une dame qui m'avait servi de mère dans mes malheurs. J'y trouvai un
grand épagneul qui couchait sur les pieds du roi, souvent dans son
lit. Cette pauvre bête, abandonnée, et qui mourait de faim, m'ayant
reconnu, me fit cent caresses. J'en fus si touché, que je le mis en
pension chez une femme de la ville, gravant ces vers sur son collier:
«Serviteurs qui jetez vos dédaigneuses vues
Sur ce chien délaissé mort de faim par les rues,
Attendez ce loyer de la fidélité.»
Revenons. Le désappointement fut cruel, non-seulement pour la France
protestante, pour tout le protestantisme, alors victorieux dans
l'Europe, mais peut-être plus encore pour nombre de catholiques qui
n'avaient d'indépendance possible que par celle de la France. La jeune
noblesse de Venise, alors dominante, qui l'avait puissamment aidé en
le saluant roi au moment d'Arques, au moment où la terre même de
France lui manquait sous les pieds, Venise, dis-je, attendait toute
autre chose de lui contre le pape et contre l'Espagne. Tout au moins
espérait-elle ce qu'un des convertisseurs avait proposé, la séparation
de Rome et l'établissement d'un patriarcat. Très-probablement
elle-même aurait imité cet exemple.
Loin de là, il envoie à Rome ambassade sur ambassade, de plus en plus
suppliantes. Comme si le pape était libre, comme si ce serf de
l'Espagnol pouvait traiter tant que son maître n'était pas brisé par
ses revers! Jusque-là: «_Vederemo_,» (Nous verrons). C'est la seule
réponse que toutes les humiliations du roi pourront obtenir du pape.
Ce n'est pas là ce qu'à ce moment lui offraient les protestants. Ils
venaient de saisir les Alpes et de rouvrir l'Italie. Pendant que le
duc de Savoie se morfondait en Provence, Lesdiguières passait chez
lui, lui prenait, non des places fortes, mais, ce qui vaut plus, un
peuple. Le coeur est ému en lisant l'adresse si pathétique que les
Vaudois du Piémont adressaient alors à la France: «Sire, ce grand Dieu
qui fait les rois a mis dans vos mains le plus beau sceptre du monde.
Qui l'eût espéré naguère eût paru faire un vain songe; mais Dieu fait
tout ce qu'il veut. Il vous a donné la Gaule; eh bien, la Gaule
transalpine, s'il le veut, vous appartient. Saluces va vous revenir,
et Milan. Nos vallées, sire, sont vôtres déjà, et servent à votre
Dauphiné de murs et de bastions. Murailles murées jusqu'au ciel.
Est-ce tout? Non; avec elles vous aurez des murailles vives, nos
coeurs, nos corps et nos vies. Nous nous vouons à vous, sire, à
jamais, pour vivre et mourir, nous et nos enfants.»
Ainsi le protestantisme, faible à l'intérieur de la France, était fort
aux extrémités. S'il eut été appuyé selon les projets de Coligny et de
son fils, il se serait associé à la conquête des mers que commençaient
alors l'Angleterre et la Hollande. Henri IV se mourait de faim et
n'avait pas de chemises! Mais l'or était là tout prêt. La grande
chasse aux Espagnols s'ouvrait par les vaisseaux d'Amsterdam et de
Plymouth. Longtemps la dîme des prises avait suffi à l'entretien de
nos armées réformées.
Histoire douloureuse que cette France touche à tout et manque tout!
La première au XVe siècle, elle prépare les stations du voyage
d'Amérique. Elle occupe les Canaries, et c'est pour les Espagnols.
Puis elle occupe Madère, et c'est pour les Portugais. Dieppe découvre
l'Amérique, et cela ne sert à rien tant qu'un Génois n'y arrive sous
le pavillon de Castille. La dominante, l'impériale rade de
Rio-Janeiro, est saisie par Villegagnon, l'envoyé de Coligny; cela est
encore inutile; les Guises parviennent à détruire tout.
Plus tard, c'est aussi un Français qui prend ce paradis terrestre
qu'on appelle la Floride. Il y met mille protestants. Dénoncé à
l'instant à l'Espagne par Catherine de Médicis! surpris, mis à mort
par les Espagnols. Là, il y eut une chose sublime. Un Gascon, M. de
Gourgues, ne supporta pas cet outrage fait à sa patrie. Il équipa un
vaisseau à ses frais, et massacra les massacreurs. Il méritait une
couronne. On tâcha de l'assassiner.
Tout à l'heure, pendant qu'Henri IV fait pénitence à Rome et conquiert
un parchemin, Walter Raleigh conquiert son _El Dorado_ de la Virginie,
et jette la première pierre du futur empire des États-Unis anglais.
Essex prend le port de Cadix, la ville et la citadelle. Il voulait
n'en plus sortir, rester maître du grand détroit.
L'habile, le patient Maurice et le profond Barneveldt achèvent
l'oeuvre capitale de l'art et de la sagesse, la robuste construction
des États-Unis de Hollande, cette digue qui arrêtera non plus
seulement l'Espagnol, mais les grandes forces du monde, Louis XIV et
l'Océan.
En présence de cette gloire de la république hollandaise, du repos
profond, redoutable de la république suisse, de la sagesse de Venise,
un souffle républicain avait rapidement passé sur la France. Non
moins rapidement disparu. La Ligue donne pour deux cents ans l'horreur
de la république.
La Ménippée est le grand livre de la nouvelle monarchie, livre de
paix, de _bon sens_, d'obéissance et d'égoïsme. Chacun pour soi. Il
n'est rien de tel qu'un bon maître, etc., etc.
Si la fureur des partis se calme, celle des grossiers plaisirs éclate
et déborde. La France tombe à quatre pattes. Un déchaînement d'orgie
brutale commence avant même qu'Henri IV soit entré dans Paris. Les
moines encore se signalent. Des cordeliers, au cabaret, pris avec des
filles, payent le sergent qui les surprend, puis l'attirent dans leur
couvent, le fouettent et le battent à mort.
Les couvents de religieuses ne connaissaient plus de clôture. Ceux de
Montmartre, etc., avaient eu garnison royale, et pour père prieur, le
roi. Ceux de Paris recevaient tous les seigneurs de la Ligue; les
nonnes dépassaient les dames en hardiesse. On en voyait courir les
rues, donnant le bras aux gentilshommes, «fardées, masquées et
poudrées, s'embrassant en pleine rue et se léchant le morveau.»
(Lestoile, novembre 93.)
Cela se passait à Paris. Mais qu'était-ce donc de la France? Quelles
scènes y donnaient les soldats! Aux faubourgs de la capitale, ils
forçaient toutes les maisons, maltraitaient tout, filles et femmes;
point de vieilles, d'infirmes, de spectre vivant, qui pût les faire
reculer.
Un état si violent donnait une faim terrible d'un gouvernement
régulier. Devant les quatre mille Espagnols et les pensionnaires de
l'Espagne, Paris conspirait pour le roi. Le Parlement, corps si
timide, osa (janvier 94) donner arrêt «pour que la garnison étrangère
sortît de Paris.» Cette garnison ne pouvait plus seulement protéger
les Seize. Conspués et maudits du peuple, ils ne se rassemblaient
guère qu'aux Jésuites, rue Saint-Antoine, dernière place où la Ligue,
le _catholicon_ d'Espagne, mort partout, vécût encore.
L'école de l'assassinat, _in extremis_, essaya ce qu'elle avait tenté
si souvent dans les grandes crises contre Orange, Alençon, Élisabeth,
Henri III, Henri IV. Celui-ci y était fait, et son extrême douceur
n'en était pas même altérée. Une fois, en Navarre, un capitaine
Gavaret devait faire la chose. Henri lui demande d'essayer son cheval,
monte, prend les pistolets aux arçons, les tire en l'air et dit à
l'homme stupéfait qu'il sait tout et qu'il le chasse. Ce fut toute la
punition.
En 1593, ce fut un certain Barrière, jadis batelier, puis soldat,
agent des Guises. Il fut encouragé à Lyon par un prêtre, un capucin et
un carme; à Paris par un curé et par le jésuite Varade. Il s'était
confié aussi à un père Séraphin Bianchi, jacobin, espion du grand-duc
de Toscane, qui fit avertir le roi.
Ces événements auraient pu lui faire comprendre qu'il perdait ses
peines à vouloir ramener les fanatiques. Les grandes masses
catholiques n'en venaient pas moins à lui, ne voulant que le repos.
Partout, les villes étaient impatientes de se rallier. Les
gouverneurs, les capitaines, se hâtaient de faire leur traité, de
vendre ce qui leur échappait. Orléans, Bourges, ouvrirent leurs
portes. Lyon, profitant du conflit entre l'archevêque Espinac et le
gouverneur Nemours, emprisonna celui-ci, se fit royaliste. En
Provence, les deux factions qui s'assassinaient depuis vingt ans, se
rapprochèrent pour le roi et contre Épernon.
Qui livrerait Paris au roi? c'était toute la question. Parmi les
Espagnols eux-mêmes, un colonel de Wallons traitait la chose avec le
roi. Le gouverneur, M. Belin, eût voulu traiter lui-même. Mais Mayenne
l'expulsa et mit à la place un parfait tartufe, Brissac, qui avait
gagné à fond la confiance des Jésuites, du légat, faisant le dévot, le
simple, faisant rire l'Espagnol, passant tout le temps du conseil à
chasser aux mouches.
D'une part, le prévôt des marchands Lhuillier, d'autre part ce
chasseur de mouches, promirent d'ouvrir la ville au roi. Brissac
exigea six cent mille francs, vingt mille francs de pension et les
gouvernements de Corbeil et de Mantes.
Il n'y eut pas beaucoup de mystère. Dès neuf heures du soir, on
avertit nombre de personnes, et pas une ne trahit. À trois heures,
force bourgeois, greffiers, procureurs, notre chroniqueur Lestoile,
occupaient le pont Saint-Michel en écharpe blanche. Le roi tardait.
Enfin, à quatre, les cavaliers de Vitry apparurent à la porte
Saint-Denis. Nulle résistance que d'une cinquantaine d'hommes dans la
rue Saint-Denis; deux tués. À l'Ouest, les garnisons de Melun et de
Corbeil entrèrent par bateaux, tandis que, sur le bord de l'eau, des
fantassins entraient par la porte Neuve, cette fameuse porte des
Tuileries par où sortit Henri III. Des lansquenets s'y opposaient, on
les fit sauter dans la Seine.
Le roi arrive. Brissac le reçoit, avec Lhuillier et le président du
Parlement. On lui présente les clefs. Brissac dit: «Il faut rendre à
César ce qui appartient à César.» Et Lhuillier: «Rendre et non pas
vendre.»
Le roi, entré par la porte Neuve, passa devant les Innocents et tourna
au pont Notre-Dame pour aller à la cathédrale. Aux Innocents, on lui
montra un homme à une fenêtre qui le regardait fixement et ne voulait
pas saluer. Il n'en fit que rire. Au pont, il vit une foule qui
criait: _Vive le roi!_ «Ce pauvre peuple, dit-il, a été tyrannisé.» Il
descendit à Notre-Dame, mais il y avait tant de monde qu'il ne pouvait
pas passer. Cependant il ne voulut pas qu'on fît reculer personne, et
il entra, à la lettre, porté sur les bras du peuple.
Il avait envoyé le comte de Saint-Pol au duc de Feria lui dire qu'il
l'avait sous sa main et pouvait avoir sa vie, mais qu'il aimait mieux
qu'il partît. Le duc d'abord le prit mal. Il était fort à
Saint-Antoine, et, à l'autre bout, il avait la porte Bucy. Mais le roi
avait le milieu, le Louvre, le Palais, Notre-Dame. M. de Saint-Pol
parla durement à l'Espagnol, qui comprit enfin, fut reconnaissant,
soupira, disant seulement: «Grand roi! Grand roi!»
Que ferait, cependant, le quartier des robes noires, la légion sainte
de la Ligue et de la Saint-Barthélemy, les pensionnaires de l'Espagne?
Ceux-ci étaient quatre mille, rien que dans l'Université. Sénault,
Crucé, s'agitèrent, et le curé de Saint-Côme, l'épée à la main,
voulait les rejoindre. Mais leur vaillance tomba quand ils
rencontrèrent une masse de peuple et surtout d'enfants qui criaient:
Vive le roi! Au milieu étaient des trompettes, des hérauts proclamant
la paix et le pardon général; derrière venaient les magistrats; on
n'eut pas besoin de force; ce dernier débris de la Ligue, comme les
murs de Jéricho, tomba, vaincu par les trompettes et le simple bruit.
* * * * *
Le roi ne voulait pas perdre le meilleur de la journée. Il alla à une
fenêtre de la porte Saint-Denis pour voir passer les Espagnols. À
trois heures, ils défilèrent. Le duc de Feria salua le roi à
l'espagnole, «gravement et maigrement.» Le noble caractère de ce
peuple apparut dans les paroles d'une femme qui passait avec la
troupe. «Montrez-moi le roi,» dit-elle. Et alors, le regardant, elle
éleva la voix à lui: «Bon roi, grand roi, cria-t-elle, je prie Dieu
qu'il te donne toute sorte de prospérité. Quand je serai dans mon
pays, et quelque part que je sois, je te bénirai toujours, je
célèbrerai ta clémence.»
Le roi était si joyeux qu'il se contenait à peine. Comme on vint au
Louvre lui parler d'affaires: «Je suis enivré, dit-il. Je ne sais ce
que vous dites ni ce que je dois vous dire.» On s'étonna de lui voir
contrefaire comme un bouffon, le noble et triste salut du duc de
Feria.
Il fit rassurer le jour même la mère des Guises et madame de
Montpensier; il alla bientôt les voir et badina avec elles; excès
d'oubli pour Henri III, qu'elle assurait avoir tué; indifférence trop
grande, ses ennemis l'en méprisèrent, ses amis en furent attristés.
Il restait un autre roi à Paris qui ne reconnaissait pas le roi; je
parle du légat de Rome. Les plus basses soumissions n'obtinrent rien
de lui.
Un malheureux capucin qui avait dans son couvent proposé de
reconnaître le roi fut battu par ses confrères, déchiré de coups. Un
jacobin royaliste fut empoisonné par les jacobins. Le roi refusa
l'enquête. On voyait trop qu'il serait très-tendre pour ses ennemis,
bien léger pour ses amis. Il caressa la Sorbonne, il caressa le
parlement de la Ligue, le légitima, l'affermit sur les fleurs de lis
avant l'arrivée de son propre parlement de Tours.
Le peuple, plus sensible que lui, fit une fête à ces magistrats qui
avaient témoigné pour la France contre l'Espagnol. Quand ils
revinrent, mal vêtus, sur de mauvais chevaux étiques, ils trouvèrent
les rues tapissées, toutes les femmes aux fenêtres, des tables devant
les portes, chacun se réjouissant, comme si la Justice elle-même, ce
vrai roi, était revenue.
CHAPITRE XXV
PAIX AVEC L'ESPAGNE.--ÉDIT DE NANTES
1596-1598
Au moment même, le roi précipitait, malgré Sully, son traité avec
Villars qui tenait Rouen. Ce Villars avait demandé des choses folles,
douze cent mille francs, soixante mille francs de pension, la place
d'amiral de France, le gouvernement de Normandie, jusqu'aux abbayes
dont le roi avait donné les revenus à ses plus fidèles serviteurs. Il
fallait, pour le contenter, qu'il mécontentât tous les siens. Ces
conditions insolentes auraient pu être subies avant que le roi eût
Paris. Mais après, quand il était au Louvre, quand l'Espagnol s'en
allait gracié de Paris, quand la Ligue fondait d'elle-même, elles
semblaient devoir être repoussées. Henri IV les subit et lui donna un
royaume. S'il eût pu attendre six mois une corde aurait suffi.
Les difficultés, il faut l'avouer, étaient grandes encore. Élisabeth,
indignée de l'abjuration, rappelait ses troupes. Le duc de Mercoeur
établissait l'Espagnol en Bretagne, et Philippe II proclamait sa fille
duchesse de cette province. (V. lettres d'Henri IV.) Le duc d'Épernon
voulait ouvrir à l'ennemi le port de Boulogne et ceux de Provence.
Henri IV n'y trouva remède que de donner ce gouvernement au jeune duc
de Guise pour faire battre entre eux les ligueurs.
Chose bizarre, sa pauvreté croissait en proportion de ses succès. On
le comprend: à chaque province rachetée il lui fallait exiger
d'avantage d'un peuple de plus en plus ruiné. Nul moyen de payer des
troupes; il n'avait que des volontaires, des gentilshommes, qui, sur
ses lettres pressantes, montaient bien à cheval pour faire une course
avec lui, mais qui le quittaient «au bout de quinze jours.» (Lettres,
IV, 415.)
Jamais il ne montra tant d'esprit, d'activité et de ressources. Ses
lettres, ses vives paroles, restent dans la mémoire en traits de feu.
Il écrit jusqu'au bout du monde, même à Constantinople, pour en tirer
du secours; il veut que le sultan ranime en Espagne les Mauresques
contre Philippe II. Il prie le Palatin, il implore la Hollande, il
baise le portrait d'Élisabeth, épris de sa beauté; la reine
d'Angleterre, à soixante ans, efface Gabrielle. Rien de plus amusant,
de plus original.
La légende populaire du _Diable à quatre_ n'est ici que la vérité.
Diable gascon et pauvre diable, s'il en fut, on l'admire, on en a
pitié. Plus malheureux encore chez lui qu'ailleurs, vexé par l'amour
et l'argent, amant trompé, roi famélique, il écrit à sa Gabrielle, qui
se moque de lui avec Bellegarde, des lettres désespérées. Il adresse à
son Parlement, qui refuse de l'aider, des gronderies éloquentes et
d'une verte familiarité, mais d'un accent de bonté qui emporte le
coeur: «Messieurs, vous m'avez, par vos longueurs, tenu ici trois
mois; vous verrez le tort qui a été fait à mes affaires. Je m'en vais
le plus mal accommodé que peut être prince. J'ai trois armées, et je
vais les trouver. J'y porterai ma vie et l'exposerai librement. Dieu
ne me délaissera point... Je vous ai remis dans vos maisons; vous
n'étiez que dans de sales petites chambres; vous êtes maintenant dans
mon Palais... Vous croyez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait
de beaux discours; et puis vous allez vous chauffer... Vous dites que
je me hasarde trop; j'y suis contraint. Si je n'y vais, les autres
n'iront pas. Si j'avais de quoi payer, j'enverrais à ma place... Je
vous recommande le devoir de vos charges. Je vous aime autant que roi
peut aimer... Le naturel des Français est de n'aimer point ce qu'ils
voient; ne me voyant plus vous m'aimerez; et quand vous m'aurez perdu,
vous me regretterez.» (Lettres, IV, 414-415.)
Du reste, la misère des deux rois était égale. Si Henri IV est forcé
de faire en 94 une banqueroute d'un tiers à nos rentiers, Philippe II
l'a faite aux siens dès 1575, et il va recommencer encore. En 1594, la
limite est atteinte, la terreur ne sert plus de rien; deux cents
villes de Castille refusent l'impôt, et l'année de sa mort (1598) on
verra Philippe II mendier sur le bord de sa fosse, et faire
solliciter de porte en porte une aumône à la royauté.
Cela devait finir la guerre? Point du tout. L'Espagnol, fait à mourir
de faim, persévérait; ce spectre, en haillons, restait sur la France.
Les Feria, les Fuentes, malmenés par le Béarnais, trouvaient que
l'honneur castillan ne permettait plus de se retirer. Henri IV
assiégeant la ville de Laon, ils se réunirent à Mayenne, et vinrent
pour délivrer cette place. Mais le roi la prit sous leurs yeux (22
juillet 94).
Le meilleur auxiliaire de l'Espagnol était la misère de la France. La
campagne, livrée à la fois aux soldats et aux maltôtiers, endurait
tous les jours ce qu'on souffre au sac d'une ville. Les paysans,
désespérés, s'armèrent contre ces _croquants_, comme ils les
appelaient. On les nomma _croquants_ eux-mêmes. On ne les dissipa
qu'en profitant de leurs dissidences religieuses, et les faisant tuer
les uns par les autres.
L'horreur de cette situation des campagnes, l'irritation des villes
frappées par la banqueroute, encouragèrent le vieux parti. Il essaya,
comme en 84, comme en 89, contre Guillaume et Henri III, de trancher
tout d'un coup de couteau.
L'avant-veille de Noël, un garçon de dix-neuf ans, fils d'un marchand
de Paris, Jean Chastel, se glisse près du roi et lui porte un coup de
couteau à la gorge. Mais, comme le roi se baissait, il n'atteignit que
la lèvre. «C'est un élève des Jésuites,» dit quelqu'un. Le roi dit en
riant (car il n'était pas fort blessé): «Il fallait donc qu'ils
fussent _convaincus par ma bouche_. Mais laissez aller ce garçon.»
On n'obéit pas au roi. Crillon dit tout haut que cette fois il fallait
jeter la Ligue à la Seine. On arrêta les Jésuites. Le père Guéret,
régent de Jean Chastel, fut mis à la question et _torturé tout
doucement_; on ne voulait pas qu'il parlât. Le roi commanda qu'on fît
le procès à huis clos pour ménager l'honneur des religieux. Le
Parlement n'en fit pas moins pendre deux Jésuites, Guéret et Guignard,
qui ne manquèrent pas en Grève de se proclamer innocents.
L'autorisation que leur donne Loyola _d'obéir jusqu'au péché mortel
inclusivement_ les mettra toujours à même de mentir tranquillement «in
articulo mortis.»
Ce coup apprit à Henri IV, à la petite cour intérieure qui influait
sur lui, que toutes les avances qu'on faisait au pape ne servaient pas
de beaucoup; que, pour se faire aimer de Rome, il fallait se faire
craindre. On laissa le parlement prononcer l'expulsion des Jésuites
(27 décembre), et on déclara la guerre à l'Espagne (17 janvier 95).
Cela était courageux, politique. Il y avait avantage à prendre la
position agressive, à tomber sur l'Espagne par la province réservée
jusque-là qui restait riche, entière, et n'avait pas senti la guerre,
la Franche-Comté. Gabrielle, dit-on, voulait ce pays pour son fils,
comme auparavant elle avait voulu Cambrai. Cela eût acheminé le bâtard
à la couronne. Elle n'en désespérait pas. Le roi était de plus en plus
faible pour elle.
Le succès fut rapide. Mayenne, qui tenait la Bourgogne, se soumit,
livra Dijon. Le roi, à Fontaine-Française, dans une reconnaissance
imprudente, étourdie, où il faillit périr, avec deux ou trois cents
chevaux, fit reculer l'armée du connétable de Castille. Sa folie le
couvrit de gloire (5 juin 95).
Ce héros, ce vainqueur, à chaque succès se jetait à genoux devant le
pape. Ses lettres sont uniques en bassesse. Il se livre, il se donne,
il se remet comme un petit enfant à son père, il n'agira plus que par
les conseils de Rome. Il voulait vivre en réalité, jouir enfin et se
reposer. Si brave devant les épées (il l'avoue à Sully), il était
_peureux_ devant le couteau.
Deux hommes d'esprit, le Gascon d'Ossat et le factotum Duperron,
négociaient l'absolution à Rome. Ils trouvèrent des auxiliaires. Qui?
Les Jésuites eux-mêmes... Remarquable bonté de ces pères qui rendaient
le bien pour le mal! En réalité, ils voyaient l'Espagne usée jusqu'à
la corde, et le refus de l'impôt par deux cents villes de Castille
finissait cette grande terreur de trente années. Les Jésuites
comprirent que le champ de l'intrigue désormais serait la France et
l'intérieur même d'Henri IV. Ils tournèrent le dos à l'Espagne; ils
rassurèrent le pape et lui dirent de ne pas avoir peur d'un lion mort
qui ne mordait plus. Il y avait un Jésuite, le père Tolleto, que le
pape avait déjésuitisé pour le faire théologien du saint-siége; il
avait tant de confiance en lui, qu'il lui faisait censurer ses propres
écrits. Tolleto, quoique Espagnol, se décida pour Henri IV. Voilà
celui-ci encore à plat ventre devant ce grand Jésuite qui a daigné le
_protéger_ (Lettres IV, 456).
Depuis le jour où un autre Henri vint en chemise sur la neige implorer
Grégoire VII, il n'y avait jamais eu traité semblable. Le roi
promettait de faire pénitence et de fonder en chaque province, pour
monument d'expiation, un monastère. Il s'engageait à exclure ceux qui
l'avaient fait roi, les huguenots, de tout emploi public, et déclarait
que, s'il ne les exterminait, c'était uniquement «pour ne pas
recommencer la guerre.»
Un point grave était de savoir si l'on sacrifierait aussi les
gallicans, les parlements, en acceptant le concile de Trente, la
monarchie du pape et des évêques. Ce furent encore les Jésuites qui
arrangèrent l'affaire, suggérant au roi de promettre d'observer le
concile, _sauf les choses qui pourraient troubler le royaume_.
L'essentiel pour eux était de rentrer en France, auprès du roi, et de
lui donner un confesseur; cela gagné, on gagnait tout.
Duperron et d'Ossat, les deux représentants de la dignité de la
France, abjurèrent pour le roi, à deux genoux, et reçurent pour lui la
_discipline_ des mains du grand pénitencier.
Absous, pardonné, flagellé, ce pénitent, dans sa grande joie et sa
sécurité nouvelle, reçut d'Espagne une discipline plus sérieuse.
Cambrai, qu'il avait laissé à la prière de Gabrielle aux mains d'un
cruel gouverneur, appelle, reçoit les Espagnols (octobre 95). Au
printemps, l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas, prend Calais,
que le roi ne peut secourir.
Très-humilié, il assemble les notables à Rouen, et, pour en tirer de
l'argent, _se met en tutelle_ en leurs mains. _En tutelle_, il se
soumit à toutes leurs conditions. Nous reviendrons là-dessus.
Le 10 mars, enfin, le roi reçoit le grand coup, la surprise d'Amiens
par les Espagnols. Mais la France entière s'y précipita et reprit la
ville. Élisabeth aida au succès. Elle donna au roi quatre mille
Anglais, et il lui promit de ne pas traiter sans elle.
C'est justement ce qu'il fit dès qu'il put. Le roi d'Espagne, qui se
mourait et d'âge et de misère, avait imploré le pape pour médiateur.
Henri IV saisit avidement ces ouvertures de paix, et traita sans
l'Angleterre, sans la Hollande, promettant, il est vrai, à celle-ci,
de continuer à la secourir d'argent en lui payant les sommes qu'elle
lui avait prêtées.