N'importe. Il y avait en lui un charme de bonté extérieure qui le

faisait aimer beaucoup. Son précepteur en rapporte une anecdote

admirable (peut-être un conte d'Henri IV), mais si bien contée, que je

ne puis pas m'empêcher de la reproduire.

Charles IX, près de sa fin, restant longtemps sans sonner mot, dit en

se tournant, comme s'il se fût réveillé: «Appelez mon frère.» La reine

mère envoie chercher le duc d'Alençon. Le roi, le voyant, se retourne,

dit encore: «Qu'on cherche mon frère.--Mais le voici.--Non, madame, je

veux le roi de Navarre; c'est celui-là qui est mon frère.» Elle

l'envoie chercher, mais dit qu'on le fasse passer sous les voûtes où

étaient les arquebusiers. Celui qui le conduisait lui dit qu'il

n'avait nulle chose à craindre. Et cependant il avait bien envie de

retourner. Par un degré dérobé, il entre dans la chambre du roi, qui

lui tend les bras. Le roi de Navarre, ému, pleurant, soupirant, tombe

au pied du lit. Le roi l'embrasse étroitement: «Mon frère, vous perdez

un bon ami; si j'avais cru ce qu'on disait, vous ne seriez plus en

vie, mais je vous ai toujours aimé. Ne vous fiez pas à...--Monsieur,

dit alors la reine mère, ne dites pas cela.--Madame, je le dis, c'est

la vérité... Croyez-moi, mon frère, aimez-moi; je me fie en vous seul

de ma femme et de ma fille. Priez Dieu pour moi... Adieu!»

Les mourants voient très-clair. Effectivement, Charles IX avait vu

qu'entre tous ceux qu'il avait autour de lui, celui-ci, seul, était

homme.

Revenons. Et voyons-le à ce moment décisif de sa vie, le lendemain de

la mort des Guises.

Il en parla sensément, sans vouloir qu'on se réjouît, disant

seulement: «J'avais prévu, dès le commencement, que MM. de Guise

n'étaient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir à la

fin sans le péril de leur vie.»

Un mois après, il fait venir Mornay, le mène seul à sa galerie et lui

dit que, de toutes parts, on l'appelle, on lui fait des propositions;

les bourgeois, même catholiques, voulaient lui ouvrir leurs villes.

«On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes.

Qu'est-ce que vous me conseillez?

--Sire, dit Mornay, ce sont là de belles choses. Mais elles vous

prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc à

la sauver. Si j'étais à votre place, je marcherais droit à la Loire

avec tout ce que j'aurais de force. On vous a parlé de Saumur. Si

cette chance vous favorise, vous avez le passage du fleuve; sinon,

vous aurez les villes jusque-là. Le roi, pris entre deux armées, et ne

pouvant résister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offensé,

c'est vous.»

Le roi fut charmé du conseil, mais il en sentait si peu la portée,

qu'il se laissa persuader, au lieu de traiter avec le roi de France,

de traiter avec un lieutenant du capitaine de Saumur, qui parlait de

vendre la place.

Idée, à vrai dire, pitoyable dans l'héritier de la couronne, qui

devait trouver son compte à se rapprocher du roi. Mais Mornay l'en fit

rougir et écrivit (le 4 mars), en son nom, un manifeste éloquent et

pathétique, un manifeste de paix. Il y rappelle sans orgueil que dix

armées en quatre ans ont été levées pour l'exterminer et qu'elles se

sont dissipées, sans rien faire que ruiner le royaume. Il y parle avec

une modération magnanime du sort des Guises, avec une douleur sentie

des maux universels, plus douloureusement encore de la nécessité qu'il

a d'avoir toujours les armes à la main. Il demande la paix, mais

solide, avec le respect de l'honneur, de la conscience.

Le roi fut d'autant plus touché, que le roi de Navarre était le plus

fort, qu'à Loudun, à Thouars, à Châtellerault, les catholiques

l'appelaient, lui ouvraient les portes. Un frère de Mornay vint

d'abord de la part d'Henri III, puis, madame Diane, sa soeur

naturelle. Le roi de Navarre marchait toujours, il était à trois

lieues de Tours, où était le roi. Celui-ci hésitait encore, craignant

surtout le légat, qui négociait pour lui avec la Ligue. Mais cette

négociation n'arrêtait guère les ligueurs, qui se mettaient en devoir

d'avancer et de le prendre. La peur, qui est, dit l'Écriture, le

commencement de la sagesse, le fit sage enfin; décidément il appela le

roi de Navarre.

L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armées, des deux Frances,

eut lieu sur les bords d'un ruisseau, à trois lieues de Tours. Les uns

et les autres, huguenots, catholiques, réconciliés sans traité, sans

savoir la pensée des rois, se rapprochèrent, débridèrent leurs chevaux

et les firent boire au même courant. Ces nouveaux amis étaient ceux

qui, depuis vingt ans, se faisaient si âpre guerre, qui avaient tant

souffert les uns par les autres. Leurs familles exterminées, leurs

maisons ruinées, leurs personnes usées, vieillies, les plaies du

corps, les plaies du coeur, tout disparut en ce moment. La

Saint-Barthélemy elle-même pâlit dans les souvenirs. Qui s'en serait

souvenu en voyant le colonel général de l'infanterie du roi de

Navarre, M. de Châtillon, fils de l'amiral, le plus ferme dans la

guerre et le plus ardent pour la paix? Noble et vénérable jeune homme

qui, dans ce moment solennel, influa plus qu'aucun autre, commanda,

par son exemple, l'oubli magnanime, immolant ce grand héritage de

deuil dont son coeur avait vécu, donnant son père à la Patrie!

Il était le fils de cette femme admirable (la première de Coligny),

qui, d'un mot, le précipita à prendre la défense de ses frères

égorgés, à supprimer les délais: «Ne mets pas sur ta tête les morts de

trois semaines.» (1562.)

Je ne passerai pas ce moment sans dire un mot de cette famille

tragique. La seconde femme de Coligny, martyre dans un cachot de Nice,

y resta trente ans prisonnière, immuable dans sa foi. Les quatre

neveux de l'amiral, fils de Dandelot, périrent dans une même année, de

blessures et de misère (1586), et furent enterrés ensemble à

Taillebourg. Le fils, enfin, de Coligny, Châtillon, dont nous parlons,

déjà vieux soldat, meurt à trente-quatre ans (1591). Il laisse un

enfant qui, lui-même, avant vingt ans, sera tué sous le drapeau

tricolore de la république de Hollande.

Revenons. Il fut convenu (3 avril) qu'on donnerait aux huguenots pour

sûreté et pour passage la ville de Saumur. Mais, quand le roi voulut

la donner, il ne l'avait pas. Le capitaine de la place en voulait de

l'argent, qu'aucun des deux rois n'avait. Des deux côtés, ce furent

les officiers huguenots et catholiques qui se cotisèrent pour acheter

Saumur. On y mit l'homme qui donnait même confiance aux deux partis,

l'irréprochable Mornay.

Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force

redoutable. Les ligueurs, qui semblaient maîtres de la meilleure

partie du royaume, n'en sentaient pas moins leur infériorité. Ils

imploraient à grands cris le secours de l'Espagnol. Mayenne, n'ayant

pas de réponse à sa lettre du 28 janvier, écrit de nouveau à Philippe,

le 22 mars. Il lui dit, pour le piquer, qu'Élisabeth va secourir le

roi de Navarre. Mais Philippe ne bouge pas. Le 12 avril, il écrit à

Mendoza qu'il suffit d'animer les catholiques, «avec toute finesse,

toute dissimulation». Ce qui le rendait si lent, c'était la sage

opposition du prince de Parme qui, déjà embarrassé à défendre les

Pays-Bas contre la Hollande, craignait extrêmement d'être engagé par

son maître dans la grande affaire de France.

Une chose met dans tout son jour la faiblesse des ligueurs, c'est

qu'en Normandie leur homme, le comte de Brissac, hors d'état de

résister, imagina d'appeler à son aide les _Gaultiers_. On nommait

ainsi des bandes de paysans qui s'étaient armés, non pas pour la

Ligue, mais contre les soldats pillards de tous les partis. Le secours

de ces pauvres diables fut inutile à Brissac; il les jeta en avant, ne

les soutint pas; ils furent massacrés.

Le 30 avril, un mois après le traité signé, Henri III flottait encore,

entouré des pestes de cour, de Villeroy, d'O, d'Entragues, qui avaient

peur et horreur de la réconciliation de la France. Au contraire,

Aumont, Crillon, le suppliaient de voir le roi de Navarre. Pendant ce

débat pour et contre, il arrive et le voici.

Si nous en croyons De Thou, la chose avait été surtout préparée par

Châtillon, par celui à qui la réconciliation dut coûter le plus. Je le

crois. Sur les beaux portraits gravés que j'ai sous les yeux, sa

figure mélancolique dit assez ce grand sacrifice.

Le roi de Navarre aussi fut admirable comme fermeté courageuse et vive

décision d'esprit. Les conseils de femmelettes et de courtisans, les

avis de ceux qui voulaient qu'il amenât toute une armée, il les

rembarra loin de lui par quelques mots de bon sens. Il se recommanda à

Dieu, et, sans hésiter, s'engagea avec sa noblesse sur cette pointe

étroite et dangereuse que fait le confluent de la Loire et du Cher,

près du Plessis-lez-Tours. Il était fort désigné. Seul, il avait un

panache blanc; seul, un petit manteau rouge qui ne couvrait pas trop

bien son pourpoint usé par la cuirasse et ses chausses de couleur

feuille morte. Petit, ferme sur ses reins, la barbe mêlée, avant

l'âge, de quelques poils gris, la figure très-énergique, d'un profil

arqué fortement, où la pointe du nez tendait à rejoindre un menton

pointu, c'était l'originale figure du parfait soldat gascon.

Henri III venait d'entendre vêpres aux Minimes du Plessis et se

promenait dans le parc, quand on l'avertit. Une grande foule des

campagnes se précipitait, et les arbres mêmes étaient chargés

d'hommes. Pendant quelques moments, les rois se virent, sans pouvoir

s'approcher, se saluant, se tendant les bras. Enfin ils se

rejoignirent, et le roi de Navarre se jeta à genoux avec un mot

pathétique et flatteur: «Je puis mourir, j'ai vu mon roi.» Tous

s'embrassèrent pêle-mêle, huguenots et catholiques, sans distinction

de parti, d'armée et de religion. Il n'y avait plus que des Français.

Le lendemain matin, le roi de Navarre alla voir le roi de France avant

son lever, tout seul, n'étant suivi que d'un page.

Le bienfait de cette alliance fut senti bientôt. Le roi de Navarre,

qui n'obtenait rien que par sa présence, était allé un moment vers le

Poitou pour faire avancer les siens. Épernon était à Blois,

Montpensier ailleurs. Henri III avait peu de monde à Tours. Mayenne

fut averti par un président qui était avec le roi, mais homme de la

maison de Guise, ancien chancelier de Marie Stuart.

Une belle nuit, voilà Mayenne qui, avec sa cavalerie et tout ce qu'il

a de plus leste, fait d'une traite onze lieues. Le matin il apparaît à

Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient

à la ville par le pont. Le roi, justement, y avait été conduit par les

traîtres pour voir les travaux de défense. Un meunier le reconnaît à

son habit violet, lui dit: «Sire, où allez-vous? Voilà les ligueurs!»

L'attaque commence; il était dix heures du matin. Les ligueurs ont un

grand avantage. Crillon entreprend de les déloger, n'y parvient pas,

est blessé, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes.

Cependant le roi de Navarre, qui n'était pas encore loin, est averti.

Il envoie quinze cents arquebusiers, qui, le soir, sous Châtillon,

arrivent dans Tours. Ces nouveaux venus, sans se reposer, vont fondre

sur les ligueurs. «Braves huguenots, disaient ceux-ci, ce n'est pas à

vous que nous en voulons, c'est au roi qui vous a trahis, qui vous

trahira encore.» Nulle réponse qu'à coups de fusil.

Le roi voulut sortir de Tours; il alla se montrer au feu dans son

habit violet. Mais il n'osait y envoyer tout ce qu'il avait de forces,

pensant que Mayenne avait beaucoup d'amis dans la ville. On ne reprit

pas le faubourg. Les huguenots, ayant perdu un tiers de leurs hommes,

repassèrent le pont sous le feu des ligueurs, mais lentement et à

petits pas. Crillon, qui s'y connaissait, se déclara, depuis ce jour,

«passionné pour les huguenots.»

D'eux-mêmes, les ligueurs s'en allèrent, laissant au faubourg une

trace terrible de leur passage. Cette nuit, le duc d'Aumale et autres

chefs avaient couché dans l'église, et l'avaient salie d'une scène

infâme et épouvantable.

Repoussée à Tours, la Ligue le fut plus rudement encore à Senlis,

qu'elle assiégeait. Deux chefs, Aumale et Menneville, étaient allés

fortifier l'armée assiégeante. Ils amenaient avec eux, avec force

cavalerie, des canons et douze cents bourgeois parisiens. L'aventurier

Balagny, qui s'était fait prince de Cambrai, leur avait amené encore,

en pillant tout le pays, quelques milliers d'hommes. Mais le duc de

Longueville, La Noue, et nombre de seigneurs, furieux du pillage de

leurs vasseaux, tombent sur cette grosse armée, la mettent en pleine

déroute, Menneville tué, Aumale éperdu qui se cache à Saint-Denis;

Balagny court jusqu'à Paris. Le ridicule fut immense, la perte aussi.

Paris en pleura tout haut, rit tout bas; il en fut fait des chansons,

une pleine de verve: «Il n'est que de bien courir...»

En récompense de sa fuite, on fit Balagny gouverneur de Paris. C'était

la confier à l'Espagne. Il était parfait Espagnol.

Le roi cependant avait réuni ses forces, et arrivait devant Paris. Le

très-habile Sancy, envoyé par lui sans argent aux Suisses, leur avait

persuadé de lever des troupes contre la Savoie, puis leur avait fait

sentir que, si le roi était vainqueur, il les garantirait mieux de

leur ennemi le Savoyard qu'ils ne le faisaient eux-mêmes. Il amena

cette grosse armée, quinze mille Suisses, au roi, qui déjà, par

Épernon, Montpensier et le roi de Navarre, avait presque trente mille

Français. Et le plus beau, dans cette armée, n'était pas le nombre,

c'était l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent

cessé par enchantement.

Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait à rien. Il appelait

les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il

n'avait plus que huit mille hommes; puis cinq mille, dit-on; et, de

ces cinq mille, beaucoup commençaient à regarder par quelle porte ils

sortiraient.

Les ligueurs avaient tout à craindre. Henri III sur son chemin s'était

montré impitoyable pour les villes qui résistaient. On dit que, du

haut de Saint-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit: «Cette

ville est grosse, beaucoup trop grosse; il faut lui tirer du sang.»

Cependant, une grande partie de Paris, la majeure peut-être, était

fort contraire à la Ligue. On commençait à parler très-librement dans

les rues.

Il y avait nombre d'hommes marqués par les Barricades, par l'attaque

projetée du Louvre, par tout ce qui se fit depuis, qui se sentaient

bien mal à l'aise. Les moines mêmes, avec leur tonsure, n'étaient pas

trop rassurés; beaucoup portaient le mousquet. Le sort du cardinal de

Guise les faisait fort réfléchir sur l'inefficacité du privilége de

clergie.

Dans le Paris du Midi, celui des couvents et des séminaires, on disait

tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs

moines prêchaient le miracle, entre autres le petit Feuillant, qui,

peu après, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens,

dit-on, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel

Holopherne ne périrait que de leur main.

Si l'on en croit la duchesse de Montpensier, soeur des Guises, ce fut

elle qui détermina la chose et la fit passer des paroles à l'acte.

Cette dame était logée rue de Tournon, au Pré-aux-Clercs, au passage

des descentes tumultuaires que les écoles et séminaires faisaient

souvent de la montagne (voir septembre 1561). De là, elle était à

même, sans sortir et de son balcon, de passer les grandes revues. Et

sans doute ces fanatiques, qui, après tout, étaient jeunes et hommes,

s'enivraient du regard d'une grande princesse, soeur des héros et des

martyrs. Elle avait déjà trente-sept ans, mais la passion la

relevait; elle ne pouvait manquer d'être puissante par la colère, le

désir et la peur, belle de la beauté des furies.

Il y avait parmi les trois, un jeune imbécile dont tout le monde

riait. «Je l'ai vu, dit Davila; ses confrères, les Jacobins, s'en

faisaient un jeu. Ils l'appelaient, par ironie, le capitaine Clément.»

C'était un moine bourguignon fort charnel, qui, en province, avait eu

le malheur de faire un gros péché de couvent; et c'est pour cela sans

doute qu'on avait trouvé bon de le perdre à Paris, où tout se perd. Le

prieur d'ici lui dit que, pour un si grand péché, il fallait faire un

grand acte. On assure qu'ils exaltèrent son faible cerveau par une

nourriture spéciale, comme on avait fait jadis pour préparer Balthasar

Gérard, l'assassin du prince d'Orange.

Clément était un paysan. On ne craignait pas d'employer avec lui les

moyens les plus grossiers. On lui donna des recettes pour être

invisible. Et, pour en prouver l'efficacité, ses confrères restaient

devant lui et le heurtaient au passage, affectant de ne le point voir.

On le fit passer aussi par une épreuve très-forte pour une tête

chancelante. C'était de le faire jeûner et de le tenir longtemps dans

ce qu'ils appelaient la _chambre de méditation_, toute peinte de

diables et de flammes. On le prit, tout à la fois, par l'enfer, par le

paradis; je veux dire par la princesse, qui, dit-on, voulut le voir,

et lui parla un langage à mettre hors de lui un homme jeune, charnel,

un peu fou. Elle lui dit que sa fortune était faite, qu'on le ferait

prisonnier sans doute, mais qu'on n'oserait pas le tuer, parce que,

le jour même, on s'assurerait de cent têtes de modérés qui

répondraient pour la sienne; alors qu'il faudrait bien le rendre,

qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce

n'était pas le meilleur.

Une princesse ne ment jamais. Il avala tout cela. Il acheta un beau

couteau neuf, à manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes

pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 juillet, il s'achemina

vers Saint-Cloud.

Arrêté, puis introduit, on lui dit qu'il était tard. Le procureur du

roi, La Guesle, le garda. Il soupa bien, dormit mieux, et, le

lendemain, mardi 1er août, à huit heures, La Guesle le conduisit au

roi.

«Il étoit environ huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut

averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il étoit sur sa chaise

percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorqu'il entendit

que ses gardes faisoient difficulté de le laisser entrer, dont il se

courrouça et dit qu'on le fit entrer; et que, si on le rebutoit, on

diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent

le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant

fait une profonde révérence au roi, qui venoit de se lever et n'avoit

encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres de la part du

comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit

chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. Lors

le roi commanda à ceux qui étoient près de lui de se retirer, et

commença à lire la lettre que le moine lui avoit apportée, pour

l'entendre après en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif à

lire, tira de sa manche son couteau et lui en donna droit dans le

petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau

dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un

coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria: «Ha! le

méchant moine, il m'a tué!»

Le moine avait tourné le dos et regardait la muraille. Le procureur

général (fort étrange magistrat), portant l'épée comme chargé de la

justice du camp, lui passa cette épée au travers du corps, et d'un

même coup tua le procès qui eût compromis les moines et sans doute de

grands personnages.

Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le blessé en situation

assez bonne, qui avait écrit pour rassurer la reine. Il retourna à son

camp. Mais, pendant la nuit, la réalité se fit jour. Les médecins

dirent qu'il avait peu d'heures à vivre. Il se confessa, fit entrer

toute la noblesse, et les exhorta à se soumettre au roi de Navarre,

qui ne tarderait pas à se convertir. Il expira (le 2 août 1589).

Dernier des Valois, il laissait le trône aux Bourbons.

CHAPITRE XX

HENRI IV--ARQUES ET IVRY

1589-1590

Quand le nouveau roi de France entra, les yeux pleins de larmes, dans

la chambre mortuaire, «au lieu des Vive le roi! et des acclamations

ordinaires, il trouva là, le corps mort, deux Minimes aux pieds, avec

des cierges, faisant leur liturgie, d'Entragues, tenant le menton.

Mais tout le reste, parmi les hurlements, enfonçant leurs chapeaux ou

les jetant par terre, fermant le poing, complotant, se touchant la

main, faisant des voeux et promesses, desquelles on oyoit pour

conclusions: «Plutôt mourir de mille morts!»

Il n'y eut jamais un pareil avénement.

Le jour même, pour comble de mauvais augure, pendant que le mort était

encore là, un combat eut lieu entre un huguenot, un vaillant homme de

guerre, et un très-adroit ligueur. Celui-ci avait dit: «Je lui mettrai

la lance dans la visière.» Il le fit comme il le disait. L'autre tomba

roide mort.

Pendant l'agonie du roi, les grands seigneurs catholiques n'avaient

pas perdu de temps à pleurer. Ils s'étaient tous arrêtés à ne pas

reconnaître le roi de Navarre.

Pourquoi? Outre sa naissance, il avait pour lui la désignation,

l'adoption d'Henri III, ses dernières paroles. S'il n'était pas

catholique, il s'était mis entièrement dans la main des catholiques.

On ne voyait qu'eux autour de lui, si bien que beaucoup de huguenots

l'avaient abandonné. De longue date, à mesure qu'il avançait au Nord,

la noblesse protestante du Midi le délaissait. Dès 1587, à Coutras, il

avait déjà fort peu de Gascons; sa force était dans les nobles de

Poitou et de Saintonge. Enfin, ayant passé la Loire, ses Poitevins

furent recrutés par des Bourguignons, des Bretons, par quelques

Picards, Champenois, Normands, hommes isolés dans ces provinces

redevenues catholiques.

Nul prétexte à la défection. Ces catholiques trahissaient gratuitement

celui qui n'avait rien fait que de les préférer aux siens et de les

aider admirablement par de vaillants coups de main, par exemple, celui

qui sauva le roi à Tours.

Pour couvrir leur ingratitude, ils avaient besoin de jouer les

fervents catholiques. Voilà pourquoi, devant le mort, ils donnaient

cette comédie.

Creusons la situation, et disons là comme elle est, comme elle va se

révéler bientôt, quand ces gens se vendront au roi. La France, en ce

moment morcelée en provinces que les gouverneurs s'étaient impudemment

appropriées, la France était réellement dans la main de douze coquins.

Ces rois n'avaient garde d'accepter un roi.

Ils avaient horreur d'un roi pauvre. Le Béarnais, pauvre comme Job,

n'eût pas pu porter le deuil d'Henri III si Henri lui-même n'eût été

en deuil. Dans son pourpoint violet, il se fit tailler le sien, le

rogna, étant plus petit. Sur les épaules du nouveau roi, chacun

reconnut l'habit de l'ancien.

Il ne payait pas de mine. On voyait pourtant fort bien que c'était un

capitaine, un ferme soldat. Ils auraient bien mieux aimé un énervé

comme Henri III. Ils faisaient semblant de le mépriser, en réalité le

craignaient.

La dispersion, la guerre civile, leur étaient bonnes pour que chacun

d'eux s'affermît _dans sa maison_. Ils appelaient déjà ainsi leurs

gouvernements, leurs grandes villes capitales de provinces, un Lyon,

un Rouen, un Toulouse.

Finalement, ils calculaient les chances de la Ligue. Si faible, en ce

moment, dans son armée de Paris, elle n'en tenait pas moins une

infinité de villes. L'argent espagnol arrivait déjà. Philippe II,

lent, patient, mais fixe comme le destin, faisait alors en Allemagne

des levées d'hommes pour Mayenne; et, si ces Allemands ne suffisaient

pas, l'invincible armée espagnole du prince de Parme apparaissait dans

le lointain comme une réserve de la Ligue.

À cela, ajoutez l'épée suspendue de la Savoie, ajoutez l'argent du

pape et des princes italiens que l'Espagnol saurait bien obliger de

financer. Élisabeth, au contraire, se faisait prier pour aider

très-peu, très-mal, la république de Hollande.

Toutes les chances étaient pour la Ligue, et pas une pour le Béarnais.

Ils résolurent bravement de prendre leur roi à la gorge, de le sommer

de se faire catholique sur l'heure, sans répit, sans instruction qui

couvrît la chose, qui rendît la conversion décente. S'il refusait, ils

se tenaient déliés et le quittaient.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 17 / 24 段