu'à lui aient cru en

Dieu, cela n'est pas pour l'intimider: ils vivaient dans des siècles

d'obscurité et de tâtonnements; le siècle de Diderot est un siècle de

lumières; dans ce siècle Diderot est supérieur comme penseur à tous

les hommes qui se mêlent de raisonner; l'opinion de Diderot, quoique

étant contraire à celle de tout le genre humain jusqu'à lui, peut

donc, malgré cela, être la vraie.

Il n'est pas sensible aux arguments philosophiques, cause première et

causes finales, précisément parce qu'il est philosophe et qu'il est

comme blasé sur ces raisonnements et qu'il sait bien, ou se persuade,

que les plus forts, les plus graves et les plus convaincants peuvent

bien facilement se ployer, se tordre et se retourner contre eux-mêmes.

Ce qui paraît irréfutable à Voltaire: l'horloge qui n'aurait pas

d'horloger, par exemple, paraît à Diderot, sinon tout à fait un

enfantillage, du moins une de ces choses qu'on démolit d'un tournemain

en argumentation métaphysique ou qui se volatilisent entre des doigts

philosophiques.

C'est le propre de ceux qui causent beaucoup, discutent beaucoup et

discutent bien, que ce qui est preuve, ce qui est argument, en vient à

se dégrader à leurs yeux, à perdre sa valeur, par la trop grande

connaissance qu'ils en ont et l'abus qu'ils en ont fait. Ce sont

choses dont on joue; elles n'ont point d'empire sur l'esprit; il les

fait trop caracoler pour qu'elles l'envahissent; il les dirige trop

pour qu'elles le dirigent. L'argument tombant dans l'esprit du

silencieux et du méditatif creuse, s'enracine et se développe. Dans un

esprit de cette sorte l'argument devient sentiment (Kant). Dans

l'esprit du discuteur l'argument, si souvent envoyé, reçu et renvoyé,

devient une chose tout extérieure qui ne tient plus à vous et à qui

l'on ne tient plus. Aucune preuve philosophique de l'existence de

Dieu ne peut s'imposer à Diderot, même, ce qui lui arrive, quand il

l'administre.

Quant aux _sentiments_ qui mènent à Dieu par d'autres routes que

celles du raisonnement, Diderot était l'homme du monde qui les

éprouvait le moins. Ni le spectacle des beautés et des sublimités de

la nature qui, tout raisonnement à part, mettent certaines âmes en

état religieux; ni la présence au fond de nous de la conscience morale

n'étaient très capables d'avoir influence sur Diderot, et le mot de

Kant: «Deux choses donnent l'idée de Dieu, la voûte étoilée au-dessus

de nos têtes et la conscience au fond de nos cœurs», s'il eût pu le

connaître, l'aurait peu ému. On ne voit pas Diderot contemplant les

étoiles et on ne le voit pas non plus écoutant sa conscience, et, à

l'écouter, s'en faisant une.

On ne songe pas assez qu'il n'y a que les gens réfléchis qui aient une

conscience, puisque la conscience est une réflexion de l'esprit sur

l'acte, réflexion qui devient peu à peu préalable et apprend à

s'exercer sur l'acte à faire, après s'être longtemps exercée sur

l'acte fait; mais réflexion toujours. Or, Diderot est l'être le moins

réfléchi qui ait existé et le plus continuellement impulsif qu'on ait

connu. C'est un perpétuel improvisateur de pensées et d'actions. Ces

gens-là n'ont pas de conscience, ou je veux bien accorder qu'ils en

ont une; mais elle reste à l'état rudimentaire ou à l'état latent, et

c'est ce qu'on peut appeler une conscience inconsciente.

En définitive, je ne vois pas par où l'idée de Dieu aurait pu entrer

dans Diderot, ou comment il aurait pu l'inventer. Or, il aimait assez

ne croire qu'à ce qu'il inventait lui-même et à ne pas accepter tout

fait ce qu'inventaient les autres. Et s'il n'y avait aucune raison

pour qu'il inventât lui-même Dieu, il y en avait d'autres, comme on le

verra plus loin, pour qu'il le repoussât.

Diderot est _naturiste_. J'entends par là qu'il croit la nature bonne

et inspiratrice de bonnes choses. J'entends par là qu'il a confiance

dans les instincts humains non rectifiés, dans les instincts humains à

leur état naturel; et «naturel» ne signifie rien, puisqu'il est sans

doute dans notre nature aussi de rectifier nos instincts; mais enfin

dans les instincts humains moins la civilisation qui les a modifiés.

Par là il rejoint Rousseau, que très probablement, du reste, il a

inspiré.

Ce qui frappe les naturistes, c'est l'immense distance--très faible, à

mon avis, mais qui peut paraître immense, et ces choses ne sont pas

pour être mesurées sûrement--qui sépare l'homme civilisé de

l'homme... peu civilisé; car l'homme naturel n'existe pas; et la

distance immense aussi qui sépare _en chacun de nous_ l'homme tel que

nous sentons qu'il serait s'il n'avait pas été dressé, de l'homme tel

qu'il est dans la réalité de tous les jours après éducation et

dressage social; et ils appellent celui-là l'homme naturel et l'autre

l'homme altéré.

Aux chrétiens--et déjà un peu aux païens, il faudrait s'en

souvenir--cette différence a paru si grande qu'ils ont pensé que

l'homme avait été écarté de sa nature, et (pour eux) qu'il avait été

élevé au-dessus de sa nature, par la révélation et par la grâce, en

d'autres termes éclairé par une lumière supérieure à ses lumières et

soutenu par une force supérieure à ses forces. Et ils opposent la

nature à la révélation et la nature à la grâce.

Pour ceux qui ne veulent que constater les faits, il existe une

manière de révélation et une manière de grâce. Seulement elles ne sont

qu'humaines. Pour ceux-ci l'homme avait reçu une nature grossière et

la faculté de voir qu'elle était grossière et une sourde et puissante

aspiration à la modifier; et il avait reçu une nature grossière et la

force de la modifier peu à peu, à tel point qu'il dût finir par ne

point la reconnaître. L'homme au cours du temps se révèle lui-même à

lui-même et au cours du temps se verse à lui-même une grâce efficace

dont il avait comme la source dans sa nature même.

Dans les deux conceptions il y a bien l'homme de la nature et l'homme

modifié; l'homme de la nature et l'homme qui lutte victorieusement

contre sa nature.

Pour le naturiste ces deux hommes existent aussi; mais le second se

trompe ou a été trompé. La nature, c'est-à-dire les instincts, sont

bons et l'on a eu tort de tant lutter contre eux pour détruire quelque

chose qui était salutaire et pour le remplacer par quelque chose qui

est funeste. C'est la nature qui a raison et c'est la prétendue raison

qui a tort. Soyons optimistes. Ayons confiance en nous-mêmes.

--Mais il y a deux _nous_.

--Ayons confiance au _nous_ qui est sans doute le vrai, puisqu'il

ressemble à la nature entière et puisque, à ne vouloir connaître que

celui-ci, nous évitons ce paradoxe monstrueux qui consiste à croire

que dans l'immense nature il n'y a qu'un être qui ait pour vocation,

pour mission et pour devoir de ne pas lui ressembler, de ne pas être

selon ses lois et d'être le contraire de ce qu'elle est. Ayons

confiance en l'homme en tant que semblable au reste de la nature

animée.

Et c'est ici que l'athéisme, naturel--il m'a semblé--à Diderot,

rencontre comme sa confirmation et se renforce. Ne voit-on pas que

Dieu est un expédient et une invention pour expédient? Les hommes qui

à la fois ont remarqué que l'homme échappait à sa nature et l'ont

approuvé d'y échapper et ont voulu qu'il y échappât, ces hommes ont

inventé Dieu, comme étant celui qui a indiqué à l'homme les moyens

d'échapper à sa nature et celui qui lui a donné la force de la

dépasser; comme un être supérieur à la nature et à l'homme, qui était

capable et seul capable de tirer l'homme au-dessus de la nature.

Pourquoi l'ont-ils inventé ainsi? A la fois pour donner une

explication du chemin immense qu'avait parcouru l'homme et de son

ascension; et pour lui persuader de continuer ce chemin et cette

escalade. Ils ont donné à l'erreur de l'homme se détachant de la

nature l'autorité d'une volonté et d'une intervention surnaturelles.

Et ce qui était, dans leurs discours, explication, fortifiait ce qui

était dans leurs discours exhortation. Ils disaient: «Détachez-vous de

la nature. Pourquoi? Parce que Dieu le commande. Et vous voyez bien

que Dieu le commande, puisque vous vous en êtes détachés déjà; et

comment l'auriez-vous pu faire, comment auriez-vous pu sauter au delà

de votre ombre et vous élever au-dessus de vous-mêmes si une puissance

supérieure à vous ne vous avait soutenus et soulevés?»--Ce qui était

explication préparait et confirmait ce qui était exhortation, et tout

se tenait.

L'Anticléricalisme · 第 5 / 20 段