C'était un choeur universel autour de lui, que jamais il ne serait roi

s'il ne se faisait catholique. Son fou, Chicot, le lui disait:

«Allons, mon ami, va à Rome, baise le pape, prends un clystère d'eau

bénite qui te lave de tes péchés. Le métier de roi est bon; on peut y

gagner sa vie... Je sais bien que, pour être roi, tu donnerais de bon

coeur les huguenots et les papistes aux protonotaires du diable. Vous

autres rois, votre ciel, c'est la royauté. Pour l'honneur divin, autre

affaire; vous dites: Dieu est homme d'âge; il saura bien y pourvoir.»

Si intrépide en paroles, Chicot l'était en action. C'était un riche

Gascon, très-brave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre.

Il lui arriva une fois une aventure amusante; il prit de sa main un

prince, un des Guise! Mais vous croyez que Chicot va en tirer une

rançon? Point du tout. Il dit au roi: «Mon ami, je te le donne.» Le

prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée, frappé à la

tempe, il assassina le fou.

Hélas! il ne restait plus près du roi que Chicot de sage.

CHAPITRE XXIII

MONTAIGNE.--LA MÉNIPPÉE.--L'ABJURATION

1592-1593

Le _catholicon_ d'Espagne, ou la drogue catholique, cette recette

admirable pour faire que le blanc soit noir, le grand charlatan

espagnol, le petit charlatan lorrain sur son vieux tréteau, toutes ces

farces de la Ménippée sont elles-mêmes moins comiques que la réalité

du temps. Ce temps défie toute satire; nulle comédie ne peut espérer

d'être aussi ridicule que lui.

Le _catholicon_ parut avant le siége de Rouen. À cette fiction dans le

genre de Lucien ou de Rabelais, l'histoire, à l'instant, répondit par

une réalité bouffonne, celle des États de la Ligue, si grotesques, que

les satiriques n'eurent plus à imaginer; ils écrivent ce qu'ils

voyaient et se firent historiens.

Les auteurs de la Ménippée, Rapin, Gillot, Passerat, derrière leur

masque comique, semblent cacher quelque chose. S'ils dénigrent la

drogue du _catholicon_, c'est visiblement pour vendre leur drogue,

qu'ils veulent y substituer. Riraient-ils de si bon coeur, s'ils ne

croyaient avoir en poche le remède à tous les maux? Quel? la royauté

nouvelle.

Plus vrais encore, historiques sont les _Essais_ de Montaigne! Ils

disent le découragement, l'ennui, le dégoût qui remplit les âmes:

«_Plus de rien. Assez de tout._»

Ce livre, si froid, avait eu un succès inattendu. Il paraît en 1580,

naissance de la Ligue. Au milieu de tant de malheurs réels, de tant de

fausses fureurs, il se réimprime, il grossit, augmente à vue d'oeil en

1582, en 1587, et il est de double grosseur en 1588. Il semble qu'il

revienne toujours comme une risée discrète des vaines exagérations,

des mensonges frénétiques, de la grotesque éloquence, une satire

implicite du prodigieux _rictus_ des aboyeurs catholiques et de

l'emphase ridicule du protestant Du Bartas.

Qui parle? C'est un malade, qui, dit-il, en 1572, l'année de la

Saint-Barthélemy, s'est renfermé dans sa maison, et, en attendant la

mort qui ne peut lui tarder guère, s'amuse à se tâter le pouls, à se

regarder rêver. Il a connu l'amitié; il a eu, comme les autres, son

élan de jeune noblesse. Tout cela fini, effacé. Aujourd'hui, il ne

veut rien. «Mais, alors, pourquoi publies-tu?--Pour mes amis, pour ma

famille,» dit-il. On ne le croit guère en le voyant retoucher sans

cesse d'une plume si laborieusement coquette. Même au début, ce

philosophe, désintéressé du succès, prend pourtant la précaution de

publier l'oeuvre confidentielle sous deux formats à la fois, le petit

format pour Bordeaux et un in-folio de luxe pour la cour et pour

Paris.

«La vanité de la science,» c'était déjà un vieux titre, usé par ce

siècle savant. Mais personne n'y avait mis cette perfection

d'indifférence. Le vieux Jules-César Scaliger, le César et l'Alexandre

des érudits de l'époque, mourant, fut frappé de ce coup, et nota ce

phénomène d'un si _hardi ignorant_. L'homme qui lui succédait, dans

cette dynastie des pédants, comme le haut régent de l'Europe, le grand

érudit, Juste-Lipse, flottant de Leyde à Louvain, du protestantisme au

catholicisme, proclama ce grand ignorant _bien au-dessus des sept

Sages_.

Ce n'est pas tout.

Des âmes honnêtes et enthousiastes, une mademoiselle de Gournay, jeune

et pure comme la lumière, haute de coeur et magnanime, encore qu'un

peu ridicule, se jettent aux pieds de Montaigne. Avec sa mère, elle

traverse toute la France et tous les dangers de la guerre civile pour

aller voir son oracle, et elle ne reviendra pas sans avoir tiré du

maître le nom de _sa fille adoptive_.

Nul éloge ne le met plus haut. En réalité, une part immense de vérité

était dans ce livre, première description exacte, minutieuse, de

l'intérieur de l'homme. Ce que Vésale avait fait pour l'homme

physique, Montaigne le fait pour le moral, s'attachant, il est vrai,

assez tristement, à beaucoup de parties basses et de dégoûtantes

viscères. N'importe, là, il est très-vrai. _Il pose l'individu_ en ce

qu'il a de plus individuel. Tout à l'heure, sur cette base, les

rénovateurs du monde commenceront, bâtiront l'homme collectif.

Les grands et généreux esprits, l'élite rare qui l'adopta (comme

mademoiselle de Gournay) semblent pressentir que son doute n'est que

le doute provisoire qui rendra la science possible. La foule ne le

prit pas ainsi. Et moi, historien de la foule, je ne dois noter ici

que ce qu'elle y vit. Qu'y lut-elle? Ce qui répondait le mieux aux

plus bas instincts:

1º _Les lois de la conscience, que nous disons de nature, naissent de

la coutume._ Rien de fixe et nulle loi morale.

2º _Aussi, si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu._ Inutile

de s'améliorer, c'est l'esprit de tout le livre.

3º Je hais toute nouvelleté. Ou il faut se soumettre entièrement à

notre police ecclésiastique, ou tout à fait s'en dispenser; _ce n'est

pas à nous à établir ce que nous lui devons d'obéissance_, etc.

Les _Essais_ furent avidement, âprement saisis par les catholiques.

Mademoiselle de Gournay établit qu'ils n'ont été sérieusement attaqués

que des huguenots.

Montaigne semble, en effet, faire aux premiers la part très-belle. Ses

démonstrations (sophistiques) pour montrer l'impuissance de la raison,

les contradictions irrémédiables de l'homme, etc., etc., semblent le

renvoyer humble et désarmé à l'autorité. Voilà pourquoi, plus tard,

Pascal, tout en détestant Montaigne, le saisit comme un noyé saisit

une planche pourrie; mais la planche manque, elle tourne, et Pascal

n'a saisi rien; le scepticisme livre l'homme, mais le livre anéanti;

Pascal peut serrer tant qu'il veut, il serre le vent et le vide.

Pour ma part, ma profonde admiration littéraire pour cet écrivain

exquis ne m'empêchera pas de dire que j'y trouve, à chaque instant,

certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade, où l'air peu

renouvelé s'empreint des tristes parfums de la pharmacie. Tout cela

est _naturel_, sans doute; ce malade est l'_homme de la nature_, oui,

mais dans ses infirmités. Quand je me trouve enfermé dans cette

_librairie_ calfeutrée, l'air me manque. Hélas! où est mon ami, où est

le bon Pantagruel, le géant qui m'avait fait respirer d'un si grand

souffle? Où est le rieur sublime qui, dans les sermons de Panurge,

m'associa à la libre circulation de la nature? J'appellerais

volontiers le frère Jean des Entommeures pour secouer ce gentilhomme

du poing de Gargantua.

Ce livre fut l'évangile de l'indifférence et du doute. Les délicats,

les dégoûtés, les fatigués (et tous l'étaient), s'en tinrent à ce mot

de Pétrone, traduit, commenté par Montaigne: _Totus mundus exercet

histrionem_, le monde joue la comédie, le monde est un histrion. «La

plupart de nos vacations sont farcesques, etc.»

De ces illustres farceurs qui remplissent la scène du monde, le

meilleur, parce qu'il est de beaucoup le plus sérieux, c'est sans

contredit l'Espagnol. Par un grand coup de théâtre, Philippe II,

perdant son masque, joue le rôle d'un Cassandre atroce dans sa

rivalité galante avec Antonio Pérez. Malice étrange de la fortune!

tout cela éclate quand l'âge ajoute au ridicule, quand le malheur est

venu, quand l'impuissance est constatée. Cette déroute de réputation,

naufrage moral plus profond que celui de l'_Armada_, lui arrive au

moment même où il veut se faire roi de France.

Il n'est guère moins curieux de voir le grand acteur gascon, notre

Henri IV, dans son jeu pour amuser jusqu'au bout les protestants qu'il

va quitter. Il occupe le bon Mornay d'un colloque des deux églises.

Mornay enferme à Saumur, avec force livres, une élite de douze

ministres, des plus forts de France, pour préparer ce duel et la

victoire infaillible de la vérité.

Mayenne, de son côté, travaillait consciencieusement à duper

l'Espagne, le roi, surtout sa propre famille.

Au roi d'Espagne, il s'offrait, pourvu qu'il lui payât une armée

_française_, qui, finalement, eût servi à mettre l'Espagnol à la

porte.

Au roi de France il s'offrait, pourvu que le roi lui donnât, avec six

cent mille écus, la Bourgogne et le Lyonnais à titre héréditaire, et,

à sa maison, la Champagne, la Bretagne, la Picardie; ajoutez le

Languedoc pour un de ses alliés. Il ne voulait le faire roi qu'en lui

gardant le royaume.

Troisièmement, pour son rival, pour le jeune duc de Guise, il avait un

si grand zèle, qu'il ne lui suffisait pas qu'il épousât l'infante et

fut mari de la reine; il exigeait _qu'il fût roi_. Moyen ingénieux de

compliquer les affaires, de ralentir et d'entraver.

Philippe II fit marcher les choses. Il exigea les États généraux, et

s'y coula tout d'abord. Les États servirent à mettre dans un beau

jour l'impossibilité de l'Espagnol.

Voici ses instructions secrètes aux ambassadeurs: «Vous soutiendrez

d'abord l'élection de l'infante; 2º la mienne; 3º un archiduc

(_jusqu'ici rien pour la France, nul ménagement de la nation_); 4º le

duc de Guise; 5º le cardinal de Lorraine.»

Nous avons la note exacte de ce que ce roi, dans son extrême pénurie,

donna d'argent aux États: onze mille écus au clergé, huit mille au

Tiers, quatre ou cinq mille à la noblesse; donc, vingt-quatre mille en

tout. Ce n'était pas trop pour avoir la France.

L'aide en hommes fut très-peu de chose. Mayenne en fut indigné, et dit

qu'un pareil secours ne faisait qu'aggraver les maux.

Sauf quelques âmes dévotes et quelques prêcheurs furieux qui restèrent

aux Espagnols, le désert se fit autour d'eux. En vain le curé Boucher,

fermant par un calembour la révolution commencée par un calembour, en

lance un très-bon: «Seigneur, débourbonnez-nous, _Eripe me de luto_.»

Quand les ambassadeurs d'Espagne lurent fièrement à l'Assemblée les

propositions de leur maître, l'_infante et un archiduc_, et

rappelèrent les services qu'avait rendus le roi d'Espagne, un fou

répondit à merveille. C'était le bonhomme Rose, des plus extravagants

ligueurs. Il se fâcha jusqu'au rouge: «Dans ces services, dit-il, il

n'a rien fait qu'il ne dût faire. Et il aurait dû faire mieux encore

pour la religion. Il en sera récompensé, comme il faut, en paradis.

Mais, quant à la terre, les lois fondamentales de France énervent sa

proposition; ce royaume n'admet pas de fille, encore moins un

Espagnol.»

Les ambassadeurs, confondus, se rabattirent les jours suivants sur le

mariage du jeune Guise, qui épouserait l'infante. Trop tard. L'affaire

était manquée.

Philippe II eut beau promettre deux cent mille écus à donner _après_.

Cela ne toucha personne. Cette riche et splendide fiction ne trouva

que des incrédules. On le voyait à la veille d'une seconde

banqueroute.

Il n'y avait si petit prince qui ne concourût avec lui. Son gendre le

duc de Savoie, le fils du duc de Lorraine, le duc de Nemours, se

mettaient aussi sur les rangs. On ne voyait que rois futurs trotter

autour des États dans la crotte de Paris.

Le vrai roi, en attendant, tenait Paris assez serré. Maître des

petites places voisines, il eût pu à volonté empêcher les arrivages.

Paris mangeait par sa permission. La culture de la banlieue se faisait

par sa bonne grâce. Situation misérable dont Paris voulait sortir. Les

savetiers, les crocheteurs, commencent à crier: «La paix!» La milice

se déclare. Elle ose provoquer les Seize. Passant devant la fenêtre du

fameux greffier de la Ligue, Sénault, qu'on voyait écrire, ils lui

crièrent: «Écris-nous tous! nous sommes tous _politiques_!»

Ce mouvement inattendu, l'abandon où Philippe II semblait laisser ses

Espagnols, l'affaiblissement de Mayenne menacé des fanatiques, tout

cela un matin ou l'autre aurait mis le roi dans Paris. Quiconque

connaît la France et ses rapides entraînements sait que, dans ces

moments, l'avalanche se précipite; tout obstacle disparaît, tout

ménagement; nul soin de ménager les nuances, d'adoucir la transition.

Avec cette vive explosion, cet accès de royalisme, si le roi eût pu

quelque peu attendre, je crois qu'on l'eût pris tel quel, huguenot ou

Turc, n'importe.

Je sais bien que des protestants, comme Sully, lui disaient qu'il

aurait de la peine à se dispenser de se faire catholique.

Mais je vois aussi que des catholiques, très-avisés, très-informés,

comme l'ambassadeur de Savoie, pensaient qu'il ne se convertirait pas.

Cet envoyé écrivait à la cour: «Pour l'intérêt, le Béarnais ne

changera pas de religion.» (_Archives diplomatiques de Turin._)

Montaigne, le vrai génie du temps, avait dit une chose très-juste:

«Les Guises ne sont guère catholiques, et le roi n'est guère

protestant.»

Qu'étaient-ils en réalité? Si vous voulez le savoir, demandez à ce

dieu du siècle qui le dominait déjà avant son âge tragique, et qui le

domine après. Demandez à la divinité que poursuit Pantagruel pour

savoir l'énigme du monde. Adressez-vous à la femme. Interrogez dame

Vénus.

Le gros Mayenne, plus volage qu'on ne l'aurait attendu de son ventre

de Falstaff et de son esprit sérieux, avait eu les tristes hasards,

les royales aventures dont mourut François Ier.

Le Béarnais, maigre, leste et de meilleure chance, n'en avait pas

moins l'étoffe d'un amant ridicule. On l'avait vu, à Coutras, quitter

l'armée au moment critique où il eût pu rejoindre les auxiliaires

allemands, pour mettre ses drapeaux aux pieds de Corisande d'Andouin.

Mais il ne fut tout à fait fou que quand il connut Gabrielle. Vrai

roman, où les difficultés apparentes ménagèrent, augmentèrent l'amour,

de manière à fixer dix ans le plus mobile des hommes, et faire du plus

spirituel des rois un bourgeois, un père crédule, assoti de ses

enfants.

Le délicieux portrait (qu'on doit regarder d'abord à Sainte-Geneviève)

nous donne Gabrielle très-jeune, aussi fine qu'elle deviendra grasse

et massive plus tard (dessins Foulon). Elle est étonnamment blanche et

délicate, imperceptiblement rosée. L'oeil a une indécision, une

_vaghezza_, qui dut ravir, et qui pourtant ne rassure pas. Objet

très-poétique sans doute, elle n'en annonce pas moins un moral assez

prosaïque; cette belle personne est certainement médiocre, judicieuse

dans un cercle étroit, assez capable de calcul. Elle ne sera pas trop

maladroite à mener sa barque. Chose singulière, dit M. d'Aubigné, elle

se fit très-peu d'ennemis. Je le crois, mais elle en fit de nombreux à

Henri IV. Elle le matérialisa, l'abaissa, l'appesantit.

«Voulez-vous voir ma maîtresse?» dit au roi l'imprudent Bellegarde,

qui se croyait sûr de la belle, qui se voyait jeune, beau, le roi déjà

grisonnant. On arrive, à travers les bois, au château de Coeuvres.

Voilà le roi pris, le voilà fou; il ne veut plus que Bellegarde y

songe. Il brûle de revenir. Entre deux corps ennemis, déguisé en

paysan, un sac de paille sur la tête, il traverse quatre lieues de

forêts. Elle, voyant ce petit homme, ce paysan à barbe grise, dont le

nez joignait le menton: «Vous êtes si laid, dit-elle, qu'on ne peut

vous regarder.»

Ce dédain attise le feu. Et le père l'attise encore en ne souffrant

pas les visites du roi. Notre homme, éperdu, imagine, pour l'ôter à ce

père terrible, de la marier à un autre. On chercha un sot patient,

mais un sot qui fût très-laid; ce fut M. de Liancourt. Gabrielle en

fut aux pleurs et aux cris. Le roi lui jura que le jour de la noce il

arriverait, emmènerait le mari et qu'elle n'en aurait que la peur.

Mais ses affaires le retinrent.

Cela divertit la cour. L'abbé Du Perron en fit une jolie pièce, et

plus jolie que décente:

À qui me donnez-vous, vous à qui je me donne?

Seul aimant de mon coeur, où me rejetez-vous? etc.

Stances galantes qui coururent fort, firent honneur à Du Perron, et

préparèrent sa fortune. Il devint la grande cheville ouvrière de

l'abjuration qui devait lui valoir le cardinalat.

Cependant madame de Liancourt perdit patience. Elle signifia bientôt

qu'elle suivrait le roi à la guerre. Le mari fut consigné chez lui, et

madame Gabrielle parut courageusement, dans la triomphante fleur d'une

beauté épanouie, au siége de Chartres (février 1591). Elle était

chaperonnée par sa tante de Sourdis, qui la stylait à son métier. Sans

égard à Châtillon, qui, comme on a dit, avait pris la ville, le roi en

donna le gouvernement à M. de Sourdis, et Châtillon, éloigné,

désespérant de l'avenir, rejoignit son père Coligny dans un monde

meilleur.

On croyait que le roi, assez léger jusque-là, se lasserait de

Gabrielle. Point du tout. La jalousie maintint, aiguillonna l'amour.

Elle gagna beaucoup de terrain. Elle était haute et difficile. Le roi

avait toujours à faire pour l'apaiser. Il la craignait. C'est par là

qu'on peut expliquer un fait qui ne cadre pas avec sa bonté ordinaire.

Il avait eu à la Rochelle la fille d'un honorable magistrat

protestant; un enfant naquit, mais mourut. La pauvre Esther (c'était

le nom de la huguenote), qui n'avait pu se marier, et, de plus, ruinée

par la guerre, vint suppliante à Saint-Denis, ne demandant que du

pain. Henri IV ne lui en donna pas. Il eût été grondé, maltraité, mis

peut-être pour huit jours à la porte de sa maîtresse. Esther, de

douleur, de misère, mourut bientôt à Saint-Denis.

La grande affaire de l'époque désormais, c'est Gabrielle. Laquelle des

deux Églises, protestante ou catholique, prononcera le divorce du roi,

le délivrera de sa première femme? C'est la suprême question.

Gabrielle avait cru d'abord que les huguenots, ennemis de Marguerite

de Valois, pourraient l'aider mieux. Elle en mit dans sa maison,

disant «n'avoir confiance que dans ceux de ses domestiques qui étaient

de la religion.» Les ministres, peu habiles dans les choses de ce

monde, prirent justement ce moment pour éclater contre Gabrielle. Le

samedi 1er mai 1592, ils déclarèrent que, les débordements du peuple

_et de ceux qui lui commandaient_, ne faisant que continuer et se

renforcer chaque jour, ils ne pourraient donner la Sainte Cène, mais

attendraient qu'on s'amendât et qu'on apaisât le courroux de Dieu.

De l'autre côté, quelle différence! Tout était doux et facile, tout

était chemin de velours. L'amour de madame de Liancourt et du mari de

Marguerite était un péché sans doute. Mais la miséricorde de Jésus

était infinie, tout pouvait s'arranger sans peine et le péché

transformé devenir un doux sacrement.

Quelques ministres, effrayés de l'ébranlement du roi, inclinaient vers

la douceur. Mais il y avait parmi eux de vieilles têtes indomptables.

Par exemple, ce Damours, qui avait fait la prière sous le feu d'Arques

et d'Ivry, fut aussi hardi en chaire qu'il l'avait été en bataille. Il

dit, le roi étant présent, que s'il abandonnait la foi, Dieu aussi

l'abandonnerait, et qu'il avait à attendre un juste jugement. D'O et

le cardinal de Bourbon demandèrent que ce prédicant fût mis en

justice. «Et que voulez-vous, dit Henri, il m'a dit mes vérités.»

Cependant ceux des royalistes qui poussaient la conversion avaient

obtenu de faire à Suresnes des conférences avec la Ligue. Champ

très-dangereux d'intrigues. Là se produisait une chose perfide que le

légat favorisait: c'était de subir un Bourbon, puisqu'il le fallait,

mais de prendre, au lieu d'Henri IV, le jeune cardinal de Bourbon.

Celui-ci, on en était sûr, n'était pas huguenot; il était athée. Les

d'O et autres royalistes firent peur au roi de cette idée, lui firent

croire qu'elle ralliait beaucoup de gens.

Peu après, le roi, dans une conversation de trois heures avec Mornay,

lui assura que c'était à cette crainte qu'il avait cédé. «Je me suis

trouvé, disait-il, sur les bords d'un précipice; le complot des miens

me poussait, et les réformés ne m'appuyaient pas. Je n'ai pas trouvé

d'autre échappatoire.»

«Peut-être aussi, ajoutait-il, entre les deux religions, le différend

n'est si grand que par l'animosité de ceux qui les prêchent. Un jour,

par mon autorité, j'essayerai de tout arranger.» (_Vie de Mornay_,

261.)

Avant la conversion, il disait aux réformés: «S'il faut que je me

perde pour vous, au moins vous ferai-je ce bien de ne souffrir aucune

instruction.» Il eût voulu tout prendre en bloc. Mais ce n'était pas

le compte des convertisseurs. L'archevêque de Bourges, Du Perron,

etc., auraient perdu leur triomphe. Ils le retinrent fort longtemps.

Cela ne se passa pas sans impatience de la part d'un homme si vif. À

l'article des prières des morts: «Parlons, dit-il, d'autre chose; je

n'ai pas envie de mourir... Pour le purgatoire, j'y croirai, parce que

l'Église y croit, et que je suis fils de l'Église, et aussi pour vous

faire plaisir; car c'est le meilleur de vos revenus.»

Malgré ces légèretés, on fut ravi de voir avec quelle componction il

avait reçu le sacrement de pénitence, entendu la messe.

Il prêta sans sourciller le serment d'exterminer les hérétiques (25

juillet 1593).

On sait sa lettre à Gabrielle: «_Je vais faire le saut périlleux_...

Je vous envoie soixante cavaliers pour vous ramener,» etc. Cette

lettre courut dans Paris et chacun en fut charmé. Un catholique

pourtant, un magistrat royaliste, dit à un intime: «Hélas! il est

perdu maintenant; il est tuable; il ne l'était pas.»

Gabrielle revint le lendemain, revit Henri IV et Bellegarde. Elle

devint grosse un mois après d'un enfant qui, légalement, devait être

un Liancourt. Mais Gabrielle exigea que le roi l'avouât, le fît

prince, duc de Vendôme; de quoi rirent la ville et la cour, et

Bellegarde autant que personne.

CHAPITRE XXIV

L'ENTRÉE À PARIS

Mars 1594

«Non, sire, vous n'effacerez pas aisément de votre mémoire ceux qu'une

même religion, mêmes périls, mêmes délivrances, tant de services

fidèles ont gravés dans votre coeur par l'acier et le diamant. Le

souvenir de ces choses vous suit et vous accompagne. Il interrompt vos

affaires, vos plaisirs, votre sommeil, pour vous représenter vous-même

à vous-même, non pas l'homme que vous êtes, mais l'homme que vous

étiez quand, poursuivi à outrance des plus grands princes de l'Europe,

vous alliez conduisant au port le petit vaisseau...

«Nos ennemis veulent faire de votre autorité l'instrument de notre

ruine. Plût au ciel que ce fût là tout! Mais ils veulent en nous

blesser Dieu... Resterons-nous les bras croisés?... Non, sire, nous

leur ferons pratiquer la loi commune. S'ils bannissent Dieu de vos

villes, nous bannirons leurs idoles de celles où nous sommes en force.

S'ils se vantent d'avoir votre corps, nous nous vanterons de votre

esprit. Qu'ils n'espèrent plus de patience. Si vous ne les retenez, si

vous n'en faites justice, nous aurons recours à Dieu qui se chargera

de la faire.»

Telle était la plainte navrante, mais hardie, des réformés. Leurs

craintes étaient-elles absurdes? Point du tout. Sully avoue qu'au

premier mot de l'Espagne, proposition dérisoire d'_épouser l'infante_,

le roi y donna tellement, qu'il voulut voir le messager. C'était un

certain Ordono, tellement suspect, que, quand le fourbe Mendoza le fit

présenter au roi, on n'osa pas le laisser approcher sans lui tenir les

deux mains. Tant le roi avait à se fier au futur beau-père!

L'Angleterre, la Hollande, l'Allemagne, nos réformés, conclurent de

son empressement qu'il se précipitait sans réserve dans le parti

catholique. On dit et on répéta qu'il allait acheter la paix et

l'absolution papale par le sang de ses amis.

De longue date, on savait que cet homme de tant d'esprit, sensible,

toujours la larme à l'oeil, était le plus oublieux, le plus léger, le

plus ingrat.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 20 / 24 段