l'écoutent? Et n'est-ce point une invitation suffisante, par la mise
en jeu de l'amour-propre, à l'irréligion et l'incrédulité? Par tous
ses aspects, par toutes ses tendances, par tout ce qu'il donne à
entendre, sans qu'on sollicite les textes, _le Tartuffe_ est la pièce
antireligieuse, tout au moins la pièce anticléricale par excellence.
Le réquisitoire est fort, je ne puis le nier. J'ai cherché moi-même à
le réfuter, au moins partiellement. J'ai dit, avec raison, je crois:
oui, c'est surtout d'Orgon que Molière se moque dans _le Tartuffe_;
mais cela tient à ce que l'office de l'auteur comique est de se
moquer, non des coquins, mais des honnêtes gens.
Sans aucun doute. On ne se moque pas des coquins; on les dénonce et on
les flétrit, et si la comédie se mêlait de poursuivre les coquins,
elle deviendrait autre chose que ce qu'elle est. Elle deviendrait la
satire ou l'éloquence judiciaire. Et c'est bien pour cela,
précisément, que telles tirades du _Tartuffe_, celles qui sont contre
Tartuffe, ont le caractère de la satire ou de l'éloquence de ministère
public ou de tribun.
Mais la comédie en elle-même, à ne pas sortir de son domaine, de sa
définition et de son office, la comédie en elle-même se moque des
travers des honnêtes gens pour les corriger. Elle se moque de la
parcimonie, de la vanité du bourgeois gentilhomme, de la manie du bel
esprit, des chimères et folles terreurs du malade imaginaire. Voilà
son domaine véritable.
Remarquez l'axiome antique: _Castigat ridendo... vitia?_ point du
tout: _mores_. Elle corrige non les vices, incorrigibles; mais les
mœurs moyennes en ce qu'elles ont de mauvais; c'est-à-dire qu'elle
corrige, non les vices, mais les travers.
Et surtout (du reste encore pour corriger ces mêmes travers), elle
avertit les honnêtes gens des périls où ces travers les engagent, des
ennemis, par exemple, qui se rendront maîtres des honnêtes gens en
exploitant habilement leurs défauts. Voilà le point. Elle se moque de
Philaminte, surtout pour l'avertir que sa manie du bel esprit peut la
mettre aux mains d'un écornifleur qui flattera cette manie; de
Jourdain, surtout pour lui montrer que ses prétentions au bel air le
livreront pieds et poings liés aux professeurs de belles manières et
de beaux-arts et aux chevaliers d'industrie et aux comtesses de
contrebande; de Dandin surtout pour lui montrer que d'épouser une
fille de famille où le ventre anoblit fait du paysan gentilhomme ce
qu'il n'est pas besoin de dire; d'Arnolphe, surtout pour lui montrer
que de vouloir à quarante ans épouser une fille de seize met un homme
en fâcheuse posture; d'Harpagon, même, pour lui montrer qu'il se
trouvera tel intendant flattant sa manie avaricieuse et poursuivant sa
pointe et ses secrets desseins dans la maison, sous ce couvert.
Non, ce n'est point les vices que la comédie poursuit, c'est les
défauts, et elle met surtout en lumière ceci que par leurs défauts les
honnêtes gens ou demi-honnêtes gens sont à la merci et tombent sous la
prise des criminels ou des intrigants. Et ce qu'elle fait partout,
elle l'a fait dans le _Tartuffe_ et elle n'a pas fait autre chose.
Voilà une défense de Molière que naturellement je n'ai aucune raison
de trouver mauvaise; mais encore on pourra toujours dire: «Sans doute;
mais pourquoi Molière a-t-il choisi, avec quelque prédilection, on
l'avouera, ce genre de travers qui est la monomanie religieuse;
beaucoup moins grave (ne l'avouera-t-on point?) que ceux qu'il a
attaqués d'ordinaire; plus respectable aussi; et pourquoi a-t-il rendu
un homme qui se trompe sur le choix d'un directeur, car il n y a que
cela, aussi ridicule et de temps en temps aussi odieux et plus odieux
que l'avare, le bourgeois gentilhomme et autres? Et pourquoi l'a-t-il
fait tomber dans des malheurs ou l'a-t-il amené au seuil de malheurs
plus grands que ceux où tombent ou que ceux dont approchent tous les
autres?»
«Il y a bien dans _le Tartuffe_ un Molière plus irrité et plus cruel
qu'ailleurs, et n'est-ce point qu'il se sent en face, soit du crime
qu'il déteste le plus, voilà pour Tartuffe; soit du défaut, du travers
ou de la stupidité qu'il a le plus en horreur, voilà pour Orgon; et
peu importe qui soit celui des deux à qui particulièrement il en veut,
pour ce qui est de la chose qu'il attaque et qu'il bafoue.»
Et surtout on pourra toujours dire: «Laissons de côté Molière lui-même
et ses intentions et desseins et pensées de derrière la tête et les
haines que l'on peut supposer qu'il ait eues. L'effet produit n'a pu
être qu'un mouvement de pitié pour les hommes qui ont commerce avec
les gens d'Église et un mouvement d'horreur contre les hypocrites de
religion; et la conclusion de gros bon sens, la conclusion un peu
vulgaire, mais très naturelle, la conclusion bourgeoise de ce public
bourgeois, n'a pu être que celle-ci: «_Tout compte fait_, il y a
beaucoup d'hypocrites, d'imposteurs et d'écornifleurs dans le monde
religieux, et ceux qui s'entêtent de religion sont des bêtes, ou, ce
qui est pire, le deviennent. Le plus sûr est donc de n'avoir point
commerce avec les gens d'Église et de n'avoir qu'une religion très
tempérée, un minimum de religion, la religion de Valère qui «ne hante
point les églises».--Voilà très certainement la conclusion que tirera
du _Tartuffe_ le public de Molière; car enfin si la conclusion des
_Femmes savantes_ est bien clairement: «Fermez votre porte aux gens de
lettres», il faut bien que celle du _Tartuffe_ soit: «Ne l'ouvrez pas
aux gens d'Église.»
Et certainement, pour ce qui est de l'effet produit, ce qui précède
est peu contestable.
On peut donc dire que la vogue prodigieuse de Molière doit être
comptée dès le XVIIe siècle comme influence anticléricale.
* * * * *
Donc l'anticléricalisme au XVIIe siècle a existé, surtout dans le
premier tiers de ce siècle et dans le troisième. Mais il a été
extrêmement faible. La masse de la nation, l'immense majorité de la
nation n'en a pas été touchée. Cela se voit à la grande popularité des
livres religieux, à la grande popularité des prédicateurs, aussi à la
religion très fervente des esprits les plus disposés par leurs
inclinations naturelles à l'indépendance, à l'irrévérence et au
sarcasme.
La Bruyère est très bon chrétien; il fait un chapitre contre les
esprits forts. Voyez-vous La Bruyère naissant trente ans plus tard;
est-ce que vous le vous figurez très chrétien? Est-ce que vous le vous
figurez autre que libre penseur ou tout au moins très détaché, à la
manière des _Lettres persanes_? Que La Bruyère soit très chrétien,
c'est une preuve que tout le monde l'était alors et jusqu'aux esprits
naturellement satiriques et impertinents.
Songez encore que toute la bourgeoisie et tout le peuple, sauf les
protestants, ont applaudi, tous jusqu'à un innocent païen comme La
Fontaine, à l'exécrable révocation de l'Édit de Nantes. Il n'y a pas
de signe plus frappant que celui-ci. La France de 1685 est
profondément religieuse et profondément catholique. On n'a pas besoin
de me prier pour me faire dire qu'elle l'est beaucoup trop.
Que ceci soit donc retenu. L'anticléricalisme existe au XVIIe siècle.
Il est très faible. On peut aller jusqu'à dire qu'il est
imperceptible, parce qu'il est encore latent.
* * * * *
Seulement aucun siècle plus que le XVIIe siècle n'a préparé
merveilleusement et comme couvé l'anticléricalisme. Voici pourquoi et
voici comment.
Au XVIIe siècle, tout au moins à partir de Louis XIV, le
protestantisme est définitivement vaincu. Il n'est plus un péril; il
n'est plus même une opposition gênante; il est absolument inoffensif.
C'est le moment, bien entendu, que l'on prend et que l'on saisit pour
le combattre avec sauvagerie et férocité. C'est d'ordre commun,
particulièrement en France. Avoir vaincu cela ne donne que l'envie
d'écraser. Plus on est sûrement maître, plus on veut être tyran. Car,
je vous le demande, à quoi servirait-il d'être maître?
De même de nos jours, le catholicisme n'ayant plus ni ongles ni dents,
que reste-t-il? A le tuer. Et c'est ce qu'on fait avec allégresse.
Donc, au XVIIe siècle, le protestantisme étant vaincu, on le
combattit, et l'on fit le ferme propos de l'exterminer.
On y parvint à très peu près, dans toute la mesure du possible. La
France en fut affaiblie; mais pour un parti il ne s'agit jamais de la
France; et Louis XIV, en cette affaire, chose honteuse pour un roi, ne
fut pas autre chose qu'un chef de parti. Il eut tout juste la largeur
d'esprit et la portée d'intelligence d'un Combes. Il est honorable
pour M. Combes de ressembler à Louis XIV; il est moins honorable pour
Louis XIV de ressembler à M. Combes.
Donc on persécuta avec acharnement le protestantisme désarmé et
inoffensif.
On persécuta plus inoffensif et plus désarmé encore, puisqu'on
persécuta des gens qui, non seulement n'avaient plus d'armes, mais qui
n'en avaient jamais eu. On traqua et l'on chassa à courre le
janséniste, on sait avec quelle vigueur et avec quelle persévérance.
C'est ici que se voit bien, peut-être, la pensée maîtresse du
gouvernement de cette époque. Que l'on combatte à mort un parti qui a
été puissant, cela se comprend encore. Ce peut être une illusion. Il
se peut qu'on le croie encore vivant. Mais que l'on combatte une
opinion qui comme parti n'a jamais existé, cela montre bien que c'est
l'opinion que l'on combat, la manière de voir et rien de plus, et que
l'on a pour principe que personne dans tout le pays n'a le droit de
penser autrement que vous, et que tout homme dans le pays a le devoir
strict de penser exactement comme vous pensez.
Je m'étonne que Louis XIV ait pu dire que Boileau s'entendait en vers
mieux que lui. Au fond, je n'en crois pas un mot. Ou, s'il est vrai,
on voit assez à quel point cela a stupéfié les contemporains,
puisqu'ils ont rapporté cela comme un trait de libéralisme absolument
extraordinaire.
En tout cas Louis XIV n'admettait pas que quelqu'un s'entendît en
théologie mieux que lui, ni que quelqu'un s'y entendît d'une autre
façon que la sienne.
Il est possible et même probable qu'il y eût autre chose encore dans
la pensée ou dans l'arrière-pensée du gouvernement d'alors. Pour le
gouvernement de Louis XIV, les protestants étaient des républicains et
les jansénistes étaient des demi-protestants, et la guerre aux
protestants et aux jansénistes c'était le royalisme qui se défendait,
et les persécutions contre les protestants et contre les jansénistes
c'était une expédition de Hollande à l'intérieur.
Tout n'était pas faux dans cette arrière-pensée du gouvernement; mais
ceci est caractéristique d'une autre manie, très analogue du reste à
la précédente, des gouvernements despotiques. Ils ont la manie de se
chercher des ennemis et de tellement les chercher qu'ils en créent
pour en trouver. Les gouvernements despotiques sont des femmes
jalouses. Celles-ci veulent absolument que leurs maris les trompent;
je veux dire qu'elles en ont tant peur qu'elles se figurent toujours
que la chose est, et qu'elles semblent vouloir qu'elle soit, et qu'à
force de la redouter il semble qu'elles la désirent.
Le gouvernement despotique veut avoir des ennemis; et il les suppose
pour en avoir; et il en arrive ainsi, par procès de tendances à très
longue trajectoire, à considérer comme républicains des gens qui le
sont en puissance, c'est-à-dire qui pourraient l'être; et des gens
aussi qui ne le sont point du tout, mais qui ressemblent un peu, à
d'autres égards, à ceux qui pourraient le devenir. Le procès de
tendances consiste à poursuivre des personnes, pour opinions, d'abord,
et ensuite pour des opinions qu'elles n'ont pas, mais qu'il ne serait
pas impossible qu'elles eussent si elles en avaient d'autres que
celles qu'elles ont.
Tel est l'état d'esprit des gouvernements despotiques. Et
c'est-à-dire, comme l'a démontré Platon dans une jolie page, que ce ne
sont pas des gouvernements, mais des «factions». Ce sont des partis
qui ont besoin d'avoir des ennemis; ce qui est précisément le propre
des partis; et qui sentent continuellement ce besoin comme une
condition et comme une nécessité de leur existence; et qui ont besoin
d'opprimer quelqu'un pour se prouver à eux-mêmes qu'ils existent et
qui, par conséquent, inventent des ennemis pour pouvoir se battre et
des _oppressibles_ pour pouvoir être oppresseurs.
Ce ne sont donc pas des gouvernements, puisqu'ils ne gouvernent pas à
proprement parler, mais mènent les citoyens à la bataille les uns
contre les autres; ce sont des factions au pouvoir. Louis XIV,
pendant toute une partie de son règne, a été un factieux.
Quoi qu'il en soit, tel a été le XVIIe siècle au point de vue
religieux. Il a été persécuteur de gens désarmés et conculcateur de
gens à terre. Or un tel siècle prépare mieux à l'irréligion qu'un
siècle de guerres civiles proprement dites.
Un homme naissant après le XVIe siècle, en France, peut se dire: «On
s'est battu. On s'est battu pour cause de religion et sous prétexte de
religion. On s'est battu pour que la messe fût dite en français et
pour conquérir le pouvoir. C'est épouvantable. On ne devrait être que
Français. Mais encore, on se battait à armes égales ou qui semblaient
l'être, rendant coups pour coups et ne frappant que par souvenir
d'avoir été frappé ou crainte de l'être. C'était la guerre. Que les
religions soient cause de cela ou mêlées très intimement à cela, c'est
très regrettable; mais encore ce n'est pas une raison pour détester
toute religion ou se tenir éloigné de toute religion. La preuve n'est
pas faite que les religions soient éternellement et indéfiniment
persécutrices. Pour ce qu'elles ont de bon, on peut les garder, chacun
la sienne et, tout compte fait, je garde celle dans laquelle on m'a
élevé.»
Oui, un homme naissant après le XVIe siècle, en France, pouvait
raisonner à peu près de cette façon.
Mais un homme de la fin du XVIIe siècle était frappé de ceci que les
discordes religieuses survivaient à leurs grandes causes, à leurs
grandes causes morales, nationales, ethniques et politiques; qu'elles
se continuaient et prolongeaient comme par elles-mêmes; qu'elles se
multipliaient, du reste, en se subdivisant; qu'il ne suffisait plus
que protestants et catholiques se combattissent d'un bout de l'Europe
à l'autre; mais qu'il fallait que les catholiques se partageassent en
jansénistes et ultramontains et les protestants en orthodoxes et en
libéraux, et que c'était d'une part l'Église de France proscrivant les
jansénistes et que c'était d'autre part Jurieu poursuivant Bayle d'une
haine implacable et le dénonçant furieusement à tous les tribunaux
comme athée et comme criminel, si bien que Bayle écrivait à un
protestant de France: «Si vous voulez rester fidèle à votre religion,
vivez dans le pays où elle est persécutée, et Dieu vous garde de vivre
dans celui où, étant maîtresse, elle est persécutrice.»
Devant ce spectacle, l'homme de la fin du XVIIe siècle en venait à se
dire que la cause des querelles et des violences entre les hommes
était la religion elle-même, quelle qu'elle fût, et qu'il fallait
détruire toute religion.
Surtout l'intervention du pouvoir civil dans les querelles
religieuses, alors que le pouvoir civil n'était menacé en rien et
n'avait nullement affaire, sous la secte religieuse, à un parti
politique, surtout cela amenait comme naturellement un homme d'esprit
moyen à se dire que les religions étaient les mauvais démons des
pouvoirs civils et leur donnaient de détestables inspirations, et
c'était droit au mauvais démon qu'il poussait, et le mauvais démon
qu'il dénonçait et voulait détruire.
Il ne savait pas dire aux gouvernements: «Ne vous mêlez jamais
d'affaires religieuses et laissez les religions se quereller par la
parole et se disputer les populations par la parole; et n'intervenez
que comme chef de police quand elles déchaînent la guerre civile, et
alors avec une parfaite impartialité; et, en d'autres termes, soyez
neutres tant qu'on parle; et, quand on agit, n'intervenez que pour
qu'on cesse d'agir: et réprimez la guerre civile, ne la faites pas.»
Il ne savait pas dire cela aux gouvernements; mais sachant, non sans
raison historique, que les gouvernements intervenaient toujours, soit
pour une religion, soit pour une autre, il se disait plutôt: «Ce qu'il
faudrait, c'est qu'il n'y eût plus de religion du tout; ce qu'il
faudrait, c'est que la cause pour laquelle les gouvernements font des
guerres à l'intérieur disparût.»
A se déchirer les unes les autres, les religions ont fait souhaiter
que toutes disparussent; à soutenir les sectes religieuses les unes
contre les autres, les gouvernements ont fait souhaiter que toutes les
religions cessassent d'être.
Quand on proscrit, sans la moindre utilité démontrée, successivement
protestants, jansénistes et quiétistes, en définitive, ce sont des
athées que l'on fait.
La prodigieuse rapidité avec laquelle, sinon la France, du moins la
classe dite éclairée, en France, est devenue irréligieuse, ou
indifférente en matière de religion, ou sarcastique à l'égard des
religions, dès le commencement du XVIIIe siècle, s'explique, à mon
avis, par ce qu'il y avait de prodigieusement inutile, de
prodigieusement dénué de raison et même de prétexte et de
prodigieusement stupide dans les longues persécutions religieuses du
XVIIe siècle.
CHAPITRE III
L'ANTICLÉRICALISME AU XVIIIe SIÈCLE.
L'anticléricalisme au XVIIIe siècle fut plus bruyant qu'il ne fut
profond. Comme le prouve tout ce qu'on connaît des cahiers de 1789, il
ne pénétra que fort peu dans les couches dites inférieures de la
nation. Comme tendent à le prouver quelques procès célèbres du XVIIIe
siècle où les choses religieuses sont mêlées, la population aussi bien
du midi que du nord était encore très catholique et très cléricale.
C'est Voltaire et c'est du reste tout ce qui nous est rapporté par
tout le monde sur les affaires Calas, Sirven et La Barre qui nous sont
témoins que la population de Toulouse et de la province de Toulouse,
que la population d'Abbeville et de la région d'Abbeville étaient
«unanimes» contre Calas, contre Sirven et contre La Barre. Les
passions catholiques étaient tout aussi fortes dans la bourgeoisie et
dans le peuple au XVIIIe siècle qu'au XVIIe.
M. Cruppi l'a dit et, du reste, rien n'est plus évident, si le jury
eût existé au XVIIIe siècle, Calas, Sirven, La Barre et d'Etallonde
eussent été condamnés; Calas et La Barre eussent été suppliciés tout
comme ils l'ont été par l'arrêt des juges. La chose seulement eût été
plus certaine dès le premier moment de l'affaire. Il n'y a aucun doute
sur ce point.
Quant à la magistrature, elle était en immense majorité catholique;
mais elle l'était d'une façon particulière. Elle était toute
janséniste. Elle lutta, depuis le commencement du siècle jusqu'en
1771, contre les évêques et les curés ultramontains et dominés par
l'influence des Jésuites, qui refusaient les sacrements aux
jansénistes. Elle était janséniste, gallicane et antipapiste; elle
voyait, non sans raison, dans les jansénistes des hommes indépendants
qui ne se croyaient pas obligés de penser exactement en religion et en
autres choses comme le roi voulait qu'on pensât; mais elle était
profondément catholique et d'autant plus sérieusement, d'autant plus
intimement, d'un sentiment d'autant plus réfléchi et d'autant plus
passionné que, précisément, elle était janséniste et de la religion de
Pascal.
Or la magistrature, c'était la bourgeoisie; c'était la grande
bourgeoisie française; c'était la bourgeoisie française assez riche,
fort instruite et fort éclairée, très patriote, catholique gallicane
et catholique libérale, antiprotestante, à tendances ou à sympathies
jansénistes, adversaire, généralement, de la noblesse et du haut
clergé, adversaire du despotisme, dévouée au roi, mais indépendante à
son égard et voulant qu'il fût respectueux des «lois fondamentales».
Il y eut accord presque parfait entre la bourgeoisie française et la
magistrature jusqu'aux approches de la Révolution de 1789.
On peut donc dire qu'au XVIIIe siècle l'anticléricalisme ne pénétra
pas très profondément. Il n'atteignit ni le peuple, ni la petite
bourgeoisie, ni la grande. Il fut encore très nettement en minorité et
en minorité très faible.
Mais il fut bruyant et très brillant, parce qu'il fut très répandu
parmi les hommes de lettres, qui étaient devenus comme une classe dans
la nation.
On peut dire que ce fut le XVIIe siècle qui fut encore cause de cela
et que le XVIIe siècle contribua de loin, très indirectement et très
involontairement, à la cause de l'anticléricalisme, en ce sens que
c'est sa gloire littéraire qui fit des hommes de lettres une classe,
et une classe très considérable, et qu'il se trouva que les hommes de
lettres, après lui, furent anticléricaux.
Imaginez, après Balzac, Descartes, Corneille, Molière, La
Rochefoucauld, Sévigné, Bossuet, Racine, Boileau, La Bruyère et le
retentissement de ces grands noms dans toute l'Europe et la diffusion,
grâce à eux, de la langue française dans toute l'Europe, et la gloire
européenne de la France, gloire qu'elle sent qu'elle doit
principalement à ses hommes de lettres, imaginez bien ce que c'est
qu'un homme de lettres en 1700.
C'est un homme qui fait partie d'une classe mal déterminée, mais
illustre; et cette classe, ceci encore est à noter, contient de petits
bourgeois, de grands bourgeois, des hommes nobles, des femmes nobles,
des grands seigneurs et des princes de l'Église. Et elle les réunit,
par libre choix, à titre d'égaux, dans une sorte de conseil supérieur
qui s'appelle l'Académie française. Elle est mal définie; mais elle
est constituée; elle est visible et en grande lumière; c'est bien une
classe de la nation. On prendra l'habitude, et ceci, sous l'ancien
régime, est un signe très caractéristique, quand on emprisonnera les
hommes de lettres, de les enfermer, non dans la première prison venue,
à Bicêtre ou au For l'Évêque, mais dans la prison aristocratique.
L'homme de lettres a droit à la Bastille. C'est reconnaître qu'il fait
partie d'une classe.
Or cette classe des hommes de lettres, au XVIIe siècle et dès le
commencement du XVIIIe siècle, fut en majorité anticléricale et même
anticatholique et même antichrétienne.
Pourquoi cela? Parce qu'elle était une classe, parce qu'elle avait
pris conscience qu'elle en était une et parce qu'elle était laïque.
Instruite, douée de talent et d'éloquence, très en vue, très écoutée,
presque organisée, elle a eu l'idée très naturelle d'avoir de
l'influence sur les hommes et de les diriger. Donc elle a tout de
suite vu des rivaux dans ceux qui jusqu'alors avaient de l'influence
sur les hommes et les dirigeaient, c'est-à-dire dans les églises.
Toute classe veut devenir un pouvoir. La classe des hommes de lettres
a eu, dès 1700 ou 1720, l'idée sourde de devenir le pouvoir spirituel.
Or le pouvoir spirituel était occupé: elle a considéré ceux qui
l'occupaient comme ses adversaires. Le cléricalisme, c'est la
concurrence.
Ajoutez, quoique ceci soit beaucoup moins important, mais Auguste
Comte l'a signalé avec quelque raison, que, même depuis le XVIe
siècle, l'homme de lettres se considère comme l'héritier direct de
l'antiquité. La littérature, c'est l'antiquité qui _renaît_. La
renaissance de ce qui n'a pas connu le christianisme exclut le
christianisme; l'histoire recommence en deçà du christianisme et suit
son cours sans s'occuper de lui, en faisant abstraction de lui et en
s'appuyant sur son passé à elle, sans avoir à tenir compte de ce qu'il
a apporté dans le monde. Il y a quelque chose de cela dans la pensée,
comme on le verra, de quelques-uns des hommes de lettres du XVIIIe
siècle.
En tout cas, la littérature au XVIIIe siècle est un groupe nombreux et
vigoureux, une classe devenue adulte, qui est tourmentée sourdement
par la pensée plus ou moins précise que le christianisme constitué et
directeur d'âme est un concurrent, un rival et un obstacle. La raison
est là de l'anticléricalisme des hommes de lettres au XVIIIe siècle.
Cet anticléricalisme ne fut pas le même chez tous les «philosophes» du
XVIIIe siècle. Il prit, naturellement, la couleur de l'esprit et de la
complexion de chacun d'eux[1].