LE MASSACRE DU CHAMP-DE-MARS

Les Jacobins doivent à leur recrutement d'être un club parlementaire

et bourgeois et à leur organisation d'être un club national.

Le _Cercle social_, qui groupe, une fois par semaine, au cirque du

Palais-Royal depuis octobre 1790 les Amis de la Vérité, est avant tout une

Académie politique. On ne s'y occupe en public qu'accessoirement ou

extraordinairement d'objets particuliers. Les séances sont remplies par

les discussions de principes, par l'exposé de plans de cité future, par de

véritables conférences, politiques sans doute, mais à tournure

philosophique. [Note: L'abbé Fauchet y exposa et y discuta pendant six

séances les principales idées du _Contrat social_ au moment où l'Assemblée

votait la Constitution.] Les assistants sont des invités. Ils ne prennent

pas part à la direction du club qui reste aux mains d'un directoire

secret, le Cercle social proprement dit, loge maçonnique dont Nicolas de

Bonneville, esprit fumeux et hardi, est le grand chef. Le grand point est

d'instruire, de préparer les esprits à des changements profonds qu'on se

borne du reste à annoncer en termes voilés et mystérieux.

Les Amis de la Vérité font appel aux hommes de toutes les nations. Ils

sont essentiellement cosmopolites et ils rêvent d'une sorte de République

universelle, où il n'y aurait plus de riches ni de pauvres, ni de

religions positives, mais un dressage vertueux et civique. L'idéologie ne

fleurit nulle part mieux que dans ce milieu singulier, où les hardiesses

de l'avenir se présentent sous la gangue du passé.

Les _Amis des droits de l'homme_ ne ressemblent ni aux Amis de la

Constitution ni aux Amis de la Vérité. Leur ambition est plus modeste,

Leur objet plus précis, plus pratique. Ils n'aspirent pas, au début tout

au moins, à tracer des directions à la Constituante, ils n'agitent aucun

projet de reconstruction sociale, nationale ou internationale. «Leur but

principal, dit leur charte constitutive, l'arrêté du 27 avril 1790, est de

dénoncer au tribunal de l'opinion publique les abus des différents

pouvoirs et toute espèce d'atteinte aux droits de l'homme.» Autrement dit,

ils se donnent comme les protecteurs de tous les opprimés, les défenseurs

des victimes de toutes les injustices, les redresseurs de tous les abus

particuliers ou généraux. Leur mission est essentiellement une mission de

surveillance et de contrôle à l'égard de toutes les autorités. Ils

arborent en tête de leurs papiers officiels «l'oeil de la surveillance»,

œil grand ouvert sur toutes les défaillances des élus et des

fonctionnaires. Leurs séances débutent, en guise de _benedicite_, par la

lecture de la déclaration des droits.

Les Jacobins s'occupent avant tout de la rédaction des lois, les

Cordeliers de leur mise en pratique. Les Amis de la Vérité formulent les

théories, les Amis des droits de l'homme s'intéressent aux faits de la vie

courante. Ils ne chérissent pas la Liberté, l'Égalité en paroles. Ils en

exigent la consécration dans les réalités. Ceux-là s'attaquent davantage

aux idées, ceux-ci aux personnes. Ils provoquent des dénonciations, ils

entreprennent des enquêtes, ils visitent dans les prisons les patriotes

opprimés, ils leur donnent des défenseurs, ils sollicitent en leur faveur

auprès des autres clubs ou des autorités, ils saisissent l'opinion par des

placards, ils viennent en aide aux familles des victimes par des

souscriptions, etc. Bref, ils sont un groupement d'action et de combat.

Ainsi, ils restent fidèles à la tradition de l'ancien district des

Cordeliers qui protégeait Marat contre les records du Châtelet, au besoin

à force ouverte. Ainsi, ils restent en contact avec le peuple des

travailleurs et des petites gens, continuellement et directement

intéressés à leurs démarches.

Ils n'accueillent pas seulement parmi eux des hommes de toutes les

conditions, de simples citoyens passifs, ils permettent aux femmes

d'assister à leurs séances et de prendre part aux délibérations et par là

ils ressemblent aux Amis de la Vérité....

... Y eut-il parmi les Cordeliers un homme dont on puisse dire que

l'influence fut dirigeante, un chef? Une légende trop communément

acceptée, a donné ce rôle à Danton. Légende fausse. Si Danton exerça une

action considérable dans l'ancien district, dont il fut quatre fois

président, son action au club échappe à l'examen. Il n'y parut presque

jamais. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il fut inscrit sur la liste des

membres, c'est que les Cordeliers le comptent comme un des leurs. Mais il

n'assiste pas aux séances, il n'y prend pas la parole. Les actes officiels

émanés du club, les comptes rendus des journaux sont muets à son

endroit.... [Note: A. Mathiez, _Le club des Cordeliers pendant la crise de

Varennes et le massacre du Champ-de-Mars,_ 1910, pp. 5-12.]

Les grandes journées de la Constituante · 第 90 / 101 题