quarante-cinq gentilshommes allaient chercher condition. Cour
solitaire, froide cuisine, visages allongés. Dans cette extrémité, il
s'adressa à Guise lui-même, le pria de prier pour lui. Guise, en
effet, intercéda, mendia pour le roi. Mais les ligueurs étaient
incorruptibles; ils refusaient sèchement. Guise riait. Un autre
disait: «La marmite du roi est renversée, messieurs; allons, faites-la
donc bouillir.»
Il n'y avait eu rien de pareil depuis Chilpéric. Le négociateur
Schomberg, ami de Guise, homme de grande expérience, lui dit qu'il
risquait gros de pousser un homme à ce point-là; qu'il n'y a bête si
lâche qui, tellement mordue, ne se retourne sur la meute. Guise allait
son chemin. Il croyait, tous croyaient, que le roi, n'étant plus un
homme ni un mâle, pleurerait, projetterait, mais n'aurait jamais la
résolution, la pointe, le tranchant. L'ambassadeur de Savoie écrivait:
«Le duc sera toujours à temps pour le prévenir.» Le Vénitien Morosini,
légat du pape et ami d'Henri III, en écrivait autant à Rome.
Guise tenait le roi de très-près, logeait dans le château, et, comme
grand maître, il en avait les clefs. Son intériorité intime, les
moindres détails de sa vie, toutes les petites misères qu'on cache,
Guise les savait heure par heure. Comment? Parce qu'il avait la
vieille mère et était étroitement lié avec elle. Elle était logée sous
le roi, à même de se faire tout dire, d'entendre même ses démarches et
le bruit de ses pas. Elle lui en voulait beaucoup en ce moment pour la
seule chose sage qu'il eût faite en sa vie. Avant l'ouverture des
États, il avait renvoyé tout son conseil, tous les hommes de sa mère,
spécialement ses deux âmes damnées, le _petit coquin_ Villeroy, et le
très-douteux Cheverny, qui avait une parente mariée chez les Guises.
À la place, il fit venir des inconnus, l'avocat Montholon, Ruzé, jadis
son homme d'affaires, et un certain Révol, que d'Épernon lui avait
désigné comme un homme sûr. Ces braves gens étaient trop subalternes,
trop peu fins, pour flairer les choses. Dès lors, il était comme seul.
Il arrive aux mourants d'avoir des moments très-lucides; il avait
compris, un peu tard, que sa vraie plaie était sa mère, et que c'était
d'elle surtout qu'il fallait se cacher. Il s'enfermait pour ouvrir les
dépêches. Elle ne savait rien, ne pouvait plus rien dire aux Guises,
n'était plus importante. Elle en était malade. D'autant plus
entrait-elle dans le complot général pour réprimer la révolte du roi.
Elle voulait ressaisir le conseil, y remettre ses hommes, et, par eux,
continuer son rôle de négociatrice éternelle et d'entremetteuse.
Pris ainsi de partout, n'ayant plus même son logis, comme un lièvre
entre deux sillons, le roi devint très-clairvoyant et plein de
stratégie. La peur fut pour lui un sixième sens. Il avait l'oreille
dressée, était attentif à trois choses:
1º À Rome. Il caressa le vieux Sixte par un grand mariage d'un prince
du sang pour sa nièce, et il en tira un bon légat, partial pour lui.
C'était le Vénitien Morosini. Henri III adorait Venise et en était
aimé. Un tel légat pouvait le servir fort s'il venait à tuer Guise.
2º Le plus beau eût été de le faire tuer par les siens. Le roi ne fut
pas loin de croire qu'il aurait cette joie. Pour une affaire de
femme, Guise et son frère Mayenne tirèrent l'épée; ils étaient sur le
terrain quand Mayenne jeta la sienne. Telle était cette race lorraine,
que tous étaient envieux de tous. Les frères de Guise et ses cousins
le jalousaient à mort, le dénonçaient au roi, ne cessaient de lui dire
que Guise lui jouerait un mauvais tour.
3º Le roi n'était pas sûr que le pape le soutiendrait contre Guise et
l'Espagne. Aussi, en regardant de ce côté à droite, il regardait à
gauche vers le roi de Navarre et l'Angleterre. L'affaire de l'Armada
prouvait que l'Angleterre pouvait faire la balance. Quelqu'un venant
lui dire qu'un homme du roi de Navarre (c'était Sully) était dans
Blois, vite il le fit venir, mais bien secrètement. Il lui dit qu'il
ne demandait pas mieux que de donner la main à son maître. Mais
comment? Il était captif. Guise vivant, il ne pouvait rien.
Une lueur d'espoir vint. Le duc de Savoie s'était emparé du marquisat
de Saluces, du peu que nous avions encore en Italie, et cela par un
frère de Guise (frère de mère), devenu général de Savoie.
La France, au bout d'un siècle, enfin chassée de l'Italie! bravée par
un si petit prince! Cruelle injure! Pour qu'on la sente mieux, le
Savoyard en frappe une médaille, le _Centaure_ (franco-italien) _qui,
du pied, foule la couronne de France_.
Cela fut amèrement senti. Ce singulier pays de France, qui parfois ne
sent rien, puis est sensible tout à coup, avait fait peu d'attention à
la conduite des ligueurs à Boulogne, à Calais, au Havre, dans le
moment si grave du passage de l'Armada. Nos ports ouverts à
l'Espagnol, c'était bien autre chose que cette petite et lointaine
affaire de Saluces, question surtout de vanité. Celle de la noblesse
s'éveilla, s'indigna; elle en voulut à Guise, qu'elle croyait auteur
de la chose.
Loin de là, l'affaire de Saluces, brusquée sans son avis, le
contrariait réellement. Il n'y trouva remède, sinon de dire que
c'était le roi qui avait tout fait, qui conspirait contre lui-même,
livrait ses places. Mais lui, Guise, allait les reprendre «aussitôt
que l'hérésie serait extirpée en France.» À quoi le Savoyard fit une
étrange réponse, et qui étonna tout le monde: «Qu'il était prêt de
mettre tout dans les mains du frère de M. de Guise.»
Mot terrible qui porta un grand coup à sa popularité et le montra tout
Espagnol. Mot précieux pour Henri III. Il crut que son homme était
mûr, et qu'on pouvait le tuer.
CHAPITRE XVII
MORT D'HENRI DE GUISE
Décembre 1588
Le 30 novembre, vers quatre heures du soir, un fait singulier arriva.
Les pages et domestiques, bruyants, malfaisants, ferrailleurs, qui
attendaient leurs maîtres dans les cours, passaient leur temps à se
battre. Mais, ce jour-là, ce fut une bataille en règle; les pages
royalistes et les pages guisards se poussèrent l'épée à la main; il y
eut des morts et des blessés. Le bruit alla jusqu'à la ville; on y
crut que les princes se massacraient et se taillaient en pièces. Le
cardinal de Guise, qui logeait en ville, jeta son habit de prêtre, et
marcha sur le château avec ses bandes. Le duc de Longueville et le
maréchal d'Aumont vinrent pour sauver le roi. Les ligueurs des États
vinrent aussi, l'épée nue. Au château, il y eut panique. On se battait
dans l'antichambre du roi. Il endossa la cuirasse et sortit de son
cabinet. Guise ne bougeait pas. Il était chez la reine mère et jasait
avec elle, disant toujours froidement: «Ce n'est rien.» Ses
gentilshommes venaient voir s'il donnerait un signe, et se demandaient
ce qu'il fallait faire. Ils le trouvaient toujours les yeux baissés et
tournés vers le feu. Enfin Crillon s'indigna, et, avec les gardes,
finit la ridicule affaire. On fit rengainer ces héros, et on mit à
l'ordre du jour que ceux qui bougeraient auraient la prison et le
fouet.
On avait cru que Guise n'eût pas été fâché si le roi était tué par
hasard. Mais savait-il ce qu'il voulait? Il était très-flottant,
ennuyé, dégoûté. Au dehors, l'Espagne le ménageait peu, ayant poussé
le Savoyard à contre-temps, et l'ayant compromis. Au dedans, la
noblesse devenait froide. Paris n'était pas sûr. Les États ne se
hâtaient pas de le faire nommer connétable.
Qui était sûr? Pas même la famille. Son frère Mayenne, qui avait
occupé Lyon et voulait le garder, se rapprocha du roi, et reçut
amicalement le Corse du roi, Ornano, homme d'exécution, qui conseilla
la mort de Guise. La soeur du duc d'Elbeuf, duchesse d'Aumale, alla
publiquement le dénoncer au roi. Le maréchal d'Aumont, allié (par
mariage) des Guises, était un fervent royaliste. Guise, pour le
gagner, lui avait offert la Normandie, qu'avait le duc de Montpensier,
espérant les brouiller et les opposer l'un à l'autre. Il voulait lui
signer la promesse de son propre sang, dépouilla son bras jusqu'au
coude, et tira son poignard pour se saigner. D'Aumont n'en fut pas
dupe; il l'arrêta et dit tout au roi.
Guise commençait ainsi à être connu, et on ne se fiait guère à lui. Il
visait toujours à brouiller. Il était non-seulement dissimulateur et
menteur, mais inventeur aussi et riche en fictions, soutenant un
premier mensonge par un autre et ne tarissant plus. Pris sur le fait,
il se justifiait aux dépens de ses amis. Cela lui avait ôté beaucoup
d'hommes. Les dames, il est vrai, ne l'en aimaient que plus pour ces
petites scélératesses; parmi elles, c'était un proverbe, la _malice de
M. de Guise_.
Cette malice avait été parfois quelque peu loin. Sans parler de la
petite malice de la Saint-Barthélemy, des affaires de Salcède et
autres assassins d'Alençon, d'Orange ou de Navarre, il usait largement
d'une liberté qu'on avait en ce siècle, de faire tuer en duel ceux
qu'on n'assassinait pas. Les duels à mort des premiers mignons ne
furent nullement des hasards.
L'homme qu'on voulait tuer en duel à ce moment, et que l'on commençait
à picoter, c'était un bien petit favori, le Gascon Longnac, capitaine
des quarante-cinq. Déjà un des bâtards des Guises le cherchait et le
provoquait, tâchait de le faire dégaîner.
Le 18 décembre, toute la cour étant en fête chez la reine mère pour un
mariage, le roi, espérant être moins espionné, fit venir deux
personnes qui passaient pour sûres et honnêtes, le maréchal d'Aumont
et M. de Rambouillet, homme de robe, qui avait montré de la fermeté à
Chartres, et s'était fait élire malgré la Ligue. Il leur dit qu'il ne
pouvait plus souffrir les bravades du duc de Guise, et que le duc ou
lui mourrait.
L'homme de robe, un peu étonné, dit qu'il fallait lui faire son
procès. Le roi haussa les épaules: «Et où trouverez-vous des témoins,
des gardes, des juges?» Le maréchal dit: «Il faut le tuer.»
Le roi fit entrer Ornano et le frère de Rambouillet, qui furent de
l'avis du maréchal.
L'homme le plus brave qu'il eût était Crillon. Il le fit venir. Mais
le bon capitaine dit qu'il y avait répugnance, que ce genre de besogne
ne convenait pas «à un homme de sa condition,» mais qu'il serait
charmé de le tuer en duel.
On approchait de la Noël, et chacun était en dévotion. Le 21 décembre,
jour de la Saint-Thomas, le duc suivit le roi, pour vêpres, à la
chapelle du château, et lut pendant l'office. Le roi, qui l'avait vu,
lui dit à la sortie: «Vous avez été bien dévotieux.» Le duc avoua que
c'était un pamphlet huguenot, une satire contre le roi, et il voulait
l'obliger de la lire.
Il suivit le roi au jardin, et là le mit au pied du mur, lui disant
que, puisqu'il n'était pas assez heureux pour avoir ses bonnes grâces,
il le priait de recevoir la démission de ses charges et se retirait
chez lui; en d'autres termes, partait pour déchaîner la guerre civile.
Le roi le pria fort d'y penser, et fit bonne mine; mais, rentrant dans
sa chambre, il exhala son désespoir, sa fureur, jeta son petit
chapeau. Guise le sut un quart d'heure après, et, le soir, un conseil
se tint pour savoir ce qu'on devait faire. Guise leur dit les avis
qu'il avait, qu'il était perdu s'il ne se sauvait.
Il y avait là son frère, le bouillant cardinal de Guise, l'archevêque
de Lyon, le vieux président de Neuilly, Marteau, le prévôt des
marchands, et la fine pensée de la Ligue, le froid et rusé Menneville.
M. de Lyon, qui allait être cardinal, mais qui eût manqué le chapeau
si l'on eût lâché prise, se montra le plus brave. Il dit qu'il fallait
passer outre. Qui quitte le jeu perd la partie. Comment revenir jamais
à ce point si difficile qu'on avait gagné, d'avoir des États tout
ligueurs? Le roi y songera plus d'une fois et sera sage; il ne voudra
pas se perdre en faisant une folle tentative sur M. de Guise.
Le président Neuilly, qui larmoyait toujours, pleura et bavarda pour
les deux avis à la fois: «Si vous vous perdez, monsieur, nous sommes
perdus...--Oui, je suis bien d'avis de passer outre... Mais surtout
prenez garde à vous.» C'était après souper, et le vieillard était plus
tendre encore qu'à l'ordinaire.
Marteau dit rudement: «Nous sommes les plus forts, nous ne devons rien
craindre. Néanmoins il ne faut pas se fier: il faut prévenir.»
Comment? Il ne le disait pas.
Menneville, impatienté, sortit de son caractère; il jura, il dit: «M.
de Lyon n'y entend rien. Il parle du roi comme d'un sage, d'un prince
bien conseillé. Mais c'est un fou... Il n'aura pas de prévoyance et
pas d'appréhension. Il exécutera son dessein. Il ne fait pas bon ici,
point sûr. Il nous faut nous lever, et _agir avant lui_.»
Guise dit: «Menneville a raison, et plus que tous les autres...
Néanmoins, au point où sont les affaires, quand je verrais entrer la
mort par la fenêtre, je ne fuirais pas par la porte.»
Il répondait ainsi à ce qu'on ne disait pas. Marteau et Menneville ne
proposaient pas de fuir, mais d'_agir_; apparemment de susciter un
mouvement dans les États pour s'emparer du roi et le lier décidément.
Guise n'était pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. Il
était fatigué de lui-même et de son rôle, et fatigué de ses amis.
Il était malin comme un singe, menteur comme un page, mais peu propre
à l'hypocrisie. La pesante tartuferie espagnole, la cafarderie
monastique, la dévotion de cabaret des bas ligueurs lui avaient donné
la nausée. Il avait eu un grand malheur pour un chef de parti, c'était
de voir son parti à plein, au grand jour et sans ombre.
Son élégance princière et son insolence intérieure l'éloignaient des
petites gens, et il avait horreur de se remettre à toucher les mains
sales. Le célèbre Montaigne, très-fin observateur, qui avait fort
connu Guise et le roi de Navarre, disait au jeune De Thou que le
premier n'était guère catholique, et le second guère protestant.
Guise, s'il n'eût été condamné dès l'enfance au rôle de chef des
catholiques, aurait incliné plutôt à la religion des reîtres du Rhin,
à la confession d'Augsbourg, que son frère et son oncle, le cardinal
de Lorraine, avaient un moment paru adopter.
De Thou, dans ses Mémoires, apprend une chose curieuse. Comme il
passait à Blois, l'entremetteur Schomberg lui demanda pourquoi, après
avoir présenté ses hommages au duc, il s'en allait si vite. Le jeune
magistrat répondit avec de grands respects pour la personne de Guise,
mais avoua franchement qu'il s'éloignait parce que, autour de lui, il
ne voyait presque que des gens ruinés et des coquins. Schomberg le dit
à Guise, qui n'y contredit pas. «Que voulez-vous? dit-il? j'ai
toujours perdu mes avances auprès des honnêtes gens. Il me faut des
amis, et je prends ce qui vient à moi.»
Cet indigne entourage le condamnait à chaque instant à plaider de
mauvaises causes, à appuyer des scélérats. Par exemple, à ce moment
même, il soutenait un La Motte-Serrant, horrible brigand de château,
qui faisait métier d'enlever et de mettre chez lui, dans des
basses-fosses, tout ce qu'il trouvait de gens aisés; il les disait
protestants et les faisait mourir de faim, les torturait, pour les
faire financer. Le grand prévôt du roi, Richelieu, voulait aller lui
faire visite et informer. Mais le coquin s'était donné à Guise, et,
sans même se présenter, il avait obtenu par lui une évocation qui
réservait l'affaire au Conseil même, autrement dit la mettait à néant.
Avec une telle cour et de tels amis, Guise ne se sentait pas bien et
n'était pas son propre ami. Il tâchait d'oublier. Il ne buvait pas; il
cherchait une autre ivresse, qui n'est pas moins funeste. Il prenait
par derrière, mais sans trop de mystères, les distractions mondaines,
qui ne se présentaient que trop. Les dames, toujours tendres pour
l'homme du jour, avaient trop de bontés pour lui. À son néant moral
s'ajoutaient les fatigues de ses campagnes nocturnes, souvent des
défaillances. Comme d'autres beaux de l'époque, il portait sur lui un
drageoir pour prendre quelque chose et se raffermir le coeur quand ces
faiblesses le prenaient.
Sa grande affaire à ce moment (dont il n'entretenait pas son conseil),
c'était madame de Noirmoutiers, nouvelle et charmante aventure, dont
il était enveloppé. Cela l'enracinait à Blois et dans ce fatal
château.
Il voyait fort bien chaque jour qu'il fallait s'en aller, et plus tôt
que plus tard. Chaque nuit, il disait: «Pas encore.»
Le médecin du roi, Miron, raconte, pour l'avoir ouï d'Henri III peu
après l'événement, que le 22 décembre Guise avait pris son parti, et,
dans une scène violente, donné une démission définitive, dit qu'il
partait le lendemain.
De sorte que ce fut lui qui fixa le roi, flottant encore, et le força
d'agir.
La chose n'était pas aisée, parce qu'il ne venait que fort accompagné,
et que tout son monde entrait jusqu'à la chambre du roi. Celui-ci
était donc obligé de se confier à beaucoup de gens, et aussi de
prendre un jour de conseil, parce que, le conseil se tenant dans une
grande pièce de passage entre l'escalier et l'antichambre du roi,
Guise était obligé, ces jours-là, de laisser son monde au haut de
l'escalier, de rester isolé. Si alors le roi l'appelait chez lui, il
devait se trouver séparé par deux pièces (celles du conseil et de
l'antichambre) de ceux qui l'auraient défendu.
Le roi, comme on a vu, s'était ouvert à Crillon, qui se chargea de
garder les dehors et de fermer à temps les portes du château. Il fit
venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit de se mettre sur le
passage de Guise avec une requête pour le payement des gardes, de
manière à l'isoler de sa suite.
Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne
heure tenir conseil, expédier les affaires et emmener tout son monde à
une petite maison près Notre-Dame-des-Noyers, au bout de la grande
allée, où il voulait faire ses dévotions et préparer son Noël. Il
ordonna que son carrosse l'attendît le matin à la porte de la galerie
des Cerfs. Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son
cabinet avec M. de Termes, parent du duc d'Épernon. À minuit, il lui
dit: «Mon fils, allez vous coucher, et dites à l'huissier Du Halde
qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures, et vous-même
trouvez-vous ici.» Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la
reine.
Pendant ce temps, Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'à
cinq avis. Et il était déjà couché (chez sa maîtresse) qu'il lui en
venait encore. «Ce ne serait jamais fini, dit-il, si on voulait faire
attention à tout cela.» Il fourra le dernier sous le chevet, renvoya
l'avertisseur: «Dormons, et allez vous coucher.» Il faisait ainsi le
brave pour rassurer sa dame, ne pas gâter sa nuit d'adieux. Au souper,
il avait été (comme parfois on l'est devant les femmes) insolemment
audacieux, rejetant sous la table un des billets mystérieux où il
avait écrit: «Il n'oserait.» Ce qui n'était pas mépriser seulement le
péril, mais le provoquer.
De qui venaient ces billets? On ne le sait. Mais l'homme de la reine
mère, Cheverny, retiré chez lui, avait dit à De Thou: «Le roi le
tuera.» La reine mère elle-même, qui connaissait très-bien son Henri
III et le savait frère de Charles IX, elle qui, de son lit, suivait de
près les choses par la domesticité et voyait à travers les murs, elle
dut apprécier les nuances de chaque jour, les degrés successifs de
désespoir et de fureur, deviner le moment où la corde devait casser.
«Quatre heures sonnent. Du Halde s'éveille, se lève et heurte à la
chambre de la reine. Demoiselle Louise Dubois de Prolant, sa première
femme de chambre, vient au bruit, demande ce que c'est. «C'est Du
Halde; dites au roy qu'il est quatre heures.--Il dort et la reine
aussi.--Éveillez-le, répondit Du Halde; il me l'a commandé, ou je
heurterai si fort, que je les éveillerai tous deux.» Le roy, qui ne
dormoit point, ayant passé la nuit en belles inquiétudes, entendant
parler, demande à la demoiselle ce que c'est. «Sire, dit-elle, c'est
M. Du Halde qui dit qu'il est quatre heures.--Prolant, dit le roi, mes
bottines, ma robe et mon bougeoir.» Il se lève, et, laissant la reine
dans une grande perplexité, va en son cabinet, où étoient le sieur de
Termes et Du Halde, auquel le roi demande les clefs des petites
cellules qu'il avoit fait dresser pour des capucins; les ayant, il y
monte, le sieur de Termes portant le bougeoir. Le roi en ouvre une et
y enferme le sieur Du Halde et successivement les quarante-cinq qui
arrivoient; puis les fait descendre en sa chambre.»
«Surtout, disait le roi, ne faisons pas de bruit, de peur que ma mère
ne s'éveille.»
Il était ému, comme on pense, et fort capable d'émouvoir, pâle et
misérable figure qui priait, mendiait. Il leur dit qu'il était perdu
si le duc ne périssait; qu'il était arrivé au bout; prisonnier dans sa
maison, n'ayant plus rien de sûr, à peine son lit; qu'il avait
toujours compté sur leur épée et fait pour eux tout ce qu'il avait pu,
mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient être cassés... Que
cependant il était roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait
droit de tuer.
Toutes ces têtes gasconnes prirent feu. Ils ne se plaignirent que
d'attendre. Un Périac, frappant de la main contre la poitrine du roi:
«Cap de Jou! Sire, je bous le rendrez mort.»
Ils parlaient si haut et si fort que le roi en eut peur. Il tremblait,
disait-il toujours, d'éveiller la reine mère.
«Voyons, dit-il tout bas, voyons d'abord qui a des poignards.» Il s'en
trouva huit; celui de Périac était d'Écosse. Le capitaine Longnac prit
seulement ceux-là, qui étaient au complet, ayant le poignard et
l'épée. Il les plaça dans l'antichambre. Et les autres furent mis
ailleurs.
Le roi, dans son cabinet même, garda son Corse, et une lame de
première force, le Gascon La Bastide, avec le secrétaire Révol, homme
de d'Épernon. Le parent de d'Épernon, le comte de Termes, se tint dans
la chambre pour être sûr que le roi ne changerait pas de résolution.
Il n'y songeait point. Il était préparé à tout, bien décidé et
confessé; il avait eu l'attention d'avoir son aumônier dans un cabinet
pour mettre ordre à sa conscience.
Tout cela ne prit pas beaucoup de temps, de sorte qu'il resta une
assez longue attente à ne rien faire. Le roi allait, venait et ne
pouvait durer en place. Parfois il entr'ouvrait la porte et passait la
tête dans l'antichambre, disant aux huit: «Surtout n'allez pas vous
faire blesser; un homme de cette taille-là peut se défendre... J'en
serais bien fâché.»
Le conseil, à cette heure si matinale, ne se forma pas vite. Les
royalistes arrivèrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de
Vendôme et de Gondi, les maréchaux d'Aumont et de Retz, d'O et
Rambouillet. Mais les autres, M. de Lyon et le cardinal de Guise,
arrivèrent tard. Et l'on ne voyait pas le duc, quoique logé dans le
château.
Il faisait un fort vilain jour d'hiver, très-bas et très-couvert; il
plut du matin jusqu'au soir. Il n'était pas loin de huit heures quand
on osa frapper pour éveiller Guise. Les adieux avaient été longs. Il
passa à la hâte un galant habit neuf de satin gris, et, le manteau sur
le bras, se rendit au conseil. Dans la cour et sur l'escalier, sur le
palier, partout, il rencontra nombre de gardes, dont il s'étonna peu,
averti de la veille, par leur capitaine Larchant, que ces pauvres
diables viendraient le prier d'appuyer au conseil leur requête pour
être payés. Larchant, qui était malade, maigre à faire peur, faisant
d'autant mieux son personnage de mendiant, disait d'une voix
lamentable: «Monseigneur, ces pauvres soldats vont être obligés, sans
cela, de s'en aller, de vendre leurs chevaux; les voilà perdus,
ruinés.» Tous le suivaient, le chapeau à la main.
Il promit poliment, passa. Mais, lui entré et la porte fermée, la
scène changea derrière lui. Les gardes nettoyèrent l'escalier des
pages et de la valetaille, et s'assurèrent de tout. Crillon ferma le
château.
Le secrétaire du duc, Péricard, eut la présence d'esprit de lui
envoyer un mouchoir, et dedans un billet avec ce mot: «Sauvez-vous! ou
vous êtes mort!» Mais rien ne passa, ni mouchoir ni billet.
Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se
troubla un peu. Il se vit seul, et, soit frayeur, soit épuisement de
sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal: «J'ai froid,» dit-il.
Son habit de satin expliquait du reste cette parole: «Que l'on fasse
du feu.» Et puis: «Le coeur me faut... Monsieur de Morfontaine,
pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques
bagatelles des armoires du roi, du raisin de Damas ou de la conserve
de rose.» On ne trouva que des prunes de Brignoles, dont il lui fallut
se contenter.