N'est-ce pas là ce que dit _le Tartuffe_ aux bourgeois de Paris qui

l'écoutent? Et n'est-ce point une invitation suffisante, par la mise

en jeu de l'amour-propre, à l'irréligion et l'incrédulité? Par tous

ses aspects, par toutes ses tendances, par tout ce qu'il donne à

entendre, sans qu'on sollicite les textes, _le Tartuffe_ est la pièce

antireligieuse, tout au moins la pièce anticléricale par excellence.

Le réquisitoire est fort, je ne puis le nier. J'ai cherché moi-même à

le réfuter, au moins partiellement. J'ai dit, avec raison, je crois:

oui, c'est surtout d'Orgon que Molière se moque dans _le Tartuffe_;

mais cela tient à ce que l'office de l'auteur comique est de se

moquer, non des coquins, mais des honnêtes gens.

Sans aucun doute. On ne se moque pas des coquins; on les dénonce et on

les flétrit, et si la comédie se mêlait de poursuivre les coquins,

elle deviendrait autre chose que ce qu'elle est. Elle deviendrait la

satire ou l'éloquence judiciaire. Et c'est bien pour cela,

précisément, que telles tirades du _Tartuffe_, celles qui sont contre

Tartuffe, ont le caractère de la satire ou de l'éloquence de ministère

public ou de tribun.

Mais la comédie en elle-même, à ne pas sortir de son domaine, de sa

définition et de son office, la comédie en elle-même se moque des

travers des honnêtes gens pour les corriger. Elle se moque de la

parcimonie, de la vanité du bourgeois gentilhomme, de la manie du bel

esprit, des chimères et folles terreurs du malade imaginaire. Voilà

son domaine véritable.

Remarquez l'axiome antique: _Castigat ridendo... vitia?_ point du

tout: _mores_. Elle corrige non les vices, incorrigibles; mais les

mœurs moyennes en ce qu'elles ont de mauvais; c'est-à-dire qu'elle

corrige, non les vices, mais les travers.

Et surtout (du reste encore pour corriger ces mêmes travers), elle

avertit les honnêtes gens des périls où ces travers les engagent, des

ennemis, par exemple, qui se rendront maîtres des honnêtes gens en

exploitant habilement leurs défauts. Voilà le point. Elle se moque de

Philaminte, surtout pour l'avertir que sa manie du bel esprit peut la

mettre aux mains d'un écornifleur qui flattera cette manie; de

Jourdain, surtout pour lui montrer que ses prétentions au bel air le

livreront pieds et poings liés aux professeurs de belles manières et

de beaux-arts et aux chevaliers d'industrie et aux comtesses de

contrebande; de Dandin surtout pour lui montrer que d'épouser une

fille de famille où le ventre anoblit fait du paysan gentilhomme ce

qu'il n'est pas besoin de dire; d'Arnolphe, surtout pour lui montrer

que de vouloir à quarante ans épouser une fille de seize met un homme

en fâcheuse posture; d'Harpagon, même, pour lui montrer qu'il se

trouvera tel intendant flattant sa manie avaricieuse et poursuivant sa

pointe et ses secrets desseins dans la maison, sous ce couvert.

Non, ce n'est point les vices que la comédie poursuit, c'est les

défauts, et elle met surtout en lumière ceci que par leurs défauts les

honnêtes gens ou demi-honnêtes gens sont à la merci et tombent sous la

prise des criminels ou des intrigants. Et ce qu'elle fait partout,

elle l'a fait dans le _Tartuffe_ et elle n'a pas fait autre chose.

Voilà une défense de Molière que naturellement je n'ai aucune raison

de trouver mauvaise; mais encore on pourra toujours dire: «Sans doute;

mais pourquoi Molière a-t-il choisi, avec quelque prédilection, on

l'avouera, ce genre de travers qui est la monomanie religieuse;

beaucoup moins grave (ne l'avouera-t-on point?) que ceux qu'il a

attaqués d'ordinaire; plus respectable aussi; et pourquoi a-t-il rendu

un homme qui se trompe sur le choix d'un directeur, car il n y a que

cela, aussi ridicule et de temps en temps aussi odieux et plus odieux

que l'avare, le bourgeois gentilhomme et autres? Et pourquoi l'a-t-il

fait tomber dans des malheurs ou l'a-t-il amené au seuil de malheurs

plus grands que ceux où tombent ou que ceux dont approchent tous les

autres?»

«Il y a bien dans _le Tartuffe_ un Molière plus irrité et plus cruel

qu'ailleurs, et n'est-ce point qu'il se sent en face, soit du crime

qu'il déteste le plus, voilà pour Tartuffe; soit du défaut, du travers

ou de la stupidité qu'il a le plus en horreur, voilà pour Orgon; et

peu importe qui soit celui des deux à qui particulièrement il en veut,

pour ce qui est de la chose qu'il attaque et qu'il bafoue.»

Et surtout on pourra toujours dire: «Laissons de côté Molière lui-même

et ses intentions et desseins et pensées de derrière la tête et les

haines que l'on peut supposer qu'il ait eues. L'effet produit n'a pu

être qu'un mouvement de pitié pour les hommes qui ont commerce avec

les gens d'Église et un mouvement d'horreur contre les hypocrites de

religion; et la conclusion de gros bon sens, la conclusion un peu

vulgaire, mais très naturelle, la conclusion bourgeoise de ce public

bourgeois, n'a pu être que celle-ci: «_Tout compte fait_, il y a

beaucoup d'hypocrites, d'imposteurs et d'écornifleurs dans le monde

religieux, et ceux qui s'entêtent de religion sont des bêtes, ou, ce

qui est pire, le deviennent. Le plus sûr est donc de n'avoir point

commerce avec les gens d'Église et de n'avoir qu'une religion très

tempérée, un minimum de religion, la religion de Valère qui «ne hante

point les églises».--Voilà très certainement la conclusion que tirera

du _Tartuffe_ le public de Molière; car enfin si la conclusion des

_Femmes savantes_ est bien clairement: «Fermez votre porte aux gens de

lettres», il faut bien que celle du _Tartuffe_ soit: «Ne l'ouvrez pas

aux gens d'Église.»

Et certainement, pour ce qui est de l'effet produit, ce qui précède

est peu contestable.

On peut donc dire que la vogue prodigieuse de Molière doit être

comptée dès le XVIIe siècle comme influence anticléricale.

* * * * *

Donc l'anticléricalisme au XVIIe siècle a existé, surtout dans le

premier tiers de ce siècle et dans le troisième. Mais il a été

extrêmement faible. La masse de la nation, l'immense majorité de la

nation n'en a pas été touchée. Cela se voit à la grande popularité des

livres religieux, à la grande popularité des prédicateurs, aussi à la

religion très fervente des esprits les plus disposés par leurs

inclinations naturelles à l'indépendance, à l'irrévérence et au

sarcasme.

La Bruyère est très bon chrétien; il fait un chapitre contre les

esprits forts. Voyez-vous La Bruyère naissant trente ans plus tard;

est-ce que vous le vous figurez très chrétien? Est-ce que vous le vous

figurez autre que libre penseur ou tout au moins très détaché, à la

manière des _Lettres persanes_? Que La Bruyère soit très chrétien,

c'est une preuve que tout le monde l'était alors et jusqu'aux esprits

naturellement satiriques et impertinents.

Songez encore que toute la bourgeoisie et tout le peuple, sauf les

protestants, ont applaudi, tous jusqu'à un innocent païen comme La

Fontaine, à l'exécrable révocation de l'Édit de Nantes. Il n'y a pas

de signe plus frappant que celui-ci. La France de 1685 est

profondément religieuse et profondément catholique. On n'a pas besoin

de me prier pour me faire dire qu'elle l'est beaucoup trop.

Que ceci soit donc retenu. L'anticléricalisme existe au XVIIe siècle.

Il est très faible. On peut aller jusqu'à dire qu'il est

imperceptible, parce qu'il est encore latent.

* * * * *

Seulement aucun siècle plus que le XVIIe siècle n'a préparé

merveilleusement et comme couvé l'anticléricalisme. Voici pourquoi et

voici comment.

Au XVIIe siècle, tout au moins à partir de Louis XIV, le

protestantisme est définitivement vaincu. Il n'est plus un péril; il

n'est plus même une opposition gênante; il est absolument inoffensif.

C'est le moment, bien entendu, que l'on prend et que l'on saisit pour

le combattre avec sauvagerie et férocité. C'est d'ordre commun,

particulièrement en France. Avoir vaincu cela ne donne que l'envie

d'écraser. Plus on est sûrement maître, plus on veut être tyran. Car,

je vous le demande, à quoi servirait-il d'être maître?

De même de nos jours, le catholicisme n'ayant plus ni ongles ni dents,

que reste-t-il? A le tuer. Et c'est ce qu'on fait avec allégresse.

Donc, au XVIIe siècle, le protestantisme étant vaincu, on le

combattit, et l'on fit le ferme propos de l'exterminer.

On y parvint à très peu près, dans toute la mesure du possible. La

France en fut affaiblie; mais pour un parti il ne s'agit jamais de la

France; et Louis XIV, en cette affaire, chose honteuse pour un roi, ne

fut pas autre chose qu'un chef de parti. Il eut tout juste la largeur

d'esprit et la portée d'intelligence d'un Combes. Il est honorable

pour M. Combes de ressembler à Louis XIV; il est moins honorable pour

Louis XIV de ressembler à M. Combes.

Donc on persécuta avec acharnement le protestantisme désarmé et

inoffensif.

On persécuta plus inoffensif et plus désarmé encore, puisqu'on

persécuta des gens qui, non seulement n'avaient plus d'armes, mais qui

n'en avaient jamais eu. On traqua et l'on chassa à courre le

janséniste, on sait avec quelle vigueur et avec quelle persévérance.

C'est ici que se voit bien, peut-être, la pensée maîtresse du

gouvernement de cette époque. Que l'on combatte à mort un parti qui a

été puissant, cela se comprend encore. Ce peut être une illusion. Il

se peut qu'on le croie encore vivant. Mais que l'on combatte une

opinion qui comme parti n'a jamais existé, cela montre bien que c'est

l'opinion que l'on combat, la manière de voir et rien de plus, et que

l'on a pour principe que personne dans tout le pays n'a le droit de

penser autrement que vous, et que tout homme dans le pays a le devoir

strict de penser exactement comme vous pensez.

Je m'étonne que Louis XIV ait pu dire que Boileau s'entendait en vers

mieux que lui. Au fond, je n'en crois pas un mot. Ou, s'il est vrai,

on voit assez à quel point cela a stupéfié les contemporains,

puisqu'ils ont rapporté cela comme un trait de libéralisme absolument

extraordinaire.

En tout cas Louis XIV n'admettait pas que quelqu'un s'entendît en

théologie mieux que lui, ni que quelqu'un s'y entendît d'une autre

façon que la sienne.

Il est possible et même probable qu'il y eût autre chose encore dans

la pensée ou dans l'arrière-pensée du gouvernement d'alors. Pour le

gouvernement de Louis XIV, les protestants étaient des républicains et

les jansénistes étaient des demi-protestants, et la guerre aux

protestants et aux jansénistes c'était le royalisme qui se défendait,

et les persécutions contre les protestants et contre les jansénistes

c'était une expédition de Hollande à l'intérieur.

Tout n'était pas faux dans cette arrière-pensée du gouvernement; mais

ceci est caractéristique d'une autre manie, très analogue du reste à

la précédente, des gouvernements despotiques. Ils ont la manie de se

chercher des ennemis et de tellement les chercher qu'ils en créent

pour en trouver. Les gouvernements despotiques sont des femmes

jalouses. Celles-ci veulent absolument que leurs maris les trompent;

je veux dire qu'elles en ont tant peur qu'elles se figurent toujours

que la chose est, et qu'elles semblent vouloir qu'elle soit, et qu'à

force de la redouter il semble qu'elles la désirent.

Le gouvernement despotique veut avoir des ennemis; et il les suppose

pour en avoir; et il en arrive ainsi, par procès de tendances à très

longue trajectoire, à considérer comme républicains des gens qui le

sont en puissance, c'est-à-dire qui pourraient l'être; et des gens

aussi qui ne le sont point du tout, mais qui ressemblent un peu, à

d'autres égards, à ceux qui pourraient le devenir. Le procès de

tendances consiste à poursuivre des personnes, pour opinions, d'abord,

et ensuite pour des opinions qu'elles n'ont pas, mais qu'il ne serait

pas impossible qu'elles eussent si elles en avaient d'autres que

celles qu'elles ont.

Tel est l'état d'esprit des gouvernements despotiques. Et

c'est-à-dire, comme l'a démontré Platon dans une jolie page, que ce ne

sont pas des gouvernements, mais des «factions». Ce sont des partis

qui ont besoin d'avoir des ennemis; ce qui est précisément le propre

des partis; et qui sentent continuellement ce besoin comme une

condition et comme une nécessité de leur existence; et qui ont besoin

d'opprimer quelqu'un pour se prouver à eux-mêmes qu'ils existent et

qui, par conséquent, inventent des ennemis pour pouvoir se battre et

des _oppressibles_ pour pouvoir être oppresseurs.

Ce ne sont donc pas des gouvernements, puisqu'ils ne gouvernent pas à

proprement parler, mais mènent les citoyens à la bataille les uns

contre les autres; ce sont des factions au pouvoir. Louis XIV,

pendant toute une partie de son règne, a été un factieux.

Quoi qu'il en soit, tel a été le XVIIe siècle au point de vue

religieux. Il a été persécuteur de gens désarmés et conculcateur de

gens à terre. Or un tel siècle prépare mieux à l'irréligion qu'un

siècle de guerres civiles proprement dites.

Un homme naissant après le XVIe siècle, en France, peut se dire: «On

s'est battu. On s'est battu pour cause de religion et sous prétexte de

religion. On s'est battu pour que la messe fût dite en français et

pour conquérir le pouvoir. C'est épouvantable. On ne devrait être que

Français. Mais encore, on se battait à armes égales ou qui semblaient

l'être, rendant coups pour coups et ne frappant que par souvenir

d'avoir été frappé ou crainte de l'être. C'était la guerre. Que les

religions soient cause de cela ou mêlées très intimement à cela, c'est

très regrettable; mais encore ce n'est pas une raison pour détester

toute religion ou se tenir éloigné de toute religion. La preuve n'est

pas faite que les religions soient éternellement et indéfiniment

persécutrices. Pour ce qu'elles ont de bon, on peut les garder, chacun

la sienne et, tout compte fait, je garde celle dans laquelle on m'a

élevé.»

Oui, un homme naissant après le XVIe siècle, en France, pouvait

raisonner à peu près de cette façon.

Mais un homme de la fin du XVIIe siècle était frappé de ceci que les

discordes religieuses survivaient à leurs grandes causes, à leurs

grandes causes morales, nationales, ethniques et politiques; qu'elles

se continuaient et prolongeaient comme par elles-mêmes; qu'elles se

multipliaient, du reste, en se subdivisant; qu'il ne suffisait plus

que protestants et catholiques se combattissent d'un bout de l'Europe

à l'autre; mais qu'il fallait que les catholiques se partageassent en

jansénistes et ultramontains et les protestants en orthodoxes et en

libéraux, et que c'était d'une part l'Église de France proscrivant les

jansénistes et que c'était d'autre part Jurieu poursuivant Bayle d'une

haine implacable et le dénonçant furieusement à tous les tribunaux

comme athée et comme criminel, si bien que Bayle écrivait à un

protestant de France: «Si vous voulez rester fidèle à votre religion,

vivez dans le pays où elle est persécutée, et Dieu vous garde de vivre

dans celui où, étant maîtresse, elle est persécutrice.»

Devant ce spectacle, l'homme de la fin du XVIIe siècle en venait à se

dire que la cause des querelles et des violences entre les hommes

était la religion elle-même, quelle qu'elle fût, et qu'il fallait

détruire toute religion.

Surtout l'intervention du pouvoir civil dans les querelles

religieuses, alors que le pouvoir civil n'était menacé en rien et

n'avait nullement affaire, sous la secte religieuse, à un parti

politique, surtout cela amenait comme naturellement un homme d'esprit

moyen à se dire que les religions étaient les mauvais démons des

pouvoirs civils et leur donnaient de détestables inspirations, et

c'était droit au mauvais démon qu'il poussait, et le mauvais démon

qu'il dénonçait et voulait détruire.

Il ne savait pas dire aux gouvernements: «Ne vous mêlez jamais

d'affaires religieuses et laissez les religions se quereller par la

parole et se disputer les populations par la parole; et n'intervenez

que comme chef de police quand elles déchaînent la guerre civile, et

alors avec une parfaite impartialité; et, en d'autres termes, soyez

neutres tant qu'on parle; et, quand on agit, n'intervenez que pour

qu'on cesse d'agir: et réprimez la guerre civile, ne la faites pas.»

Il ne savait pas dire cela aux gouvernements; mais sachant, non sans

raison historique, que les gouvernements intervenaient toujours, soit

pour une religion, soit pour une autre, il se disait plutôt: «Ce qu'il

faudrait, c'est qu'il n'y eût plus de religion du tout; ce qu'il

faudrait, c'est que la cause pour laquelle les gouvernements font des

guerres à l'intérieur disparût.»

A se déchirer les unes les autres, les religions ont fait souhaiter

que toutes disparussent; à soutenir les sectes religieuses les unes

contre les autres, les gouvernements ont fait souhaiter que toutes les

religions cessassent d'être.

Quand on proscrit, sans la moindre utilité démontrée, successivement

protestants, jansénistes et quiétistes, en définitive, ce sont des

athées que l'on fait.

La prodigieuse rapidité avec laquelle, sinon la France, du moins la

classe dite éclairée, en France, est devenue irréligieuse, ou

indifférente en matière de religion, ou sarcastique à l'égard des

religions, dès le commencement du XVIIIe siècle, s'explique, à mon

avis, par ce qu'il y avait de prodigieusement inutile, de

prodigieusement dénué de raison et même de prétexte et de

prodigieusement stupide dans les longues persécutions religieuses du

XVIIe siècle.

CHAPITRE III

L'ANTICLÉRICALISME AU XVIIIe SIÈCLE.

L'anticléricalisme au XVIIIe siècle fut plus bruyant qu'il ne fut

profond. Comme le prouve tout ce qu'on connaît des cahiers de 1789, il

ne pénétra que fort peu dans les couches dites inférieures de la

nation. Comme tendent à le prouver quelques procès célèbres du XVIIIe

siècle où les choses religieuses sont mêlées, la population aussi bien

du midi que du nord était encore très catholique et très cléricale.

C'est Voltaire et c'est du reste tout ce qui nous est rapporté par

tout le monde sur les affaires Calas, Sirven et La Barre qui nous sont

témoins que la population de Toulouse et de la province de Toulouse,

que la population d'Abbeville et de la région d'Abbeville étaient

«unanimes» contre Calas, contre Sirven et contre La Barre. Les

passions catholiques étaient tout aussi fortes dans la bourgeoisie et

dans le peuple au XVIIIe siècle qu'au XVIIe.

M. Cruppi l'a dit et, du reste, rien n'est plus évident, si le jury

eût existé au XVIIIe siècle, Calas, Sirven, La Barre et d'Etallonde

eussent été condamnés; Calas et La Barre eussent été suppliciés tout

comme ils l'ont été par l'arrêt des juges. La chose seulement eût été

plus certaine dès le premier moment de l'affaire. Il n'y a aucun doute

sur ce point.

Quant à la magistrature, elle était en immense majorité catholique;

mais elle l'était d'une façon particulière. Elle était toute

janséniste. Elle lutta, depuis le commencement du siècle jusqu'en

1771, contre les évêques et les curés ultramontains et dominés par

l'influence des Jésuites, qui refusaient les sacrements aux

jansénistes. Elle était janséniste, gallicane et antipapiste; elle

voyait, non sans raison, dans les jansénistes des hommes indépendants

qui ne se croyaient pas obligés de penser exactement en religion et en

autres choses comme le roi voulait qu'on pensât; mais elle était

profondément catholique et d'autant plus sérieusement, d'autant plus

intimement, d'un sentiment d'autant plus réfléchi et d'autant plus

passionné que, précisément, elle était janséniste et de la religion de

Pascal.

Or la magistrature, c'était la bourgeoisie; c'était la grande

bourgeoisie française; c'était la bourgeoisie française assez riche,

fort instruite et fort éclairée, très patriote, catholique gallicane

et catholique libérale, antiprotestante, à tendances ou à sympathies

jansénistes, adversaire, généralement, de la noblesse et du haut

clergé, adversaire du despotisme, dévouée au roi, mais indépendante à

son égard et voulant qu'il fût respectueux des «lois fondamentales».

Il y eut accord presque parfait entre la bourgeoisie française et la

magistrature jusqu'aux approches de la Révolution de 1789.

On peut donc dire qu'au XVIIIe siècle l'anticléricalisme ne pénétra

pas très profondément. Il n'atteignit ni le peuple, ni la petite

bourgeoisie, ni la grande. Il fut encore très nettement en minorité et

en minorité très faible.

Mais il fut bruyant et très brillant, parce qu'il fut très répandu

parmi les hommes de lettres, qui étaient devenus comme une classe dans

la nation.

On peut dire que ce fut le XVIIe siècle qui fut encore cause de cela

et que le XVIIe siècle contribua de loin, très indirectement et très

involontairement, à la cause de l'anticléricalisme, en ce sens que

c'est sa gloire littéraire qui fit des hommes de lettres une classe,

et une classe très considérable, et qu'il se trouva que les hommes de

lettres, après lui, furent anticléricaux.

Imaginez, après Balzac, Descartes, Corneille, Molière, La

Rochefoucauld, Sévigné, Bossuet, Racine, Boileau, La Bruyère et le

retentissement de ces grands noms dans toute l'Europe et la diffusion,

grâce à eux, de la langue française dans toute l'Europe, et la gloire

européenne de la France, gloire qu'elle sent qu'elle doit

principalement à ses hommes de lettres, imaginez bien ce que c'est

qu'un homme de lettres en 1700.

C'est un homme qui fait partie d'une classe mal déterminée, mais

illustre; et cette classe, ceci encore est à noter, contient de petits

bourgeois, de grands bourgeois, des hommes nobles, des femmes nobles,

des grands seigneurs et des princes de l'Église. Et elle les réunit,

par libre choix, à titre d'égaux, dans une sorte de conseil supérieur

qui s'appelle l'Académie française. Elle est mal définie; mais elle

est constituée; elle est visible et en grande lumière; c'est bien une

classe de la nation. On prendra l'habitude, et ceci, sous l'ancien

régime, est un signe très caractéristique, quand on emprisonnera les

hommes de lettres, de les enfermer, non dans la première prison venue,

à Bicêtre ou au For l'Évêque, mais dans la prison aristocratique.

L'homme de lettres a droit à la Bastille. C'est reconnaître qu'il fait

partie d'une classe.

Or cette classe des hommes de lettres, au XVIIe siècle et dès le

commencement du XVIIIe siècle, fut en majorité anticléricale et même

anticatholique et même antichrétienne.

Pourquoi cela? Parce qu'elle était une classe, parce qu'elle avait

pris conscience qu'elle en était une et parce qu'elle était laïque.

Instruite, douée de talent et d'éloquence, très en vue, très écoutée,

presque organisée, elle a eu l'idée très naturelle d'avoir de

l'influence sur les hommes et de les diriger. Donc elle a tout de

suite vu des rivaux dans ceux qui jusqu'alors avaient de l'influence

sur les hommes et les dirigeaient, c'est-à-dire dans les églises.

Toute classe veut devenir un pouvoir. La classe des hommes de lettres

a eu, dès 1700 ou 1720, l'idée sourde de devenir le pouvoir spirituel.

Or le pouvoir spirituel était occupé: elle a considéré ceux qui

l'occupaient comme ses adversaires. Le cléricalisme, c'est la

concurrence.

Ajoutez, quoique ceci soit beaucoup moins important, mais Auguste

Comte l'a signalé avec quelque raison, que, même depuis le XVIe

siècle, l'homme de lettres se considère comme l'héritier direct de

l'antiquité. La littérature, c'est l'antiquité qui _renaît_. La

renaissance de ce qui n'a pas connu le christianisme exclut le

christianisme; l'histoire recommence en deçà du christianisme et suit

son cours sans s'occuper de lui, en faisant abstraction de lui et en

s'appuyant sur son passé à elle, sans avoir à tenir compte de ce qu'il

a apporté dans le monde. Il y a quelque chose de cela dans la pensée,

comme on le verra, de quelques-uns des hommes de lettres du XVIIIe

siècle.

En tout cas, la littérature au XVIIIe siècle est un groupe nombreux et

vigoureux, une classe devenue adulte, qui est tourmentée sourdement

par la pensée plus ou moins précise que le christianisme constitué et

directeur d'âme est un concurrent, un rival et un obstacle. La raison

est là de l'anticléricalisme des hommes de lettres au XVIIIe siècle.

Cet anticléricalisme ne fut pas le même chez tous les «philosophes» du

XVIIIe siècle. Il prit, naturellement, la couleur de l'esprit et de la

complexion de chacun d'eux[1].

L'Anticléricalisme · 第 4 / 20 段