Il en résulte une chose que l'on n'a peut-être pas assez remarquée:

c'est l'effet tout particulier que l'éducation a en France.

L'éducation, en France, a pour effet de convaincre la génération

éduquée juste à l'inverse de la génération éducatrice; de suggérer à

la génération éduquée toutes les idées contraires à celles de la

génération éducatrice. Le mépris des fils pour les pères et des élèves

pour les maîtres est, en France, très général, et il semble très

légitime. Ceux-là ne sont-ils pas jeunes et ceux-ci ne sont-ils pas

vieux? Que faut-il davantage?

Tout n'est pas mauvais en cela; car il faut certainement que chaque

génération cherche par elle-même et ne s'endorme pas sur la parole

d'autrui; et ce n'est pas sans quelque raison, forme paradoxale mise à

part, qu'un père me disait: «Oui, les enfants méprisent les pères:

c'est providentiel.» Mais il faudrait que cet esprit d'indépendance ne

fût pas accompagné d'une grande légèreté, d'une grande vanité, ou

plutôt n'eût pas légèreté et vanité pour ses sources mêmes.

Toujours est-il que les choses vont ainsi; et tout père français peut

être sûr que son fils a pour lui une douce pitié, tempérée par un

assez faible respect; et tout professeur français peut croire aux

mêmes sentiments chez ses élèves, chez ceux, du moins, de ses élèves

qui n'ont pas pour lui une complète indifférence.

La nation entière a un peu le même caractère, et voici pourquoi. Si

l'amour des nouveautés paradoxales n'était qu'une maladie de jeunesse

dont chacun guérit vers la trentaine, il n'en serait que cela, et le

corps même de la nation resterait sain et resterait ferme dans des

idées générales traditionnelles qui feraient sa force morale et sa

vigueur intellectuelle. Mais l'empêchement à cela, c'est que le

Français n'a pas de passion plus violente que celle qui consiste à ne

point vouloir paraître vieux, et à ne point s'avouer qu'il le soit. Il

en résulte que les idées des jeunes gens, ces idées qu'ils se sont

données en prenant juste le contrepied des idées de leurs pères, leurs

pères eux-mêmes les prennent à leur tour, gauchement, maladroitement,

lourdement; mais enfin ils les prennent, en tout ou en partie,

pour ne point paraître démodés, surannés et tout encombrés de

«vieilleries».--«Nous aussi, nous sommes modernes. Nous aussi, nous

marchons avec notre temps.» Ils marchent, si suivre peut s'appeler

marcher.

C'est ainsi que, même sans souci de popularité, même sans souci de

rester en bons termes avec les gouvernements nouveaux et de se tenir

toujours du côté du manche, même sans tout cela, tel vieux brave homme

de 1906 exprimera, étalera en ses propos un mélange prodigieux de ses

idées de 1869, de ses idées de 1872 et de ses idées, pour ainsi

parler, de 1906, et offrira aux regards une synthèse bizarre de Duruy,

de Gambetta, de Jules Ferry et de M. Jaurès. Je rencontre un brave

homme de ce genre, plus ou moins éloquent, plus ou moins spécieux,

plus ou moins brillant, et, mon Dieu, toujours aussi sincère, ou à peu

près, toutes les fois que je me promène. Cela est si délicieux de ne

point vieillir, de croire que l'on ne vieillit pas et de croire

persuader aux autres qu'on ne vieillit point! Presque tout Français de

soixante ans est un vieux beau qui suit la mode, qui en a le respect

et aussi comme une espèce de terreur, et qui serait désespéré si l'on

pouvait soupçonner qu'il n'est plus homme à la comprendre.

C'est ainsi que, chez d'autres, chez les outranciers et les inquiets

et les nerveux, le désir de n'être pas _dépassés_ va jusqu'à être plus

_avancés_, non seulement qu'ils n'ont jamais été dans leur jeunesse,

mais que ne sont même les jeunes gens qui les entourent et dont ils

veulent passionnément être entourés toujours. Ils voudraient les

effrayer par leur jeunesse. Ils multiplient les audaces, les témérités

et les bravades. Ils sont iconoclastes avec une frénésie croissante.

Ils brisent davantage à mesure qu'ils ont les mains plus faibles. De

ceux-ci la ligne de vie est assez bizarre. Ils ont été sages et

modérés, quelquefois d'un doux scepticisme, dans leur jeunesse; ils

sont affirmatifs et ils sont révolutionnaires dans leur âge avancé.

Les années, au lieu de les mûrir, les rendent acides. Ils semblent

avoir marché à reculons dans le sentier de la vie et avoir cheminé, à

partir de vingt ans, d'une douce et sereine vieillesse à une jeunesse

inquiète et à une adolescence tumultueuse.

Remarquez que le phénomène n'est pas nouveau en France et que c'est

(surtout) à partir de son âge mûr que Voltaire, et lui aussi, ce

semble bien, pour suivre la mode et courir après la popularité, est

devenu partiellement révolutionnaire, avec le tempérament le plus

conservateur du monde, poussant toujours de ce côté avec plus d'âpreté

et de violence. Il faut dire seulement, à l'éloge de son bon sens et

aussi, relativement, de son courage, il faut dire, pour être juste,

que cependant il n'a pas eu tout à fait la terreur d'être dépassé et a

laissé d'autres aller plus loin que lui en disant nettement qu'il

n'allait pas jusqu'où ils allaient.

Tant y a que le Français, par une horreur bien naturelle de la

vieillesse, n'aime les vieilleries ni quand il est jeune ni quand il

est vieux, s'en détourne passionnément quand il est jeune, tend à n'en

pas être soupçonné quand il est vieux, a donc toujours tendance à

s'attacher aux nouveautés, sans les examiner et pour ce mérite seul

qu'elles sont nouvelles, mérite incomparable aux yeux de sa vanité, de

sa légèreté et de sa «jeunesse».

Une vieillerie comme la religion ne saurait donc lui plaire et il s'en

détourne, communément, avec une sorte de dédain et de hauteur. Le

Français est «esprit fort» dans l'âme, de par tous les défauts qui se

trouvent ordinairement en lui.

* * * * *

On me dira sans doute que cette tendance même qui fait que chaque

génération française tient essentiellement à prendre le contre-pied de

la génération précédente doit avoir pour effet qu'une génération

religieuse succède à une génération d'esprits forts et une génération

d'esprits forts à une génération religieuse, et ainsi de suite, de

telle sorte que les gains et les pertes finissent par se

contrebalancer et que le parti religieux reste, en définitive, à très

peu près sur son terrain.

Partiellement, c'est bien en effet ce qui arrive; et, précisément par

suite de ce goût qu'ont les Français de désapprendre ce qu'ils ont

appris, par cet effet de l'éducation chez les Français qui est de les

faire réagir contre l'éducateur. C'est ainsi que le mouvement de

renaissance religieuse de 1800 à 1840 environ est très évidemment

l'effet des fureurs antireligieuses de la seconde moitié du XVIIIe

siècle. C'est ainsi que l'anticléricalisme de 1840 à 1870 est une

réaction contre la «religiosité» de Chateaubriand et de ses disciples

et aussi contre les manifestations religieuses du parti ecclésiastique

pendant la Restauration. C'est ainsi que les catholiques ou simplement

les libéraux attendent beaucoup en ce moment de la stupidité et de

l'outrecuidance de la plupart des instituteurs français et ne doutent

point que leurs élèves ne soient un jour, et prochainement, ou grands

amis de l'Église ou très déférents à son égard.

Tout cela est assez vrai; mais il faut remarquer d'abord, comme je

l'ai montré, que le besoin, dans l'esprit de chaque génération, de

mépriser la génération précédente n'est pas la seule cause, mais une

des causes seulement de l'anticléricalisme français, ce qui fait que

quand cette tendance agit en faveur du sentiment religieux, les autres

causes d'anticléricalisme subsistent et ont leur effet compensatoire.

Et il faut remarquer ensuite que, de par son antiquité, la religion

est en quelque sorte la vieillerie par excellence, la plus vieille des

vieilleries, défaut dont le temps ne la guérit pas; et, par

conséquent, même devant une génération qui serait assez portée à

l'accepter par réaction contre ce qu'on lui a enseigné, a toujours ce

tort grave d'être ce qu'on a cru autrefois et pendant si longtemps

qu'il y a vraiment quelque honte à y croire encore.

Tous les réformateurs religieux de ces derniers siècles, quoiqu'ils

aient échoué, avaient raisonné assez juste. Ils s'étaient dit: «Les

Français ne s'éprendront d'une religion que si elle est nouvelle.

Inventons donc une religion inédite.» Ce n'était pas mal pensé. Le

malheur, c'est que ces religions inédites ressemblaient singulièrement

à l'ancienne et ne pouvaient pas ne point lui ressembler beaucoup; et

c'est pourquoi, pour les traditionistes ayant le tort d'être nouvelles

et pour les curieux de choses vraiment nouvelles ayant le ridicule

d'être des vieilleries dissimulées, elles n'ont eu de succès auprès de

personne.

La légèreté française sous cette forme: inconstance, versatilité,

horreur de la tradition, mépris de l'enseignement reçu, tendance

antidomestique, est donc un très grand obstacle à l'influence du

sentiment religieux. L'Église avait l'habitude de se faire appeler

«notre sainte mère l'Église». Relativement aux Français, c'était une

faute: «C'est une mère. Comment voulez-vous que je la respecte?»

* * * * *

L'_immoralité française_--je m'expliquerai tout à l'heure sur ce gros

mot--est chose encore qui contrarie l'influence du sentiment

religieux. Le Français n'est pas immoral. Du moins, il ne l'est pas

plus que les hommes des autres peuples, et peut-être l'est-il moins.

J'ai tendance, sans m'avancer, en une matière où les statistiques,

même à demi exactes, sont impossibles, à croire qu'il l'est moins, à

cause de sa légèreté même, du peu de violence de ses passions; à cause

aussi d'un certain sentiment d'élégance en toutes choses, qu'il a

toujours, même un peu dans les classes inférieures, et qui, certes,

n'est pas du tout la moralité, mais n'est pas sans y contribuer et

assez fort; à cause aussi de sa bonté, qui est réelle et qui est un

frein à la basse débauche: le grand débauché est toujours cruel; à

cause enfin de ceci que le Français est le seul peuple du monde (avec

le peuple américain) qui se laisse mener par les femmes, au lieu de

les traiter durement et despotiquement.

Cette dernière tendance a d'immenses inconvénients: une partie de la

force des peuples européens autres que la France consiste en ce que

les hommes sont maîtres chez eux et que les femmes n'ont aucune

influence sur leurs décisions et sur leurs volontés; une partie de

notre faiblesse vient de ce que les femmes ont un immense empire sur

nous et nous efféminent. Mais, au point de vue de la moralité, qui ne

voit qu'un peuple où les femmes dominent ne peut pas être très

immoral? Les femmes, je parle de la majorité des femmes, ne le

permettent pas. Le peuple immoral est celui où les femmes sont

considérées comme des choses ou comme des êtres inférieurs et se sont

habituées à être considérées ainsi et sont passives et s'abandonnent

aux désirs avec une sorte d'inertie. Le peuple où la femme est forte,

sans être d'une moralité absolue, ni même extraordinaire, est

maintenu, par la dignité de la femme, très loin de la basse

immoralité.

De là ce foyer français, que les étrangers connaissent très bien,

qu'ils prennent plaisir à nier ou à moquer, sur la foi de nos stupides

romanciers galants, mais sur lequel ils ne se trompent point et dont

ils connaissent très bien les mérites; ce foyer français qui a

quelques ridicules, où la femme est trop maîtresse et où l'homme n'est

souvent que l'aîné des enfants, ce qui, du reste, est délicieux; mais

ce foyer français, presque toujours très chaste, très honnête, très

fermé et très jaloux de son intimité, et de son secret, et de son

bonheur.

Non, je ne crois pas le peuple français plus immoral qu'un autre

peuple, et même je crois, avec toutes sortes de raisons pour le

croire, qu'il est à un très haut degré, dans l'échelle de la moralité,

parmi les nations.

Seulement le Français a une manie, qui est de rougir de la moralité,

et de croire que la moralité est ridicule, et de ne point vouloir

avouer qu'il est moral, et d'être un fanfaron de vices ou tout au

moins de libertinage.

Je crois bien que la France est le seul peuple du monde où la

chasteté soit un ridicule. Elle en est un chez lui. Le moindre

courtaud de boutique, laid, gauche, lourdaud et imbécile, se flatte et

se vante de ses succès féminins, d'autant plus qu'il en a moins, et

pour se poser avantageusement dans le monde. L'adolescent le plus

timide n'a peur que d'une chose, c'est qu'on le croie vierge. Il

vaincra sa timidité avec des efforts de volonté surhumaine pour

prouver qu'il ne l'est pas; ou il mentira violemment pour assurer

qu'il ne l'est point.

L'homme mûr n'est pas exempt de cette maladie, et si le bel air chez

les jeunes gens, tout au moins de la bourgeoisie et du peuple, est de

se donner pour corrompus, le bel air chez les hommes qui sont au

milieu de la vie est de se laisser soupçonner d'être infidèles à leurs

femmes et de n'être point liés à cet égard par de sots scrupules.

Les vieillards mêmes ne détestent pas laisser planer sur eux une

petite légende de libertinage. C'est une élégance; et ils sont

extrêmement flattés qu'on les considère comme atteints de cette

turpitude et de cette fâcheuse maladie.

C'est placer sa vanité d'une façon un peu singulière. Mais c'est

ainsi. Où les autres peuples mettent leur hypocrisie, nous mettons

notre fanfaronnade, et où ils mettent leur pudeur, nous mettons notre

ostentation. Ce qu'ils font en se cachant, nous nous en vantons en ne

le faisant pas. Ce dont ils rougissent, c'est ce dont nous sommes

fiers, et ce dont ils se flattent, faussement, du reste, c'est ce que

nous ne pouvons pas prendre sur nous d'avouer. La chasteté est une

vertu dont ils se targuent sans l'avoir et dont nous avons la plus

grande honte du monde, même quand nous la pratiquons. Le libertinage

en France est une tradition nationale que nous sommes beaucoup plus

enclins à proclamer qu'à soutenir.

Il est bien évident que ceci est encore un effet de notre vanité. Mais

pourquoi avons-nous mis notre vanité en ceci et non ailleurs? Je ne

sais trop. J'ai souvent pensé que c'était peut-être précisément parce

que nous sommes bons et faibles et très faciles à nous laisser mener

par les femmes. Précisément à cause de cela et parce que nous le

savons, nous ne voulons pas en convenir, et c'est ici que se place

notre vanité et qu'elle agit. Ne voulant pas convenir que nous nous

laissons mener par les femmes, nous nous attribuons ce rôle de

séducteurs, de conquérants et de Don Juan qui, en effet, est bien

celui des hommes qui méprisent les femmes, les dominent, se moquent

d'elles et sont leurs maîtres au lieu d'être leurs serviteurs. Oh! que

ce rôle nous agrée, en ce qu'il montre bien et prouve d'une manière

éclatante que nous ne subissons pas l'empire des femmes, de la nôtre

surtout, et que nous sommes des hommes forts! Comme il nous agrée, en

ce qu'il nous donne justement comme le contraire de ce que nous sommes

et de ce que nous n'aimons pas à convenir que nous puissions être!

Comme il nous agrée, en ce qu'il dissimule notre faiblesse! Comme il

nous agrée en ce qu'il nous déguise!

Voilà mon explication, une, du moins, des explications que je me suis

données de ce travers français, qui est le plus distinctif et le plus

caractéristique de nos travers.

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse psychologique, le travers

existe, et je me résumerai en disant: le Français n'est pas immoral;

mais il tient infiniment et il prend un plaisir infini à passer pour

l'être.

Or, au point de vue des choses religieuses, être immoral ou en jouer

le rôle a exactement les mêmes effets. L'homme immoral ou l'homme qui

tient à passer pour l'être s'écarte naturellement d'une religion qui

recommande la chasteté et qui la considère comme une grande force et

une grande vertu. Il fait partie du rôle du jeune homme qui se flatte

de mépriser la chasteté, tout comme un autre, de s'écarter avec grand

soin de la société des prêtres et de toute pratique religieuse. Toute

l'économie du rôle qu'il joue devant ses amis et _devant lui-même_

serait ruinée par cette contradiction déplorable et ridicule. M.

Homais, qui est la raison même en ces matières, ne manque pas de dire,

à propos d'un jeune homme de province qui va faire son droit à Paris:

«Il ne fera pas de sottises; c'est un jeune homme sérieux. Il faudra

bien pourtant qu'il fréquente un peu les filles pour n'avoir pas l'air

d'un jésuite.» Voilà la vérité. Le Français affiche l'immoralité par

amour-propre et s'écarte de la religion pour soutenir son bon renom

d'homme immoral; et, réciproquement, il est immoral, sans en avoir la

moindre envie, pour ne point passer pour être clérical. Ces choses

sont cause et effet, et une fois l'engrenage en mouvement, le Français

devient d'autant plus anticlérical qu'il tient plus à passer pour

libertin, et d'autant plus libertin, au moins en apparence et

d'enseigne, qu'il s'efforce d'être anticlérical.

La langue ne s'y est pas trompée, et c'est comme un contrôle. Elle a

appelé _libertin_: d'abord «l'esprit fort», et ensuite le débauché et,

du reste, concurremment l'un et l'autre; mais d'abord surtout

«l'esprit fort», et ensuite surtout le débauché. Cela est naturel. Ce

qui a frappé d'abord, c'est l'_affranchissement_ qu'affichaient

certains philosophes à l'égard des dogmes religieux; de là _libertin_

dans le sens de libre penseur. Ce qui a frappé ensuite, c'est

l'attitude arrogante des débauchés se faisant gloire de leurs

mauvaises mœurs. Le peuple s'est dit, très finement: «Ceux-ci sont

surtout des hommes qui sont fiers de ne subir aucune règle et qui

veulent le montrer par leur genre de vie. Ce sont des _libertins_ en

acte. Ce sont essentiellement des libertins. Le nom leur en restera.»

Et cela veut dire, non pas que la libre pensée mène à l'immoralité;

mais que l'affectation de l'immoralité mène à l'affectation de la

libre pensée et se couvre de la libre pensée comme d'un beau manteau

philosophique.

Molière non plus ne s'y est pas trompé et il a fait de son Don Juan à

la fois un débauché et un athée: d'abord pour peindre un homme d'une

certaine classe de son temps; ensuite, comme toujours, pour peindre un

homme éternel en France. Don Juan est dédaigneux de morale et

dédaigneux de religion en même temps, également, et l'un et l'autre

surtout par vanité et «par air», à la française. Une de ses joies, car

il en a d'autres, et je n'oublie pas qu'il est très complexe, est de

scandaliser le peuple, les simples, représentés par Sganarelle. C'est

ce qu'il a de particulièrement français.

Le Français fait tout, ou il s'en faut de peu, par vanité. La vanité

est son grand ressort. Toute l'immoralité qu'il peut avoir ou qu'il

peut affecter tient à cela. L'étranger ne déteste pas être libertin

sans qu'on le sache; le Français aimerait mieux se priver de voluptés

de toute sa vie et passer pour un mauvais sujet, que posséder toutes

les femmes et être aimé d'elles et être tenu pour coquebin.--Il y

aurait un joli sujet de comédie: _Don Juan blanc_. Ce Don Juan-là,

pour une raison qu'il faudrait trouver, ou même sans raison, n'aurait

jamais aucun succès de galanterie; mais il aurait la réputation,

habilement entretenue, soit par lui-même, soit par un autre qui aurait

intérêt à cela, d'être logé à l'enseigne du «grand vainqueur» et de

tenir toutes les promesses de son affiche. Cet homme-là, né français,

serait le plus heureux des hommes.

Dans ces conditions, on comprend assez que la moralité, encore qu'elle

soit en usage chez les Français, n'y soit pas en honneur, et peut-être

y soit aussi peu en honneur qu'elle y est en usage. Peut-être y a-t-il

proportion juste, et s'il était ainsi, on ne saurait croire à quel

point les Français seraient moraux; ils le seraient presque avec

excès.

Toujours est-il que l'affectation d'immoralité et toutes les habitudes

d'esprit, de conduite et d'attitude que cette affectation entraîne

détachent les Français de la religion, du sentiment religieux et de

l'état d'esprit religieux. De très bonne heure et comme tout de suite,

longtemps avant d'être devenu formellement catholique, l'illustre

philosophe M. Brunetière avait horreur de la grivoiserie française, de

la gauloiserie, et la considérait comme une plaie honteuse de la

littérature française. C'était comme d'instinct, et celui qui avait en

lui comme les germes et les semences de l'esprit religieux sentait

bien que grivoiserie et gauloiserie n'étaient pas autre chose qu'à la

fois les effets et les causes de l'irréligion et devaient être

traitées non comme un travers désobligeant, mais comme une maladie

profonde et d'autant plus funeste qu'elle est endémique.

* * * * *

Telles sont, à ma connaissance, les causes psychologiques les plus

générales de l'anticléricalisme en France. Sans atteindre la nation

tout entière, elles sont répandues, et depuis très longtemps,

inégalement, du reste, mais universellement, dans toutes les classes

de la nation et dans toutes les régions du pays.

Il peut être utile maintenant de considérer l'anticléricalisme

français dans la suite de son histoire.

CHAPITRE II

L'ANTICLÉRICALISME AU XVIIe SIÈCLE.

D'une part, l'anticléricalisme a existé en France au XVIIe siècle;

mais il y a été très faible et très peu répandu; d'autre part, aucun

siècle n'a plus préparé l'anticléricalisme en France que le XVIIe

siècle.

Ce sont ces trois propositions que nous examinerons dans ce chapitre.

L'anticléricalisme a existé en France au XVIIe siècle, surtout dans le

premier tiers de ce siècle et dans le troisième. Dans le premier tiers

il était représenté par un certain nombre d'écrivains, et c'étaient

les Théophile de Viau et les Cyrano de Bergerac, nourris de Montaigne,

mais plus audacieux que Montaigne; nourris de Lucrèce, mais moins

systématiques que lui et se plaisant dans la négation pure et simple;

qui, pour se plaire à eux-mêmes d'abord et pour plaire ensuite à

quelques grands seigneurs licencieux, leurs protecteurs, faisaient

comme marcher de pair le licencieux et l'incrédulité et flattaient

ainsi deux passions basses assez répandues alors dans les hautes

classes.

Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, le gouvernement étant aux

mains de prêtres, Richelieu, Père Joseph, si peu prêtre, du reste, que

fût l'un d'eux, c'était faire acte d'opposition ou d'indépendance ou

de taquinerie, choses très chères aux Français, que d'affecter

l'incrédulité et le libertinage. L'anticléricalisme a été, vers 1630,

une attitude aristocratique; l'anticléricalisme a été, vers 1630, très

grand seigneur.

Il était grossier, du reste, et impudent. Il était immonde. Il se

roulait dans les fanges des _Parnasses satyriques_. Il était, en très

parfaite exactitude, à pieds de satyre. Il conduisait à la place de

Grève en réalité ou en effigie. Il était en horreur à la majorité de

la nation.

* * * * *

Il fut à la fois plus décent et plus scientifique, un peu, dans le

troisième tiers du XVIIe siècle, plus prudent aussi. L'influence de

Gassendi fut très faible, je crois, et je ne serais pas très éloigné

de penser qu'elle fut nulle, parce qu'elle ne trouva pas un homme de

talent pour se mettre à son service et pour illustrer de littérature

les idées du philosophe provençal. En France le génie réussit peu, ou

tardivement; la force de pensée ne réussit pas sans le talent; mais

la moindre chose réussit quand le talent s'y joint et se mêle de lui

faire un succès. Gassendi est, toutes proportions gardées, du reste,

un Auguste Comte qui n'a pas trouvé d'Hippolyte Taine.

Mais trois influences, dans cette fin du XVIIe siècle, ont eu une

certaine importance au point de vue de l'anticléricalisme, celle de

Descartes, celle de Bayle et celle de Molière.

Je place l'influence antireligieuse de Descartes au troisième tiers du

XVIIe siècle, et je crois que je ne me trompe pas extrêmement. Dans le

milieu du XVIIe siècle Descartes _tout entier_ est trop présent aux

esprits pour qu'il ait une influence antireligieuse. Il n'est pas

assez loin pour qu'on ne se rappelle point que personnellement il est

chrétien, très chrétien, aussi chrétien que possible, homme qui fait

des vœux et des pèlerinages; que, comme philosophe, il a un système

qui est tout plein de Dieu, jusque-là qu'on peut dire et, pour mon

compte, c'est ce que j'ai dit, que Dieu est la pierre de fondation et

la pierre clef de voûte de tout son édifice et que sans l'idée de Dieu

le système de Descartes n'existe absolument pas. Descartes, en 1660,

n'est pas assez loin pour qu'on ne se rappelle pas tout cela.

L'Anticléricalisme · 第 2 / 20 段