Son oeil, du côté de sa balafre, pleurait. Sous ce prétexte, il dit au

trésorier de l'épargne: «Monsieur Hotman, voudriez-vous voir à la

porte de l'escalier s'il n'y a pas là un de mes pages ou quelque autre

pour m'apporter un mouchoir?» Hotman sortit, mais il paraît qu'il ne

put ni passer ni rentrer. Un valet de chambre du roi apporta un

mouchoir au duc.

Le roi, étant alors bien sûr que son homme était là, dit à Révol:

«Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parler à moi en mon vieux

cabinet.» Révol fut arrêté aux portes par l'huissier dans

l'antichambre intermédiaire, et rentra tout tremblant. «Mon Dieu!

s'écria le roi, Révol, qu'avez-vous? Que vous êtes pâle! Vous me

gâterez tout; frottez vos joues, frottez vos joues, Révol.--Il n'y a

point de mal, sire, dit-il; c'est l'huissier qui ne m'a pas voulu

ouvrir que Votre Majesté ne le lui commande.» Le roi commanda de lui

ouvrir et de le laisser entrer et M. de Guise aussi. Le sieur de

Marillac rapportait une affaire de gabelle quand le sieur de Révol

entra; il trouva le duc de Guise mangeant des prunes de Brignoles. Et

lui ayant dit: «Monsieur, le roi vous demande, il est en son vieux

cabinet», il se retire, rentre comme un éclair et va trouver le roi.

Le duc de Guise met des prunes dans son drageoir, jette le reste sur

le tapis: «Messieurs, dit-il, qui en veut?» Il se lève; il trousse son

manteau sous le bras gauche, met ses gants et son drageoir sur la main

de même côté, et dit: «Adieu messieurs.» Il heurte à la porte.

L'huissier, lui ayant ouvert, sort, ferme la porte après soi.

Le duc entre dans l'antichambre, salue les huit. Il n'y avait qu'eux,

ni pages ni gentilshommes. Il voit Longnac assis sur un bahut, qui ne

daigne pas se lever. Les autres, qui étaient debout, le suivent comme

par respect.

«À deux pas de la porte du cabinet, il prend sa barbe avec la main

droite, et tournant le corps et la face à demi, pour regarder ceux qui

le suivoient, fut tout soudain saisi au bras par le sieur de

Montsériac, qui étoit près de la cheminée, sur l'opinion qu'il eut que

le duc vouloit reculer pour se mettre en défense. Et tout d'un temps

il est par lui frappé d'un coup de poignard dans le sein gauche,

disant: «Ah! traître, tu en mourras.» En même instant, le sieur des

Affravats se jette à ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par

derrière un grand coup de poignard près la gorge dans la poitrine, et

le sieur de Longnac un coup d'épée dans les reins, le duc criant à

tous ces coups: «Eh! mes amis! Eh! mes amis! Eh! mes amis!» Et,

lorsqu'il se sentit frappé d'un coup de poignard sur le croupion par

le sieur de Périac, il s'écria plus haut: «Miséricorde!» Et, bien

qu'il eût son épée engagée dans son manteau et les jambes saisies, il

ne laissa pas pourtant de les entraîner d'un bout de la chambre à

l'autre, au pied du lit du roi, où il tomba.

«Ces dernières paroles furent entendues par son frère le cardinal, n'y

ayant qu'une muraille de cloison entre deux: «Ah! on tue mon frère.»

Et, se voulant lever, il est arrêté par M. le maréchal d'Aumont, qui,

mettant la main sur son épée: «Ne bougez pas, dit-il, mordieu;

monsieur, le roi a affaire de vous.» Alors l'archevêque de Lyon, fort

effrayé et joignant les mains: «Nos vies, dit-il, sont entre les mains

de Dieu et du roi.»

«Après que le roi eut su que c'en étoit fait, il va à la porte du

cabinet, hausse la portière, et, ayant vu M. de Guise étendu sur la

place, rentre et commande au sieur de Beaulieu de visiter ce qu'il

avoit sur lui. Il trouve autour du bas une petite clef attachée à un

chaînon d'or, et dedans la pochette des chausses il s'y trouva une

petite bourse où il y avoit douze écus d'or et un billet de papier où

étoient écrits, de la main du duc, ces mots: «Pour entretenir la

guerre en France, il faut sept cent mille livres tous les mois.» Un

coeur de diamant fut pris, dit-on, en son doigt par le sieur

d'Antraguet.

«Pendant que le sieur de Beaulieu faisoit cette recherche, apercevant

encore à ce corps quelque petit mouvement, lui dit: «Monsieur, pendant

qu'il vous reste quelque peu de vie, demandez pardon à Dieu et au

roi.» Alors, sans pouvoir parler, jetant un grand et profond soupir,

comme d'une voix enrouée, il rendit l'âme, fut couvert d'un manteau

gris, et au-dessus mis une croix de paille. Il demeura bien deux

heures durant en cette façon; puis fut livré entre les mains du sieur

de Richelieu, lequel, par le commandement du roi, fit brûler le corps

par son exécuteur en cette première salle qui est en bas à la main

droite en entrant dans le château, et, à la fin, jeter les cendres à

la rivière.»

D'autres ajoutent que le roi, le voyant couché à terre, se mit à dire:

«Ah! qu'il est grand! Encore plus grand mort que vivant!» Prophétie

involontaire que la Ligue sut bien relever, ou que, peut-être, elle

inventa.

D'autres prétendent que, dans la furieuse gaieté d'un lâche tout à

coup rassuré, le roi ne se contint pas et lui lança un coup de pied au

visage. Chose qui n'est pas invraisemblable. Ce personnage original

avait tout à la fois du Borgia et du Scapin; avec beaucoup d'esprit,

des mouvements très-bas, un violent farceur dans un capucin d'Italie.

Sa grande affaire était de s'assurer du pape, de savoir ce qu'en

dirait son bon légat, le Vénitien Morosini. Il lui avait envoyé Révol.

L'homme de Venise fut un peu étonné; il n'attendait pas tant du roi.

Il vint, vers les onze heures, lui faire visite et causa amicalement,

voulant seulement profiter de son émotion pour l'assurer au pape,

l'empêcher de se rapprocher du roi de Navarre. Ils allèrent ensemble à

la messe.

Sur le passage, le roi vit, entre autres gentilshommes, un ami de ce

La Motte-Serrant qui trafiquait de chair humaine et que protégeait

Guise; il dit à cet ami: «Monsieur, la loi revit, puisque le tyran est

mort. Que votre homme s'y conforme et qu'il se présente en justice.»

Puis, voyant l'évêque de Langres, qui, par Guise, avait extorqué un

arrêt du conseil contre sa ville: «Monsieur l'évêque, dit-il, vous

avez fait condamner ceux de Langres sans qu'on les entendît; vous

serez condamné vous-même.»

On avait arrêté plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la

maison de Guise. Le roi les relâcha fort imprudemment, sur les

promesses qu'ils firent de calmer Paris.

Des hommes, comme Brissac, qui lui avaient fait des outrages

personnels, n'en furent pas moins lâchés.

Le plus embarrassant était ce terrible cardinal de Guise, le frère du

mort, que le roi tenait sur sa tête dans un grand galetas qu'il avait

fait partager en cellules pour y loger des capucins. Il jetait feu et

flamme, «ne souffloit que la guerre, ne ronfloit que menaces, ne

haletoit que sang.» Ce prêtre était un militaire; de temps à autre il

jetait la soutane, prenait l'épée; récemment, à la tête d'un parti de

cavalerie, il avait surpris Troyes. Avec tout cela, il ne s'en croyait

pas moins couvert par la tonsure. Les gens qui entouraient le roi et

qui avaient participé à l'acte avaient à attendre du cardinal de

grandes vengeances. Ils lui dirent ces menaces, et, cela ne suffisant

pas, ils régalèrent le roi des brocards dont il le criblait. Un jour

que quelqu'un lui disait: «Vous piquez trop le roi.--Il ne marche

qu'autant qu'on le pique.» Et, voyant aux armes du roi les deux

couronnes de France et de Pologne: «Le tondeur fera la troisième.» Et

il ajoutait en grinçant: «Oui, je tiendrai sa tête entre mes jambes,

pour lui faire, avec un poignard, sa couronne de capucin.»

L'hésitation du roi dura tout le 23 et toute la nuit. Le 24 était la

veille de Noël; s'il eût passé ce jour, la fête l'eût sauvé. Mais, le

matin du 24, on dit au roi qu'il continuait à se démener dans son

grenier, à jurer, menacer. Le roi réfléchit qu'après tout il avait le

légat pour lui, qui avait fort bien pris la mort de Guise, que, quant

à la tonsure et à la pourpre, on excuserait tout sur l'urgence et le

danger, que le mariage avec la nièce du pape laverait tout, qu'enfin

les temps étaient changés et qu'on n'en ferait pas tant de bruit que

de saint Thomas de Cantorbéry. Donc: «Expédions-le, dit-il, qu'on ne

m'en parle plus.»

Le capitaine Du Guast, qui n'avait pas été de l'autre affaire, se

chargea de celle-ci, qui était plus dure, peu de gens voulant tuer un

cardinal. Quatre cents écus en firent l'affaire: on eut quatre

soldats. Le haut prélat s'y attendait si peu, que, quand il les vit

venir, il dit à M. de Lyon, enfermé avec lui: «Monsieur, ceci vous

regarde; pensez à Dieu.--Non, monseigneur, c'est de vous qu'il

s'agit.» Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le

couloir, fut tué.

Le roi n'avait pas eu la patience d'attendre tout cela pour aller voir

la figure de sa mère. Dès le 23, sur l'acte même et Guise étant tout

chaud, il s'était donné ce bonheur. Par son escalier dérobé qui

conduisait chez elle, il descend; il la trouve au lit, qui était

malade: «Madame, comment vous portez-vous?--Oh! mon fils,

doucement.--Moi, très-bien, je suis roi de France, j'ai tué le roi de

Paris.»

Elle fit une terrible grimace. Mais, se contenant: «Je prie Dieu que

bien en advienne!... Mais donnez-moi un don.--C'est selon,

madame...--Donnez-moi son fils et M. de Nemours.--Leurs corps? Oui,

mais je garde leurs têtes.» Du reste, il ne voulait que la mortifier

par le refus; il ne les fit pas tuer.

Elle avait espéré que Guise ayant l'avantage, mais un avantage

incomplet, elle replacerait dans le conseil son Villeroy et son

Cheverny, les deux béquilles par qui, tant bien que mal, boitant de

ci, de là, elle continuerait de marcher. Mais, voyant Guise mort, elle

se retourne vite: «Mon fils, dit-elle, il faut vous saisir d'Orléans.»

Quelques-uns même assurent qu'elle lui conseillait d'appeler le roi de

Navarre.

Cela n'empêcha pas qu'elle ne se levât et ne se fît porter chez le

cardinal de Bourbon pour se laver les mains de ce qui s'était fait et

lui protester de ses sentiments invariables. Le vieil homme la reçut

avec des pleurs, avec des cris, une fureur épouvantable, de ces

colères apoplectiques, comme en ont les vieillards ou les petits

enfants: «Madame! madame! voilà encore un de vos tours... Vous nous

faites tous mourir!» Il lui parla comme si elle avait tout arrangé et

conseillé, mis doucement le cerf au filet, lâché la meute. Il la

maudit, appela sur elle toutes les foudres. Et, ce qu'elle craignait

plus, il lui fit voir que, cette fois, des deux côtés, elle était

prise et trop connue, qu'elle n'avait plus rien à faire en ce monde,

qu'elle pouvait fermer boutique, s'en aller intriguer là-bas.

Elle eut beau protester, jurer, il n'en tint compte, n'entendit rien.

Elle vit que c'était fini et qu'on ne la croirait plus. Toutes ses

paroles lui rentrèrent, lui restèrent à la gorge, l'étouffèrent. Elle

s'en alla; et, comme elle avait déjà une petite fièvre, la pauvre

femme n'en releva pas. Brantôme, son admirateur, dit crûment «qu'elle

creva de dépit».

Son fils, pendant les quelques jours qu'elle vécut (jusqu'au 5

janvier), ne quitta guère son chevet, soit par un reste d'attachement

et d'habitude, soit par curiosité de voir si, en mourant, elle

n'intriguerait pas encore et ne ferait pas quelque coup fourré. Il la

pleura d'un oeil, et pas longtemps, il avait bien d'autres affaires.

Ses domestiques aussi pleuraient, la voyant criblée de dettes, et

pensant que la succession ne payerait pas leurs legs, quoiqu'on

vendît ses riches meubles et ses grands domaines à l'encan.

Elle n'avait jamais cru qu'à l'astrologie, et toujours ses astrologues

lui avaient dit de se défier de Saint-Germain. Voilà pourquoi elle

n'aimait guère à habiter Saint-Germain-en-Laye, ni même le Louvre sur

la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois. Aussi elle bâtit, tout près,

l'hôtel de Soissons (Halle au Blé), dont on voit encore la tourelle.

Mais voici que ce Saint-Germain, qui devait l'enterrer, n'était pas un

lieu, mais un homme. Quand elle fut très-bas, tout le monde la laissa

là, et il n'y eut qu'un bon gentilhomme, Julien de Saint-Germain,

homme doux et honnête, pourvu d'une abbaye, qui s'inquiéta de la

vieille âme et l'assista de ses prières jusqu'à ce que cette âme

s'envolât on ne sait trop où.

Il n'y avait pas à songer à la transporter à Paris, où on l'eût jetée

à la voirie comme ayant fait tuer Guise. On la mit provisoirement à

Saint-Sauveur de Blois. Et ce provisoire dura très-longtemps. Son fils

n'eut guère le temps d'y songer, Henri IV encore moins.

Le plus désagréable, dit Pasquier, fut que, comme à Blois on n'avait

pas ce qu'il fallait pour bien embaumer, ce corps sentit bientôt si

mauvais dans l'église, qu'il fallut l'enlever de nuit; on le mit en

terre avec les premiers venus, et, par précaution, dans un endroit

dont personne ne se doutait.

Ce ne fut que vingt et un ans après que ses os furent apportés à

Saint-Denis dans le splendide tombeau d'Henri II, qui est à lui seul

une sorte de chapelle, et où elle s'était fait sculpter

classiquement, c'est-à-dire toute nue.

Le coeur, s'il y en avait, ou si on put le retrouver, fut mis aux

Célestins dans cette urne dorée qu'on voit maintenant au Louvre,

soutenue par trois gentilles et moelleuses figures de Germain Pilon,

qui certainement sont des portraits. Ces belles sont là chargées de

figurer les trois vertus théologales, qui furent, comme on sait, dans

le coeur de Catherine, la Foi, l'Espérance et la Charité.

Si l'inscription ne le disait, on verrait plutôt dans la ronde

gracieuse qu'elles font en se donnant la main la danse des saisons et

des heures, le choeur insouciant qu'elles mènent en se moquant de

nous.

CHAPITRE XVIII

LE TERRORISME DE LA LIGUE[11]

1589

[Note 11: Vers le mois d'avril 89, le légat Morosini s'étant retiré à

Marmoutiers, le roi y vient pour se récréer, dit-il, puis il avoue que

c'est pour parler au légat.--Il s'excuse de s'appuyer sur l'alliance

des hérétiques.--Suit un dialogue très-vif. À tout ce qu'objecte

l'homme du pape, le roi répond toujours par l'impossibilité d'apaiser

les catholiques. «Que voulez-vous que je fasse si le duc de Mayenne

_vient pour me couper le cou_, il me faut bien une épée, recourir aux

hérétiques, aux Turcs même. Ils veulent absolument ma tête, et moi je

veux la garder, etc., etc.--Le cardinal Cajetano fait, le 28 mars

1590, un long rapport sur la situation.--Si le Navarrais arrive à la

couronne, il faudra peu de temps _pour que la religion soit

exterminée_.--Villeroy lui a raconté un entretien de Mornay, d'après

lequel «le Navarrais ne se fera pas catholique, mais laissera tout le

monde croire et vivre à sa guise; il réformera le catholicisme, se

fera roi des Romains, envahira l'Italie, bouleversera la

chrétienté.»--«Le Navarrais, dit Cajetano, a su, par des lettres

interceptées, que le pape me donnait ordre de semer la division parmi

les princes du sang.»

On est saisi d'étonnement, en voyant, quelques feuilles plus loin,

Henri IV devenu si indifférent au parti protestant, qu'il songe à

épouser une fille de Philippe II (26 juin 1597). La grande crainte du

pape à cette époque, c'est qu'à la mort d'Élisabeth, Henri IV ne fasse

tomber la succession d'Angleterre dans les mains du roi d'Espagne;

cette idée monstrueuse paraît si naturelle au pape, qu'elle fait son

inquiétude; il y pense jour et nuit! _Archives de France. Extraits des

Archives du Vatican, carton_ L, _388._

Les _Archives de Suisse_ contiennent plusieurs pièces intéressantes

sur cette époque. Celles de _Berne_ éclairent la destinée du fils aîné

de l'amiral. Dans les _Registres du conseil de Genève_, on trouve la

manière étrange dont on avait imaginé d'annoncer l'abjuration aux

étrangers. Le chancelier écrit: «S. M. _demeure_ en l'église où elle a

été baptisée.» (Communiqué par MM. Bétant et Gaberel.)--Cf. la

correspondance d'Henri avec le landgrave, éd. Rommel; une

très-curieuse brochure de M. C. Read: Henri IV et le ministre Chamier,

1854; enfin, le charmant livre de M. E. Jung, _Henri IV

écrivain_.--J'ajourne beaucoup de choses. La publication prochaine de

l'important ouvrage de M. Poirson ne peut manquer d'éclairer ce règne

d'un jour tout nouveau.]

Peu avant l'événement, le jeune De Thou (l'historien), retournant de

Blois à Paris et prenant congé du roi, l'attendit au passage dans un

couloir obscur, où le roi l'arrêta longtemps. Longtemps il lui tint la

main, comme ayant beaucoup à lui dire, et finalement ne lui dit rien,

si grandes étaient son irrésolution et les perplexités de son esprit.

Mais, après l'événement, sa route était toute tracée, directe, s'il

avait su la voir. Ayant tué le cardinal, il avait réellement rompu

avec Rome, avec les fervents catholiques. Il devait appeler Épernon,

en tirer les deux mille arquebusiers qu'il eut trop tard. Il eût

imposé aux États, enfoncé dans les esprits la terreur de la mort des

Guises. En un mois, il aurait eu le secours du roi de Navarre, sa

vaillante cavalerie. Avec cela, il fondait sur Paris, nullement

approvisionné; en huit jours, il était au Louvre, et proclamait à main

armée son édit de 1576, l'édit de tolérance et de pacification. Eût-il

réussi? Je ne sais. Mais il n'aurait pas tombé sans honneur.

Qui l'empêchait d'agir? Qui le liait? Sa conscience. Elle lui rendait

intolérable la vue des huguenots, lui faisait croire qu'il n'y avait

pas de réconciliation possible avec eux, lui rappelait qu'il était,

qu'il serait éternellement l'homme de la Saint-Barthélemy.

Une autre chose aussi très-sérieuse le paralysait. Appeler à soi le

roi de Navarre, c'était appeler contre soi le roi d'Espagne. Le

premier si faible! le second si grand!

Si la puissance de l'Espagne avait eu comme une éclipse par le revers

de l'Armada, la redoutable armée espagnole du prince de Parme, le

génie invincible du grand Italien étaient la terreur de l'Europe.

Toutes les combinaisons de la politique du temps étaient modifiées

d'avance, en résumé, annulées par ce mot final qui détruisait tout:

«Et quand nous aurions réussi, rien ne serait fait encore; car alors

viendrait l'Espagnol.»

On a ridiculement exagéré la puissance de la Ligue. Elle se développa

partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas

d'obstacle. Mais elle-même se jugeait très-faible. Et, dès le premier

moment, elle ne croit pas pouvoir durer sans l'assistance de

l'Espagne. Les factions diverses de la Ligue étaient d'accord

là-dessus. Mayenne, dès le mois de janvier, demande une armée

espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obéissent qu'à l'Espagnol.

Le fils de Guise, qui vient plus tard, n'a d'espoir de réussir que par

un mariage espagnol. Philippe II est obligé de venir sans cesse à

l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le

peuple même; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement

au Nord, par les grandes expéditions du prince de Parme, mais partout,

et en Bretagne, et en Languedoc, et à Paris, par la constante présence

de ses armées, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par terre.

Je m'ennuie de me répéter, mais je le dois, puisque je trouve le

public imbu d'idées fausses.

Qui ne sentira la faiblesse intrinsèque de la Ligue, cette grande

machine de Marly à cent grosses roues sans action, obligée de prier

toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tenté de comparer

ce mouvement forcé, pulmonique, poussif, qui ne peut faire un pas sans

le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste,

qui d'un bras rembarra l'Europe, de l'autre étouffa la Vendée?

Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son

coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point

effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des

Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident,

l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les manipulations

secrètes de leur double corruption, l'argent qu'ils recevaient

d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet argent. Cet

archevêque, Espinac, qui couchait avec sa soeur, n'en était pas moins

terrible pour les moeurs du roi; il avait écrit sur lui et sur

Épernon, en langage de Sodome, le _Gaveston_, livre effroyable, qui

appelait sur Henri III l'obscène punition d'Édouard empalé par sa

bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, avait bien

quelque chose à craindre. Mais il voyait le roi dans les mains du

légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre en

justice et pas même comme témoin.

Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le

monde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient un à

un. Retz (Gondi) ne fut pas le dernier; ce célèbre conseiller de la

Saint-Barthélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était

inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son

maître devenir ce qu'il pourrait.

Donc, il était là dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de

France, «roi de Blois et de Beaugency.»

Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui

allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il

lui montre la reine: «Mon ami, ce que tu vois, dis-le à tes Parisiens.

Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi.»

La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de coeur avec ses

parents, et, sous main, écrivait aux Guises.

Il n'y avait pas eu encore de créature plus dénuée que ce pauvre

hémorroïdeux, depuis le bonhomme Job.

Les Parisiens en faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la

mort de Guise, le 24 (veille de Noël), ils ne voulurent jamais le

croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle étant

confirmée, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On

courut à l'hôtel de Guise, où la duchesse était enceinte. Pour donner

l'impression de vengeance et de cruauté, rien n'est meilleur que

d'entamer les choses par l'attendrissement; un peuple attendri est

terrible; les larmes sont près du sang. On avait la grande machine

dramatique, la duchesse même, que ce bon duc de Guise avait confiée à

sa chère ville de Paris, voulant que le petit naquît Parisien. Tout se

précipite là; il faut que la dame se montre; en deuil, éplorée,

très-enceinte et à son huitième mois, elle apparaît à la foule, se

traînant à peine, défaillante. Mais elle est soutenue sur le coeur de

tous; tout le monde crie, tout le monde pleure; on bénit, on salue ce

ventre qui contient sans doute un sauveur (c'était le jour de Noël),

on l'adopte, point de marraine que la ville de Paris. Tous en

revinrent les yeux rouges, exaspérés contre Henri III; pas un, dans ce

premier accès de pitié furieuse, qui ne lui eût donné de son couteau

dans le coeur.

Le mouvement était lancé; pour chef, il suffisait d'un homme

quelconque. La duchesse de Montpensier, qui était malade, au lit, fit

venir les Seize dans sa chambre à coucher et leur dit que le seul

prince à Paris, son cousin le duc d'Aumale, qui était un imbécile,

faisait son Noël aux Chartreux, qu'il fallait aller le prendre. Il

n'en faut pas plus pour drapeau.

Les choses allèrent droit et raide. Le 29, le gascon Guincestre, qui

s'était emparé d'une cure en chassant le curé, traita de même le roi;

il le destitua par un calembour. Il dit qu'il avait trouvé le mystère

d'_Henri de Valois_, que ce nom, par son anagramme, donnait le _Vilain

Hérode_, qu'on ne pouvait plus obéir à un Hérode empoisonneur et

assassin. Cela à Saint-Barthélemy, paroisse du Parlement, devant le

Palais de Justice. La foule, en sortant, se mit en devoir d'arracher

du portail les armes de France et de Pologne, de les briser et de

marcher dessus.

Opération qu'on répéta bientôt dans toutes les églises, spécialement à

Saint-Paul, où la foule s'amusa à casser le nez, la tête à Caylus

Maugiron et Saint-Mégrin, que le roi avait fait représenter en marbre

sur leurs tombeaux.

Le 7 janvier, la Sorbonne consultée déclara le peuple délié du serment

de fidélité, le roi ayant violé la foi, violé la Sainte-Union, violé

la «naturelle liberté des trois ordres du royaume.»

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 15 / 24 段