c'est l'effet tout particulier que l'éducation a en France.
L'éducation, en France, a pour effet de convaincre la génération
éduquée juste à l'inverse de la génération éducatrice; de suggérer à
la génération éduquée toutes les idées contraires à celles de la
génération éducatrice. Le mépris des fils pour les pères et des élèves
pour les maîtres est, en France, très général, et il semble très
légitime. Ceux-là ne sont-ils pas jeunes et ceux-ci ne sont-ils pas
vieux? Que faut-il davantage?
Tout n'est pas mauvais en cela; car il faut certainement que chaque
génération cherche par elle-même et ne s'endorme pas sur la parole
d'autrui; et ce n'est pas sans quelque raison, forme paradoxale mise à
part, qu'un père me disait: «Oui, les enfants méprisent les pères:
c'est providentiel.» Mais il faudrait que cet esprit d'indépendance ne
fût pas accompagné d'une grande légèreté, d'une grande vanité, ou
plutôt n'eût pas légèreté et vanité pour ses sources mêmes.
Toujours est-il que les choses vont ainsi; et tout père français peut
être sûr que son fils a pour lui une douce pitié, tempérée par un
assez faible respect; et tout professeur français peut croire aux
mêmes sentiments chez ses élèves, chez ceux, du moins, de ses élèves
qui n'ont pas pour lui une complète indifférence.
La nation entière a un peu le même caractère, et voici pourquoi. Si
l'amour des nouveautés paradoxales n'était qu'une maladie de jeunesse
dont chacun guérit vers la trentaine, il n'en serait que cela, et le
corps même de la nation resterait sain et resterait ferme dans des
idées générales traditionnelles qui feraient sa force morale et sa
vigueur intellectuelle. Mais l'empêchement à cela, c'est que le
Français n'a pas de passion plus violente que celle qui consiste à ne
point vouloir paraître vieux, et à ne point s'avouer qu'il le soit. Il
en résulte que les idées des jeunes gens, ces idées qu'ils se sont
données en prenant juste le contrepied des idées de leurs pères, leurs
pères eux-mêmes les prennent à leur tour, gauchement, maladroitement,
lourdement; mais enfin ils les prennent, en tout ou en partie,
pour ne point paraître démodés, surannés et tout encombrés de
«vieilleries».--«Nous aussi, nous sommes modernes. Nous aussi, nous
marchons avec notre temps.» Ils marchent, si suivre peut s'appeler
marcher.
C'est ainsi que, même sans souci de popularité, même sans souci de
rester en bons termes avec les gouvernements nouveaux et de se tenir
toujours du côté du manche, même sans tout cela, tel vieux brave homme
de 1906 exprimera, étalera en ses propos un mélange prodigieux de ses
idées de 1869, de ses idées de 1872 et de ses idées, pour ainsi
parler, de 1906, et offrira aux regards une synthèse bizarre de Duruy,
de Gambetta, de Jules Ferry et de M. Jaurès. Je rencontre un brave
homme de ce genre, plus ou moins éloquent, plus ou moins spécieux,
plus ou moins brillant, et, mon Dieu, toujours aussi sincère, ou à peu
près, toutes les fois que je me promène. Cela est si délicieux de ne
point vieillir, de croire que l'on ne vieillit pas et de croire
persuader aux autres qu'on ne vieillit point! Presque tout Français de
soixante ans est un vieux beau qui suit la mode, qui en a le respect
et aussi comme une espèce de terreur, et qui serait désespéré si l'on
pouvait soupçonner qu'il n'est plus homme à la comprendre.
C'est ainsi que, chez d'autres, chez les outranciers et les inquiets
et les nerveux, le désir de n'être pas _dépassés_ va jusqu'à être plus
_avancés_, non seulement qu'ils n'ont jamais été dans leur jeunesse,
mais que ne sont même les jeunes gens qui les entourent et dont ils
veulent passionnément être entourés toujours. Ils voudraient les
effrayer par leur jeunesse. Ils multiplient les audaces, les témérités
et les bravades. Ils sont iconoclastes avec une frénésie croissante.
Ils brisent davantage à mesure qu'ils ont les mains plus faibles. De
ceux-ci la ligne de vie est assez bizarre. Ils ont été sages et
modérés, quelquefois d'un doux scepticisme, dans leur jeunesse; ils
sont affirmatifs et ils sont révolutionnaires dans leur âge avancé.
Les années, au lieu de les mûrir, les rendent acides. Ils semblent
avoir marché à reculons dans le sentier de la vie et avoir cheminé, à
partir de vingt ans, d'une douce et sereine vieillesse à une jeunesse
inquiète et à une adolescence tumultueuse.
Remarquez que le phénomène n'est pas nouveau en France et que c'est
(surtout) à partir de son âge mûr que Voltaire, et lui aussi, ce
semble bien, pour suivre la mode et courir après la popularité, est
devenu partiellement révolutionnaire, avec le tempérament le plus
conservateur du monde, poussant toujours de ce côté avec plus d'âpreté
et de violence. Il faut dire seulement, à l'éloge de son bon sens et
aussi, relativement, de son courage, il faut dire, pour être juste,
que cependant il n'a pas eu tout à fait la terreur d'être dépassé et a
laissé d'autres aller plus loin que lui en disant nettement qu'il
n'allait pas jusqu'où ils allaient.
Tant y a que le Français, par une horreur bien naturelle de la
vieillesse, n'aime les vieilleries ni quand il est jeune ni quand il
est vieux, s'en détourne passionnément quand il est jeune, tend à n'en
pas être soupçonné quand il est vieux, a donc toujours tendance à
s'attacher aux nouveautés, sans les examiner et pour ce mérite seul
qu'elles sont nouvelles, mérite incomparable aux yeux de sa vanité, de
sa légèreté et de sa «jeunesse».
Une vieillerie comme la religion ne saurait donc lui plaire et il s'en
détourne, communément, avec une sorte de dédain et de hauteur. Le
Français est «esprit fort» dans l'âme, de par tous les défauts qui se
trouvent ordinairement en lui.
* * * * *
On me dira sans doute que cette tendance même qui fait que chaque
génération française tient essentiellement à prendre le contre-pied de
la génération précédente doit avoir pour effet qu'une génération
religieuse succède à une génération d'esprits forts et une génération
d'esprits forts à une génération religieuse, et ainsi de suite, de
telle sorte que les gains et les pertes finissent par se
contrebalancer et que le parti religieux reste, en définitive, à très
peu près sur son terrain.
Partiellement, c'est bien en effet ce qui arrive; et, précisément par
suite de ce goût qu'ont les Français de désapprendre ce qu'ils ont
appris, par cet effet de l'éducation chez les Français qui est de les
faire réagir contre l'éducateur. C'est ainsi que le mouvement de
renaissance religieuse de 1800 à 1840 environ est très évidemment
l'effet des fureurs antireligieuses de la seconde moitié du XVIIIe
siècle. C'est ainsi que l'anticléricalisme de 1840 à 1870 est une
réaction contre la «religiosité» de Chateaubriand et de ses disciples
et aussi contre les manifestations religieuses du parti ecclésiastique
pendant la Restauration. C'est ainsi que les catholiques ou simplement
les libéraux attendent beaucoup en ce moment de la stupidité et de
l'outrecuidance de la plupart des instituteurs français et ne doutent
point que leurs élèves ne soient un jour, et prochainement, ou grands
amis de l'Église ou très déférents à son égard.
Tout cela est assez vrai; mais il faut remarquer d'abord, comme je
l'ai montré, que le besoin, dans l'esprit de chaque génération, de
mépriser la génération précédente n'est pas la seule cause, mais une
des causes seulement de l'anticléricalisme français, ce qui fait que
quand cette tendance agit en faveur du sentiment religieux, les autres
causes d'anticléricalisme subsistent et ont leur effet compensatoire.
Et il faut remarquer ensuite que, de par son antiquité, la religion
est en quelque sorte la vieillerie par excellence, la plus vieille des
vieilleries, défaut dont le temps ne la guérit pas; et, par
conséquent, même devant une génération qui serait assez portée à
l'accepter par réaction contre ce qu'on lui a enseigné, a toujours ce
tort grave d'être ce qu'on a cru autrefois et pendant si longtemps
qu'il y a vraiment quelque honte à y croire encore.
Tous les réformateurs religieux de ces derniers siècles, quoiqu'ils
aient échoué, avaient raisonné assez juste. Ils s'étaient dit: «Les
Français ne s'éprendront d'une religion que si elle est nouvelle.
Inventons donc une religion inédite.» Ce n'était pas mal pensé. Le
malheur, c'est que ces religions inédites ressemblaient singulièrement
à l'ancienne et ne pouvaient pas ne point lui ressembler beaucoup; et
c'est pourquoi, pour les traditionistes ayant le tort d'être nouvelles
et pour les curieux de choses vraiment nouvelles ayant le ridicule
d'être des vieilleries dissimulées, elles n'ont eu de succès auprès de
personne.
La légèreté française sous cette forme: inconstance, versatilité,
horreur de la tradition, mépris de l'enseignement reçu, tendance
antidomestique, est donc un très grand obstacle à l'influence du
sentiment religieux. L'Église avait l'habitude de se faire appeler
«notre sainte mère l'Église». Relativement aux Français, c'était une
faute: «C'est une mère. Comment voulez-vous que je la respecte?»
* * * * *
L'_immoralité française_--je m'expliquerai tout à l'heure sur ce gros
mot--est chose encore qui contrarie l'influence du sentiment
religieux. Le Français n'est pas immoral. Du moins, il ne l'est pas
plus que les hommes des autres peuples, et peut-être l'est-il moins.
J'ai tendance, sans m'avancer, en une matière où les statistiques,
même à demi exactes, sont impossibles, à croire qu'il l'est moins, à
cause de sa légèreté même, du peu de violence de ses passions; à cause
aussi d'un certain sentiment d'élégance en toutes choses, qu'il a
toujours, même un peu dans les classes inférieures, et qui, certes,
n'est pas du tout la moralité, mais n'est pas sans y contribuer et
assez fort; à cause aussi de sa bonté, qui est réelle et qui est un
frein à la basse débauche: le grand débauché est toujours cruel; à
cause enfin de ceci que le Français est le seul peuple du monde (avec
le peuple américain) qui se laisse mener par les femmes, au lieu de
les traiter durement et despotiquement.
Cette dernière tendance a d'immenses inconvénients: une partie de la
force des peuples européens autres que la France consiste en ce que
les hommes sont maîtres chez eux et que les femmes n'ont aucune
influence sur leurs décisions et sur leurs volontés; une partie de
notre faiblesse vient de ce que les femmes ont un immense empire sur
nous et nous efféminent. Mais, au point de vue de la moralité, qui ne
voit qu'un peuple où les femmes dominent ne peut pas être très
immoral? Les femmes, je parle de la majorité des femmes, ne le
permettent pas. Le peuple immoral est celui où les femmes sont
considérées comme des choses ou comme des êtres inférieurs et se sont
habituées à être considérées ainsi et sont passives et s'abandonnent
aux désirs avec une sorte d'inertie. Le peuple où la femme est forte,
sans être d'une moralité absolue, ni même extraordinaire, est
maintenu, par la dignité de la femme, très loin de la basse
immoralité.
De là ce foyer français, que les étrangers connaissent très bien,
qu'ils prennent plaisir à nier ou à moquer, sur la foi de nos stupides
romanciers galants, mais sur lequel ils ne se trompent point et dont
ils connaissent très bien les mérites; ce foyer français qui a
quelques ridicules, où la femme est trop maîtresse et où l'homme n'est
souvent que l'aîné des enfants, ce qui, du reste, est délicieux; mais
ce foyer français, presque toujours très chaste, très honnête, très
fermé et très jaloux de son intimité, et de son secret, et de son
bonheur.
Non, je ne crois pas le peuple français plus immoral qu'un autre
peuple, et même je crois, avec toutes sortes de raisons pour le
croire, qu'il est à un très haut degré, dans l'échelle de la moralité,
parmi les nations.
Seulement le Français a une manie, qui est de rougir de la moralité,
et de croire que la moralité est ridicule, et de ne point vouloir
avouer qu'il est moral, et d'être un fanfaron de vices ou tout au
moins de libertinage.
Je crois bien que la France est le seul peuple du monde où la
chasteté soit un ridicule. Elle en est un chez lui. Le moindre
courtaud de boutique, laid, gauche, lourdaud et imbécile, se flatte et
se vante de ses succès féminins, d'autant plus qu'il en a moins, et
pour se poser avantageusement dans le monde. L'adolescent le plus
timide n'a peur que d'une chose, c'est qu'on le croie vierge. Il
vaincra sa timidité avec des efforts de volonté surhumaine pour
prouver qu'il ne l'est pas; ou il mentira violemment pour assurer
qu'il ne l'est point.
L'homme mûr n'est pas exempt de cette maladie, et si le bel air chez
les jeunes gens, tout au moins de la bourgeoisie et du peuple, est de
se donner pour corrompus, le bel air chez les hommes qui sont au
milieu de la vie est de se laisser soupçonner d'être infidèles à leurs
femmes et de n'être point liés à cet égard par de sots scrupules.
Les vieillards mêmes ne détestent pas laisser planer sur eux une
petite légende de libertinage. C'est une élégance; et ils sont
extrêmement flattés qu'on les considère comme atteints de cette
turpitude et de cette fâcheuse maladie.
C'est placer sa vanité d'une façon un peu singulière. Mais c'est
ainsi. Où les autres peuples mettent leur hypocrisie, nous mettons
notre fanfaronnade, et où ils mettent leur pudeur, nous mettons notre
ostentation. Ce qu'ils font en se cachant, nous nous en vantons en ne
le faisant pas. Ce dont ils rougissent, c'est ce dont nous sommes
fiers, et ce dont ils se flattent, faussement, du reste, c'est ce que
nous ne pouvons pas prendre sur nous d'avouer. La chasteté est une
vertu dont ils se targuent sans l'avoir et dont nous avons la plus
grande honte du monde, même quand nous la pratiquons. Le libertinage
en France est une tradition nationale que nous sommes beaucoup plus
enclins à proclamer qu'à soutenir.
Il est bien évident que ceci est encore un effet de notre vanité. Mais
pourquoi avons-nous mis notre vanité en ceci et non ailleurs? Je ne
sais trop. J'ai souvent pensé que c'était peut-être précisément parce
que nous sommes bons et faibles et très faciles à nous laisser mener
par les femmes. Précisément à cause de cela et parce que nous le
savons, nous ne voulons pas en convenir, et c'est ici que se place
notre vanité et qu'elle agit. Ne voulant pas convenir que nous nous
laissons mener par les femmes, nous nous attribuons ce rôle de
séducteurs, de conquérants et de Don Juan qui, en effet, est bien
celui des hommes qui méprisent les femmes, les dominent, se moquent
d'elles et sont leurs maîtres au lieu d'être leurs serviteurs. Oh! que
ce rôle nous agrée, en ce qu'il montre bien et prouve d'une manière
éclatante que nous ne subissons pas l'empire des femmes, de la nôtre
surtout, et que nous sommes des hommes forts! Comme il nous agrée, en
ce qu'il nous donne justement comme le contraire de ce que nous sommes
et de ce que nous n'aimons pas à convenir que nous puissions être!
Comme il nous agrée, en ce qu'il dissimule notre faiblesse! Comme il
nous agrée en ce qu'il nous déguise!
Voilà mon explication, une, du moins, des explications que je me suis
données de ce travers français, qui est le plus distinctif et le plus
caractéristique de nos travers.
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse psychologique, le travers
existe, et je me résumerai en disant: le Français n'est pas immoral;
mais il tient infiniment et il prend un plaisir infini à passer pour
l'être.
Or, au point de vue des choses religieuses, être immoral ou en jouer
le rôle a exactement les mêmes effets. L'homme immoral ou l'homme qui
tient à passer pour l'être s'écarte naturellement d'une religion qui
recommande la chasteté et qui la considère comme une grande force et
une grande vertu. Il fait partie du rôle du jeune homme qui se flatte
de mépriser la chasteté, tout comme un autre, de s'écarter avec grand
soin de la société des prêtres et de toute pratique religieuse. Toute
l'économie du rôle qu'il joue devant ses amis et _devant lui-même_
serait ruinée par cette contradiction déplorable et ridicule. M.
Homais, qui est la raison même en ces matières, ne manque pas de dire,
à propos d'un jeune homme de province qui va faire son droit à Paris:
«Il ne fera pas de sottises; c'est un jeune homme sérieux. Il faudra
bien pourtant qu'il fréquente un peu les filles pour n'avoir pas l'air
d'un jésuite.» Voilà la vérité. Le Français affiche l'immoralité par
amour-propre et s'écarte de la religion pour soutenir son bon renom
d'homme immoral; et, réciproquement, il est immoral, sans en avoir la
moindre envie, pour ne point passer pour être clérical. Ces choses
sont cause et effet, et une fois l'engrenage en mouvement, le Français
devient d'autant plus anticlérical qu'il tient plus à passer pour
libertin, et d'autant plus libertin, au moins en apparence et
d'enseigne, qu'il s'efforce d'être anticlérical.
La langue ne s'y est pas trompée, et c'est comme un contrôle. Elle a
appelé _libertin_: d'abord «l'esprit fort», et ensuite le débauché et,
du reste, concurremment l'un et l'autre; mais d'abord surtout
«l'esprit fort», et ensuite surtout le débauché. Cela est naturel. Ce
qui a frappé d'abord, c'est l'_affranchissement_ qu'affichaient
certains philosophes à l'égard des dogmes religieux; de là _libertin_
dans le sens de libre penseur. Ce qui a frappé ensuite, c'est
l'attitude arrogante des débauchés se faisant gloire de leurs
mauvaises mœurs. Le peuple s'est dit, très finement: «Ceux-ci sont
surtout des hommes qui sont fiers de ne subir aucune règle et qui
veulent le montrer par leur genre de vie. Ce sont des _libertins_ en
acte. Ce sont essentiellement des libertins. Le nom leur en restera.»
Et cela veut dire, non pas que la libre pensée mène à l'immoralité;
mais que l'affectation de l'immoralité mène à l'affectation de la
libre pensée et se couvre de la libre pensée comme d'un beau manteau
philosophique.
Molière non plus ne s'y est pas trompé et il a fait de son Don Juan à
la fois un débauché et un athée: d'abord pour peindre un homme d'une
certaine classe de son temps; ensuite, comme toujours, pour peindre un
homme éternel en France. Don Juan est dédaigneux de morale et
dédaigneux de religion en même temps, également, et l'un et l'autre
surtout par vanité et «par air», à la française. Une de ses joies, car
il en a d'autres, et je n'oublie pas qu'il est très complexe, est de
scandaliser le peuple, les simples, représentés par Sganarelle. C'est
ce qu'il a de particulièrement français.
Le Français fait tout, ou il s'en faut de peu, par vanité. La vanité
est son grand ressort. Toute l'immoralité qu'il peut avoir ou qu'il
peut affecter tient à cela. L'étranger ne déteste pas être libertin
sans qu'on le sache; le Français aimerait mieux se priver de voluptés
de toute sa vie et passer pour un mauvais sujet, que posséder toutes
les femmes et être aimé d'elles et être tenu pour coquebin.--Il y
aurait un joli sujet de comédie: _Don Juan blanc_. Ce Don Juan-là,
pour une raison qu'il faudrait trouver, ou même sans raison, n'aurait
jamais aucun succès de galanterie; mais il aurait la réputation,
habilement entretenue, soit par lui-même, soit par un autre qui aurait
intérêt à cela, d'être logé à l'enseigne du «grand vainqueur» et de
tenir toutes les promesses de son affiche. Cet homme-là, né français,
serait le plus heureux des hommes.
Dans ces conditions, on comprend assez que la moralité, encore qu'elle
soit en usage chez les Français, n'y soit pas en honneur, et peut-être
y soit aussi peu en honneur qu'elle y est en usage. Peut-être y a-t-il
proportion juste, et s'il était ainsi, on ne saurait croire à quel
point les Français seraient moraux; ils le seraient presque avec
excès.
Toujours est-il que l'affectation d'immoralité et toutes les habitudes
d'esprit, de conduite et d'attitude que cette affectation entraîne
détachent les Français de la religion, du sentiment religieux et de
l'état d'esprit religieux. De très bonne heure et comme tout de suite,
longtemps avant d'être devenu formellement catholique, l'illustre
philosophe M. Brunetière avait horreur de la grivoiserie française, de
la gauloiserie, et la considérait comme une plaie honteuse de la
littérature française. C'était comme d'instinct, et celui qui avait en
lui comme les germes et les semences de l'esprit religieux sentait
bien que grivoiserie et gauloiserie n'étaient pas autre chose qu'à la
fois les effets et les causes de l'irréligion et devaient être
traitées non comme un travers désobligeant, mais comme une maladie
profonde et d'autant plus funeste qu'elle est endémique.
* * * * *
Telles sont, à ma connaissance, les causes psychologiques les plus
générales de l'anticléricalisme en France. Sans atteindre la nation
tout entière, elles sont répandues, et depuis très longtemps,
inégalement, du reste, mais universellement, dans toutes les classes
de la nation et dans toutes les régions du pays.
Il peut être utile maintenant de considérer l'anticléricalisme
français dans la suite de son histoire.
CHAPITRE II
L'ANTICLÉRICALISME AU XVIIe SIÈCLE.
D'une part, l'anticléricalisme a existé en France au XVIIe siècle;
mais il y a été très faible et très peu répandu; d'autre part, aucun
siècle n'a plus préparé l'anticléricalisme en France que le XVIIe
siècle.
Ce sont ces trois propositions que nous examinerons dans ce chapitre.
L'anticléricalisme a existé en France au XVIIe siècle, surtout dans le
premier tiers de ce siècle et dans le troisième. Dans le premier tiers
il était représenté par un certain nombre d'écrivains, et c'étaient
les Théophile de Viau et les Cyrano de Bergerac, nourris de Montaigne,
mais plus audacieux que Montaigne; nourris de Lucrèce, mais moins
systématiques que lui et se plaisant dans la négation pure et simple;
qui, pour se plaire à eux-mêmes d'abord et pour plaire ensuite à
quelques grands seigneurs licencieux, leurs protecteurs, faisaient
comme marcher de pair le licencieux et l'incrédulité et flattaient
ainsi deux passions basses assez répandues alors dans les hautes
classes.
Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, le gouvernement étant aux
mains de prêtres, Richelieu, Père Joseph, si peu prêtre, du reste, que
fût l'un d'eux, c'était faire acte d'opposition ou d'indépendance ou
de taquinerie, choses très chères aux Français, que d'affecter
l'incrédulité et le libertinage. L'anticléricalisme a été, vers 1630,
une attitude aristocratique; l'anticléricalisme a été, vers 1630, très
grand seigneur.
Il était grossier, du reste, et impudent. Il était immonde. Il se
roulait dans les fanges des _Parnasses satyriques_. Il était, en très
parfaite exactitude, à pieds de satyre. Il conduisait à la place de
Grève en réalité ou en effigie. Il était en horreur à la majorité de
la nation.
* * * * *
Il fut à la fois plus décent et plus scientifique, un peu, dans le
troisième tiers du XVIIe siècle, plus prudent aussi. L'influence de
Gassendi fut très faible, je crois, et je ne serais pas très éloigné
de penser qu'elle fut nulle, parce qu'elle ne trouva pas un homme de
talent pour se mettre à son service et pour illustrer de littérature
les idées du philosophe provençal. En France le génie réussit peu, ou
tardivement; la force de pensée ne réussit pas sans le talent; mais
la moindre chose réussit quand le talent s'y joint et se mêle de lui
faire un succès. Gassendi est, toutes proportions gardées, du reste,
un Auguste Comte qui n'a pas trouvé d'Hippolyte Taine.
Mais trois influences, dans cette fin du XVIIe siècle, ont eu une
certaine importance au point de vue de l'anticléricalisme, celle de
Descartes, celle de Bayle et celle de Molière.
Je place l'influence antireligieuse de Descartes au troisième tiers du
XVIIe siècle, et je crois que je ne me trompe pas extrêmement. Dans le
milieu du XVIIe siècle Descartes _tout entier_ est trop présent aux
esprits pour qu'il ait une influence antireligieuse. Il n'est pas
assez loin pour qu'on ne se rappelle point que personnellement il est
chrétien, très chrétien, aussi chrétien que possible, homme qui fait
des vœux et des pèlerinages; que, comme philosophe, il a un système
qui est tout plein de Dieu, jusque-là qu'on peut dire et, pour mon
compte, c'est ce que j'ai dit, que Dieu est la pierre de fondation et
la pierre clef de voûte de tout son édifice et que sans l'idée de Dieu
le système de Descartes n'existe absolument pas. Descartes, en 1660,
n'est pas assez loin pour qu'on ne se rappelle pas tout cela.