Si le club des Cordeliers exerça une action prépondérante dans l'agitation
pour le détrônement de Louis XVI, c'est qu'il avait groupé autour de lui,
depuis plusieurs mois déjà, toutes les forces démocratiques pour la lutte
contre la Constituante embourgeoisée. Sans être républicains, ils
réclamaient le gouvernement direct selon les idées du _Contrat Social_,
ils dénonçaient avec force toutes les violations des principes de la
déclaration des droits: la distinction des citoyens actifs et passifs, le
cens d'éligibilité (le marc d'argent), les restrictions apportées au droit
de pétition, au droit de porter les armes, etc. Leur mouvement est déjà un
mouvement de classe, qui tournera facilement à l'émeute.
Dès le mois de mai 1791, les Cordeliers et les sociétés fraternelles se
rapprochent et se fédèrent. Un comité central leur sert de lien. Ce comité
tient ses deux premières séances les 7 et 10 mai dans le local même des
Cordeliers, au couvent de la rue de l'Observance, d'où la municipalité va
les expulser le lendemain. Les séances sont présidées par le Cordelier
Robert qui mène depuis sept mois dans son journal, le _Mercure national_,
une vive campagne en faveur de la République. Le comité central se déplace
avec les Cordeliers eux-mêmes. Il se transporte le 14 avec eux dans le jeu
de Paume du sieur Bergeron. Mais les Cordeliers sont orgueilleux. Ils ne
veulent pas partager leur influence avec le Comité qui s'élève au-dessus
d'eux. Une brouille survient. Le Comité central cherche un local qui soit
à lui. Il se réunit d'abord, le 17 mai, chez Robert lui-même, rue des
Marais, n° 2, puis rue Glatigny, à la Cité, dans la maison de M. de
Lombre, traiteur.
Le Comité et son chef Robert se préoccupaient de gagner le coeur des
ouvriers de Paris. Quand Bailly, le 4 mai, avait fait défense aux
charpentiers de se coaliser pour imposer un prix uniforme aux patrons,
Robert avait protesté contre cet «acte de tyrannie». «Défendre aux
ouvriers défaire leur prix, s'était-il écrié, n'est-ce pas les soumettre à
un prix qu'ils n'auraient pas fait? Et si les maîtres ne sont point
obligés d'accéder aux prix des ouvriers, pourquoi voudrait-on que les
ouvriers accédassent aux prix des maîtres?» Pour apprécier toute
l'importance de ces paroles, alors très nouvelles sous une plume
bourgeoise, il faut se rappeler qu'elles étaient prononcées en pleine
bataille ouvrière. Les grèves furent nombreuses à Paris dans ces mois
d'avril et mai 1791, grève des charpentiers, grève des typographes, grèves
des maréchaux ferrants. Le Comité central de Robert ne se proposait rien
moins que de grouper et de coordonner, de diriger aussi le mouvement
ouvrier.
Au mois de juin, à la veille de la réunion des assemblées primaires,
l'agitation contre le régime électoral censitaire se fait plus profonde et
plus générale. Le 14 juin, les commissaires des sociétés fraternelles
réunis au Comité central adoptent une courte et énergique pétition rédigée
par Bonneville: «Pères de la Patrie, ceux qui obéissent à des lois qu'ils
n'ont pas faites ou sanctionnées sont des esclaves. Vous avez déclaré que
la loi ne pouvait être que l'expression de la volonté générale, et la
majorité est composée de citoyens étrangement appelés _passifs_. Si vous
ne fixez le jour de la sanction universelle de la loi par la totalité
absolue des citoyens, si vous ne faites cesser la démarcation cruelle que
vous avez mise, par votre décret du marc d'argent, parmi les membres d'un
peuple frère, si vous ne faites disparaître ces différents degrés
d'éligibilité qui violent si manifestement votre déclaration des droits de
l'homme, la patrie est en danger. Au 14 juillet 1789, la ville de Paris
contenait 500,000 hommes armés: la liste active publiée par la
municipalité offre à peine 80,000 citoyens. Comparez et jugez.»
Treize sociétés populaires avaient signé, par leurs commissaires, cette
pétition menaçante où on lisait ces mots avant-coureurs d'insurrection:
_La Patrie est en danger!_ La pétition fut affichée dans tout Paris et
répandue en province....
La force du mouvement démocratique est attestée par l'appui qu'il trouvait
dans la grande presse, par l'adhésion explicite de plusieurs sections de
Paris, par le concours des artistes, savants, ingénieurs, inventeurs et
ouvriers groupés dans la société du point central des arts et métiers qui
tenait ses réunions au Cercle social, par l'agitation qui s'étend en
province, par la tentative, d'ailleurs infructueuse, des fayettistes pour
créer des sociétés fraternelles de leur parti. Elle est mieux attestée
encore par les craintes de plus en plus vives que manifestaient les
journaux dévoués à l'Assemblée et à Lafayette.... [Note: Le _Babillard_,
la _Feuille du jour_, les _Philippiques_, l'_Ami des patriotes_, etc.]
«Il est temps, écrivait l'_Ami des patriotes_ du 18 juin, que les gens de
bien de tous les partis se réunissent contre l'ennemi commun: _ce n'est
pas de liberté seulement qu'il s'agit, c'est de propriété, c'est
d'existence_....» Il était difficile de dire plus clairement que la lutte
engagée était une lutte de classes. De pareils appels dans les journaux
gouvernementaux annoncent d'ordinaire les fusillades. Celui-ci, paru deux
jours avant Varennes, quatre jours après le vote de la loi Chapelier,
[Note: Cette loi interdisait les coalitions et supprimait par suite le
droit de grève] ne précéda que d'un mois le massacre du Champ-de-Mars. Dès
la fin de décembre 1790, le _Journal des clubs_ comparait aimablement les
démocrates aux voleurs et aux brigands et appelait contre eux, en termes
plus violents que ceux dont se servait habituellement Marat, une
répression prompte et énergique.
On ne comprend rien aux événements qui ont suivi la fuite du Roi si on n'a
pas constamment présente à l'esprit cette lutte sociale. L'événement de
Varennes fut exploité par les deux partis patriotes qui essayèrent de le
faire tourner à leur avantage. Je ne mets pas en doute que si Louis XVI ne
fut pas détrôné en juin 1791, c'est à cet antagonisme des classes qu'il le
dût. Il fut l'enjeu de leur combat. [Note 3: A. Mathiez, _op. cit._, pp.
30-34.]