Quoiqu'il y eût parmi eux de fort grands seigneurs, même un prince,

celui qui porta la parole pour cette sommation effrontée fut un

certain d'O, mignon d'Henri III, insecte de garde-robe, qui avait

grossi, engraissé, on n'ose dire comment. Son cynisme audacieux et sa

langue de fille publique avaient continué sa faveur. Il avait brillé

au conseil comme un gaillard qui avait toujours au sac des expédients

et des ressources, des moyens nouveaux de tondre le peuple jusqu'au

sang, qui inventait de l'argent pour lui, même un peu pour le roi.

Aussi, par un tact propre à ce sage gouvernement, d'O, comme

archi-voleur, fut fait ministre des finances. Ce fut cet homme de

bien, ce saint homme, qui déclara que sa conscience, la conscience de

tous ceux qui étaient là, ne leur permettait pas d'obéir à un roi

hérétique.

Le roi pâlit, et ne fit pas, à coup sûr, le discours hautain, hardi,

que lui prête d'Aubigné.

Il vit toute leur perfidie, et que la lâcheté qu'on lui imposait ne

servait de rien. S'il l'eût faite, ils l'auraient quitté tout de même,

converti, mais déshonoré. Il dit qu'il lui fallait du temps, qu'il ne

demandait qu'à se faire instruire, que, dans six mois, il assemblerait

un concile à cet effet et réunirait les États généraux.

Mais, avant même qu'il fît cette réponse politique, plusieurs,

indignés de la bassesse des autres et de leur hypocrisie, se

rallièrent d'autant plus à celui qu'on abandonnait. Givry embrassa son

genou avec cette vive parole: «Sire, vous êtes le roi des braves et ne

serez abandonné que des poltrons.»

Cela ne les arrêta guère. Le majestueux d'Épernon partit le premier

pour son royaume d'Angoumois et de Provence, prétextant une querelle

avec Biron, disant qu'un homme comme lui ne pouvait faire, sous un tel

roi, des campagnes de brigand.

On l'imita. En cinq jours l'armée avait fondu de moitié, et elle

fondait toujours. Le roi s'éloigna de Paris, n'ayant que quinze cents

cavaliers, six mille fantassins. Il s'achemina vers Rouen, où on lui

donnait quelque espoir. Il avait pu, en partant, voir les feux de joie

de la Ligue, entendre la terrible explosion, l'immense clameur que

souleva la mort d'Henri III. Rien ne put tromper davantage sur le

sentiment du peuple. Cependant l'exagération même des ligueurs,

l'apothéose bizarre et grotesque qu'ils firent de Jacques Clément,

étaient propres à faire douter s'ils étaient aussi fanatiques qu'ils

le paraissaient ou qu'ils le croyaient eux-mêmes. Qu'auraient dit de

vrais croyants, des chrétiens du XIIe siècle, s'ils eussent entendu

les ligueurs dire que ce coup de couteau était le plus grand coup de

Dieu après l'Incarnation de Notre-Seigneur, ou bien encore, mettre sur

l'autel une trinité nouvelle, les deux Guises assassinés et le moine

bourguignon.

Madame de Montpensier, en recevant la nouvelle, sauta au cou du

messager: «Ah! mon ami, est-ce bien sûr? Dieu! que vous me faites

aise!... Et pourtant je regrette bien qu'il n'ait pas su que c'était

moi qui le faisais mourir.» Elle monta en carrosse, alla chercher sa

mère à l'hôtel de Guise en criant par les portières: «Bonnes

nouvelles! le tyran est mort!» Elle tira parti de sa mère d'une

manière bien étonnante, la menant aux Cordeliers, où la vieille dame

monta à l'autel, et, des degrés, prêcha le peuple à grand cris et sans

pudeur. On fit venir de Bourgogne la mère de Clément; elle logea chez

madame de Montpensier, fut bénie, caressée, comblée, adorée; on lui

chanta des hymnes, les cierges allumés, comme on eût fait à la Vierge

Marie. On célébra «le ventre qui l'avait porté, le sein qui l'avait

allaité», etc., etc.

La véhémente duchesse voulait que son frère se fît roi. Chose

impossible. Les troupes de Philippe II entraient dans Paris, à savoir,

quatre mille Allemands, six mille Suisses. Mendoza, avec cette force,

ne l'eût pas souffert, ni peut-être les ligueurs; ils étaient divisés,

jaloux. Mayenne prit un moyen d'attendre, ce fut de faire roi un

vieillard, le cardinal de Bourbon.

La première chose pour lui était de mériter la royauté, au lieu de la

prendre; et, pour cela, il fallait jeter Henri IV à la mer. Il y était

acculé, au plus bas. Et jamais, en réalité, son courage ne parut plus

haut.

Regardons-le dans ce moment. La légende ici n'est rien que l'histoire,

et la fiction n'eût pu ajouter à la vérité.

On lui donnait le sot conseil de s'en aller en Gascogne, ou bien, de

solliciter un partage de la royauté avec le vieux cardinal, ou encore

de se réfugier en Allemagne, d'attendre les événements.

Il attendit, mais à Arques, l'épée à la main, et, sans s'étonner de la

grande meute que la Ligue lançait après lui, il justifia la devise

qu'il prit enfant: «Vaincre ou mourir.»

Il semblait qu'il n'eût plus en France que les quelques toises du camp

retranché qu'il se fit près de Dieppe, sous le château d'Arques. Roi

sans terre, il n'avait plus qu'une armée, plutôt une bande.

L'inaction du Tiers parti, partout muselé, tremblant, l'extrême

éloignement des provinces protestantes, le réduisaient à cette

extrémité. Si pourtant on eût écarté cette terreur par laquelle la

Ligue l'isolait, une grande partie de la France, et déjà la majorité,

se serait ralliée à lui.

C'est ce qui fait ici la beauté, le sublime de la situation. Il

n'avait rien, il avait tout. Dans sa faiblesse et son petit nombre, il

avait, en réalité, la base immense d'un peuple, dont, seul, il

défendait le droit.

La Ligue, dans sa fausse grandeur et dans sa force insolente, achetée

par l'assassinat, elle n'arrivait à lui, pourtant, qu'avec le secours

étranger. Ces drapeaux qui flottaient au vent, c'étaient ceux du roi

d'Espagne. Auxiliaires? non, mais déjà les drapeaux de la conquête.

Lorsque le légat du pape tâta les chances de Mayenne pour la royauté,

Philippe II, très-franchement, dit _qu'il réclamait la France comme

héritage de l'infante_, fille d'une fille d'Henri II, qu'il la croyait

reine de droit et _reine propriétaire_.

De sorte qu'en combattant ces idiots de ligueurs et ce gros Mayenne,

Henri IV les défendait eux-mêmes avec toute la France, les préservait

de l'étranger et les sauvait malgré eux.

«Mais, dira-t-on, si la Ligue appela l'Espagnol, Henri IV appela

l'Anglais.»

Oui, et notez la différence. La Ligue, maîtresse du royaume, en vint à

le diviser ou à l'offrir à l'Espagne. Et Henri, maître de rien,

n'ayant plus rien en ce monde que son camp entre Arques et la mer,

poussé dans l'eau, près d'y tomber, refusa à Élisabeth, dont il

attendait son salut, un simple petit papier, la promesse de rendre

Calais[12]. Ce Calais qu'il n'avait pas, ce Calais aux mains des

ligueurs, il le défendit contre celle qui semblait tenir dans les

mains sa vie et sa mort.

[Note 12: Inexact: cela n'est vrai qu'en 1597.]

Cependant le secours anglais ne venait pas. Le roi appelait à lui un

détachement de la Champagne qui ne venait pas non plus. Il avait sept

mille hommes en tout, et il allait avoir sur les bras trente mille

hommes. Tout le monde le croyait perdu. On était sûr à Paris qu'il

serait ramené par Mayenne pieds et poings liés, si bien qu'on louait

des fenêtres dans la rue Saint-Antoine pour voir passer le Béarnais.

Mais Mendoza assurait qu'on ne le verrait pas passer. Pourquoi? Parce

qu'il était tué. Et il l'écrivit à Rome.

Voilà une situation terrible. Il devait être fort ému? Point du tout.

Aux portes de Dieppe, où le maire voulait lui faire un discours, il

dit avec sa gaieté ordinaire: «Mes amis, point de cérémonies; je ne

demande que vos coeurs, bon pain, bon vin, et bon visage d'hôtes.»

Et il écrit à sa maîtresse, Corisande: «Mon coeur, c'est merveille de

quoi je vis, au travail que j'ai... Je me porte bien; mes affaires

vont bien... Je les attends; et, Dieu aidant, ils s'en trouveront

mauvais marchands. Je vous baise un million de fois. De la tranchée

d'Arques.»

Le vieux maréchal de Biron, homme de grande expérience, qui dirigeait

tout, était sûr de la résistance par le seul choix de ce camp. Il ne

voulut pas que le roi s'enfermât dans une place, encore moins dans une

mauvaise petite place comme Dieppe. Il choisit cet emplacement,

couvert à droite par le canon d'Arques, à gauche et derrière par une

petite rivière marécageuse, devant par un bois épais et difficile à

passer; le bois passé, on rencontrait une tranchée que fit Biron, en

laissant seulement ouverture pour lancer de front cinquante chevaux.

Il y avait encore l'avantage d'isoler dans ce désert une armée

douteuse dont un tiers était catholique, un tiers suisse, un tiers

huguenot. Des catholiques comme ce d'O dont j'ai parlé tout à l'heure

eussent pu tramer dans la ville, comploter, peut-être organiser

quelque trahison. Notez qu'ils quittaient à peine les catholiques de

Mayenne, et qu'à la première rencontre des compliments s'échangèrent

entre gens des deux partis.

Les Suisses très-probablement n'étaient pas payés. Le roi était si

pauvre, que le plus souvent sa table manquait; il s'invitait ici et là

chez ses officiers, mieux pourvus.

La grosse armée de Mayenne était fort chargée de princes, qui tous

avaient des bagages. Il y avait Aumale et Nemours, il y avait le fils

du duc de Lorraine, et ce prince de Cambrai, ce gouverneur de Paris.

Des troupes de toute nation: outre les Allemands et les Suisses payés

par Philippe II, la cavalerie des Pays-Bas et des régiments wallons.

La grande affaire qui épuisait l'attention de Mayenne était de nourrir

cette armée mangeuse, exigeante. Il lui fallut prendre une à une les

petites places de la Seine, pour assurer derrière lui ses convois de

vivres, ce qui donna à Biron plus de temps qu'il ne voulait pour se

fortifier.

Mayenne arrive au faubourg de Dieppe, et le trouve peu attaquable. Il

se tourne vers le camp, veut passer la petite rivière; il y rencontre

le roi, qui l'arrête à coups de canon. Enfin, le 21 septembre, par un

grand brouillard, il tente le passage du bois. De vives charges de

cavalerie se font par l'étroite trouée. Cependant les lansquenets de

Mayenne avaient traversé le bois, touchaient le fossé; là, se voyant

tout à coup à trois pas des arquebuses, ils se déclarèrent royalistes;

si bien qu'on les aida pour leur faire passer le fossé. Biron, le roi,

tour à tour, vinrent, et leur touchèrent la main. Il y eut cependant

un moment où la cavalerie de Mayenne pénétra jusque dans le camp. Ces

lansquenets, trop habiles politiques, se refirent ligueurs à cette

vue, tournèrent contre les royalistes. Il y eut un grand désordre.

Biron fut jeté à bas de cheval. Un de ces perfides Allemands présenta

l'épieu à la poitrine du roi en lui disant de se rendre. Telle était

sa force d'âme et sa douceur naturelle, même dans cette extrême crise,

que, sa cavalerie venant pour sabrer le drôle, il dit: «Laissez cet

homme-là.»

Le roi jusque-là n'avait pas fait usage des huguenots; il les tenait

en réserve. Il dit au pasteur Damours: «Monsieur, entonnez le psaume!»

Ce chant des victoires protestantes, qui, dans ce temps, sauva Genève

de l'assaut du Savoyard, qui, plus tard, fit les camisards si fermes

contre les dragons, ce chant, que nos régiments ont si glorieusement

chanté, et en Hollande, et en Irlande, où fut encore une fois tranchée

la question du monde, le voici:

Que Dieu se montre seulement

Et l'on verra en un moment

Abandonner la place.

Le camp des ennemis épars

Épouvanté de toutes parts

Fuira devant ta face.

On verra tout ce camp s'enfuir,

Comme l'on voit s'évanouir

Une épaisse fumée;

Comme la cire fond au feu,

Ainsi des méchants devant Dieu

La force est consumée.

(Psaume LXVIII.)

Le fils de Coligny, Châtillon, avec cinq cents vieux arquebusiers

huguenots, prit de côté les ligueurs; les lansquenets furent écrasés,

et la cavalerie refoulée. Le brouillard, à ce moment, se leva. Le

château d'Arques, qui jusque-là n'osait tirer, commença à parler d'en

haut; quelques volées de boulets saluèrent l'armée de la Ligue; le

soleil avait reparu et la fortune de la France.

Au moment où Mayenne se décourageait et se retirait, se couvrant d'un

régiment suisse et d'une forte cavalerie, Biron s'avisa de lui mettre

au dos quelques pièces de canon qui le suivirent de très-près, et

mordirent dans ce carré un cruel morceau, quatre cents hommes, des

meilleurs.

Mayenne alors en vint à Dieppe. Mais on n'avait plus peur de lui. Sa

prudence, ses haltes fréquentes, si contraires au génie français,

faisaient l'amusement d'Henri IV. Il se jeta dans la place, et il y

parut à la vigueur des coups. Biron, tout vieux qu'il était, sort avec

des cavaliers. Mayenne croit pouvoir le couper; mais la cavalerie

s'ouvre: deux couleuvrines attelées paraissent et tirent à bout

portant. Un corsaire normand (Brisa) avait imaginé la chose: c'était

déjà l'artillerie légère du grand Frédéric.

Mayenne était déjà si malade de sa déconvenue, qu'il n'osa pas se

montrer à Paris. Il s'en alla à Amiens, se rapprocher de ses maîtres,

les Espagnols, et recevoir un secours que lui envoyait le prince de

Parme. Son armée lui échappait, s'en allait à la débandade. Après ce

secours, il se trouva plus faible qu'auparavant.

Le roi n'était pas bien fort. De grandes jalousies divisaient sa

petite armée. Les catholiques, plus nombreux, y opprimaient les

huguenots. Leur haine paraît dans leurs écrits. Le bâtard de Charles

IX (Angoulême), qui a laissé un récit de la bataille, supprime la part

des huguenots, bien attestée cependant par le catholique De Thou,

aussi bien que par d'Aubigné. À Dieppe, où ils essayèrent d'avoir un

prêche, les catholiques d'O, Montpensier, ameutèrent contre eux les

Suisses, vinrent troubler les huguenots; plusieurs furent battus et

blessés. Le roi, les larmes aux yeux, les emmena avec lui, et ils

allèrent chanter leurs psaumes en plein champ.

Ce fut pour lui un grand secours moral, contre les siens mêmes, de

recevoir d'Élisabeth quatre mille protestants anglais, écossais. Les

catholiques se moquèrent du costume des montagnards d'Écosse. Mais la

majorité dès lors n'en était pas moins changée, et les protestants

plus nombreux. Henri saisit l'occasion, alla dîner sur la flotte, fut

salué du canon de tous les vaisseaux. À chaque toast, l'artillerie

tira. Cette bruyante et éloquente reconnaissance d'Henri IV dut

avertir les malveillants. Ils sentirent que le Béarnais, avec son

pourpoint percé, n'en avait pas moins de fortes racines, que

l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, allaient regarder vers lui.

En réalité, il n'y eut pas de coeur, même chez les nations

catholiques, que la petite affaire d'Arques n'intéressât vivement.

Telle est la générosité instinctive de l'homme, sa partialité pour le

faible héroïque contre le fort. Cela produisit un coup de théâtre bien

inattendu. Un allié se déclara pour ce général de bandits (comme

l'appelait d'Épernon), un allié catholique, un allié italien, de

cette tremblante Italie! Et quel? Le sénat de Venise.

Dans quelle mer de réflexions, dans quel nouveau monde d'idées, cela

dut jeter l'Europe!

Quoi! cette sage compagnie, ce gouvernement si parfaitement informé et

tellement circonspect, ce gouvernement de vieillards qui a tant à

ménager la caducité de Venise, il a risqué ce pas hardi! Le roi

d'Espagne est donc bien bas! Ceci donnait la mesure de sa chute depuis

l'_Armada_.

Venise, du jour où elle eut l'imprudence de donner à Philippe la

gloire de son règne, la victoire de Lépante, restait triste. Combien

plus, lorsque ce roi, ne gardant pas même avec elle les égards qu'on

doit aux faibles pour leur laisser croire qu'ils sont forts, saisit et

mit dans l'_Armada_ douze vaisseaux vénitiens qui partagèrent le

désastre!

D'autant plus ardents furent les voeux de Venise contre la Ligue et

l'Espagne, ardents pour les deux rois unis, Henri III et Henri IV. À

l'assassinat d'Henri III par un Jacobin, la fureur fut telle à Venise,

que le soir de jeunes nobles, rencontrant un Jacobin, le jetèrent dans

les canaux. Le sénat, à qui on se plaignit, dit que les religieux ne

devaient pas sortir le soir.

Le roi d'Espagne, qui, depuis sept ans, ne daignait pas avoir un

ambassadeur à Venise, en envoie un qui, de plus, amène avec lui un

légat. Le sénat ne veut rien entendre. Il dit qu'il n'a à consulter

que la succession naturelle, qu'il reconnaîtra Henri IV.

Des transports éclatent. On cherche un portrait de ce nouveau roi. Un

brocanteur prétend l'avoir; il offre je ne sais quelle toile

demi-effacée; on la lave, et c'est Henri IV. Mais chacun veut avoir le

sien. On copie, on peint, on barbouille. Les Henri IV sont partout.

L'ambassadeur d'Espagne ne sait plus où se mettre pour les éviter. On

expose ce nouveau saint sur les portes de Saint-Marc.

La France fut fort surprise de voir un ambassadeur de Venise qui la

traversa lentement. Sa venue fut une ère nouvelle. Ce beau salut de

l'Italie mettait bien haut Henri IV. Si faible encore, il n'en était

pas moins désigné le protecteur de la liberté en Europe contre

Philippe II, protecteur des catholiques aussi bien que des

protestants. Venise proclamait son grand rôle, son droit et sa raison

d'être, la certitude infaillible et la fatalité de sa victoire.

Mayenne avait promis de l'amener à Paris. Mais il y vient de lui-même.

Dès octobre, gaiement il arrive, vient faire sa cour à cette ville; il

en est, dit-il, amoureux. Il donne une aubade à sa dame. L'ingrate

résiste; n'importe. Il ne se décourage pas; c'est le _non_ des belles

auquel on ne doit jamais s'arrêter.

D'abord, par une vive attaque, il emporte les faubourgs du sud.

Bourgeois, moines armés, se culbutent, s'étouffent à la porte de

Nesle, où ils ne peuvent rentrer. La Noue, à cheval, se lance dans la

Seine et va pénétrer dans Paris; son bras gauche qu'il n'avait plus,

assez mal suppléé par un bras de fer, ne soutient pas bien la bride au

cheval; il manque de se noyer.

Cependant le fils de Coligny est maître du faubourg Saint-Germain,

l'ancien faubourg protestant. Les psaumes furent de nouveau chantés

au Pré-aux-Clercs, comme au premier jour de la lutte, en 1557, il y

avait plus de trente années.

Le roi n'emmena son armée que quand elle se fut refaite, enrichie du

pillage des faubourgs, entièrement et proprement déménagés et

nettoyés. Il alla de là recevoir à Tours l'ambassadeur de Venise. Le

grand-duc de Toscane, celui de Mantoue, les Suisses, le favorisaient

déjà plus ou moins ouvertement. Le premier s'adressait sous main à De

Thou, notre envoyé, pour marier en France sa nièce, Marie de Médicis.

Mais les succès d'Henri IV semblaient devoir être arrêtés. Le prince

de Parme, forcé par son maître d'être généreux, avait donné à Mayenne

six mille mousquetaires, la fleur de l'armée des Pays-Bas, et douze

cents lances wallones sous le fils du comte d'Egmont. Il reçut encore

une petite armée de Lorraine. En tout, il eut vingt-cinq mille hommes.

Le roi n'avait guère que le tiers. Poussé par Mayenne par l'ouest, il

ne voulut pas, cette fois, reculer jusqu'en Normandie. Il fit ferme au

couchant de l'Eure, à Ivry, et attendit. Là, point de retranchements,

comme à Arques, et devant soi une armée d'Espagne. Cela était fort

sérieux. De très-loin, des huguenots vinrent à la bataille, Mornay,

entre autres, qui, après, dit au roi: «Vous avez fait, sire, la plus

brave folie qui se fit jamais. Vous avez joué le royaume sur un coup

de dé.»

Une singularité de cette mémorable bataille, c'est que l'infanterie

française y reparaît fort nombreuse. Mais la cavalerie fit tout.

Il était dix heures du matin (13 mars 1590). Il faisait froid et

mauvais. Mayenne avait eu la pluie toute la nuit. Le roi, au

contraire, avait attendu, dormi, soupé dans les villages voisins.

Henri IV était (comme toujours à de tels moments) d'une gaieté

merveilleuse, qui répondait de la journée. Il avait mis sur son casque

un énorme panache blanc et un autre gigantesque à la tête de son

cheval. Il dit:

«Si les étendards vous manquent, ralliez-vous à ce panache. Vous le

trouverez toujours au chemin de la victoire.»

Cette gasconnade, un peu forte, aurait été ridicule, s'il n'avait su

que les Suisses de Mayenne disaient, n'étant pas payés, qu'ils ne

donneraient pas un coup.

En tête de l'armée espagnole, un moine, avec une grande croix, faisait

force signes, ayant promis qu'à cette vue les ennemis se rendraient.

L'artillerie le fit détaler. Celle du roi eut un effet terrible. Et,

au contraire, celle de Mayenne porta peu sur les royalistes, dont le

terrain était plus bas.

D'Egmont alla tête baissée, renversa tout, vint aux canons, et, par

bravade, faisant tourner son cheval, donna contre eux de la croupe.

Cependant la cavalerie du roi, Biron, Aumont et Givry, tombèrent sur

celle d'Egmont et la détruisirent. Les reîtres ne furent guère plus

heureux. Après leur charge, ils revenaient se replacer dans les rangs

de Mayenne. Mais ces rangs étaient serrés. Ils y jetèrent le désordre.

Le roi le vit, et, à ce moment, fondit, enfonça Mayenne et le balaya.

Restaient les Suisses, qui n'avaient rien fait et qui se rendirent.

Les reîtres, seuls, furent massacrés en souvenir de leur trahison à

Arques. Le roi criait: «Sauvez les Français, et main basse sur

l'étranger!»

CHAPITRE XXI

SIÉGE DE PARIS

1590-1592

La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590),

éclairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se

révéla comme un parti à deux têtes, mais dont l'une, celle des Guises,

allait maigrissant. La tête espagnole, au contraire, grossit, grandit,

devint la seule. Le clergé, abandonnant son roman toujours avorté d'un

capitaine de l'Église, se rallia franchement, nettement à l'Espagne,

inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, _la royauté de

l'étranger_.

L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoza et

son second, Ybarra; l'ambassadeur extraordinaire, le duc de Feria,

voilà les rois de Paris. Nous allons les voir y frapper monnaie,

gouverner et nourrir le peuple; les _chaudrons des Espagnols_ et les

sous jetés du balcon, ce sont les moyens éloquents qui convertiront la

foule à la royauté de l'Inquisition.

Le légat Cajetano, envoyé par Sixte-Quint, qui le croit très-modéré,

devient violent à Paris, pur instrument des Espagnols.

La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle

intéressait le plus. La mère et la soeur de Mayenne vinrent,

palpitantes, l'apprendre à l'ambassadeur Mendoza, qui leur dit

froidement «qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne.»

Alors, ces pauvres princesses coururent au légat, qui dit «qu'on ne

pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espagne.»

Philippe II dut se féliciter d'avoir si mal payé ses Suisses. Il avait

été battu à Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Béarnais lui avait

rendu le service signalé d'humilier et de ravaler le chef de la maison

de Guise.

De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette année, se

précipita vers l'Espagne. Et, d'elle-même, l'Espagne entrait de tous

les côtés.

Le père Matthieu, un Jésuite, était venu assurer les Seize de sa haute

protection.

Le frère Bazile, capucin, avait obtenu des troupes espagnoles pour le

Languedoc.

Le duc de Mercoeur, qui eût été le chef des Guises (à ne consulter que

l'aînesse), n'agissait pas avec eux. Seul, retranché dans sa Bretagne,

il ne s'adressait qu'à Philippe II, et il en reçut un très-beau

secours de deux ou trois mille Espagnols.

La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans

cela, «les loups affamés auroient bientôt dévoré les pauvres brebis

catholiques.»

Le Parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de

Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit à la requête avec

une armée mêlée d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reçut, mais non

Marseille, qui, sous ses consuls, s'en tint à être Espagnole de coeur.

Admirable unanimité. La France veut être Espagnole, c'est-à-dire ne

plus être France.

Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Ils

auraient voulu de l'argent espagnol plutôt que des hommes. Le duc de

Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une

légère solde pour ses troupes, «une petite somme de deniers.»

Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une armée _française_.

On n'attrapait pas ainsi Philippe II.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 18 / 24 段