janvier, l'ex-procureur Leclerc, qui se faisait appeler M. de Bussy,
entre au Parlement avec une vingtaine de coquins et le pistolet à la
main. Il donne ses ordres aux magistrats, qu'il eût à peine naguère
osé saluer, et leur intime de le suivre. Il fait l'appel; mais ceux
même qui n'étaient pas sur la liste veulent suivre les victimes
désignées et tous s'en vont à la Bastille.
À la Grève, et sur la route, il y avait des charbonniers, porteurs
d'eau et portefaix, qui auraient assez aimé à les assommer, pensant
que, la Justice tuée, on pourrait se donner fête, du pillage,
s'amuser. Mais les Seize voulaient un pillage méthodique, un
rançonnement régulier. Il leur fallait un parlement. Le président
Brisson, le plus savant homme de France, était aussi le plus timide;
on l'empoigna, on le mit sur les fleurs de lys; on le fit jurer, agir,
parler comme on voulut. Brisson prit toutefois une précaution. Il
avait peur de la Ligue, mais il avait peur du roi; à tout hasard, il
crut être habile en faisant en cachette une protestation où il
assurait qu'il était là par peur, qu'il avait voulu se sauver, n'avait
pu. Ce fut cette pièce prudente qui bientôt le perdit.
Ce ne fut qu'un mois après que le duc de Mayenne vint enfin prendre à
Paris la direction du mouvement (15 février). C'était un gros homme,
assez lent, qui avait beaucoup de mérite, moins faux que son frère
Henri, et, sans comparaison, le meilleur des Guises; on ne lui
reprochait qu'un assassinat. Le fils du chancelier Birague lui ayant
demandé sa fille et avoué qu'il en avait une promesse de mariage, le
prince lorrain, indigné, dégagea sa fille en le poignardant. C'est cet
homme si orgueilleux qui va se trouver le chef des va-nu-pieds de
Paris.
Il y venait à regret, se sentant infiniment peu propre à ce rôle. Mais
sa furieuse soeur, la duchesse de Montpensier, était sortie de son lit
pour l'aller chercher en Bourgogne et pour l'amener. Elle voulait
qu'il s'avançât hardiment, reprît le rôle de son aîné et se fît roi.
Chose extravagante. Le long travail du parti clérical pour faire un
héros, un dieu de Henri de Guise, avait eu justement pour effet de
mettre son cadet dans l'ombre et d'établir dans les esprits une solide
opinion de sa médiocrité. Les talents réels de Mayenne ne pouvaient le
tirer de là. Il eût eu peu de gens pour lui, et il aurait eu contre
lui certainement le roi d'Espagne, secrète pierre d'achoppement de
tous les prétendants.
Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, en trouva un, celui des
Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reçut la liste toute
préparée du _Conseil général de l'Union_ que Paris créait pour la
France. Il y eut trois évêques, six curés de Paris, sept
gentilshommes, vingt-deux bourgeois, Mayenne président, Sénault
secrétaire (un des Seize), en tout quarante membres. Le secrétaire à
lui seul pesait autant que le conseil. Mayenne obtint bien d'ajouter
quinze hommes de robe (Jeannin, Ormesson, Villeroy, etc.), pour guider
l'inexpérience de ces quarante rois. Mais le secrétaire Sénault
n'écrivait que ce qu'il voulait. Des autres, presque toujours, il
faisait des rois fainéants, les arrêtant à chaque instant par un petit
mot: «Doucement, messieurs, je proteste au nom de quarante mille
hommes.»
De sorte que le vainqueur, le _Conseil général_, était presque aussi
dépendant que le vaincu, le Parlement.
Pour consoler un peu le _Conseil_ de sa nullité, on le payait
grassement. Chacun des quarante membres avait cent écus par mois,
forte somme qui ferait bien mille ou douze cents francs aujourd'hui.
Le _Conseil_ avait commencé par diminuer d'un quart les tailles pour
toute la France. Mais cela n'eut pas grand effet; le roi avait fait
déjà la diminution. Et personne d'ailleurs ne payait, du moins nulle
taxe générale.
Chaque ville avait assez à faire de suffire aux _razzias_ locales que
faisaient les gouverneurs de province, ou les commandants de place, ou
les chefs de faction, toute autorité, tout le monde, pour tous les
besoins ou prétextes de la guerre civile.
Mais ce qui rendit le _Conseil de l'Union_ bien autrement populaire,
ce qui le fit adorer à Paris, ce fut l'_autorisation donnée aux
locataires de ne plus payer le loyer_. Il y eut réduction expresse
d'un tiers. Mais on ne paya plus rien.
Le peuple était misérable, tout commerce ayant cessé; les pauvres
vivaient de hasard, d'aumônes plus ou moins forcées, de soupe
ecclésiastique. Mais cette grande délivrance de n'avoir plus de loyer,
de ne plus chercher sou à sou, de ne plus calculer le terme, d'avoir
perdu le souci et la notion du temps, cela seul faisait de la misère
un paradis relatif.
Le clergé, quoique forcé de donner beaucoup, trouvait aussi une grande
douceur financière à la guerre civile. Elle le dispensait de la charge
qui, depuis près de trente ans, le faisait gémir, celle de payer les
rentes de l'Hôtel de Ville. Cette charge, c'était la blessure
profonde, la navrante plaie qui, jour et nuit, perçait le coeur de cet
infortuné clergé, pour la guérison de laquelle il avait en vain appelé
tous les médecins, et Guise, et l'Espagne, et le ciel!
De sorte qu'une intime union se trouva formée entre ces deux classes
qui l'une à l'autre se donnèrent dispense de payer: _le clergé
dispensa le peuple de payer impôts et loyers; le peuple dispensa le
clergé de payer la rente publique_.
Donc, l'État ne reçut plus rien. Donc, la masse des propriétaires et
rentiers ne reçut plus rien.
Ces propriétaires et rentiers étaient eux-mêmes un grand peuple. Les
uns vivaient des loyers d'une unique petite maison. Les autres avaient
petite part à la rente de l'Hôtel de Ville. Ces rentiers de cent
francs, ou moins, étaient de maigres boutiquiers, de pauvres personnes
ruinées, des veuves, etc. On a vu en 1579 (page 111 de ce volume) la
singulière émeute qui faillit avoir lieu quand le clergé essaya de se
dispenser de payer la rente.
Il échoua en 1579, réussit en 1589. Il vint à bout d'étouffer le
mécontentement des petits rentiers, des petits propriétaires, de ce
qu'on pourrait appeler les meurt-de-faim de la bourgeoisie.
Le clergé, le grand et gros propriétaire du royaume, dut cette
victoire définitive à son alliance d'une part avec les mendiants
robustes, de l'autre avec les gagne-deniers d'Auvergne, Limousin,
etc., charbonniers et porteurs d'eau, population campagnarde au milieu
de Paris, braves gens, honnêtes, crédules, sujets à suivre l'impulsion
d'un _bon_ patron qui les occupe et leur fait gagner leur vie. Ils
comprennent peu, ne parlent guère, entendent mal la langue française.
Mais ils s'attachent aux personnes, et ne sont que trop dévoués; ils
ont bon coeur, et leurs _pratiques_ peuvent les faire aller loin; ils
ne joueraient pas du couteau, à moins d'avoir un peu bu, mais bien
aisément du bâton.
La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, comme
contre des gens de trouble, qui leur avait reproché surtout de faire
enchérir les vivres, qui même, on l'a vu, en 1568, les voyant à
Saint-Denis, s'était battue et fait battre, qui enfin avait eu une
part à la Saint-Barthélemy,--la voilà, cette bourgeoisie catholique,
qui voit tomber d'aplomb sur elle le Terrorisme de la Ligue. Seule,
elle payera désormais et ne sera plus payée. Maisons, rentes, rien ne
rapporte; encore moins les biens de campagne, à chaque instant
ravagés.
Ce terrorisme ressemblait-il à celui de 93? Oui, par les instincts
niveleurs qui sont éternels. En 1589, aussi bien qu'en 1793, les
pauvres voyaient volontiers les dames en robes de toile aller porter à
manger à leurs époux en prison et raccommoder leurs culottes
(l'Estoile.)
Mais le point essentiel qui faisait l'originalité du terrorisme de la
Ligue, c'est qu'il entrait dans un détail, une intériorité domestique
où celui de 93 ne put arriver jamais. Ce dernier agissait du dehors,
non du dedans. Il n'avait pas l'instrument admirable de la grande
police ecclésiastique; n'ayant pas la confession, il n'allait pas au
fond même, il ne siégeait pas en tiers entre le mari et la femme, ne
savait pas ce qu'on mangeait, ce qu'on disait sur l'oreiller; il ne
voyait pas à travers les murs, au foyer, au pot, au lit. Le curé et le
commissaire, le pasteur et le mouchard, unis en la même personne,
pinçant au confessionnal, par les rapports de servantes, ceux que,
comme prédicateur, il terrifiait du haut de la chaire, c'est un bien
autre idéal que celui des Jacobins.
Une famille faillit périr parce qu'une servante rapporta que, le jour
du Mardi-Gras, sa maîtresse avait ri. Les femmes se pressaient aux
églises, ayant peur que leur absence ne fût dénoncée. Mais, quand
elles étaient là, elles avaient encore plus peur que le maître du
troupeau qui les regardait tremblantes du haut de la chaire, qui les
recensait une à une, ne leur appliquât quelque mot. Nommées, elles
étaient perdues. Et même, vaguement désignées, elles craignaient à la
sortie les outrages manuels de la bande des coquins à travers de
laquelle il fallait passer, et qui menaçaient toujours leurs personnes
ou leurs maisons.
Comment s'étonner si la Ligue devint populaire, avec ces moyens
énergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les
nobles des ennemis de la Ligue?
La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela,
non-seulement porter l'épée, pouvoir se défendre, mais encore pouvoir
s'isoler, avoir un trou à soi pour se retirer; tout au moins avoir un
cheval, comme la noblesse affamée qui suivait le roi de Navarre.
Quant aux misérables habitants des villes, dans les tenailles atroces
d'une police si serrée, à quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et
les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y
est seul.
Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes,
devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion
horrible par quelques cent mille témoins, s'espionnant les uns les
autres, par la profondeur d'une inquisition mutuelle, domestique,
intime, jusqu'à s'accuser soi-même et se dénoncer à force de peur.
Ce terrorisme clérical différait encore en ceci du terrorisme jacobin
de 93, que, le clergé divisé en corps divers et divers ordres, tous
jaloux les uns des autres, on ne contentait ceux-ci qu'en mécontentant
ceux-là.
À Auxerre, vivait retiré un homme de lettres illustre, ancien aumônier
de Charles IX, Amyot, l'excellent traducteur de Plutarque. Ce bon
homme était resté naturellement attaché au roi, son bienfaiteur. Mais,
dans sa peur de la Ligue, il avait imaginé d'appeler les Jésuites,
pour le protéger, et de leur faire un collége. D'autant plus furieux
contre lui furent les Franciscains de la ville. Ces moines mendiants,
en rapport avec les flotteurs de bois, les vignerons, les tonneliers,
etc., leur firent croire, quand Amyot revint des États de Blois, qu'il
avait conseillé au roi de faire assassiner les Guises. Amyot,
tremblant, signa l'Union. Cela ne servit à rien. Le prieur des
Franciscains l'avait pris pour texte; chaque soir, dans ses sermons,
il donnait la chasse à l'évêque, le condamnait, l'exécutait. Un moine,
sur la grande place, s'avisa aussi de prêcher le peuple, une
hallebarde à la main en place de crucifix. Amyot, ayant un jour
hasardé de mettre le pied hors de l'Évêché, tout le monde lui courut
sus, à coups de fusil. En vain le pauvre vieillard obtint une
absolution de la plus haute autorité, du légat. Il ne trouva de repos
que dans la mort.
Une des scènes les plus odieuses en ce genre fut la mort de Duranti,
premier président, à Toulouse. C'était un fervent catholique, qui
avait fait venir les Jésuites et les Capucins, avait logé ceux-ci chez
lui, avait institué des confréries de pénitents à l'instar d'Avignon.
Il était mortel ennemi des protestants. Il avait écrit un livre des
cérémonies catholiques, à l'exemple de Duranti, l'auteur du _De
divinis officiis_, des temps albigeois. Ce livre fut imprimé à Rome
aux dépens de Sixte-Quint.
Eh bien, ce parfait catholique n'en fut pas moins tué par la Ligue.
L'évêque de Comminges, échappé de Blois à la mort de Guise, se mit à
la tête du peuple pour la déchéance du roi.
Duranti y résista.
Le peuple fit des barricades. Il fut pris et enfermé par l'évêque aux
Dominicains. Sa femme s'enferma avec lui. On dit au peuple que
Duranti, tout prisonnier qu'il était, trahissait et livrait la ville.
Le 10 février, à quatre heures de nuit, on voulut forcer le couvent;
on brisa, on brûla les portes. Le magistrat, intrépide, embrassa sa
femme évanouie, et alla aux massacreurs. Il demanda ce qu'ils
voulaient, et de quoi on l'accusait... Pas un mot. Mais une balle lui
perça le coeur. On le traîna à la place, on l'accrocha au pilori, où
pendait un Henri III. Alors, ne sachant plus que faire, ils se
divertirent tout le jour à lui arracher la barbe.
Nous avons déjà vu (dès 1528) ce que les grandes processions,
violentes et tumultuaires, ajoutent aux effets de terreur. Ce sont
des revues où l'on va en masse, où chacun a peur de manquer, où l'on
passe sous l'oeil perspicace des tyrans du jour, notant un à un leurs
moutons, tenant compte des maigres et des gras, ajournant l'un,
désignant l'autre.
Grand amusement aussi pour le peuple de voir la dévotion improvisée
des mondains et leur sainteté subite.
À Paris, la fin du carême augmenta la fermentation. Une série de
processions s'ouvrit qui ne finit plus, à grand bruit, à cri et à cor.
On commença innocemment, comme on fait, par les enfants, fils et
filles, allant deux à deux, avec des chandelles, chantant des hymnes
et litanies, que leur arrangeaient les curés. On continua par le
Parlement qu'on traîna et par les moines qui le traînaient à la queue.
Puis vinrent les processions de paroisses par tous les paroissiens de
tout âge, sexe et qualité; plusieurs, pour se faire bien noter,
avaient l'air d'aller en chemise. Mais cela manquait d'entrain, et
aurait bientôt langui. On voulut réchauffer la chose par une haute
mise en scène. Un curé s'avisa de dire que, dans ces processions sur
le dur pavé de Paris, rien n'était plus méritoire, rien de plus
agréable à Dieu que les petits pieds délicats des femmes qui en
souffraient davantage. Sur-le-champ, des filles dévotes se dévouèrent,
et, pour souffrir, parurent nues sous un simple linge qui ne
s'appliquait que trop bien.
Ces Madeleines, criardes et malpropres, firent rire plus qu'elles
n'édifièrent. Alors la duchesse de Montpensier, la Judith du parti, se
décida sans hésiter. Elle mit bas les robes et les jupes, passa le
drap de pénitence, ne l'ayant pas même au sein, mais une simple
dentelle. On s'étouffa pour la voir. Pressée, foulée, l'héroïne ne se
déconcerta pas. Elle avait lancé la mode.
Dames et demoiselles y passèrent. Les seigneurs, aussi forts dévots à
ces sortes de processions, lançaient par des sarbacanes des dragées
aux belles qu'ils reconnaissaient à travers ce léger costume.
Beaucoup y venaient malgré elles, mais c'était l'épreuve du jour et la
pierre de touche de dévotion. De pauvres femmes ou filles de
prisonniers se soumettaient, craignant de marquer par l'absence;
honteuses, elles suivaient les hardies, les yeux baissés,
s'enveloppant, ce qui les montrait davantage.
Cela prit mauvaise tournure. On en vit les inconvénients. Les garçons
voulaient s'y mêler et y allaient pêle-mêle. Les processions étant
très-longues, elles finissaient très-tard; si bien qu'à la porte
Montmartre, dit l'Estoile, une jeune bonnetière en fut bien malade au
bout de neuf mois; on en accusa le curé qui avait dit: «Les petits
pieds douillets sont agréables à Dieu.»
Sans doute pour remonter les choses et rajuster l'innocence compromise
des processions, on imagina (peut-être fut-ce une idée de la violente
duchesse, qui logeait au Pré-aux-Clercs, et sans doute, de si près,
remuait l'Université), on imagina un matin de faire tomber de la
montagne l'avalanche, la procession d'un millier de petits écoliers en
soutane, de dix à douze ans. Ils tenaient au poing des cierges,
passaient rapides et violents avec d'aigres chants de _Dies iræ_; aux
haltes ils soufflaient leurs cierges (sauf à les rallumer plus loin),
les éteignaient furieusement, mettaient le pied sur la mèche, tout
comme ils auraient éteint, foulé, soufflé _le Valois_.
CHAPITRE XIX
HENRI ET LE ROI DE NAVARRE ASSIÉGENT PARIS.
MORT D'HENRI III.
1589
Dans toutes nos collections de Mémoires, vous chercherez inutilement les
meilleurs, ceux d'Agrippa d'Aubigné, oeuvre capitale de la langue, âcre
et brûlant jet de flamme qui jaillit d'un coeur ému, mais si loyal et si
sincère! Vous y chercherez en vain ceux de Duplessis-Mornay, sa vie
laborieuse, héroïque et sainte, écrite par une sainte aussi, la pieuse
dame de Mornay, écrite en présence de Dieu et pour un enfant, déposition
naïve, mais de celles qui emportent la conviction et qui trancheraient
tout en justice.
En revanche, vous trouverez tout au long les menteries des secrétaires
de Sully, qui lui attribuent tout ce qui se fit, quand à peine il
existait.
Vous y trouverez la suspecte Chronologie novenaire du pédant Palma
Cayet, ex-précepteur d'Henri IV, écrite sous lui et pour lui, quand la
religion du succès l'avait canonisé vivant et déjà érigé en légende.
Vous y verrez ce Dieu enfant qui fait leçon à Coligny et qui plus tard
éclipse en guerre le génie du prince de Parme.
Ah! pauvre France oublieuse! combien peu as-tu soigné, conservé ta
tradition! Combien négligente, insoucieuse, de ton trésor national!
J'entends par ce mot ce qui fut toi-même, ta haute vie, aux grandes
heures: _les martyrs et les vrais héros!_ Tout cela dans la poussière
et jeté au vent... En récompense, les Péréfixe d'Henri IV et les
Pélisson de Louis XIV, les dentelles et les perruques de la grande
galerie de Versailles, ont rempli toute cette histoire. Plus tard,
d'autres hochets sanglants.
Ces réflexions nous viennent à l'avénement d'Henri IV. Car, nous le
datons ici, et du vivant d'Henri III. Nous le datons du moment où la
France, qui n'en pouvait plus, se tourna vers le Béarnais, où la
grande masse nationale, stupéfiée, hébétée par les prêtres et
l'Espagnol, se mit à leur tourner le dos et commença à regarder du
côté du joyeux Gascon.
Nous trouvons fort dur le mot de Napoléon, qui l'appelle sèchement:
«Mon brave _capitaine de cavalerie_.» Nous trouvons sévère aussi le
mot du prince de Parme: «Je croyais que c'était un roi, mais ce n'est
qu'_un carabin_.» Nous dirions maintenant un hussard, bon pour le
coup de pistolet.
Ces grands tacticiens italiens ne tiennent pas compte d'une chose: En
France, tout est par l'étincelle. Personne ne l'eut plus qu'Henri IV.
Un meilleur eût moins réussi. Sa brillante vivacité, qui entraînait
tout, le fit fort comme chef de parti, avant de le faire général. Il
ne sut pas trop mener les armées, mais il les créait, de son charme,
de sa gaieté, de son regard.
Voilà ce que nous devions à la justice. Elle n'est pas facile à
trouver dans la limite précise, pour un homme qui a eu la fortune
singulière de succéder à une époque de violentes guerres civiles, et
qui a été adoré, non-seulement pour ses qualités réelles, mais comme
restaurateur de l'ordre et de la paix intérieure. Tout lui fut
attribué. Chaque ruine que la société releva, il la releva; il fit
tout et créa tout, la France rien. Telle est la justice légendaire et
l'idolâtrie stérile, qui attribue tout au miracle, à la chance, au
hasard des Dieux.
Ce bien-aimé de la fortune, qui lui dut surtout d'être d'abord si
rudement éprouvé, eut aussi ce bonheur insigne de naître, j'ose dire,
en pleine flamme, au petit brasier héroïque du protestantisme, serré,
refoulé, plus ardent. Du moins, ce parti offrait alors une élite
sublime. Si la vertu fut ici-bas, sans doute c'est au coeur de Mornay.
La devise de ces gens-là était la simple et grande parole du prince
d'Orange au jour de son adversité: «Quand nous nous verrions
non-seulement délaissés de tout le monde, mais tout le monde contre
nous, nous ne laisserions pas pour cela (jusqu'au dernier) de nous
défendre, _vu l'équité et justice_ du fait que nous maintenons.»
Cependant, de quel instrument ces grands coeurs se servaient-ils? De
celui que Coligny fut obligé d'adopter lorsque le parti faiblit,
lorsqu'une armée de gentilshommes voulait un prince pour chef. Il
trouva à la Rochelle ce petit prince de montagne, Gascon qui ne
doutait de rien. Le sérieux et profond regard de Coligny s'y trompa
peu; il paraît avoir compris tout ce qu'on avait à craindre du douteux
enfant. Il lui refusa de combattre à Montcontour et le fit tenir à
distance. Pourquoi? Si l'on eût vaincu avec le petit Béarnais, l'armée
des martyrs fût devenue une armée de courtisans; le parti aurait perdu
tout son nerf moral. Si l'on était vaincu sans lui, il restait comme
ressource. Cela arriva, et le jeune Henri dit qu'il eût gagné la
bataille, si on l'avait laissé faire.
Coligny le tint avec lui, lui apprit la patience; la vertu? Non. La
créature était d'étrange race, très-ferme comme militaire; pour tout
le reste, fluide, aussi changeante que l'eau. «L'eau menteuse», a dit
Shakespeare.
Tâchons de saisir ce Protée.
Il était petit-neveu du plus grand hâbleur de France et de Navarre,
_du gros garçon qui gâta tout_. Je veux dire de François Ier.
Il était petit-fils de la charmante Marguerite de Navarre, si
flottante dans son mysticisme, qui ne sut jamais si elle était
protestante ou catholique.
Son grand-père, Henri d'Albret, qui, sans doute, lisait le Gargantua
(paru en 1534), répéta exactement à sa naissance (1553) le récit
rabelaisien. Il lui donna du vin à boire et du vin de Jurançon. Pour
plaire au grand-père, sa mère Jeanne, en sa douleur, avait chanté un
petit chant béarnais à la Vierge de Jurançon.
Et son précepteur assure qu'à la seule odeur du piot, le digne fils de
Rabelais se mit à branler la tête. Son grand-père, ravi, lui dit: «Tu
seras un vrai Béarnais.»
Il fit effectivement ce qu'il fallait pour le rendre tel. Il défendit
qu'on le fît écrire. C'est pour cela qu'il est devenu un si charmant
écrivain. Ses billets sont des diamants.
Il n'en eut pas moins une éducation assez forte. Il apprit tout
verbalement, le latin par l'usage seul, comme une langue maternelle.
Ainsi fut élevé _par l'usage_, par l'effet de l'entourage, de l'air
ambiant, cet autre fils de la nature, le grand paresseux Montaigne.
Nulle peine, nulle obligation, fort peu d'idée de devoir.
Son devoir essentiel était de courir les champs, de se battre avec les
enfants, d'aller tête nue, pieds nus. Éducation assez ordinaire chez
les princes des Pyrénées; on se souvient de Gaston de Foix, le
marcheur terrible, qui força ses chevaliers à se faire tous
_va-nu-pieds_ à l'assaut de Brescia.
Quand le roi de Navarre, dit d'Aubigné, avait lassé hommes et chevaux,
mis tout le monde sur les dents, alors _il forçait une danse_. Et lui
seul, alors, dansait.
Le mouvement, c'était tout l'homme, et de maîtresse en maîtresse et de
combat en combat. On lui attribue follement de longues pièces,
ouvrages laborieux, éloquents, de Forget ou de Mornay. Il n'avait pas
la patience, ni l'haleine; il n'écrivait que quelques lignes (hors de
rares occasions), un ordre à quelque capitaine, un rendez-vous, un mot
d'amour.
Résumons:
Premièrement, c'était un mâle, et, disons mieux, un satyre, comme
l'accuse son profil.
Deuxièmement, un Français, fort analogue à son grand-oncle, un
François Ier, mais plus familier, jasant volontiers avec toute sorte
de gens.
Troisièmement, c'était un Gascon, avec la pointe et la saillie que
cette race ajoute au Français. Il avait extrêmement le goût du
terroir, et dégasconna lentement. Ce qu'il en garda le mieux, ce fut
la plaisanterie, la sobriété et la ladrerie, trouvant mille pointes
amusantes qui dispensaient de payer.
On dit qu'enfant il avait eu huit nourrices et bu huit laits
différents. Ce fut l'image de sa vie, mêlée de tant d'influences.
Coligny et Catherine de Médicis furent deux de ses nourrices.
Malheureusement il profita bien peu du premier, infiniment de la
seconde.
Il n'en prit pas la froide cruauté, mais l'indifférence à tout.
Ce qui trompait le plus en lui, c'était sa sensibilité très-réelle et
point jouée, facile, toute de nature. Il avait des yeux très-vifs,
mais bons, à chaque instant moites; une singulière facilité de larmes.
Il pleurait d'amour, pleurait d'amitié, pleurait de pitié, et n'en
était pas plus sûr.