rappelle plus distinctement et peu à peu uniquement; d'abord parce que
c'est en quoi il se distingue nettement de l'enseignement religieux
traditionnel, et ce à quoi il a attaché son nom; ensuite parce que
c'est une idée très simple, très précise et très accessible au moindre
esprit; ce qu'on se rappelle plus distinctement et peu à peu
uniquement, c'est sa méthode et le premier principe de sa méthode: il
ne faut croire qu'à ce qui est absolument évident à l'esprit et
ensuite à ce qui, par raisonnements justes, s'appuie sur cette
première évidence.
Peu à peu l'on ne se souvient plus que de cela. Or cela est le
rationalisme pur et simple. Cela écarte et élimine le merveilleux, le
mystérieux et le miraculeux. Cela est positiviste au premier chef. Et
cela est cartésien et se revêt en quelque sorte de l'immense autorité
de Descartes. Ce principe et l'autorité dont il se pare sont des
éléments considérables d'incrédulité. La destinée curieuse de ce
philosophe consiste en ceci qu'on a oublié son système pour ne se
souvenir que de sa méthode et qu'on a pris sa méthode pour son
système.
Cela s'est passé surtout au XIXe siècle; mais cela n'a pas laissé, ce
me semble, de commencer au XVIIe siècle, vers 1680. Remarquez que le
très pieux Malebranche en est déjà, malgré sa piété, à affirmer très
énergiquement, à maintes reprises, que Dieu n'agit jamais par des
volontés particulières. Il trouve le moyen, ou il croit le trouver, de
concilier cela avec la croyance aux miracles, de _sauver le miracle_,
par je ne sais plus quel tour de force de dialectique; mais enfin il
affirme et proclame que Dieu ne peut pas agir par volontés
particulières.
Or c'est un cartésien, et un cartésien fieffé, qui pose ce principe,
et, à vrai dire, c'est bien un principe cartésien, si l'on veut; car
le miracle n'est jamais _évident_, et il faut toujours de la foi pour
y croire; et que Dieu n'agisse point par des volontés particulières,
c'est une idée assez _évidente_ aux yeux de la raison, aux yeux du
moins de la raison systématique.
On voit la pente. Descartes se transforme, vers 1680, en philosophe
rationaliste, et le cartésianisme se fait rationalisme d'après le
premier principe, non de lui-même, mais de la méthode qu'il a prétendu
suivre et que, du reste, il n'a pas suivie du tout.
Mais il est bien vrai qu'il avait ouvert cette avenue, et qu'il était
naturel, le souvenir du cartésianisme en son ensemble un peu effacé,
qu'on passât par elle et qu'on allât peu à peu où elle menait. Je
tiens l'influence de Descartes, à partir de 1680 environ, pour
antireligieuse. _Sic vos, adversus vos._ Il est rare, comme a dit à
peu près Bossuet, avec une hautaine et belle mélancolie, que la pensée
humaine ne travaille pas pour des fins qui non seulement la dépassent,
mais qui sont le contraire même de son dessein.
* * * * *
Je n'ai pas besoin de dire longuement que l'influence antireligieuse
de Bayle se fit sentir dès le troisième tiers du XVIIe siècle avec une
certaine force. Le scepticisme insinuant de Bayle a dû même avoir plus
d'effets que le rationalisme latent de Descartes. Il convenait à
merveille au tempérament modéré (surtout à cette époque) des Français
et à leur façon souriante et moqueuse, non renfrognée ou grimaçante,
d'être incrédules. La discrète irréligion de Bayle est éminemment
accommodée à la complexion française.
Je ferai remarquer seulement ici, parce que j'ai oublié de le dire
ailleurs, qu'une des forces de Bayle a été de _continuer_ quelqu'un
qui n'avait pas cessé d'occuper l'esprit des Français. Montaigne avait
été adoré des Français du XVIIe siècle. Il n'avait pas quitté leurs
mains. Bossuet le savait bien et sentait bien qu'il y avait là pour la
religion un péril extrême, et c'est pourquoi il est revenu si
souvent, par allusions épigrammatiques ou éloquentes, à attaquer ou
réfuter ce très vivant adversaire. Malebranche aussi le sentait bien,
et c'est la raison de la spirituelle, incisive et prolongée mauvaise
humeur qu'il a montrée à l'égard de l'auteur des _Essais_.
Or Bayle continuait Montaigne, et à la fois bénéficiait de la fortune
de son prédécesseur et aussi lui donnait comme une nouveauté, comme un
renouvellement et un regain. Il continuait Montaigne, avec moins de
talent, avec plus de connaissances variées, avec plus d'études et de
recherches fureteuses dans les anciens philosophes, les anciennes
croyances et les anciennes superstitions. Il répandait le scepticisme
absolument de la même manière, à petits coups mesurés et goutte à
goutte, par prétéritions et par sous-entendus, par échappées et par
inadvertances très calculées, avec tous les agréments nouveaux, du
reste, des faits du jour et des actualités intéressantes, amusantes ou
instructives. Il renouvelait Montaigne en mettant comme des notes en
marge des _Essais_.
Bayle ramenait à Montaigne ou y aurait ramené s'il eût été besoin de
cela, et aussi Montaigne introduisait Bayle. A eux deux, ils
entretenaient très proprement le scepticisme dans les esprits, malgré
les parties dogmatiques de Montaigne et malgré le mépris de Bayle
pour la négation affirmative à son tour et arrogante. Montaigne
renouvelé par Bayle et Bayle introduit et comme soutenu de dessous par
Montaigne ont dû avoir quelque influence sur les esprits dans le
troisième tiers du XVIIe siècle, puisque, aussi bien, ils ont eu un
succès de lecture, l'un persistant, l'autre conquérant, pour ainsi
parler, en cette époque de notre histoire intellectuelle.
* * * * *
Et enfin, pour ce qui est de Molière, je ne saurais dire à quel point
je le considère comme un des pères de l'anticléricalisme français.
Qu'il l'ait été consciemment et volontairement, il n'est rien moins
que certain, et la question sera, je crois, toujours débattue. Nous ne
savons rien et sommes, ce me semble, destinés à ne savoir jamais rien
des opinions personnelles de Molière sur la religion. D'abord il n'en
a rien dit personnellement. C'est un auteur dramatique et il reste
toujours caché derrière ses personnages, qu'il fait parler chacun
selon son caractère, et il n'est responsable de rien de ce qu'il dit,
puisque ce n'est pas lui qui parle. C'est le privilège de l'auteur
dramatique qu'on ne puisse jamais lui faire qu'un procès de tendances.
Ensuite, à vouloir saisir et surprendre sa pensée personnelle dans le
langage de tel de ses personnages qu'il semble bien être et qui
vraiment est donné évidemment comme le truchement de l'auteur
lui-même, on peut se tromper encore, ce personnage, le Cléante de
_Tartuffe_ par exemple, pouvant bien n'être qu'une précaution prise
par l'auteur, et, non un drapeau, mais un paratonnerre.
Cherche-t-on quelque lumière dans l'_esprit général_ de l'œuvre?
D'abord ce sont toujours des lumières douteuses que celles qu'on tire
de l'examen de «l'esprit général», et il ne faudrait s'y lier que sur
un bon garant qui ici nous manque.
Ensuite l'esprit général de l'œuvre de Molière c'est, il me semble
bien, l'esprit modéré, l'esprit tempéré, l'esprit moyen terme et, en
un mot, l'esprit bourgeois.
Molière est le plus grand bourgeois de notre littérature. Toutes les
idées chères au bourgeois français du XVIIe siècle et un peu des
siècles suivants, il les a eues, il les a chéries et il les a
recommandées en les illustrant: supériorité de l'homme sur la femme,
subordination de la femme, instruction sommaire et rudimentaire de la
femme; se tenir dans sa sphère et ne pas aspirer à en sortir; ne guère
croire à la science, se défier des médecins et se soigner soi-même;
mépriser les hommes de lettres, _excepté_ ceux qui tiennent à la cour
et qui ont reçu comme une estampille officielle; respect du
gouvernement et conviction que rien ne lui échappe et que c'est sur
lui qu'il faut compter comme _Deus ex machina_ qui tire les honnêtes
gens des filets des coquins; mépris des vieillards ou tout au moins
tendance à ne les considérer que comme maniaques et figures à
nasardes.
La plupart au moins des idées chères au bourgeois français et des
sentiments qui lui sont familiers forment l'esprit général du théâtre
de Molière, et ici encore nous ne pouvons guère savoir si cet esprit
général est son esprit à lui ou s'il se le donne pour plaire à son
public et pour le servir selon son goût; car, plus que tout écrivain,
beaucoup plus, l'auteur dramatique a le public pour principal
collaborateur et pour inspirateur essentiel; mais encore l'esprit
général du théâtre de Molière est bien celui-là.
Or à supposer, pour faire court, que cet esprit fût celui de Molière
lui-même, qu'en faudrait-il conclure relativement au cléricalisme ou à
l'anticléricalisme de Molière?
Rien du tout; car, au XVIIe siècle, le bourgeois est en général
religieux, et aussi au XVIIe siècle le bourgeois est souvent à
tendances anticléricales. Personnellement à quel groupe appartenait
Molière? A celui des bourgeois d'esprit religieux, à celui des
bourgeois très tièdes sur la religion et déjà frondeurs? On ne peut
rien en savoir. Tout au plus pourrait-on dire que, comme comédien, il
ne pouvait pas avoir grande tendresse pour l'Église, qui n'en avait
aucune pour sa corporation; mais personnellement il n'avait nullement
à se plaindre de l'Église, qui ne lui a jamais cherché querelle, qui
baptisait ses enfants très honorablement; et il n'est pas probable
qu'il ait prévu qu'elle lui refuserait les honneurs suprêmes. Non, on
ne peut vraiment rien savoir et l'on ne peut honnêtement rien affirmer
sur les idées et sentiments religieux de Molière. On ne peut pas
assurer qu'il ait été consciemment et volontairement un des pères de
l'anticléricalisme.
Mais qu'il l'ait été _en fait_ et le plus illustre et peut-être le
plus puissant, je crois que c'est une tout autre affaire et je crois
que c'est incontestable.
On peut d'abord faire remarquer, quoique je ne considère pas cette
considération comme très importante, que l'œuvre de Molière en son
ensemble est étrangère _essentiellement_ à toute idée religieuse. On
se moquera de moi là-dessus et l'on me demandera comment je voudrais
que des comédies et farces fussent empreintes de sentiment religieux
et révélassent des préoccupations religieuses chez leur auteur. Ce
n'est point cela que je veux dire, mais seulement que, si l'œuvre de
Molière en son ensemble ne révèle aucun principe religieux, ce qui est
assez naturel, elle ne laisse pas d'en indiquer d'autres, qui sont
contraires au sentiment religieux.
Très évidemment Molière a confiance, je ne dirai pas en la _nature_ et
en l'_instinct naturel_, ce qui a été beaucoup trop affirmé, et ce
que, vraiment, je ne crois pas du tout, mais confiance dans le _bon
sens_ purement humain. Il est rationaliste à sa manière, et
c'est-à-dire qu'il croit que la raison moyenne, la raison de Chrysale
et de Cléante, constatant les faits avec sang-froid et tranquillité et
raisonnant un peu sur ces faits, sans subtilité et sans profondeur,
suffit très bien à l'humanité, assure son bonheur relatif et est enfin
ce à quoi elle doit se tenir, sans voir plus loin ni plus haut.
C'est cela Molière, c'est précisément cela, à mon avis.
Or rien n'est plus contraire, sans hostilité, sans la moindre
hostilité, peut-être, mais cependant rien n'est plus contraire au
sentiment religieux et en général et particulièrement à l'influence de
l'Église, en ce que cela donne l'_habitude_ de penser, de sentir et
de vivre sans avoir le moindre besoin de religion, de métaphysique, de
philosophie ni même de morale un peu élevée.
Et cela fait illusion; car les honnêtes gens de Molière sont assez
honnêtes gens en effet pour donner suffisamment envie de les prendre
pour modèles; et, à les prendre pour modèles, on se passera de tout ce
que je viens de dire le plus aisément du monde et avec l'approbation
pleine et entière de son bon sens et en se tenant pour un sage et pour
un homme honnête autant qu'on peut l'être; et cela mène très bien à
l'élimination de toute préoccupation religieuse et de toute religion.
Ne vous paraîtrait-il pas naturel qu'un honnête homme, comme Chrysale,
eût, à un moment donné, et je dis en passant, sans une insistance qui
serait parfaitement mal à propos, un mot qui indiquerait qu'il a reçu
une éducation religieuse et qu'il en a gardé des traces? Ce serait
très naturel. Ce mot, il ne l'a jamais.
Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants.
«Aux bonnes mœurs», c'est tout. «Leur faire craindre Dieu» ou «leur
faire aimer Dieu», ce qui serait si naturel dans la bouche d'un
bourgeois du XVIIe siècle, non. «Les bonnes mœurs»; c'est tout. Le
bon Chrysale est, par prétérition, tenant de la morale laïque.
Ne vous paraîtrait-il pas naturel et même d'_observation juste_ qu'un
_honnête homme distingué_, comme Philinte ou comme Alceste, eût, à un
moment donné et en passant, un mot point du tout de dévot, mais
d'homme ayant un fond religieux, soit Philinte pour consoler Alceste,
soit Alceste pour se consoler dans son infortune? Il n'y aurait rien
de plus juste, qui fût plus _du temps_ et en vérité qui fût plus
attendu. Ils n'ont jamais, ni l'un ni l'autre, un seul mot, un seul
petit mot de ce genre. «De mon temps, on avait Dieu», dit le marquis
d'Auberive à sa femme. On dirait, dans Molière, qu'au XVIIe siècle on
n'avait pas Dieu.
Encore une fois, je n'attache pas une grande importance à une
observation si générale et d'ordre, pour ainsi parler, négatif; mais
enfin que Dieu, qui pouvait y tenir une place, si petite qu'elle fût
et qu'elle dût être, soit absolument absent du théâtre courant de
Molière, du théâtre de Molière, les deux pièces où la question
religieuse est abordée mises à part; et que tout ce théâtre courant
soit dominé par la seule idée du bon sens humain se suffisant à
lui-même et seul appui et seul recours: c'est une chose qui ne laisse
pas d'avoir peut-être un peu de signification et qu'il fallait
considérer un instant.
Et maintenant, venons aux deux pièces où Molière a abordé la question
religieuse. J'ai fait remarquer plus haut que Molière, qui voit très
juste, qui sait son siècle et qui sait l'humanité, n'a pas manqué de
faire son Don Juan à la fois athée et immoral et débauché, et il faut
lui rendre cette justice qu'il a très bien vu ainsi les rapports qui
existent entre le libertinage dans un sens de ce mot et le libertinage
dans l'autre sens de ce terme. Et il faut certainement remarquer que
ceci aurait pu et pourrait passer pour être à tendances religieuses.
Molière semble dire: «Voyez que le libertinage de la croyance mène au
libertinage des mœurs, ou celui-ci à celui-là, et qu'en tout cas l'un
et l'autre ont ensemble étroit parentage, connexion intime, lien
naturel et lien rationnel. Don Juan est débauché parce qu'il ne croit
pas, et il ne croit pas, aussi, parce qu'étant débauché, il a intérêt
à ne pas croire.»
Et si Molière ne dit pas cela, si sa pièce ne le dit pas, (et, en
vérité, que dit-elle, sinon cela?) encore est-il que certainement
Molière nous présente un athée débauché et qu'il ne l'aime pas. Oh!
pour cela, c'est certain. Don Juan n'est pas personnage sympathique.
Molière le déteste bien d'une haine très probablement personnelle et
où il entre de la rancune. «Le grand seigneur méchant homme» et
corrupteur de femmes est franchement détesté par Molière.--La pièce,
au premier regard, serait donc plutôt à tendances religieuses.
Il est vrai; mais remarquez deux choses assez significatives en sens
contraire à ce qui précède. D'abord ils n'avaient pas tout le tort,
les ennemis de Molière qui faisaient observer que Don Juan, quand il
attaque Dieu, a le beau rôle; que Don Juan, en tant qu'athée, a les
rieurs de son côté, sans les y mettre à la vérité, mais tout
naturellement, d'après le texte, ce qui est peut-être encore plus
grave; que Don Juan nie Dieu et que le défenseur de Dieu, l'avocat de
Dieu, est un imbécile qui ne dit rien qui vaille, qui est ridicule,
qui fait rire en effet, qui tombe par terre en voulant plaider et dont
«l'argument se casse le nez».
Sophisme de polémique, dira-t-on. Il en reste cependant quelque chose
comme observation, et l'observation est juste. Don Juan ne fait pas de
profession irréligieuse, et celui qui lui reproche son irréligion est
ridicule. Qu'est-ce à dire, sinon que Molière semble avoir voulu
épargner à Don Juan l'odieux qu'une profession de foi irréligieuse
aurait attiré sur lui et n'a pas voulu épargner au croyant imbécile
le ridicule de son imbécillité largement étalée? Il y a apparence au
moins. Molière ménage singulièrement Don Juan en tant qu'athée: cela
me paraît difficile à contester.
Je ne tirerai aucun parti de la fameuse «scène du pauvre», qui fit
scandale à l'époque. Je ne puis voir dans cette scène qu'une _chose
vraie_, où chacun parle et agit selon son naturel, l'homme du peuple
étant religieux avec héroïsme; Don Juan étant corrupteur à son
ordinaire; puis, je ne dirai pas généreux, mais homme ne tenant pas à
l'argent, comme il est naturel qu'il le soit; puis disant: «Je te le
donne par amour de l'humanité», sans grand dessein philosophique, tout
simplement parce qu'il ne peut pas dire: «pour l'amour de Dieu» et que
cependant il veut dire: «je te le donne gratis».--Non, je ne tirerai
aucun parti de la «scène du pauvre» dont on a abusé, ce me semble,
dans un sens ou dans un autre et dans laquelle je ne vois qu'un
incident ressortissant à l'_idée la plus générale_ de l'ouvrage:
montrer qu'un pauvre diable de mendiant peut se trouver bien au-dessus
d'un grand seigneur, quand ce grand seigneur est méchant homme, et
avoir en quelque sorte, relativement à celui-ci, les honneurs de la
scène. Je ne vois pas autre chose dans la «scène du pauvre».
Mais songez à la fin de Don Juan selon Molière. La fin de Don Juan
consiste à devenir hypocrite de religion. Ceci est très significatif.
Qu'est-ce qu'il signifie, sinon, d'une part, que la méchanceté, le
libertinage, la débauche, mènent premièrement à l'athéisme et
secondement à l'hypocrisie religieuse; sinon, d'autre part, que le
parti religieux se recrute parmi les Tartuffe, ce qui sera démontré
plus tard, parmi les imbéciles comme Sganarelle, et _aussi_ parmi les
athées débauchés, corrupteurs et scélérats quand ils sont devenus
prudents?
N'est-ce point cela? N'est-ce point cela, je ne veux pas dire que
Molière a voulu faire entendre; car je n'en sais rien; mais que le
public de Molière peut comprendre, doit sans doute comprendre et est
presque forcé de conclure? Il me semble ainsi, ou j'en ai peur.
Un paradoxal ou un malintentionné dirait sans doute: «Molière est
tellement irréligieux qu'ayant à présenter un personnage profondément
immoral il le donne comme athée, ne pouvant pas faire autrement,
puisque c'est la vérité et que Molière est parfaitement esclave de la
vérité; mais qu'en même temps, en tant qu'athée, il le ménage et lui
donne ou lui laisse presque le beau rôle; et qu'en même temps, il
trouve le moyen de le faire entrer encore dans le parti religieux;
tant il est impossible à Molière de concevoir un coquin qui ne soit
pas religieux par quelque côté et qui ne ressortisse pas, en fin de
compte, d'une manière ou d'une autre, au parti que Molière déteste; et
plus il a, comme forcé par la vérité, par l'observation, par
l'expérience, représenté son scélérat comme athée, d'autant plus,
comme s'il prenait sa revanche, il l'a fait plus noir et plus hideux
dans le rôle de clérical que dans le rôle d'athée, et c'est seulement
quand il le considère sous ce nouvel aspect que Molière fait éclater
toute la haine qu'il professe à son endroit.»
Voilà ce que dirait un paradoxal ou un malintentionné. Et ce n'est pas
ce que je dis; et si l'on me crie: «Eh! que dis-tu donc, traître?» je
ferai observer que c'est seulement de l'effet possible et probable du
_Don Juan_ sur le public que je m'occupe, et qu'examinant cet effet
possible et probable, j'estime que _Don Juan_ a été pour le public une
pièce antiathéistique un peu, mais une pièce anticléricale beaucoup,
et que le public a dû y puiser des sentiments peu sympathiques à la
religion et au monde religieux, quelque intention, dessein ou tendance
involontaire que, du reste, Molière ait pu y mettre.
Pour ce qui est de _Tartuffe_, la tendance anticléricale est encore
plus forte et sans mélange, ou--encore une fois--l'effet produit en
ce sens est encore plus certain. Ceux-là ont très bien jugé de
_Tartuffe_ qui en ont dit: «Ce n'est pas une pièce contre Tartuffe,
c'est une pièce contre Orgon, puisque Tartuffe _n'y est qu'odieux_ et
qu'Orgon y est ridicule. C'est une pièce destinée à tourner en
ridicule le dévot, l'homme entêté de religion et à qui la religion
fait faire sottise sur sottise, et à qui la religion ôte toute
sensibilité et toute humanité, qu'en un mot la religion rend bête et
méchant. Toute l'essence de _Tartuffe_ est dans ces vers, qui sont, à
tout égard, dignes de Lucrèce:
Il m'enseigne à n'avoir d'affection pour rien;
De tout attachement il détache mon âme,
Et je verrais mourir mère, enfants, frère, femme,
Que je m'en soucierais autant que de cela.
«_Tantum relligio potuit suadere malorum._»
Et si l'on nous dit qu'Orgon a cependant quelques belles qualités, que
ce dévot a été et est resté un bon citoyen et que, sauf son
engouement, il est encore sur le pied d'homme sage; si l'on attire
notre attention sur cette dualité du caractère et du rôle d'Orgon;
nous répondrons, comme il est facile de le prévoir et comme sans doute
on s'y attend, que c'est précisément là qu'on saisit le fond de la
pensée de Molière et son dessein très net et très précis.
Qu'aurait-il prouvé s'il avait fait d'Orgon un simple imbécile? Que
les imbéciles sont facilement et volontiers dévots. C'était quelque
chose, et, du reste, _Tartuffe_ ne laisse pas de diriger vers cette
conclusion (rôle de Mme Pernelle). Mais il a voulu prouver bien plus.
Il a voulu prouver que d'hommes intelligents, sages, droits et
généreux la monomanie religieuse fait des imbéciles, des dupes, des
niais, des benêts et des figures à nasardes.
Ne voyez-vous pas qu'il s'adresse à ces bourgeois du parterre ou des
loges et qu'il leur dit: «Remarquez qu'Orgon, c'est vous, hommes de
mérite, hommes de valeur, hommes de grand poids, et observez ce que
devient un homme tel par monomanie religieuse. _Et nunc intelligite et
erudimini._» Voilà ce que dit Molière aux bourgeois de Paris. Voilà sa
leçon.
Il est clair qu'il ne leur conseille pas de ne point être des
Tartuffes; c'est fort inutile; il leur conseille de n'être pas des
Orgons. Et le vrai moyen c'est de commencer par n'avoir aucun commerce
avec l'Église. _Tartuffe_ est une pièce contre Orgon et non contre
Tartuffe, puisque c'est Orgon qui est ridicule, tandis que Tartuffe
n'est qu'odieux.
Nous dira-t-on qu'ils sont ridicules tous les deux et que, par
conséquent, la pièce peut passer pour être à la fois contre Orgon et
contre Tartuffe? D'abord Tartuffe est _surtout_ odieux; ensuite, si
Tartuffe est ridicule, c'est d'abord de par ce souci qu'a toujours eu
Molière, et dont il faut le louer, de ne jamais quitter le ton de la
comédie, qu'il eût quitté s'il avait fait de Tartuffe un simple coquin
habile; c'est ensuite, peut-être bien, pour montrer à quel point la
monomanie religieuse, l'imbécillité religieuse a de la puissance sur
les hommes et est dangereuse, puisque la contagion en peut venir à un
homme comme Orgon par le canal d'un homme comme Tartuffe.
Est-ce que Molière ne semble pas dire encore: «Et non seulement un
homme de forte tête peut être assoté par le commerce avec les hommes
d'Église; mais il ne faut pas un Bossuet ou un Bourdaloue pour
l'abêtir. Fréquentez les hommes d'église. Vous les trouverez sots,
grossiers, gourmands, vulgaires, plats, gueux, et ne vous en défierez
point. Prenez garde! Ils ont en eux une telle puissance, malgré tout,
à cause de ce au nom de quoi ils parlent et par ce qu'ils vous disent,
relativement à certaine «méchante affaire», que, si vous avez la foi,
ce qui est leur prise sur vous, vous serez bientôt entre leurs mains
comme de tout petits garçons qu'on fouette.»