Il y avait des gens plus francs qu'il écoutait plus volontiers. Par

exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du

Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite pétition pour avoir deux

mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne: «Les provinces et

gouverneurs reconnaissent aujourd'hui _qu'il n'y a de roi en France

que Votre Majesté_.»

Tout à l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant.

Dès le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait crier

dans Paris une lettre de leur maître où il ordonnait à l'archevêque de

Tolède de dresser un état des bénéfices du royaume pour aviser à

soulager les pauvres catholiques de France.

Belle, mais lointaine espérance. Cet enragé Béarnais s'acheminait vers

Paris. Déjà il avait pris Mantes. On en répandait mille contes. Le

lendemain de sa bataille, il était si peu fatigué, qu'il avait tout le

jour joué à la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses

moulins) _meunier du moulin de Barbaste_. À Mantes, ce roi meunier fit

fête aux boulangers de la ville, qui lui gagnèrent son argent à la

paume et lui refusèrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain

et le vendit à moitié prix. Les boulangers éperdus vinrent lui offrir

sa revanche.

C'était justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait

la guerre aux moulins, aux greniers, aux places d'en haut et d'en bas

qui nourrissent la grosse ville. Ce terrible Gargantua, diminué et

délaissé d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore

deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vînt assez

lentement, on y amassa peu de vivres.

La ville, en récompense, était bien pourvue de prédicateurs, riche en

sermons. Aux Rose, aux Boucher, étaient venus s'adjoindre les Italiens

du légat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le

pathétique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant,

partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au début d'un sermon

il s'écria: «C'est pour vous, belle, que je meurs...» Et comme toutes

se regardaient, il ajouta avec componction: «dit Jésus-Christ à son

Église.»

Le 8 mai, le roi commença à tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs,

commencèrent les processions de l'armée sainte, où les moines,

fièrement troussés, le capuchon renversé pour mettre le casque,

plusieurs affublés de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menèrent

la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement, se

hasardèrent à charger et tirer leurs arquebuses pour saluer le légat,

ce qui fit un grand malheur; ils tuèrent son aumônier.

Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours et d'Aumale, qui

commandaient la défense, avaient dix-sept cents Allemands, huit cents

fantassins français, cinq ou six cents cavaliers; de plus, un grand

nombre d'hommes de la milice bourgeoise qui avaient tout à craindre,

si le roi entrait, étant connus et désignés aux vengeances des

huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clément pour lui-même, livra

toujours à la justice ceux qui avaient comploté contre Henri III. Le

prieur de Jacques Clément, qui, disait-on, l'avait endoctriné au

meurtre, fut jugé, sur la requête de la reine veuve, et, par sentence

du parlement de Tours, tiré à quatre chevaux.

Les Crucé, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi et

qui, aux Barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre,

auraient fort bien pu aussi être mis en jugement. Et même les vieux

massacreurs de 1572 étaient-ils sûrs d'être oubliés? Ceux qui

emportèrent les faubourgs après la bataille d'Arques, huguenots pour

la plupart, avaient pour cri de combat: «Saint-Barthélemy!

Saint-Barthélemy!» Neuf cents bourgeois avaient péri dans cette si

courte attaque. Et les faubourgs avaient été si exactement démeublés,

déménagés, dépouillés de tout objet petit ou grand, que les royalistes

mêmes n'eussent pas voulu voir entrer le roi à ce prix.

Du reste, ce n'était pas avec une si petite armée (douze mille hommes

et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette énorme ville.

La mouche, pour rappeler le vieux mot déjà cité, n'avale pas un

éléphant.

Mais l'éléphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mangé. Il

fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches

greniers des couvents, malgré l'étrange et plaisante prétention des

Jésuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire,

qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau

affamé, où l'on mange les plus gras.

On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats.

L'ambassade d'Espagne frappa des liards qu'on jetait par les fenêtres.

Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'hôtel, on fit

la cuisine en plein vent. Des marmites gigantesques témoignaient de la

charité des Espagnols. Ils soulageaient par aumône ceux qu'ils

faisaient mourir de faim.

Le roi serra de plus près. Il prit les faubourgs, les fortifia. Le

peuple, qui y allait chercher de l'herbe, fut clos comme dans un

tombeau. Lestoile assure qu'on alla jusqu'à faire du pain de la

poussière d'os qu'on prenait aux cimetières, qu'un soldat mangea un

enfant, qu'une dame dont le fils était mort, le sala, avec sa

servante, et qu'elles vécurent quelque temps de cette nourriture.

Nul doute qu'en cette extrémité la ville ne se fût rendue, si elle

n'eût été comprimée par une effroyable terreur. Une grande foule

s'était portée au parlement pour crier: Du pain! Plusieurs croyaient

en profiter pour faire sauter le gouverneur, délivrer la ville.

Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout

échoua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs

eussent égorgé le parlement; mais Nemours sentit qu'un tel coup ferait

Paris tout Espagnol et mettrait à rien les Guises.

Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les

pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des épis. On les

battait, on les blessait sans pouvoir les décourager. Henri IV, ici,

fut très-beau. Il déclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris,

mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir.

Des foules en profitèrent, trois mille hommes en une fois. Puis

d'autres tant qu'ils voulurent, des gens aisés aussi bien que le

peuple. Le roi même fit aux princesses la galanterie de laisser entrer

des vivres pour elles.

On prétend que ce bon prince, qui ne perdait jamais son temps se

désennuyait à faire l'amour à l'abbesse de Montmartre. Puis il

transporta ses quartiers à l'abbaye, ou, comme on disait alors, à _la

religion_ de Longchamp, autre monastère de filles. Biron disait: «Qui

peut encore reprocher à Sa Majesté de ne pas changer de _religion?_»

Cependant le prince de Parme, qui ne s'amusait jamais, avait, à la

longue, terminé ses préparatifs; à l'instante prière de Mayenne et sur

l'ordre de son maître, il venait secourir Paris. Malmené par les

Hollandais, qui lui avaient pris Bréda, il venait malgré lui en

France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque où le

chimérique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait

osé lui écrire: «Vous lâchez la proie pour l'ombre.»

Il fallut bien que le Béarnais laissât son siége et ses abbesses.

Longtemps on lui avait fait croire, pour l'amuser et le flatter, que

le prince de Parme ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque

secours. Mais il était venu, il était à Meaux. Et le roi en doutait

encore! (De Thou.)

Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, traversé

le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols,

si indisciplinés sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous

ce grave italien. C'était une singularité de son génie d'avoir dompté

les bêtes féroces; ils en avaient peur et respect comme d'un esprit de

l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles, à vrai dire, étaient peu

nombreux; l'espagnol d'Espagne était presque un mythe; ce qu'on

appelait ainsi, c'étaient des Comtois, des Wallons, surtout des

Italiens. Cette diversité de nations, loin de gêner Farnèse, le

servait fort; elle les tenait tous en grande humilité sous cette homme

ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valétudinaire, porté

dans une chaise, exécuter pourtant cette triste expédition de France

qu'il avait franchement blâmée, toutes ces nations victimes

apprenaient la résignation, et, devant ce malade, personne n'eût osé

murmurer.

Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque

soir du soldat le travail d'un camp retranché. Au bout de chaque

marche, avant tout, on fermait le camp d'une enceinte de chariots, et,

si l'on restait, de fossés.

L'armée était une citadelle mouvante. Le général, qui ne dormait

jamais, passait la nuit à tout régler pour le lendemain, à recevoir

les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait à toute

heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui, sous chaque tente.

Il était envoyé pour deux choses, une de guerre, une de politique et

de révolution: 1º sauver Paris, détruire la renommée militaire du

Béarnais; 2º éclipser, énerver Mayenne, subordonner les Guises, mettre

l'Espagnol à Paris.

Henri IV brûlait de combattre. Son armée n'était pas à lui, comme

celle de l'autre; elle était quasi volontaire, elle s'était formée

pour cette belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se

disperser (ce qui arriva). Il envoya un trompette à Mayenne et à

Farnèse retranchés près de Chelles, leur fit dire de sortir de leur

tanière de renard, de venir lui parler en plein champ. À quoi

l'Italien répondit froidement qu'il n'était pas venu de si loin pour

prendre conseil de son ennemi. Peu après, cependant, il dit qu'il

donnait la bataille, se mit en marche sans dire son secret à

personne. Et, pendant que l'armée royale ne voyait que son

avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat,

le centre avait tourné, devenant lui-même avant-garde et tombant sur

Lagny, grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres.

Lagny fut emporté sous les yeux d'Henri même, Paris ravitaillé,

l'armée découragée, et elle se fondit en partie.

Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n'assurait aux Parisiens

Charenton et Corbeil. Mais Corbeil l'arrêta longtemps. Cela lui fit du

tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il fût, trouvait fort dur que

ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Béarnais tant

maudit, avait épargnées. Corbeil fut pris et mis à sac. Farnèse le

livra aux soldats. Il tenait fort l'armée; mais il connaissait cette

bête sauvage et ce qu'elle attendait; il la lâchait parfois, lui

passait par moments ces horribles gaietés du crime.

Des dames de Paris, qui y étaient réfugiées, en revinrent plus mortes

que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne

put encore être rendue à son mari qu'en payant aux soldats une rançon

de cinq cents écus.

L'enthousiasme des Parisiens fut fort calmé pour leurs amis d'Espagne.

Toute leur peur était qu'ils ne restassent. Ils prièrent Mayenne de

raser les châteaux trop près de Paris. Quand le prince de Parme voulut

laisser garnison dans Corbeil, on résista, on lui montra les dents.

Donc, on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui avaient cru voir

entrer un fleuve d'or et les trésors des Indes avec l'armée d'Espagne,

restaient à sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de près son odieux

auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur cet homme

de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule à Lagny, fut

obligé pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter trois

régiments.

Le prince de Parme s'en alla, suivi de près et harcelé des cavaliers

du Béarnais. Il n'était pas à vingt-cinq lieues que celui-ci emporta

Lagny et Corbeil. Et Paris n'était guère plus délivré qu'auparavant.

CHAPITRE XXII

AVORTEMENT DES SEIZE ET DE L'ESPAGNE--SIÉGE DE ROME

1591-1592

«Le 20 décembre 1590, mourut à Paris, en sa maison, maître Ambroise

Paré, chirurgien du roi, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui, nonobstant

les temps, parloit librement pour le peuple. Huit jours avant la levée

du siége, M. de Lyon, passant au pont Saint-Michel, étoit assiégé de

gens qui lui crioient: Du pain! ou la mort!» Maître Ambroise lui dit

tout haut: «Monseigneur, ce pauvre peuple vous demande miséricorde...

Pour Dieu! monsieur, faites-la lui, si vous voulez que Dieu vous la

fasse. Songez à votre dignité; ces cris vous sont autant

d'ajournements de Dieu. Procurez-nous la paix... Le pauvre monde n'en

peut plus.»

«En ce même an, mourut au cachot de la Bastille maître Bernard

Palissy, prisonnier pour la religion, âgé de quatre-vingts ans. Il

mourut de misère et de mauvais traitement... Ce bonhomme en mourant me

laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale, qu'il

assuroit être une tête de mort que la longueur du temps avoit changée

en pierre. Elle est dans mon cabinet, et je l'aime et la garde en

mémoire de ce bon vieillard que j'ai soulagé en sa nécessité, non

comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai pu... Sa tante, qui

m'apporta la pierre, y étant retournée le lendemain voir comme il se

portoit, trouva qu'il étoit mort. Bussy-Leclerc lui dit que, si elle

le vouloit voir, elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où

il l'avoit fait traîner comme un chien qu'il étoit.»

Près de cet intrépide Ambroise Paré, près du saint, du simple, du

grand Palissy, couchons dans le tombeau deux hommes héroïques:

L'un, l'irréprochable, le bon et brave La Noue, _bras de fer_, qui,

cinquante ans durant, avait combattu pour le droit et la religion,

tant souffert! Toujours gai!... Et récemment encore, il avait prédit

toute la campagne du prince de Parme. Mais on se moqua du bonhomme.

L'autre, c'est le fils de l'Amiral, assassiné comme son père, non par

l'épée, mais par la bassesse, la désolation morale du temps.

Nous l'avons vu admirable soldat et Français magnanime, oublieux de sa

grande injure. Il suivait à la fois deux pensées de son père, la

guerre sainte et la mer, les colonies de l'Amérique où la guerre

devait s'épancher. Il s'était fait mathématicien, machiniste,

constructeur de navires, ingénieur militaire, et c'est lui qui prit

Chartres encore. Mais plusieurs chagrins le rongeaient. Son fils

enfant fut tué en servant la Hollande. Sa maison de Châtillon fut

prise et pillée. Enfin au siége de Paris, son jeune frère, nommé

Dandelot, fut prisonnier, et tellement caressé par les Guises, qu'il

en oublia son nom et son sang, se donna aux tueurs de son père.

Le pauvre Châtillon, assommé de ce coup, avait encore un grand

malheur, et le plus grand sans doute, le changement d'Henri IV. Il

semble que sa fureur de femmes ait redoublé depuis Ivry, l'ait mis

au-dessous de lui-même, tué en lui ce qu'il eut de meilleur. Il

souffrait près de lui un voleur connu, d'O, l'âme la plus pourrie de

la France. D'O lui fit rappeler l'ombre de Catherine de Médicis, son

blême chancelier Cheverny.

Peu après la prise de Chartres, on vint dire au roi que Châtillon

était mort. Les larmes lui vinrent: «Et comment?--D'une fièvre,

Sire.--Qui la lui a donnée?--Vous, Sire. La dernière fois, vous ne

voulûtes lui donner aucun ordre...--Hélas! je l'aimais tant! Il aurait

dû me faire parler...»

Mais déjà il avait besoin d'autres serviteurs, de brocanteurs et de

marchands pour le grand marchandage et l'achat du royaume.

L'opération était facilitée par l'outrecuidance espagnole, qui voulait

faire sauter Mayenne et le rejetait vers Henri IV.

Philippe II, de si loin, voyait très-mal. Ses ambassadeurs, qui

vivaient ici en plein volcan, dans la fumée, n'y voyaient guère non

plus. Les Seize, les moines et les curés criaient si fort que Mendoza

fut trompé et trompa son maître.

On profita d'abord d'une surprise que le Béarnais avait essayée par de

faux fariniers qu'il présenta aux portes, pour dire que Paris serait

pris, comme l'avait été Corbeil, si l'on ne se hâtait d'y mettre

garnison espagnole.

Cette garnison entrée, le duc de Feria dit que le _Conseil d'union_

gênait la liberté, qu'il fallait se fier au peuple. Mais ce peuple,

qu'allait-il faire?

Philippe II avait envoyé un Jésuite, le père Matthieu, le _courrier de

la Ligue_, toujours courant, ne débottant jamais. Il arriva au moment

où le fils du duc de Guise, échappé de captivité, donnait un espoir

nouveau à la Ligue. Les Seize imaginèrent de marier Guise avec

l'infante. Ils écrivirent (16 septembre) dans ce sens à Philippe II:

«Les voeux des catholiques sont de vous voir, Sire, tenir cette

couronne de France. Ou bien, que Votre Majesté établisse quelqu'un de

sa postérité, _et se choisisse un gendre_.»

Pour faire ce projet, il fallait avant tout terroriser les Français

obstinés qui repoussaient le mariage d'Espagne. Toute l'année on

prêcha le massacre.

Il y eut là une éloquence nouvelle et inconnue, éloquence canine,

plutôt qu'humaine, hydrophobique. Quand prêchait le curé Boucher,

plusieurs regardaient vers la porte, craignant qu'il ne finît par

sauter de sa chaire, pour prendre un _politique_ et le manger à belles

dents.

En conscience, on a fait beaucoup d'honneur à une telle littérature de

l'étudier si finement. La science moderne, que rien ne rebute dans

ses curiosités, a analysé, disséqué les cancres les plus horribles,

les plus hideux insectes. Je le conçois. Mais, dans ces monstres, rien

de comparable aux monstruosités, aux baroques et cruelles fureurs des

bouffons sacrés de la Ligue.

Le 2 novembre, dans une première réunion, le curé de Saint-Jacques

dit: «Messieurs, assez connivé... Il faut jouer des couteaux.» On élut

un conseil secret de dix hommes qui décrétèrent, exécutèrent. Ils

commencèrent par la vente des biens des suspects. Ils épurèrent le

conseil de la ville, frappèrent le parlement.

Le prétexte fut l'absolution d'un suspect. Le même curé de

Saint-Jacques s'écrie encore, pour la seconde fois: «Assez connivé,

messieurs! il faut jouer des cordes!»

Dans ce conseil des Dix, si choisi et si pur, plusieurs hésitaient

cependant. Bussy-Leclerc alla à la Sorbonne, posa le cas, abstrait, et

sans nommer; il obtint une approbation. Il la montra avec un papier

blanc, qu'il fit signer aux Dix, puis, dans ce blanc, écrivit la mort

du président Brisson. Ce fut le curé de Saint-Côme qui porta le papier

à l'Espagnol Ligoreto et au Napolitain Monti, et joignit l'approbation

de ces capitaines à celle de la Sorbonne.

Brisson ne donnait nul prétexte, sauf quelques paroles légères. On

choisit pour l'exécution certain Cromé qui avait contre lui une

vieille _vendetta_ de famille; Brisson, jadis, avait plaidé contre son

père, qui était un voleur. Cet homme vint lui dire qu'on l'attendait à

l'Hôtel de Ville, lui et deux conseillers. Arrivés au Petit-Châtelet,

on les y poussa, et à l'instant on les pend tous trois à une poutre de

la prison.

C'était entre six et sept heures, le 15 novembre, et il ne faisait pas

encore clair. Cromé, la lanterne à la main, conduisit les trois corps

à la Grève et les mit à la potence.

Bussy-Leclerc y était, et quand le jour vint, quand il y eut foule, il

commença à crier que ces traîtres voulaient livrer Paris, qu'ils

avaient force complices, qu'avant le soir on pouvait être quitte de

tous les méchants. Les hommes de Bussy, distribués au coin de la

place, ajoutaient que c'étaient des riches, que leurs hôtels pleins de

biens, appartenaient de droit au peuple.

Mais le peuple ne bougea pas. La place resta morne. Les bras tombaient

en voyant le savant et débonnaire magistrat, «l'un des joyaux de la

France,» celui qui le premier lui fit un code, pendu, en chemise, au

gibet!

Un des Seize, le tailleur La Rue, en fut saisi d'horreur, se déclara

contre les Seize, et dit qu'il leur couperait la gorge.

Au défaut d'un grand massacre populaire, le premier soin des meneurs

fut d'organiser un conseil de guerre où siégeaient les colonels

espagnols et une chambre ardente pour connaître des conspirateurs.

Mais cela avorta aussi. Les curés essayèrent en vain d'obtenir l'aveu

de la mère des Guises. Elle était trop épouvantée. Loin d'approuver,

elle appela son fils, pria Mayenne de venir et de la délivrer.

Il était fort embarrassé, ayant le roi en tête. Mais ses plus grands

ennemis étaient les Seize, qui offraient le trône à l'Espagne. Il

prit deux mille hommes, accourut, endura aux portes la harangue des

Seize, au souper but d'un vin que l'un d'eux lui avait donné. Le 29,

le 30, ils étaient tellement rassurés que l'un d'eux dit chez lui et

assez haut: «Nous l'avons fait, nous saurons le défaire.»

Le duc avait en face cette grosse garnison espagnole. Et Bussy tenait

la Bastille. Mais ses officiers le poussèrent. Le 1er décembre, il

prit les canons de l'Arsenal, menaça la Bastille, que de Bussy lui

rendit.

Cependant les Seize, alarmés, invoquent les Espagnols, qui ne font pas

un mouvement. Cette immobilité encourage Mayenne, qui, le 3, saisit

cinq des Seize et les fait étrangler. Cromé se cache parmi les

Espagnols.

Ceux-ci avaient manqué Paris. Jamais ils ne s'en relevèrent. Mayenne,

qui venait réellement d'y tuer leur parti, les appelait pourtant. Il

ne pouvait, sans le prince de Parme, sauver Rouen des mains du roi.

Situation bizarre, il négociait avec le roi et avec le prince de

Parme, promettait à l'un et à l'autre. Le prince, peu confiant, ne

vint le secourir qu'en se faisant payer d'avance. Il exigea, pour

arrhes, que Mayenne lui livrât La Fère. Le roi alla reconnaître

l'ennemi à Aumale, le 4 et le 5 février. Il approcha très-près et vit

avec étonnement l'imposante armée espagnole, l'ordre savant qui y

régnait. En tête, dans un petit chariot, le prince de Parme, goutteux,

les pieds dans les pantoufles, allait, venait et réglait tout. Ce

spectacle l'absorba, l'amusa, si bien qu'il ne s'aperçut pas que la

cavalerie légère l'enveloppait. On avait reconnu son panache blanc.

Sans le dévouement des siens, plusieurs fois il eût été pris. Il fut

blessé légèrement, perdit beaucoup de monde.

L'inquiétude des ligueurs, de Mayenne et de Villars, qui commandait

dans Rouen, c'était que les Espagnols ne sauvassent cette ville pour

la garder. Villars voulut les prévenir. Par une furieuse sortie, il

tua des milliers d'assiégeants. Le prince de Parme, si prudent,

voulait avancer, profiter. Mayenne l'en détourna. Il l'occupa à

assiéger une petite place de la Somme. Enfin, il le décida à se placer

à Caudebec, assurant que le roi, le voyant là, n'oserait continuer le

siége. Ce qui arriva.

Mais ce qui arriva aussi, c'est que le roi, se rapprochant, se trouva

tenir et Parme et Mayenne prisonniers dans la presqu'île de Caux,

entre lui, la Seine et la mer.

Parme fut blessé au bras; Mayenne était malade. Les vivres ne venaient

plus. Henri IV se croyait vainqueur; il avait une flotte hollandaise

qui était dans la Seine et qui, au premier signe, pouvait le seconder.

Le prince de Parme tenta une chose désespérée. Il fit venir de Rouen

force bateaux couverts de planches. La Seine, large comme une mer à

cet endroit, fut cependant pontée, traversée en une nuit. Les

royalistes, en s'éveillant, virent l'ennemi de l'autre côté (20-21 mai

1591).

Farnèse suivit la rive gauche, très-vite, trop vite pour sa

réputation. Chose inouïe pour une armée, il fit quarante lieues en

trois jours. Paris lui préparait une réception. Mais déjà il était

entré sans bruit dans la ville. Il dîna avec le jeune Guise et les

princesses. Fort silencieux, il ne dit guère qu'un mot: «Voilà ce

peuple calmé. Le reste ne tient à rien. Tout est fini. Dans un moment,

vous n'avez plus besoin de nous.»

Il partit et mourut bientôt. L'Espagne n'avait guère réussi, lui

vivant. Que fut-ce donc après sa mort? À Paris, elle avait reçu de la

faible main de Mayenne un coup terrible qui montrait qu'elle n'avait

nulle racine populaire. Le capitan espagnol, naguère si imposant,

n'était plus que ridicule.

La conversion du roi était-elle aussi nécessaire qu'on l'a dit

généralement? J'en doute. Mais beaucoup de gens y avaient intérêt et y

travaillaient, surtout par un prêtre spirituel, Duperron, qui, sur la

gloire de cette royale conversion, avait hypothéqué l'espoir d'un

chapeau de cardinal.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 19 / 24 段