Il venait de renouveler ses alliances, et vingt fois il avait juré

qu'il ne traiterait jamais seul. Il se l'était juré à lui-même par ses

belles paroles confidentielles qu'il écrit à d'Ossat: «Mon épée et ma

foi à mes alliés qui, après Dieu, m'ont remis ma couronne sur la

tête!... Que je perde la vie plutôt que de finir la guerre autrement

qu'avec honneur!»

Les circonstances atténuantes de ce honteux parjure sont celles-ci: 1º

sa guerre était un miracle continuel de vigueur personnelle qu'il ne

pouvait plus soutenir; chaque année, il avait quelque grave

indisposition; 2º il mourait de faim; ses pourvoyeurs lui déclaraient

souvent qu'ils ne pouvaient plus lui donner à dîner; 3º ses armées ne

tenaient à rien: quand Amiens fut repris, tout son camp s'écoula en

une nuit; le soir il avait cinq mille gentilshommes; le matin cinq

cents; 4º il était mécontent d'Élisabeth, qui avait demandé qu'on lui

livrât Calais et marchandait, dit-on, pour l'avoir de l'Espagne, si

elle ne l'avait d'Henri IV.

Cette paix de Vervins (2 mai 1598) n'était autre, pour les conditions,

que celle de Câteau-Cambrésis, faite en 1559. Un demi-siècle de guerre

n'avait rien fait,--sauf la ruine définitive de l'Espagne, la ruine

provisoire de la France.

Mais celle-ci l'était surtout d'honneur, laissant là ses alliés et la

cause protestante, ouvrant la carrière aux Jésuites en France et en

Allemagne.

Nos huguenots, que deviennent-ils?

L'histoire en est lamentable. Je la reprends d'un peu plus haut.

Ces malheureux, qui voyaient, dès le temps de l'abjuration, le roi

chaque jour plus serf du pape, flatteur des moines, courtisan du

moindre curé, ami, compère des Guises, étaient dans une inquiétude

véritablement légitime. Ils vivaient sur une trêve, n'ayant pas même

une paix! Ils demandèrent au moins la protection de Charles IX,

l'_édit de Janvier_. Le roi répond, comme un bouffon, par cette fade

plaisanterie: «Mais nous sommes en février.»

D'Aubigné dit avec raison: «On voulait que nous eussions confiance...

Mais nous nous souvenions de cinq cent mille morts, et nous répondions

des vivants.»

Les réformés, comme tout parti en dissolution, avaient parmi eux des

traîtres. L'un d'eux proposait cette bassesse de prendre pour

protecteur... Gabrielle d'Estrées.

Quelques-uns, plus sérieux, firent arrêter qu'on réclamerait avant

tout ce qui était la vie, la sûreté, la garantie des massacrés, à

savoir qu'ils pussent se garder eux-mêmes dans ces petites places

d'asile qui les avaient déjà sauvés, de n'y pas recevoir un soldat qui

ne fût huguenot.

Chose qui, du reste, n'était pas particulière aux protestants. La

très-catholique Amiens avait voulu se garder elle-même et ne pas

admettre un soldat du roi.

Toute la France réformée fut partagée, à peu près comme elle l'avait

été en 1573, en dix départements, lesquels nommaient un directoire de

deux ministres, quatre bourgeois, ce qui faisait réellement _six

hommes du tiers état_, et seulement quatre gentilshommes. Ils devaient

recueillir les plaintes, et les transmettre à Mornay et au duc de

Bouillon, qui les présentaient au roi.

Un fonds devait être toujours prêt. Pour faire la guerre? Un fonds de

cent mille francs, à peine de quoi plaider, si on y était contraint.

Les réformés avaient à La Rochelle un important otage, le petit prince

de Condé, jusque-là héritier présomptif de la couronne. C'était un

grand coup de le prendre, de le faire catholique. Sa mère se convertit

d'abord, et, à ce prix, fut déclarée innocente de la mort de son mari,

qu'elle avait, dit-on, empoisonné. Elle éleva son fils dans sa

nouvelle foi.

Tout cela faisait croire que les huguenots étaient un parti perdu.

Même en Poitou, on osa lancer la cavalerie sur un de leurs prêches. Il

y eut des entreprises pour enlever ou tuer Duplessis-Mornay, qu'on

appelait leur pape.

Leur traité fut le dernier; toute la Ligue comblée, pensionnée, avant

qu'ils eussent seulement la paix. Par l'édit de Nantes, ils eurent la

liberté de conscience, mais non de culte. Le culte ne leur fut permis

que dans leurs villes huguenotes et chez des seigneurs hauts

justiciers. Les chambres à part pour les juger. On leur laissait pour

huit ans leurs petites places d'asile.

C'était bien moins que la paix de Charles IX et d'Henri III. Celle

d'Henri IV ne les défendait pas; elle les compromettait, les forçant

(contre un roi livré à leurs ennemis) de devenir une faction.

Rien n'est plus intéressant que de voir dans d'Aubigné combien ces

gens maltraités restaient pourtant, malgré eux, dévoués à Henri IV. Il

en parle avec la passion amère, mais inaltérable, qu'un coeur blessé

garde à la femme adorée qui l'a trahi. À chaque instant il rompt,

renoue. Tel était l'attrait de cet homme: on avait beau le connaître,

le mésestimer, l'injurier, on ne pouvait se l'arracher du coeur. Et,

après tant de choses indignes, il reste toujours au coeur de la

France... Hélas! par tant de côtés, il fut la France elle-même!

«Le roi, dit d'Aubigné, ayant juré de me faire mourir si je tombais

dans ses mains, j'allais sur-le-champ le voir, et je descendis au

logis de Gabrielle. Mes amis me suppliaient de repartir. Des officiers

délibéraient pour m'arrêter et me livrer au prévôt. Je restai, et me

plaçai le soir aux flambeaux quand il descendit de carrosse. «Voici,

dit-il, monseigneur d'Aubigné.» Titre d'assez mauvais augure.

N'importe, je m'avançai. Il m'embrassa, me fit baiser par Gabrielle et

me dit de lui donner la main. Je la menai à son appartement. Il m'y

promena plus de deux heures avec sa maîtresse. C'est alors que, comme

il me montrait le coup qu'il avait reçu de Chastel, je dis ce mot qui

a couru: «Sire, n'ayant dénoncé Dieu que des lèvres, il ne vous a

percé qu'aux lèvres. Si vous le renoncez du coeur, il vous percera au

coeur.--Oh! les belles paroles, dit Gabrielle, mais mal

employées!--Oui, madame, répliquai-je, car elles ne serviront de

rien.»

Lui cependant, sans s'émouvoir, il fit apporter tout nu son petit

César de Vendôme, et le mit en souriant dans les bras de d'Aubigné,

n'opposant à cette parole, cruellement prophétique, que cette image

d'innocence, que la pitié et la nature.

CONCLUSION

DE L'HISTOIRE DU XVIe SIÈCLE

Arrivé à la dernière page de mon histoire de ce grand siècle, je suis

frappé de l'insuffisance de l'oeuvre devant l'immensité des choses et

la gravité de la matière.

Que d'omissions j'ai dû m'imposer! que de faits résumer, abréger,

partant obscurcir! Et littéralement, cette violente fresque, qui veut

concentrer tant de choses, dans bien des traits sans doute est trop

heurtée.

Je crains mes juges. J'entends spécialement ceux qui surent et qui

firent, ces grands personnages du XVIe siècle, dont les figures

imposantes m'entourent et dont les fortes voix me sonneront toujours

dans le coeur.

Qu'auraient dit les hommes de la Renaissance, ses sublimes critiques,

Rabelais, Shakspeare ou Cervantès? Qu'auraient dit les hommes de la

Réforme, comme l'Amiral, si profond et si réfléchi, ou bien le

politique et positif Guillaume d'Orange?...

Ils sont mes juges. Et quel bonheur aurait-ce été pour moi si j'avais

pu, en échange des éclairs dont ils ont par moments illuminé ma

solitude, déposer à leurs pieds une oeuvre qui rappelât la moindre

partie de leur grande âme!

Ce que j'ai, du moins, je le leur offre, les qualités et les défauts.

Et tel défaut surtout qui me fera peut-être trouver grâce devant eux

et devant l'avenir:

Je le déclare, cette histoire n'est pas impartiale. Elle ne garde pas

un sage et prudent équilibre entre le bien et le mal. Au contraire,

elle est partiale, franchement et vigoureusement, pour le droit et la

vérité. Si l'on y trouve une ligne où l'auteur ait atténué, énervé les

récits ou les jugements par égard pour telle opinion ou telle

puissance, il veut biffer tout cet écrit.

«Quoi! dira-t-on, nul autre n'est sincère? Réclamerez-vous donc pour

vous un monopole de loyauté?»--Ce n'est pas ma pensée. Je dirai

seulement que les plus honorables ont gardé le respect de certaines

choses et de certains hommes, et qu'au contraire l'histoire, qui est

le juge du monde, a pour premier devoir de perdre le respect.

Plaisant juge, celui qui ôterait son chapeau à tous ceux qu'on amène

à son tribunal! C'est à eux de se découvrir et de répondre quand

l'histoire les interroge; et je dis, à eux tous; tous ils sont ses

justiciables, les hommes et les idées, les rois, les lois, les

peuples, les dogmes et les philosophes.

Donc ici nul ménagement, nul arrangement conciliatoire et nulle

composition. Nulle complaisance pour plier le droit au fait, ou pour

adoucir le fait et le raccorder au droit.

Que, dans l'ensemble des siècles et l'harmonie totale de la vie de

l'humanité, le fait, le droit, coïncident à la longue, je n'y

contredis pas. Mais mettre dans le détail, dans le combat du monde, ce

fatal opium de la philosophie de l'histoire, ces ménagements d'une

fausse paix, c'est mettre la mort dans la vie, tuer et l'histoire et

la morale, faire dire à l'âme indifférente: «Qui est le mal? qui est

le bien?»

J'ai dit la moralité de mon oeuvre.

Mais qu'est-elle au point de vue de l'art historique? que veut-elle?

que prétend l'auteur?

Une seule chose.

De nombreux matériaux avaient été mis en lumière, des travaux

estimables existaient sur telle et telle partie du XVIe siècle.

Plusieurs traits de ce siècle avaient été marqués, plusieurs côtés

éclairés. Et la face du siècle restait cachée; elle n'avait été vue

(dans l'ensemble) de nul oeil encore.

Je crois l'avoir vu au visage, ce siècle, et j'ai tâché de le faire

voir. J'ai donné tout au moins une impression vraie de sa physionomie.

Si cet effet était obtenu réellement, cela ne serait dû à aucune

adresse d'artiste, à aucun savoir-faire, mais purement et simplement à

ce principe d'indépendance morale dont je viens de parler.

L'historien, comme juge, a démenti les deux parties, et, au lieu de

les écouter, il s'est chargé de leur dire qui elles étaient.

Au Catholicisme de la Ligue qui dit: «Je suis la liberté,» il a dit

sans hésiter: «Non.»

Et il a dit Non encore au Protestantisme, qui se disait le passé et

l'autorité. Il l'a relevé, défendu, comme parti de l'examen et de la

liberté, intérieurement identique à la Renaissance et à la Révolution.

Luther et Calvin, malgré eux, se sont retrouvés frères de Rabelais et

de Copernik, deux rameaux d'un même arbre. Du même tronc fleurissent

la Réforme et la Renaissance, aïeules des libertés modernes.

Là est l'unité moderne du XVIe siècle. Dès lors il est une personne.

On a pu tracer son portrait.

* * * * *

Maintenant parlons de ce volume intitulé _La Ligue_, et du quart du

siècle qu'il embrasse, depuis le _massacre de la Saint-Barthélemy

jusqu'à la paix de Vervins_.

Dans l'inscription en lettres d'or que le cardinal de Lorraine fit

afficher dans Rome à la gloire éternelle de la Saint-Barthélemy, on

lisait ces mots remarquables: «La religion se fanait, languissait;

mais, dès ce jour, nous en avons l'augure, elle renaîtra dans sa force

et dans sa fleur.»

Mot juste et prophétique. La religion renaît ou naît plutôt, une

religion hors de toute dispute: celle du coeur et de l'humanité.

Le cri touchant du pauvre Dolet au bûcher: «Étais-je donc un loup, une

bête féroce? N'étais-je pas un homme?» on ne l'avait pas senti alors;

mais il perce les coeurs le lendemain de la Saint-Barthélemy. Chacun

trouve en soi une plaie.

Quels que soient les retards, l'idée paradoxale hasardée par Luther,

celle de la _tolérance religieuse_, ira se fortifiant, s'étendant et

gagnant toujours, et elle deviendra la foi du monde au XVIIIe siècle.

Eh! qui ne pardonnerait à ses voisins une dissidence d'opinion,

lorsque Guillaume d'Orange et le roi de Navarre pardonnent à leurs

ennemis les plus traîtreuses entreprises? Vivant sous les couteaux, et

quotidiennement assassinés, nous les voyons cléments autant que

fermes. Voilà déjà l'homme moderne.

Oui, un grand changement se fera peu à peu, depuis cette ère de 1572.

L'avant-scène tombée dans le sang, une scène toute autre apparaît avec

des perspectives infinies.

Les victimes sans doute n'étaient qu'une minorité, mais derrière fut

le genre humain.

Non-seulement le protestantisme assassiné dura et durera, invincible

en Hollande, victorieux en Angleterre, créateur en Amérique,--mais un

bien autre protestantisme surgit qui embrasse le monde même, celui de

la raison, de l'équité, de la science.

Vainqueur dans l'âme humaine par Rabelais, Shakspeare, par Bacon et

Descartes. Vainqueur dans le droit de l'Europe par la paix de

Westphalie. Vainqueur jusqu'aux étoiles par Keppler et par Galilée.

Une trinité éclate vraiment une, qu'aucune argutie n'ébranlera: le

droit, la pitié, la nature.

* * * * *

Dans un mortel dégoût de fatales abstractions qui amènent une réalité

si barbare, la science s'en va seule dans sa voie. Elle tourne le dos

décidément aux scolastiques byzantines dont le Moyen âge a vécu, et ne

veut plus seulement en entendre le nom.

À toute argutie de ce genre, le grand Cujas, du haut du droit antique,

répond: «Qu'importe à l'_Équité_?» (_Nihil hoc ad Edictum prætoris._)

Plus solitaire encore, le bon artiste Palissy, cuisant ses _tuileries_

dans le jardin royal, commence, le lendemain de la Saint-Barthélemy,

un musée d'histoire naturelle, qui sera tout à l'heure le texte du

premier enseignement de la nature.

Tout à l'heure, un ouvrier de Hollande, avec deux verres mis l'un sur

l'autre, va nous ouvrir deux infinis, l'abîme de l'atome et l'abîme

des cieux. L'esprit nouveau y plonge, y monte, et d'un tel vol, qu'il

échappe bientôt à toute prise, ne se souvenant point du combat de la

terre ni du vieil ennemi.

À la théologie persécutrice la science, fait une guerre pacifique en

n'y pensant plus.

* * * * *

Reste à expliquer maintenant comment le vieux principe, condamné par

ses actes, banni de la haute sphère de raison, comment, dis-je, il va

se survivre, comment il se fera une vie posthume d'intrigue et

d'action. Par quelle ruse va-t-il, ce mourant, se ménager un répit,

un arrêt, un retour de l'aiguille sur le cadran d'Ézéchias? Rien ne

lui coûtera, soyez-en sûr. Nul expédient désespéré ne fera reculer sa

fureur obstinée de vivre.

Le moyen, pour le faux, de vivre quelque temps, c'est d'entrer dans le

faux et de s'y enfoncer de plus en plus, de s'embarquer à pleines

voiles dans la mer des mensonges. Elle a des pays inconnus.

Ce don leur fut donné, en punition, de se pervertir toujours

davantage.

Tout le volume qu'on vient de lire porte sur un mensonge, sur le

surprenant désaveu que le vieux parti fait de lui-même, prenant à

l'autre un masque, disant: «Je suis la liberté.»

Ce masque s'appelle la Ligue.

* * * * *

Je n'ose qualifier de son vrai nom la simplicité de quelques-uns des

nôtres qui, à force d'_impartialité_ et de bon vouloir pour nos

ennemis, sont parvenus à croire que les ligueurs étaient le parti

patriotique et national! Mais la Ligue elle-même, sur la fin, a dit ce

qu'elle était: le parti de l'étranger. Croyez-en la forte parole du

ligueur Villeroy dans son très-bel _Advis à M. de Mayenne_, pièce

confidentielle, qui mérite toute attention: «Il faut que nous avouions

que nous devons au roi d'Espagne la gloire et la _reconnaissance

entière de notre être_. Nous n'avons soutenu la guerre depuis le

commencement que de ses deniers et avec ses forces.»

Oui, _depuis le commencement_, et ce mot a plus de portée que Villeroy

ne croit lui-même. Grâce à Dieu, nous pouvons aujourd'hui remonter au

point de départ et solidement établir que, depuis le jour où le

clergé, menacé dans ses biens, fit appel à l'Espagne (1561), une ligue

se forma entre lui et Philippe II, que les Guises en furent les

capitaines, que les efforts des Guises pour se créer une action à part

furent toujours impuissants, et qu'enfin, comme dit Villeroy, la Ligue

doit rapporter à l'Espagne «la gloire et la reconnaissance de son

être.»

Sans méconnaître le savoir-faire du cardinal de Lorraine, la vigueur,

la capacité de François de Guise, ni les dons brillants de son fils,

nous les avons cotés bien plus bas qu'on ne fait. Pourquoi? Parce

qu'ils usèrent leur vie dans une politique impossible, hypocrite

autant qu'ingrate, une politique catholique indépendante du roi

catholique, qui se servirait de ses secours, à part ou contre lui.

C'est ce qui les fit constamment échouer. Ils furent brouillons et

chimériques. Ils crurent toujours attraper Philippe II, et ils ne

purent rien que par lui.

On a vu dans ces deux volumes comment un grand parti qui a besoin de

chefs, qui a de l'argent et la publicité, qui dispose indirectement

des forces centralisées d'un grand État, peut, avec tout cela, faire

et fabriquer des héros, arranger des victoires, créer des colosses de

réputation.

On y a vu aussi comment un corps persévérant, uni fortement par ses

craintes, agissant toujours et d'ensemble sur un misérable troupeau

d'opinion vacillante, et profitant de ses irritations, de ses fougues

aveugles, peut se créer un peuple à lui.

Faux héros et faux peuple: deux forces de la Ligue.

Cruels effets d'un mensonge si long, si obstinément maintenu! À force

de misère, de fureurs, de sottise, il devint une vérité. La France se

trouva si dévoyée, si dépravée, qu'elle entra dans la conspiration

étrangère contre elle-même et la Ligue devint populaire.

Mais du même coup cette pauvre France mourut moralement. Il ne faut

pas se faire illusion. Il y a là trente ou quarante ans de nullité

réelle, d'impuissance, d'abaissement d'esprit. Le duellisme, la fierté

de la langue, l'attitude espagnole, ne peuvent donner le change. Sauf

quelques ombres de l'autre siècle qui errent encore, comme d'Aubigné,

il n'y a plus personne jusqu'à l'avénement de Corneille.

* * * * *

Quoi! c'est fini de ce grand siècle, qui avait montré, au début, tant

de puissances fécondes? On eût cru pouvoir lui prédire d'inépuisables

renouvellements. Le génie de la Renaissance, l'héroïsme de la Réforme,

avec tant d'inventeurs et cinq cent mille martyrs, aboutissent à ce

mot: «Que sais-je?» à ce grand découragement? Loyola a vaincu?

L'esprit humain a perdu la partie?

La Renaissance s'énerva par l'immensité même et la variété de son

effort. Elle n'embrassa pas moins que l'infini dans le lieu, dans le

temps. Elle rallie à l'Europe l'Orient, l'Amérique. Elle rallie, aux

souvenirs de la vieille Rome, des lueurs de la future Révolution de

89. Elle lance sur toute science des éclairs prophétiques. Le sort de

tout prophète est celui d'Isaïe, qui fut scié en deux.

Elle commence à l'être vers le milieu du siècle. À qui demande-t-elle

secours, elle, fille de la liberté et de la raison collective?

Justement à l'autorité, son ennemie; à l'idolâtrie monarchique, alliée

de l'idolâtrie religieuse. Qu'arrive-t-il? Elle périt ou se mutile et

devient impuissante. Son idéal moral, faible et pâle, sera l'_honnête

homme_, que Rabelais et Montaigne transmettent à Molière et Voltaire,

idéal négatif de douceur et de tolérance, qui ne fera jamais le héros

ni le citoyen[13].

[Note 13: Luther fut réellement le premier apôtre de la tolérance. Il

y a des textes pour et contre dans l'Évangile. Les Pères sont

partagés: saint Hilaire, saint Ambroise et saint Martin sont pour;

saint Cyprien, saint Augustin sont contre, et ce sont ces derniers que

toute l'Église a suivis, et les conciles, et les papes, et saint

Thomas d'Aquin.--Luther n'hésite pas. Il tranche ainsi la question:

«L'usage de brûler les hérétiques vient de ce qu'on craignait de ne

pouvoir les réfuter.» Léon X et la Sorbonne le condamnent (error 33)

pour avoir avancé: _Hereticos comburi esse contra voluntatem

Spiritûs._ Il avait dit (à la noblesse allemande): «Contre les

hérétiques, il faut écrire et non brûler.» Dans son explication de

saint Mathieu (XIII, 24-30): «Qui erre aujourd'hui n'errera pas

demain. Si tu le mets à mort, tu le soustrais à l'action de la parole

et tu empêches son salut, ce qui est horrible... Oh! que nous avons

été fous de vouloir convertir le Turc avec l'épée, l'hérétique par le

feu, et le Juif à coups de bâton!» Le 21 août 1524, il intercède

auprès de l'électeur pour ses ennemis, Münzer et autres: «Vous ne

devez point les empêcher de parler. Il faut qu'il y ait des sectes et

que la Parole de Dieu ait à lutter... Qu'on laisse dans son jeu le

combat et le libre choc des esprits.--La guerre des paysans qui ne

l'écoutèrent pas et le mirent dans une si grande colère, ne lui fit

pas cependant modifier ces doctrines. Il autorise seulement les

princes à se faire obéir et à réprimer l'_esprit de meurtre_ (4

février 1525). En 1530 encore (sur le psaume LXXXII), il ne demande

contre les blasphémateurs publics _que leur éloignement_.--Un savant

et consciencieux ministre d'Alsace, M. Müntz, qui connaît à fond

Luther, et que j'ai consulté, me répond: «Je ne connais de lui aucun

passage où il approuve qu'on punisse l'hérétique qui ne prêche pas la

révolte et le meurtre.»]

Toute autre fut l'énergie de la Réforme à son aurore. Elle ne refit

pas l'idée, mais le caractère. Elle agit et souffrit, donna son sang à

flots. Ses martyrs populaires, qui cherchaient leur force dans la

Bible, font une seconde Bible, sans le savoir, et combien sainte! Le

martyrologe de Crespin est bien autrement édifiant à lire que la

chronique des rois de Juda. Cela dure quarante ans, âge merveilleux de

patience! Nulle résistance, nul combat. On ne sait que mourir et

bénir.

Le christianisme défend de résister, et défend d'inventer,--du moins

dans ce qui est le fond de l'âme, l'idée morale et religieuse. Il est

le _Consummatum est_. La réforme chrétienne fit effort pour se

contenir et se resserrer dans l'interprétation d'un livre. Sur son

coeur débordant, sur la source brûlante qui en jaillissait, elle posa

la Bible comme un sceau. Elle se reprocha son libre génie, s'interdit

de gémir, de prier, de pleurer, sinon par la voix de David. Elle

étouffa sa poésie, et elle tarda fort pour trouver sa transformation

philosophique, qui depuis devint si féconde.

* * * * *

Voilà la cause principale de l'affaiblissement précoce de la Réforme.

Mais d'autres choses étaient contre elle, une surtout, son austérité.

Elle avait affaire à l'idolâtrie des images, et l'on disait déjà,

comme aujourd'hui, qu'elle était l'ennemie de l'art (au moment où elle

créait la musique).

Elle avait affaire à une machine puissante qui mit le roman au

confessionnal, la grande invention de Loyola: _la direction._

Elle avait affaire à la faim, à l'extrême misère du peuple,

naturellement dépendant du clergé, qui avait le monopole de l'aumône

publique et disposait de toutes les fondations de bienfaisance.

Notez que la Réforme, en France, n'eut point du tout l'appui que celle

d'Allemagne trouva dans les circonstances politiques. Nos rois, admis

de bonne heure au large banquet des biens ecclésiastiques, donnant les

évêchés à leurs ministres, les abbayes à leurs capitaines, et

par-dessus tirant encore du clergé les dons gratuits, furent peu

pressés de se faire protestants.

En Allemagne, des peuples serfs virent dans l'apparition de la Réforme

une heureuse occasion d'affranchissement. Mais, en France, déjà le

servage avait disparu, et par les contrats de rachat individuel, et

par l'action générale des lois.

De sorte que la Réforme n'eut rien à offrir, ni les biens du clergé au

roi, ni l'affranchissement au peuple.

Elle n'offrit guère que le martyre et le royaume des cieux.

De bonne heure, le protestantisme, comme la Renaissance, se réfugia à

un autel, où tous croyaient voir leur salut. Il se fia à la royauté.

Une occasion le tenta. Un prince protestant devint l'héritier; le roi

de Navarre devint roi de France. La réforme française oublia, devant

cette tentation, ce qu'elle était: _la République._

Dès ce jour, elle était perdue. Elle s'en ira, toujours baissant,

jusqu'aux années des dragonnades.

* * * * *

Les conséquences de la paix de Vervins furent épouvantables. La

France, ayant lâché pied, tout alla à la dérive. L'Europe vit bientôt

s'ouvrir cette Saint-Barthélemy prolongée qu'on appelle la guerre de

Trente-Ans, où les hommes apprirent à manger de la chair humaine.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 22 / 24 段