Avant Varennes, les républicains n'étaient qu'une poignée de littérateurs
et de publicistes. Leur propagande était toute théorique, presque
académique. Le parjure royal donna à leurs idées une actualité
saisissante.
Dans toute la France se produisirent des manifestations antimonarchiques.
Les pétitions affluèrent à l'Assemblée contre «le roi de Coblentz».
A Paris, le club des Cordeliers votait dès le 21 juin une pétition rédigée
par Robert qui se terminait ainsi: «Législateurs, vous avez une grande
leçon devant les yeux, songez bien qu'après ce qui vient de se passer, il
est impossible que vous parveniez à inspirer au peuple aucun degré de
confiance dans un fonctionnaire appelé roi; et, d'après cela, nous vous
conjurons, au nom de la patrie, ou de déclarer sur-le-champ que la France
n'est plus une monarchie, qu'elle est une république; ou au moins
d'attendre que tous les départements, toutes les assemblées primaires
aient émis leur voeu sur cette question importante, avant de penser à
replonger une seconde fois le plus bel empire du monde dans les chaînes et
dans les entraves du monarchisme.»
Les Cordeliers étaient des démocrates mais l'opinion républicaine ralliait
aussi une partie des patriotes conservateurs, des gens comme La
Rochefoucauld, Dupont de Nemours, Condorcet, Achille Duchatelet, Brissot,
tous plus ou moins directement attachés à Lafayette, et la plupart membres
de ce club de 89 qui s'opposait depuis un an à la politique démocratique
des jacobins. Cette circonstance rendit suspecte la propagande
républicaine à des démocrates aussi convaincus que Robespierre.
Robespierre soupçonna que Lafayette et ses amis voulaient compromettre les
démocrates dans une agitation républicaine prématurée qui servirait de
prétexte à une répression. Il crut habile de faire porter sa campagne
uniquement sur la punition du roi parjure et de réserver la question de la
république et de la monarchie à une consultation populaire. Il a lui-même
très bien défini son attitude dans son journal _Le Défenseur de la
Constitution_. Il s'adresse à Brissot et à ses amis:
Tandis que nous discutions à l'Assemblée constituante la grande question
si Louis XVI était au-dessus des lois, tandis que, renfermé dans ces
limites, je me contentais de défendre les principes de la liberté sans
entamer aucune autre question étrangère et dangereuse,... soit imprudence,
soit tout autre chose, vous secondiez de toutes vos forces les sinistres
projets de la faction. Connus jusques là par vos liaisons avec Lafayette
et pour votre grande _modération_; longtemps assidus d'un club
demi-aristocratique [le club de 1789], vous fîtes tout à coup retentir le
mot de _république_. Condorcet [Note: Robespierre n'avait pas oublié que
Condorcet avait voulu réserver aux seuls propriétaires l'exercice des
droits politiques, qu'il avait critiqué la déclaration des droits,
protesté contre la suppression des titres de noblesse et des armoiries,
contre la confiscation des biens d'église, etc.] publie un traité sur la
_république_, dont les principes, il est vrai, étaient moins populaires
que ceux de notre constitution actuelle. Brissot répand un journal
intitulé _Le Républicain_ et qui n'avait de populaire que le titre. Une
affiche dictée dans le même esprit, rédigée par le même parti sous le nom
du ci-devant marquis Du Chatelet, parent de Lafayette, ami de Brissot et
de Condorcet, avait paru dans le même temps sur tous les murs de la
capitale. Alors tous les esprits fermentèrent, le seul mot de _république_
jeta la division parmi les patriotes, donna aux ennemis de la liberté le
prétexte qu'ils cherchaient de publier qu'il existait en France un parti
qui conspirait contre la monarchie et contre la constitution; ils se
hâtèrent d'imputer à ce motif la fermeté avec laquelle nous défendions à
l'Assemblée constituante les droits de la souveraineté nationale contre le
monstre de l'inviolabilité.... [Note: _Défenseur de la Constitution_,
introduction intitulée Exposition de mes principes.]
Quoi qu'il en soit, que Robespierre ait été dans la vérité ou dans
l'erreur en prêtant des arrière-pensées aux républicains du groupe
Brissot-Condorcet, il est certain que les divisions des républicains
démocrates (ceux du groupe cordelier) et des républicains conservateurs
(ceux du groupe Condorcet) ont paralysé jusqu'à un certain point
l'opposition qu'ils firent au maintien de la monarchie.