Mais à mesure qu'il s'éloigne et recule dans le passé, ce qu'on se

rappelle plus distinctement et peu à peu uniquement; d'abord parce que

c'est en quoi il se distingue nettement de l'enseignement religieux

traditionnel, et ce à quoi il a attaché son nom; ensuite parce que

c'est une idée très simple, très précise et très accessible au moindre

esprit; ce qu'on se rappelle plus distinctement et peu à peu

uniquement, c'est sa méthode et le premier principe de sa méthode: il

ne faut croire qu'à ce qui est absolument évident à l'esprit et

ensuite à ce qui, par raisonnements justes, s'appuie sur cette

première évidence.

Peu à peu l'on ne se souvient plus que de cela. Or cela est le

rationalisme pur et simple. Cela écarte et élimine le merveilleux, le

mystérieux et le miraculeux. Cela est positiviste au premier chef. Et

cela est cartésien et se revêt en quelque sorte de l'immense autorité

de Descartes. Ce principe et l'autorité dont il se pare sont des

éléments considérables d'incrédulité. La destinée curieuse de ce

philosophe consiste en ceci qu'on a oublié son système pour ne se

souvenir que de sa méthode et qu'on a pris sa méthode pour son

système.

Cela s'est passé surtout au XIXe siècle; mais cela n'a pas laissé, ce

me semble, de commencer au XVIIe siècle, vers 1680. Remarquez que le

très pieux Malebranche en est déjà, malgré sa piété, à affirmer très

énergiquement, à maintes reprises, que Dieu n'agit jamais par des

volontés particulières. Il trouve le moyen, ou il croit le trouver, de

concilier cela avec la croyance aux miracles, de _sauver le miracle_,

par je ne sais plus quel tour de force de dialectique; mais enfin il

affirme et proclame que Dieu ne peut pas agir par volontés

particulières.

Or c'est un cartésien, et un cartésien fieffé, qui pose ce principe,

et, à vrai dire, c'est bien un principe cartésien, si l'on veut; car

le miracle n'est jamais _évident_, et il faut toujours de la foi pour

y croire; et que Dieu n'agisse point par des volontés particulières,

c'est une idée assez _évidente_ aux yeux de la raison, aux yeux du

moins de la raison systématique.

On voit la pente. Descartes se transforme, vers 1680, en philosophe

rationaliste, et le cartésianisme se fait rationalisme d'après le

premier principe, non de lui-même, mais de la méthode qu'il a prétendu

suivre et que, du reste, il n'a pas suivie du tout.

Mais il est bien vrai qu'il avait ouvert cette avenue, et qu'il était

naturel, le souvenir du cartésianisme en son ensemble un peu effacé,

qu'on passât par elle et qu'on allât peu à peu où elle menait. Je

tiens l'influence de Descartes, à partir de 1680 environ, pour

antireligieuse. _Sic vos, adversus vos._ Il est rare, comme a dit à

peu près Bossuet, avec une hautaine et belle mélancolie, que la pensée

humaine ne travaille pas pour des fins qui non seulement la dépassent,

mais qui sont le contraire même de son dessein.

* * * * *

Je n'ai pas besoin de dire longuement que l'influence antireligieuse

de Bayle se fit sentir dès le troisième tiers du XVIIe siècle avec une

certaine force. Le scepticisme insinuant de Bayle a dû même avoir plus

d'effets que le rationalisme latent de Descartes. Il convenait à

merveille au tempérament modéré (surtout à cette époque) des Français

et à leur façon souriante et moqueuse, non renfrognée ou grimaçante,

d'être incrédules. La discrète irréligion de Bayle est éminemment

accommodée à la complexion française.

Je ferai remarquer seulement ici, parce que j'ai oublié de le dire

ailleurs, qu'une des forces de Bayle a été de _continuer_ quelqu'un

qui n'avait pas cessé d'occuper l'esprit des Français. Montaigne avait

été adoré des Français du XVIIe siècle. Il n'avait pas quitté leurs

mains. Bossuet le savait bien et sentait bien qu'il y avait là pour la

religion un péril extrême, et c'est pourquoi il est revenu si

souvent, par allusions épigrammatiques ou éloquentes, à attaquer ou

réfuter ce très vivant adversaire. Malebranche aussi le sentait bien,

et c'est la raison de la spirituelle, incisive et prolongée mauvaise

humeur qu'il a montrée à l'égard de l'auteur des _Essais_.

Or Bayle continuait Montaigne, et à la fois bénéficiait de la fortune

de son prédécesseur et aussi lui donnait comme une nouveauté, comme un

renouvellement et un regain. Il continuait Montaigne, avec moins de

talent, avec plus de connaissances variées, avec plus d'études et de

recherches fureteuses dans les anciens philosophes, les anciennes

croyances et les anciennes superstitions. Il répandait le scepticisme

absolument de la même manière, à petits coups mesurés et goutte à

goutte, par prétéritions et par sous-entendus, par échappées et par

inadvertances très calculées, avec tous les agréments nouveaux, du

reste, des faits du jour et des actualités intéressantes, amusantes ou

instructives. Il renouvelait Montaigne en mettant comme des notes en

marge des _Essais_.

Bayle ramenait à Montaigne ou y aurait ramené s'il eût été besoin de

cela, et aussi Montaigne introduisait Bayle. A eux deux, ils

entretenaient très proprement le scepticisme dans les esprits, malgré

les parties dogmatiques de Montaigne et malgré le mépris de Bayle

pour la négation affirmative à son tour et arrogante. Montaigne

renouvelé par Bayle et Bayle introduit et comme soutenu de dessous par

Montaigne ont dû avoir quelque influence sur les esprits dans le

troisième tiers du XVIIe siècle, puisque, aussi bien, ils ont eu un

succès de lecture, l'un persistant, l'autre conquérant, pour ainsi

parler, en cette époque de notre histoire intellectuelle.

* * * * *

Et enfin, pour ce qui est de Molière, je ne saurais dire à quel point

je le considère comme un des pères de l'anticléricalisme français.

Qu'il l'ait été consciemment et volontairement, il n'est rien moins

que certain, et la question sera, je crois, toujours débattue. Nous ne

savons rien et sommes, ce me semble, destinés à ne savoir jamais rien

des opinions personnelles de Molière sur la religion. D'abord il n'en

a rien dit personnellement. C'est un auteur dramatique et il reste

toujours caché derrière ses personnages, qu'il fait parler chacun

selon son caractère, et il n'est responsable de rien de ce qu'il dit,

puisque ce n'est pas lui qui parle. C'est le privilège de l'auteur

dramatique qu'on ne puisse jamais lui faire qu'un procès de tendances.

Ensuite, à vouloir saisir et surprendre sa pensée personnelle dans le

langage de tel de ses personnages qu'il semble bien être et qui

vraiment est donné évidemment comme le truchement de l'auteur

lui-même, on peut se tromper encore, ce personnage, le Cléante de

_Tartuffe_ par exemple, pouvant bien n'être qu'une précaution prise

par l'auteur, et, non un drapeau, mais un paratonnerre.

Cherche-t-on quelque lumière dans l'_esprit général_ de l'œuvre?

D'abord ce sont toujours des lumières douteuses que celles qu'on tire

de l'examen de «l'esprit général», et il ne faudrait s'y lier que sur

un bon garant qui ici nous manque.

Ensuite l'esprit général de l'œuvre de Molière c'est, il me semble

bien, l'esprit modéré, l'esprit tempéré, l'esprit moyen terme et, en

un mot, l'esprit bourgeois.

Molière est le plus grand bourgeois de notre littérature. Toutes les

idées chères au bourgeois français du XVIIe siècle et un peu des

siècles suivants, il les a eues, il les a chéries et il les a

recommandées en les illustrant: supériorité de l'homme sur la femme,

subordination de la femme, instruction sommaire et rudimentaire de la

femme; se tenir dans sa sphère et ne pas aspirer à en sortir; ne guère

croire à la science, se défier des médecins et se soigner soi-même;

mépriser les hommes de lettres, _excepté_ ceux qui tiennent à la cour

et qui ont reçu comme une estampille officielle; respect du

gouvernement et conviction que rien ne lui échappe et que c'est sur

lui qu'il faut compter comme _Deus ex machina_ qui tire les honnêtes

gens des filets des coquins; mépris des vieillards ou tout au moins

tendance à ne les considérer que comme maniaques et figures à

nasardes.

La plupart au moins des idées chères au bourgeois français et des

sentiments qui lui sont familiers forment l'esprit général du théâtre

de Molière, et ici encore nous ne pouvons guère savoir si cet esprit

général est son esprit à lui ou s'il se le donne pour plaire à son

public et pour le servir selon son goût; car, plus que tout écrivain,

beaucoup plus, l'auteur dramatique a le public pour principal

collaborateur et pour inspirateur essentiel; mais encore l'esprit

général du théâtre de Molière est bien celui-là.

Or à supposer, pour faire court, que cet esprit fût celui de Molière

lui-même, qu'en faudrait-il conclure relativement au cléricalisme ou à

l'anticléricalisme de Molière?

Rien du tout; car, au XVIIe siècle, le bourgeois est en général

religieux, et aussi au XVIIe siècle le bourgeois est souvent à

tendances anticléricales. Personnellement à quel groupe appartenait

Molière? A celui des bourgeois d'esprit religieux, à celui des

bourgeois très tièdes sur la religion et déjà frondeurs? On ne peut

rien en savoir. Tout au plus pourrait-on dire que, comme comédien, il

ne pouvait pas avoir grande tendresse pour l'Église, qui n'en avait

aucune pour sa corporation; mais personnellement il n'avait nullement

à se plaindre de l'Église, qui ne lui a jamais cherché querelle, qui

baptisait ses enfants très honorablement; et il n'est pas probable

qu'il ait prévu qu'elle lui refuserait les honneurs suprêmes. Non, on

ne peut vraiment rien savoir et l'on ne peut honnêtement rien affirmer

sur les idées et sentiments religieux de Molière. On ne peut pas

assurer qu'il ait été consciemment et volontairement un des pères de

l'anticléricalisme.

Mais qu'il l'ait été _en fait_ et le plus illustre et peut-être le

plus puissant, je crois que c'est une tout autre affaire et je crois

que c'est incontestable.

On peut d'abord faire remarquer, quoique je ne considère pas cette

considération comme très importante, que l'œuvre de Molière en son

ensemble est étrangère _essentiellement_ à toute idée religieuse. On

se moquera de moi là-dessus et l'on me demandera comment je voudrais

que des comédies et farces fussent empreintes de sentiment religieux

et révélassent des préoccupations religieuses chez leur auteur. Ce

n'est point cela que je veux dire, mais seulement que, si l'œuvre de

Molière en son ensemble ne révèle aucun principe religieux, ce qui est

assez naturel, elle ne laisse pas d'en indiquer d'autres, qui sont

contraires au sentiment religieux.

Très évidemment Molière a confiance, je ne dirai pas en la _nature_ et

en l'_instinct naturel_, ce qui a été beaucoup trop affirmé, et ce

que, vraiment, je ne crois pas du tout, mais confiance dans le _bon

sens_ purement humain. Il est rationaliste à sa manière, et

c'est-à-dire qu'il croit que la raison moyenne, la raison de Chrysale

et de Cléante, constatant les faits avec sang-froid et tranquillité et

raisonnant un peu sur ces faits, sans subtilité et sans profondeur,

suffit très bien à l'humanité, assure son bonheur relatif et est enfin

ce à quoi elle doit se tenir, sans voir plus loin ni plus haut.

C'est cela Molière, c'est précisément cela, à mon avis.

Or rien n'est plus contraire, sans hostilité, sans la moindre

hostilité, peut-être, mais cependant rien n'est plus contraire au

sentiment religieux et en général et particulièrement à l'influence de

l'Église, en ce que cela donne l'_habitude_ de penser, de sentir et

de vivre sans avoir le moindre besoin de religion, de métaphysique, de

philosophie ni même de morale un peu élevée.

Et cela fait illusion; car les honnêtes gens de Molière sont assez

honnêtes gens en effet pour donner suffisamment envie de les prendre

pour modèles; et, à les prendre pour modèles, on se passera de tout ce

que je viens de dire le plus aisément du monde et avec l'approbation

pleine et entière de son bon sens et en se tenant pour un sage et pour

un homme honnête autant qu'on peut l'être; et cela mène très bien à

l'élimination de toute préoccupation religieuse et de toute religion.

Ne vous paraîtrait-il pas naturel qu'un honnête homme, comme Chrysale,

eût, à un moment donné, et je dis en passant, sans une insistance qui

serait parfaitement mal à propos, un mot qui indiquerait qu'il a reçu

une éducation religieuse et qu'il en a gardé des traces? Ce serait

très naturel. Ce mot, il ne l'a jamais.

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants.

«Aux bonnes mœurs», c'est tout. «Leur faire craindre Dieu» ou «leur

faire aimer Dieu», ce qui serait si naturel dans la bouche d'un

bourgeois du XVIIe siècle, non. «Les bonnes mœurs»; c'est tout. Le

bon Chrysale est, par prétérition, tenant de la morale laïque.

Ne vous paraîtrait-il pas naturel et même d'_observation juste_ qu'un

_honnête homme distingué_, comme Philinte ou comme Alceste, eût, à un

moment donné et en passant, un mot point du tout de dévot, mais

d'homme ayant un fond religieux, soit Philinte pour consoler Alceste,

soit Alceste pour se consoler dans son infortune? Il n'y aurait rien

de plus juste, qui fût plus _du temps_ et en vérité qui fût plus

attendu. Ils n'ont jamais, ni l'un ni l'autre, un seul mot, un seul

petit mot de ce genre. «De mon temps, on avait Dieu», dit le marquis

d'Auberive à sa femme. On dirait, dans Molière, qu'au XVIIe siècle on

n'avait pas Dieu.

Encore une fois, je n'attache pas une grande importance à une

observation si générale et d'ordre, pour ainsi parler, négatif; mais

enfin que Dieu, qui pouvait y tenir une place, si petite qu'elle fût

et qu'elle dût être, soit absolument absent du théâtre courant de

Molière, du théâtre de Molière, les deux pièces où la question

religieuse est abordée mises à part; et que tout ce théâtre courant

soit dominé par la seule idée du bon sens humain se suffisant à

lui-même et seul appui et seul recours: c'est une chose qui ne laisse

pas d'avoir peut-être un peu de signification et qu'il fallait

considérer un instant.

Et maintenant, venons aux deux pièces où Molière a abordé la question

religieuse. J'ai fait remarquer plus haut que Molière, qui voit très

juste, qui sait son siècle et qui sait l'humanité, n'a pas manqué de

faire son Don Juan à la fois athée et immoral et débauché, et il faut

lui rendre cette justice qu'il a très bien vu ainsi les rapports qui

existent entre le libertinage dans un sens de ce mot et le libertinage

dans l'autre sens de ce terme. Et il faut certainement remarquer que

ceci aurait pu et pourrait passer pour être à tendances religieuses.

Molière semble dire: «Voyez que le libertinage de la croyance mène au

libertinage des mœurs, ou celui-ci à celui-là, et qu'en tout cas l'un

et l'autre ont ensemble étroit parentage, connexion intime, lien

naturel et lien rationnel. Don Juan est débauché parce qu'il ne croit

pas, et il ne croit pas, aussi, parce qu'étant débauché, il a intérêt

à ne pas croire.»

Et si Molière ne dit pas cela, si sa pièce ne le dit pas, (et, en

vérité, que dit-elle, sinon cela?) encore est-il que certainement

Molière nous présente un athée débauché et qu'il ne l'aime pas. Oh!

pour cela, c'est certain. Don Juan n'est pas personnage sympathique.

Molière le déteste bien d'une haine très probablement personnelle et

où il entre de la rancune. «Le grand seigneur méchant homme» et

corrupteur de femmes est franchement détesté par Molière.--La pièce,

au premier regard, serait donc plutôt à tendances religieuses.

Il est vrai; mais remarquez deux choses assez significatives en sens

contraire à ce qui précède. D'abord ils n'avaient pas tout le tort,

les ennemis de Molière qui faisaient observer que Don Juan, quand il

attaque Dieu, a le beau rôle; que Don Juan, en tant qu'athée, a les

rieurs de son côté, sans les y mettre à la vérité, mais tout

naturellement, d'après le texte, ce qui est peut-être encore plus

grave; que Don Juan nie Dieu et que le défenseur de Dieu, l'avocat de

Dieu, est un imbécile qui ne dit rien qui vaille, qui est ridicule,

qui fait rire en effet, qui tombe par terre en voulant plaider et dont

«l'argument se casse le nez».

Sophisme de polémique, dira-t-on. Il en reste cependant quelque chose

comme observation, et l'observation est juste. Don Juan ne fait pas de

profession irréligieuse, et celui qui lui reproche son irréligion est

ridicule. Qu'est-ce à dire, sinon que Molière semble avoir voulu

épargner à Don Juan l'odieux qu'une profession de foi irréligieuse

aurait attiré sur lui et n'a pas voulu épargner au croyant imbécile

le ridicule de son imbécillité largement étalée? Il y a apparence au

moins. Molière ménage singulièrement Don Juan en tant qu'athée: cela

me paraît difficile à contester.

Je ne tirerai aucun parti de la fameuse «scène du pauvre», qui fit

scandale à l'époque. Je ne puis voir dans cette scène qu'une _chose

vraie_, où chacun parle et agit selon son naturel, l'homme du peuple

étant religieux avec héroïsme; Don Juan étant corrupteur à son

ordinaire; puis, je ne dirai pas généreux, mais homme ne tenant pas à

l'argent, comme il est naturel qu'il le soit; puis disant: «Je te le

donne par amour de l'humanité», sans grand dessein philosophique, tout

simplement parce qu'il ne peut pas dire: «pour l'amour de Dieu» et que

cependant il veut dire: «je te le donne gratis».--Non, je ne tirerai

aucun parti de la «scène du pauvre» dont on a abusé, ce me semble,

dans un sens ou dans un autre et dans laquelle je ne vois qu'un

incident ressortissant à l'_idée la plus générale_ de l'ouvrage:

montrer qu'un pauvre diable de mendiant peut se trouver bien au-dessus

d'un grand seigneur, quand ce grand seigneur est méchant homme, et

avoir en quelque sorte, relativement à celui-ci, les honneurs de la

scène. Je ne vois pas autre chose dans la «scène du pauvre».

Mais songez à la fin de Don Juan selon Molière. La fin de Don Juan

consiste à devenir hypocrite de religion. Ceci est très significatif.

Qu'est-ce qu'il signifie, sinon, d'une part, que la méchanceté, le

libertinage, la débauche, mènent premièrement à l'athéisme et

secondement à l'hypocrisie religieuse; sinon, d'autre part, que le

parti religieux se recrute parmi les Tartuffe, ce qui sera démontré

plus tard, parmi les imbéciles comme Sganarelle, et _aussi_ parmi les

athées débauchés, corrupteurs et scélérats quand ils sont devenus

prudents?

N'est-ce point cela? N'est-ce point cela, je ne veux pas dire que

Molière a voulu faire entendre; car je n'en sais rien; mais que le

public de Molière peut comprendre, doit sans doute comprendre et est

presque forcé de conclure? Il me semble ainsi, ou j'en ai peur.

Un paradoxal ou un malintentionné dirait sans doute: «Molière est

tellement irréligieux qu'ayant à présenter un personnage profondément

immoral il le donne comme athée, ne pouvant pas faire autrement,

puisque c'est la vérité et que Molière est parfaitement esclave de la

vérité; mais qu'en même temps, en tant qu'athée, il le ménage et lui

donne ou lui laisse presque le beau rôle; et qu'en même temps, il

trouve le moyen de le faire entrer encore dans le parti religieux;

tant il est impossible à Molière de concevoir un coquin qui ne soit

pas religieux par quelque côté et qui ne ressortisse pas, en fin de

compte, d'une manière ou d'une autre, au parti que Molière déteste; et

plus il a, comme forcé par la vérité, par l'observation, par

l'expérience, représenté son scélérat comme athée, d'autant plus,

comme s'il prenait sa revanche, il l'a fait plus noir et plus hideux

dans le rôle de clérical que dans le rôle d'athée, et c'est seulement

quand il le considère sous ce nouvel aspect que Molière fait éclater

toute la haine qu'il professe à son endroit.»

Voilà ce que dirait un paradoxal ou un malintentionné. Et ce n'est pas

ce que je dis; et si l'on me crie: «Eh! que dis-tu donc, traître?» je

ferai observer que c'est seulement de l'effet possible et probable du

_Don Juan_ sur le public que je m'occupe, et qu'examinant cet effet

possible et probable, j'estime que _Don Juan_ a été pour le public une

pièce antiathéistique un peu, mais une pièce anticléricale beaucoup,

et que le public a dû y puiser des sentiments peu sympathiques à la

religion et au monde religieux, quelque intention, dessein ou tendance

involontaire que, du reste, Molière ait pu y mettre.

Pour ce qui est de _Tartuffe_, la tendance anticléricale est encore

plus forte et sans mélange, ou--encore une fois--l'effet produit en

ce sens est encore plus certain. Ceux-là ont très bien jugé de

_Tartuffe_ qui en ont dit: «Ce n'est pas une pièce contre Tartuffe,

c'est une pièce contre Orgon, puisque Tartuffe _n'y est qu'odieux_ et

qu'Orgon y est ridicule. C'est une pièce destinée à tourner en

ridicule le dévot, l'homme entêté de religion et à qui la religion

fait faire sottise sur sottise, et à qui la religion ôte toute

sensibilité et toute humanité, qu'en un mot la religion rend bête et

méchant. Toute l'essence de _Tartuffe_ est dans ces vers, qui sont, à

tout égard, dignes de Lucrèce:

Il m'enseigne à n'avoir d'affection pour rien;

De tout attachement il détache mon âme,

Et je verrais mourir mère, enfants, frère, femme,

Que je m'en soucierais autant que de cela.

«_Tantum relligio potuit suadere malorum._»

Et si l'on nous dit qu'Orgon a cependant quelques belles qualités, que

ce dévot a été et est resté un bon citoyen et que, sauf son

engouement, il est encore sur le pied d'homme sage; si l'on attire

notre attention sur cette dualité du caractère et du rôle d'Orgon;

nous répondrons, comme il est facile de le prévoir et comme sans doute

on s'y attend, que c'est précisément là qu'on saisit le fond de la

pensée de Molière et son dessein très net et très précis.

Qu'aurait-il prouvé s'il avait fait d'Orgon un simple imbécile? Que

les imbéciles sont facilement et volontiers dévots. C'était quelque

chose, et, du reste, _Tartuffe_ ne laisse pas de diriger vers cette

conclusion (rôle de Mme Pernelle). Mais il a voulu prouver bien plus.

Il a voulu prouver que d'hommes intelligents, sages, droits et

généreux la monomanie religieuse fait des imbéciles, des dupes, des

niais, des benêts et des figures à nasardes.

Ne voyez-vous pas qu'il s'adresse à ces bourgeois du parterre ou des

loges et qu'il leur dit: «Remarquez qu'Orgon, c'est vous, hommes de

mérite, hommes de valeur, hommes de grand poids, et observez ce que

devient un homme tel par monomanie religieuse. _Et nunc intelligite et

erudimini._» Voilà ce que dit Molière aux bourgeois de Paris. Voilà sa

leçon.

Il est clair qu'il ne leur conseille pas de ne point être des

Tartuffes; c'est fort inutile; il leur conseille de n'être pas des

Orgons. Et le vrai moyen c'est de commencer par n'avoir aucun commerce

avec l'Église. _Tartuffe_ est une pièce contre Orgon et non contre

Tartuffe, puisque c'est Orgon qui est ridicule, tandis que Tartuffe

n'est qu'odieux.

Nous dira-t-on qu'ils sont ridicules tous les deux et que, par

conséquent, la pièce peut passer pour être à la fois contre Orgon et

contre Tartuffe? D'abord Tartuffe est _surtout_ odieux; ensuite, si

Tartuffe est ridicule, c'est d'abord de par ce souci qu'a toujours eu

Molière, et dont il faut le louer, de ne jamais quitter le ton de la

comédie, qu'il eût quitté s'il avait fait de Tartuffe un simple coquin

habile; c'est ensuite, peut-être bien, pour montrer à quel point la

monomanie religieuse, l'imbécillité religieuse a de la puissance sur

les hommes et est dangereuse, puisque la contagion en peut venir à un

homme comme Orgon par le canal d'un homme comme Tartuffe.

Est-ce que Molière ne semble pas dire encore: «Et non seulement un

homme de forte tête peut être assoté par le commerce avec les hommes

d'Église; mais il ne faut pas un Bossuet ou un Bourdaloue pour

l'abêtir. Fréquentez les hommes d'église. Vous les trouverez sots,

grossiers, gourmands, vulgaires, plats, gueux, et ne vous en défierez

point. Prenez garde! Ils ont en eux une telle puissance, malgré tout,

à cause de ce au nom de quoi ils parlent et par ce qu'ils vous disent,

relativement à certaine «méchante affaire», que, si vous avez la foi,

ce qui est leur prise sur vous, vous serez bientôt entre leurs mains

comme de tout petits garçons qu'on fouette.»

L'Anticléricalisme · 第 3 / 20 段