Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait à fuir et il redoutait
cette fuite comme un péril immense. Il paraît étrange et même
contradictoire que les révolutionnaires aient redouté à ce point le départ
d'un roi peu ami de la Révolution. Le peuple pourtant avait raison.
Il n'y avait pas à cette date de parti républicain, d'opinion
républicaine; [Note: Excessif. Il y avait dès la fin de 1790 une opinion
républicaine, mais cette opinion était confinée dans quelques cercles
restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorité
serait remplacée l'autorité royale: et la fuite du roi semblait creuser un
vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait
d'innombrables forces de réaction disséminées, encore à demi-latentes, qui
n'attendaient qu'un signal éclatant pour apparaître, qu'un centre de
ralliement pour agir.
Le roi parlant haut de la frontière, dénonçant la guerre faite à l'Église,
effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses
propriétés, grossissant son armée de contingents étrangers et les couvrant
du pavillon de la monarchie pouvait être redoutable. [Note: Jean Jaurès,
La _Constituante_, p. 619.]