LE MOMENT PATHÉTIQUE: LE SERMENT

Il est impossible de décrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars

quand tous les corps y ont été réunis, les soixante drapeaux de Paris,

[Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succéder

les 48 sections.] et les 83 bannières flottantes [Note: Les bannières des

83 départements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le

coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du

cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de

Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons étoient chargées de

spectateurs, ajoutoient à l'agrément et à la richesse du tableau.

Le cortège placé, l'oriflâme et les bannières des départemens ont été

portées en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y

recevoir la bénédiction, puis reportées à leurs départemens respectifs.

A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, accompagné des soixante

aumôniers de la garde parisienne, a commencé le sacrifice.

La musique la plus imposante commandoit aux âmes d'élever leurs pensées à

l'éternel.

La messe finie, la bombe a donné le signal convenu à toutes les

municipalités du royaume.

Un silence religieux a préparé le plus beau moment de la monarchie

française.

M. La Fayette est monté à l'autel. Là, au nom de toutes les gardes

nationales de France, il a prononcé le serment suivant:

_Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi, de

maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale, et acceptée

par le roi, de protéger conformément aux lois, la sûreté des personnes et

des propriétés, la libre circulation des grains et subsistances dans

l'intérieur du royaume et la perception des contributions publiques sous

quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni à tous les Français par

les liens indissolubles de la fraternité._

Tous les députés des gardes nationales et autres troupes du royaume se

sont écriés: _je le jure_.

Le président de l'assemblée s'est avancé.

_Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de

tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et

acceptée par le roi._ Chacun des membres de l'assemblée a répété: _je le

jure_.

Le roi a levé le bras vers l'autel.

_Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir

qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la

Constitution et à faire exécuter les lois._

Quinze cent mille voix ont crié: _je le jure_ et ce serment a retenti

jusqu'aux extrémités de la France.

Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution,

entendez et tremblez.

Pendant toute cette cérémonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et

plus de trois cents tambours étoient frappés à la fois.

Au bruit de l'artillerie, les personnes restées dans Paris et qui

bordoient les fenêtres ont levé la main avec transport....

On aurait désiré que le roi se fût avancé lui-même, qu'il eût traversé le

cirque et qu'en présence du peuple qui l'auroit vu de tous les côtés, il

eût prêté ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont privé ceux

qui lui ont conseillé de ne pas faire cette démarche! quels cris! quels

transports n'eût-elle pas excité! On paroissoit disposé à le porter

jusqu'à l'autel.

La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a également

prêté serment. Après que le roi a eu prêté le sien, il a été joindre sa

famille; il a embrassé ses enfans; il a pris la main de la reine et du

dauphin, et il les a serrées avec la plus vive émotion.

Quand le _Te Deum_ a été chanté, tous les soldats-citoyens ont remis leurs

épées dans le fourreau et se sont précipités dans les bras l'un de

L'autre, en se promettant union, amitié, constitution, et de mourir pour

la défense de la fraternité et de la liberté. [Note: _Confédération

nationale ou récit exact_, pp. 134-138.]

Les grandes journées de la Constituante · 第 68 / 101 题