LES SOCIÉTÉS FRATERNELLES

Les Cordeliers ne commencèrent à jouer un rôle important qu'au moment où

ils eurent derrière eux ou à côté d'eux les sociétés fraternelles....

La première en date des sociétés fraternelles et la plus célèbre, celle

qu'on appelait la société fraternelle tout court, fut fondée le 2 février

1790 par un pauvre maître de pension Claude Dansard.... Tous les soirs,

dans une des salles de ce même couvent des Jacobins de la rue Saint-Honoré

où siégeaient les Amis de la Constitution, il rassemblait les artisans,

les marchands de fruits et de légumes du quartier, avec leurs femmes et

leurs enfants, et il leur lisait, à la lueur d'une chandelle qu'il

apportait dans sa poche, les décrets de la Constituante qu'il expliquait

ensuite. Peu à peu, le public de Dansard grossit. Quelques-uns des

assistants se cotisèrent pour assurer un éclairage de plus longue durée.

Les séances purent ainsi se prolonger jusqu'à 10 heures du soir. En

février 1791, on exigea une cotisation d'un sou par membre et on loua les

chaises au profit de l'oeuvre.

Les premières réunions organisées par Dansard datent de février 1790. Ce

n'est qu'à la fin de la même année que la presse patriote les signale et

les donne en exemple. L'article de la _Chronique de Paris_ sur les débuts

de la société fraternelle est du 21 novembre 1790. Date significative! La

lutte s'organise en ce mois de novembre 1790 contre la Constitution civile

du clergé. Les aristocrates viennent de tourner contre la Révolution la

meilleure des armes. Ils commencent à exploiter le sentiment religieux

encore très profond dans les masses. Il n'est pas étonnant que les

patriotes aient senti le péril et que, pour le conjurer, ils aient songé à

généraliser l'institution d'éducation civique qui fonctionnait déjà

obscurément depuis des mois dans le couvent même où délibéraient les

Jacobins.... Si les patriotes de toutes les nuances coopérèrent à la

formation des sociétés fraternelles, il paraît cependant résulter des

documents que ceux qui deviendront plus tard les Montagnards et parmi eux

particulièrement les Cordeliers exercèrent sur elles dès le début une

action prépondérante. Les premières en date prennent naissance dans le

voisinage immédiat du club, sur l'initiative de ses membres....

Toutes ou presque toutes ces sociétés sont animées sensiblement du même

esprit qui est un esprit de défiance et d'action démocratiques. Par là

encore elles devaient se rapprocher forcément des Cordeliers avec lesquels

elles avaient tant d'affinités.... Très vite elles constituèrent la garde

personnelle des chefs populaires, le noyau permanent de toutes les

manifestations.... [Note: A. Mathiez, _op. cit._, pp. 14-21. ]

Citons parmi les principales sociétés fraternelles, celle que fonda le

graveur Sergent, rue Mondétour, maison de M. Thierri, marchand de vins, le

19 décembre 1790,--celle que fonda l'abbé Danjou le même jour, à l'église

Saint-Jean,--le club civique du Théâtre français fondé en novembre 1790,

--les Ennemis du despotisme (anciens vainqueurs de la Bastille) qui datent

du 2 janvier 1791,--la société des Minimes fondée par Tallien le même

jour,--la société de Sainte-Geneviève, séante aux Carmes de la place

Maubert, fondée le 6 mars 1791 sous la direction de Méhée-Latouche,--la

société des Nomophiles présidée par Concedieu,--la société des Indigents,

etc. Toutes avaient ceci de commun qu'elles s'ouvraient aux citoyens

passifs, aux femmes comme aux hommes. C'est par elles que s'est faite

l'éducation politique des masses, par elles que furent levés et embrigadés

les gros bataillons populaires les jours de manifestation et d'émeute.

Les grandes journées de la Constituante · 第 91 / 101 题