Le vieux principe parut avoir vaincu partout, dans l'énervation

commune des protestants et des libres penseurs. Si des individualités

extraordinaires parurent, ce fut inutilement: Shakspeare n'eut aucune

action sur l'Angleterre, et dès sa mort fut oublié. Cervantès mourut

de misère.

L'Europe parut un moment comme un désert moral, un zéro, un blanc sur

la carte du monde des esprits. Rien n'empêcha les morts de parader

dans l'intervalle; ils montèrent le _cheval pâle_, et ils firent la

guerre de Trente-Ans. Ils tuèrent, tuèrent beaucoup, tuèrent encore...

Et après?... Ils restèrent ce qu'ils étaient, les morts.

* * * * *

Puissances sacrées de la vie et de la génération, vous êtes de Dieu

seul. Et le néant ne vous usurpe pas.

Nous montrerons cela et le mettrons en pleine lumière. Mais ici même

un dernier mot sur le XVIe siècle le fera déjà sentir.

L'_harmonie_, le chant en parties, la concorde des voix libres et

cependant fraternelles, ce beau mystère de l'art moderne, cherché,

manqué par le Moyen âge, avait été trouvé par le protestant Goudimel,

l'auteur des fameux chants des psaumes. Vers 1540, il passa quelque

temps à Rome; il y forma quelques élèves, et, entre autres, un jeune

paysan, Palestrina[14]. Admirable nature, d'une sensibilité tout

italienne, qui vibrait à tous les échos. Il avait peu le sens du

rythme encore. Mais son âme suave rendait des sons charmants aux voix

de la création.

[Note 14: Pour la bénédiction de ce livre, finissons par ces

innocents, le protestant, le catholique. J'ai tiré ce que j'ai dit de

Palestrina des _Memorie_ du chanoine Baïni, très-lumineusement résumés

dans un excellent article de M. Delécluze (_ancienne Revue de Paris_).

Quant à Palissy, je serais inconsolable de n'en pas parler tout au

long, si M. Alfred Dumesnil n'en avait fait si bien la légende. Un mot

seulement sur son séjour aux Tuileries. Ce sont de ces spectacles où

Dieu s'amuse, que ce bon homme, ce saint, ait été logé au palais de la

Saint-Barthélemy par Catherine, dans sa ménagerie, avec ses bêtes,

oiseaux, poissons, à côté de l'astrologue et du parfumeur trop

connu!... Elle prenait plaisir à voir Palissy orner ses vases de

plantes d'un vert pâle où couraient des serpents.

Sa poterie lui sauva la vie et fit excuser son génie de naturaliste.

Admirablement étranger aux sottes sciences du Moyen âge, il avait un

sens pénétrant pour toute chose d'expérience et de vérité, une seconde

vue lointaine des vraies sciences. Il semblait que la nature, charmée

de trouver un homme si ignorant, lui dît tout, comme à son enfant. Il

voyait au sein de la terre couler les eaux, sourdre les fontaines,

monter la sève aux plus secrètes veines des plantes. Il entendait

parfaitement la formation des coquillages et l'élaboration profonde du

monde des mers. Le premier, il ramassa toutes sortes de curiosités et

fit un _Cabinet d'histoire naturelle_. Beaucoup de gens demandant ce

que signifiait tout cela, il commença (1575) à enseigner, non telle

science (faisant profession de ne rien savoir), mais seulement ce

qu'il avait vu, trouvé, expérimenté.

Ce qu'il regarde volontiers dans les choses de la nature, ce qu'il

observe avidement et voudrait imiter, ce sont les arts ingénieux par

lesquels elle protége les plus humbles de ses enfants. Les volutes des

coquillages où ils se retirent, s'abritent et trouvent tant de sûreté

contre la violence des flots, contre la rage d'un monde de

destructeurs, lui font envie; il les propose comme modèle originaire

des forteresses les plus sûres. Ah! pourquoi Dieu n'a-t-il pas donné

le refuge au moins de l'huître et du moule, la carapace des tortues, à

ce grand peuple poursuivi, à ces infortunés troupeaux de vieillards,

d'orphelins, de femmes, qui, désormais sans foyer, s'enfuient,

éperdus, sur les routes de France?... Le rêve des Îles bienheureuses

dont se berça l'humanité, les solitudes d'Amérique où nos fugitifs qui

cherchaient la paix trouvèrent la mort et l'Espagnol, tout cela

n'arrête pas l'imagination de Palissy, positif jusque dans ses songes.

Le sien, c'est une oeuvre d'industrie, un vaste jardin établi dans une

position forte et savamment fortifiée où il ferait un château de

refuge pour sauver les persécutés. Les sciences de la nature ont été

précisément cet abri pour l'âme humaine.

Ce pauvre homme, méprisé, jeté à la voirie avec les chiens, n'en

commence pas moins le vrai nouveau monde. Il termine le XVIe siècle et

le dépasse. Par lui, nous passons de ceux qui devinèrent la nature à

ceux qui la refirent, _des découvreurs aux inventeurs_, créateurs et

fabricateurs.--De lui est cette parole: «_La nature la grande

ouvrière; l'homme ouvrier comme elle._»--Non, non, le XVIe siècle n'a

pas été perdu, puisqu'il finit par un tel mot. Combien nous voilà loin

de l'_Imitation_ monastique, froide et stérile! La chaude imitation

dont il s'agit ici, c'est le prolongement de la création.]

Palestrina devint illustre à la longue, maître de la chapelle des

papes. C'était le moment où le concile de Trente avait prescrit

l'épuration de la musique ecclésiastique. Tous les vieux livres

d'office, écrits depuis mille ans, furent soumis à Palestrina. On

l'investit d'une dictature musicale. Grande puissance où l'artiste

paysan allait, sans le savoir, influer d'une manière, décisive,

peut-être, sur la destinée populaire d'une religion.

Les hommes les plus respectables de la religion catholique, saint

Charles Borromée, saint Philippe de Néri, pensèrent que ce génie naïf,

qui revivait ainsi les temps antiques, en retrouverait une étincelle.

Ils n'y négligèrent rien. Ils se firent ses amis, l'entourèrent, le

soutinrent, l'animèrent, l'échauffèrent. Ils tinrent cette créature

d'élite comme dans leur bras et sur leur sein brûlant. Pourraient-ils

en tirer la simple évocation qui eût renouvelé l'Église? des chants

nouveaux, vainqueurs, qui emportassent les foules? ou bien des hommes

nouveaux, des élèves, une école, une grande source musicale qui eût

fécondé le désert moral de l'époque?

Tous leurs efforts furent vains. L'Italien, vraie harpe éolienne aux

vagues mélodies flottantes, n'articula jamais ce chant suprême qui fût

devenu la Marseillaise catholique. Encore moins forma-t-il école. Il

ne fut pas un _maître_. Il resta isolé. Ses mélodies mélancoliques ne

furent pas répétées. Elles restèrent prisonnières comme les échos d'un

unique lieu, enfermées et incorporées dans la chapelle Sixtine. Là on

les chante une fois par an, disons mieux, on les pleure. C'est le

caractère de cette musique, qu'elle est trempée de larmes. Larmes

touchantes et vraies qui disent la mort de l'Italie sous le nom de

Jérusalem.

Le pauvre Italien, à l'appel d'une Église de guerre qui demandait la

force, ne répondit que la douleur.

On a fait prudemment en ne sortant jamais cette musique du lieu où

elle est protégée par les peintures de Michel-Ange. Les prophètes et

les sibylles l'abritent avec compassion. Ils l'écoutent, et gémissent,

les géants indomptables, d'entendre cette mollesse et ce peu

d'espérance dans les soupirs de l'Italie. Ces accents ne sont pas les

leurs. Leur génie tout viril rayonne d'un bien autre avenir.

Donc le souffle, le rythme, la vraie force populaire, manqua à la

réaction. Elle eut les rois, les trésors, les armées; elle écrasa les

peuples, mais elle resta muette. Elle tua en silence; elle ne put

parler qu'avec le canon sur ses horribles champs de bataille. C'est un

caractère funèbre de la _Guerre de Trente-Ans_ que cette taciturnité.

Oh! l'intrigue, l'effort, la patience, ne peuvent pas tout ce qu'ils

veulent... Tuer quinze millions d'hommes par la faim et l'épée, à la

bonne heure, cela se peut. Mais faire un petit chant, un air aimé de

tous, voilà ce que nulle machination ne donnera... Don réservé,

béni... Ce chant peut-être à l'aube jaillira d'un coeur simple, ou

l'alouette le trouvera en montant au soleil, de son sillon d'avril.

NOTES DES GUERRES DE RELIGION[15]

[Note 15: Les renvois des pages indiquées dans ces notes se rapportent

au volume XI.]

Dans la préface des _Guerres de religion_, je promettais une critique

des sources historiques du XVIe siècle. Cette critique m'a entraîné

fort loin. Je n'ai pu juger les livres des autres sans expliquer le

principe qui a dominé le mien. Cette explication n'est pas moins

qu'une théorie complète. Ce qui n'était d'abord qu'un essai de

critique est devenu un volume que je ne puis faire entrer dans

celui-ci, et qui ne peut paraître qu'à part.

* * * * *

Observation générale sur les quatre volumes du XVIe siècle: nombre de

citations qui ne pouvaient être différées _ont été mises dans le

texte_ même. Ces notes donc sont essentiellement incomplètes. J'en

élague aussi les indications de sources banales, comme les mémoires

qui sont dans les mains de tout le monde, les collections tant citées,

Mémoires de Condé, de la Ligue, etc.

* * * * *

Le règne d'Henri II n'a pas encore la terrible abondance de matériaux

qu'offre la fin du XVIe siècle. Il continue l'époque des chroniques de

famille écrites par les serviteurs des grandes maisons et à leur

profit. Tels sont les mémoires de Vieilleville, Villars, Rabutin.

Salignac écrit, à la gloire de Guise, le _Siége de Metz_.

Un seul des grands acteurs écrit lui-même ses actes (Coligny, _Siége

de Saint-Quentin_), et il s'en excuse.--Quant aux recueils de pièces

diplomatiques, celui de Ribier ne donne que les pièces du cabinet de

Montmorency. Granvelle, les ambassadeurs de Venise et nos ambassadeurs

dans le Levant (édit. Charrière), nous orientent d'une manière plus

générale. Ajoutez les correspondances de Charles-Quint (Lanz,

Gachard), ses historiens, et les travaux divers qu'ont faits sur lui

MM. Ranke, Mignet, Pichot, etc.--Je parlerai plus loin des sources

protestantes.--Le duel de Jarnac (V. Castelnau, édit. le Laboureur,

Vieilleville, De Thou, Brantôme), ce fait si mal compris a dû être mon

point de départ, et j'y ai rattaché le tableau de l'époque. C'est

l'_avénement du roman_ dans l'État, et en même temps il entre dans la

religion. Deuxièmement, ce duel est déjà celui des maisons de Guise et

de Châtillon, l'une soutenue par Diane, l'autre par le connétable (V.

les actes, dans Du Bouchet). La rivalité de personnes commence celle

de partis et de religions.--Dès l'avénement, Diane reçoit du pape un

collier de perles (Ribier, II, 33), gage d'alliance entre Rome et la

maîtresse catholique.

* * * * *

Chapitre III, page 43.--_Catherine de Médicis._--Cette bonne reine a

été tout à fait réhabilitée de nos jours. Comment, en effet, ne pas en

prendre une opinion toute favorable, quand on a lu sa _Vie_, publiée à

Florence par M. Alberj, _d'après les actes, les pièces d'archives_?

Cependant, si vous demandez à M. d'Alberj de quelles pièces il

s'appuie, il avoue que ce sont des documents de famille, les lettres

qu'écrivaient de Paris les envoyés du grand-duc, amis, serviteurs,

admirateurs passionnés de Catherine. Dans ce cas, j'aime encore mieux

consulter Catherine sur elle-même. C'est elle qui se chargera de

contredire partout son apologiste _par ses propres lettres_ dont je me

sers. On n'en a imprimé qu'un volume; mais la continuation existe en

copie, et les originaux se trouvent à nos Archives et à la

Bibliothèque.

* * * * *

Chapitre IV.--_L'intrigue espagnole_, etc.--J'ai défait le faux

Charles-Quint tout politique, et j'en ai refait un bigot. Ses

ordonnances, combinées avec les procès donnés par Llorente et les

lettres de Granvelle, permettent de suivre la transformation que subit

ce caractère, énormément surfait de nos jours.--Quant à l'adultère de

Philippe II avec la princesse d'Éboli (p. 72), il ne put avoir lieu

qu'en 1559, quand il revint en Espagne veuf de Marie Tudor, et qu'il

attendit quatre mois sa nouvelle épouse. La princesse avait alors

vingt et un ans et était mariée depuis huit ans. Avant le premier

mariage de Philippe, elle était fort jeune, récemment mariée, et son

mari n'avait pas intérêt, comme en 1559, à être trompé par sa femme

pour trouver en elle un appui contre Granvelle, chef du parti opposé.

* * * * *

Chapitre V.--_Les Martyrs_, p. 81.--_Et toi, pour mourir, tu

ris_...--Cette époque bénie du protestantisme a un caractère étonnant

de sérénité, parfois de gaieté. Elle est dans leurs chants (V. entre

autres les fragments de Rouen, bibl. Leber, etc.), chants mâles et

forts d'allégresse héroïque. Elle est dans les paroles des martyrs:

une femme, enterrée vive, plaisante du fond de la fosse (Crespin,

1540).--On est saisi d'horreur et de pitié; on rit, on pleure. On

pleurerait encore sur l'énervation de l'âme humaine. Que nous

ressemblons peu à cela!--Ce sont les pensées qui me poursuivaient dans

les longs jours où j'ai lu et extrait les mille pages in-folio du

_Martyrologe de Crespin_. Merveilleux livre qui met dans l'ombre tous

les livres du temps, car celui-ci n'est pas une simple parole, c'est

_un acte_ d'un bout à l'autre et un acte sublime.--J'y avais perdu

terre, et je ne savais plus comment redescendre. Que de pages j'en

avais copiées, dans l'espoir de les insérer!

* * * * *

Chapitre VI, p. 94.--_Calvin._--_La mort du grand Servet._--Non

content des livres du temps, et des travaux si importants qu'ont

donnés sur Genève, Calvin et Farel, MM. Gaberel, Henri, Revilliod,

Schmidt, Merle d'Aubigné, Bonnet, Pictet, etc., j'ai été à Genève en

1854 pour fixer mon opinion. Partisan de Servet et de la raison

moderne, j'inclinais du côté de ses amis, les amis de la liberté (ou

_Libertins_). Cette question, étudiée dans les _Archives de Genève_,

spécialement dans les _Registres du Conseil_, devient plus claire. Je

crois que ce parti eût livré Genève à la France. Malheur immense pour

l'Europe. Servet comptait sur la victoire des Libertins, et c'est pour

cela qu'il prolongea à Genève le séjour qui le perdit. Nul doute que

Calvin n'ait cru sauver la religion et la patrie, la révolution

européenne.--C'était le moment le plus brûlant de l'école du martyre.

Dans une lettre inédite que le savant historien de l'Église de Genève,

M. Gaberel, me communique, Calvin peint son embarras pour choisir

entre les solliciteurs qui s'étouffent à sa porte, qui se disputent,

quoi? d'être envoyés à la mort!

* * * * *

Chapitre VIII, p. 117.--_Ronsard._--Nul doute que Ronsard n'ait eu un

poète en lui (V. surtout les _Amours_, la belle pièce à Marie Stuart,

t. II, p. 1174, etc.), mais ce poète est presque partout caché sous

une bizarre enveloppe, ou barbare ou subtile. Même dans les _Amours_,

oeuvre de chaude jeunesse, il y a beaucoup de choses ridicules: _Bel

accueil_, _Faux danger_, personnifiés, font penser déjà à la Carte de

Tendre et à mademoiselle Scudéry.--Il y a une grande volonté, parfois

un noble effort et quelque chose de l'élan de Lucain; et cependant la

différence est grande. Lucain montre partout une âme généreuse. Il

aurait eu horreur des lâches insultes de Ronsard au pauvre hérétique,

maigre, pâle, voué à la mort. Il n'aurait jamais fait le quatrain

atroce sur celui que Ronsard espère voir mener dans un tombereau au

bûcher de la place Maubert, t. II, p. 1578, _verso_.

* * * * *

Chapitre VIII, p. 130.--_Dans le récit que Coligny fait du siége de

Saint-Quentin._--Pièce importante qui donne tout le caractère de

l'homme, et qui, de plus, ouvre la série des grands historiens

protestants, Coligny, si j'en juge par cette petite feuille marquée de

la griffe du lion, eût été le premier de tous si la Cour de Charles IX

n'eût brûlé ses écrits. Les protestants avaient senti qu'il était

presque aussi important d'écrire que d'agir. L'histoire leur appartient;

ils se succèdent sous les coups de la mort et forment un cycle

admirable. L'honnête, judicieux et impartial _président Laplace_ (tué à

la Saint-Barthélemy) donne peu d'années, mais il les met dans une grande

lumière. Il explique non-seulement le côté du Parlement, la mercuriale

de 1559, mais la cour qu'il connaît très-bien, la réforme financière

proposée à Poissy, etc. Pour les années 1558-9 et pour l'intérieur de

Paris, il faut y joindre Crespin et Bèze. Laplace est si bien instruit,

qu'il nous donne les dispositions de l'Espagne pour les Guises,

précisément comme les propres dépêches espagnoles.--_Regnier de la

Planche_ vient ensuite (1576), qui reprend Laplace et le continue, bien

plus ému et bien plus pathétique. Mais un fleuve de sang a passé en

1572, et trouble déjà la mémoire. La tradition vacille et change, si

près des événements! La Planche engendre _d'Aubigné_ comme historien (je

ne parle pas de la compilation de la Popelinière, si timide, et faite

pour Catherine de Médicis). En d'Aubigné, l'histoire, c'est l'éloquence,

c'est la poésie, la passion. La sainte fierté de la vertu, la tension

d'une vie de combat, l'effort à chaque ligne, rendent ce grand écrivain

intéressant au plus haut degré, quoique pénible à lire; le gentilhomme

domine, et l'attention prolixe aux affaires militaires. Il est parfois

bizarre, parfois sublime. Au total, nulle oeuvre plus haute.--Il a des

magnanimités inconcevables, jusqu'à louer Catherine (1562).--Si l'on

veut mettre en face un _homme_ et un _scribe_, qu'on rapproche sur un

même fait d'Aubigné, et un fort bon écrivain, Matthieu, l'annaliste

favori d'Henri IV. On sera étonné de la supériorité du premier, et pour

le style, et pour l'exactitude (en 1570, d'Aubigné, I, p. 300; Matthieu,

I, p. 322). Matthieu, comme Cayet, comme De Thou, a perdu le sens vif

des choses. De Thou est nul, obscur sur le point de départ, 1561, sur le

danger des biens du clergé, sur la réforme financière qu'on proposa, et

qui est si bien dans Laplace.--Observation essentielle et capitale. En

écrivant ce volume, j'avais, d'une part, ouvert devant moi les trois

historiens protestants, et d'autre part, les dépêches de Granvelle et du

duc d'Albe, de Philippe II. Eh bien, j'affirme qu'il n'y a pas un point

grave où ces pièces catholiques démentent les assertions des

protestants. Loin de là, ceux-ci sont moins défavorables aux Guises, à

Catherine, que les Espagnols. Les actes secrets, les pièces

confidentielles, dévoilent des bassesses et des fourberies qu'ils ne

devinaient nullement.

Chapitre XIII, p. 212.--L'acte du triumvirat n'existe point en

original, quoi qu'en dise Capefigue. Sans doute, il ne fut que verbal.

La pièce imprimée aux Mémoires de Guise est ridicule, visiblement

fausse. L'exact et obligeant M. Claude, de la _Bibliothèque_, que j'ai

prié de la chercher, ne l'a trouvée dans aucun fonds, sauf dans un

recueil de la fin du siècle, au _Supplément français, nº 215, fol.

131, verso_.

* * * * *

Chapitre XIII, p. 214.--Lorsque la bombe éclate (1561-1563), je veux

dire l'idée de vendre les biens du clergé, les _Archives du Vatican_

témoignent de la terreur qu'elle inspire. «L'inquiétude du nonce est

d'autant plus grande, _qu'il se présente des acheteurs_» (carton L,

388). Alors s'entame un fort long marchandage entre le nonce et le

connétable. On peut tout réduire à ceci: «_Le nonce:_ Il faut couper

court, détruire les prédicateurs huguenots. _Le connétable:_ Je sais

que le pape a un million d'or réservé pour cette guerre; il nous faut

deux cent mille écus. _Le nonce:_ Mais, Monseigneur, vous faites S. S.

plus riche qu'elle ne l'est.»--Le pape se saigne, donne cent mille

écus. Mais, à mesure que la guerre avance, la détresse de la cour de

France devient excessive; elle meurt de faim, Charles IX et sa mère

écrivent au pape lettres sur lettres dans un style de mendiants,

Catherine lui dit, par exemple, que ce sont les premiers secours qu'il

a bien voulu fournir _qui lui donnent la hardiesse_ d'en demander

d'autres; mais _ce sera la fin_, etc. Charles IX parle avec une

bassesse emphatique du protonotaire que S. S. a daigné lui envoyer,

_de ce messager de bonheur_; pour trouver un pareil homme, elle a été

sans nul doute inspiré de Dieu, etc. _Archives de France, extraits des

Archives du Vatican, carton L, 384._

* * * * *

Chapitre XIV, p. 236.--_Guise s'écrie:_ «_Je suis luthérien._»--Cette

pièce décisive existe en allemand dans _Sattler, Hist. du Wurtemberg

sous les ducs_, IV, 215. Elle a été traduite récemment dans le

_Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français_,

1855, pages 184-196. Important recueil qui a, dans les derniers temps,

donné beaucoup de précieux documents, peu connus ou entièrement

inédits.

* * * * *

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 23 / 24 段