pas fort. Maîtrisé par cette foule dont il paraissait le maître,
obligé de donner la main, sa blanche main de prince italien, à je ne
sais quels crasseux va-nu-pieds et massacreurs, le vrai rebut de
Paris, entouré et espionné de sacripants espagnols, dès le lendemain
il fut excédé de son rôle de tribun du peuple. Il fallut, pour leur
obéir, qu'il fît un prévôt des marchands, qu'il se saisît de la
Bastille et des petites places de haute et basse Seine qui assurent
les arrivages. Démarches hardies qui le brouillaient de plus en plus
avec Henri III au moment où il avait hâte de se rapprocher de lui.
Ce qu'il désirait le plus, c'était de reprendre le roi, d'être maître
au nom du roi, connétable ou lieutenant général du royaume, de façon
que, si l'Espagnol retombait d'Angleterre en France, il trouvât la
besogne faite, Guise assis déjà fortement, pouvant traiter plus
librement, chapeau bas, mais l'épée en main.
D'une part, il demandait le secours espagnol. D'autre part, il faisait
près du roi ce qu'il pouvait pour se passer de ce secours.
Voilà pourquoi il permit, ou probablement suscita des manifestations
suppliantes, presque repentantes, de la Ligue auprès du roi. Celui-ci,
tout seul, à Chartres, attendant en vain et ne voyant point venir ses
hommes du tiers parti, vit à leur place arriver les ligueurs qu'il
avait cru irréconciliables, implacables.
La première ambassade, il est vrai, fut une farce où l'on n'eût pas
trop distingué si on voulait flatter le roi ou bien se moquer de lui.
Henri III avait importé à Paris les pénitents d'Avignon et les
flagellants du Midi. Lui-même, aux processions, figurait sous cet
habit. On imagina de lui envoyer une bande de pénitents. «Dans ce
costume, disaient les Parisiens (De Thou), il faudra bien qu'il nous
reçoive. Il ne pourra fermer sa porte.» Ils s'adressèrent au frère
d'un homme que le roi avait fort aimé, Henri de Joyeuse, devenu
capucin sous le nom de frère Ange. Pour rendre la chose plus
touchante, on en fit un mystère ambulant. Ange faisait le Crucifié. La
tête couronnée d'épines, des gouttes de rouge à la face, sous une
grosse croix de carton, il paraissait succomber, soupirait à rendre
l'âme. Les soldats de la Passion, ayant, en guise de casques, de
grasses marmites en tête, portaient des armures rouillées. Ils
roulaient les yeux et se démenaient pour épouvanter la foule. Les
saintes femmes, Marie, Madeleine (deux jeunes capucins déguisés),
pleuraient, priaient, se prosternaient. Ange se laissait tomber; à
coups de fouet, on le relevait. La moralité parlante était que, le
Christ ayant pardonné sa flagellation à Jérusalem, le roi pouvait bien
aussi oublier que Paris lui eût donné les étrivières.
Dans la bande des apôtres, apparemment pour faire Judas, était un des
premiers ligueurs, le président de Neuilly. Il venait là pour deux
choses, voir ce que faisait le roi, le tâter, et par-dessous
travailler contre lui la ville de Chartres, y raffermir les ligueurs.
Ce bonhomme avait une chose excellente pour ce genre d'affaires, une
sensibilité extrême et des larmes à torrents.
Dans un de ces messages au roi, Henri, le voyant «pleurer comme un
veau», ne put s'empêcher de lui dire: «Eh! pauvre sot que vous êtes,
pensez-vous que, si vraiment j'avais tenu à vous faire pendre, le
pouvoir m'en aurait manqué?... Mais non, j'aime les Parisiens, malgré
eux et quoi qu'ils fassent. Qu'ils témoignent du repentir, je suis
tout prêt à pardonner.»
Le chef-d'oeuvre, pour Henri de Guise, c'était d'employer pour lui le
parlement de Paris, qui le détestait. Comme il avait sous sa main la
vieille machine à trahison, la reine mère, par elle, il obtint une
démarche du Parlement.
Le roi reçut la députation à merveille, et sembla plus occupé de
s'excuser que d'accuser. Cela encouragea tellement que les Seize et
les nouveaux magistrats entreprirent de faire leur paix. Dans un acte
où ils expliquaient les Barricades par la nécessité de sauver la foi
catholique, ils proposèrent, au nom de Paris, des seigneurs, des
villes liguées, une réconciliation. Le roi fut tout miel. Il répondit
qu'il ne songeait qu'à son bon peuple, qu'il avait déjà révoqué trente
édits bursaux, _qu'il détestait les hérétiques, voulait les
exterminer_, et que, pour mieux faire cette guerre sainte, il
assemblerait le 15 août les États généraux.
C'était en réalité se livrer à ses ennemis, agir comme si les ligueurs
eussent été vraiment fanatiques, fort inquiets de l'hérésie. Mais
l'affaire était politique; la Ligue, moitié lorraine, moitié
espagnole, ne voulait du roi qu'une chose, lui arracher sa couronne.
Par ce traité, il la donnait.
La peur explique sa conduite. Il avait emporté la peur de Paris, cette
grande image de la furie du peuple. Il avait une peur nouvelle,
l'apparition de l'_Armada_, qui, à ce moment, voguait à pleines voiles
le long de nos côtes. Il avait peur de son gardien, d'Épernon,
tellement haï, tellement compromettant, et hâte de s'en débarrasser.
Il avait peur de son ami naturel et de son meilleur allié, le roi de
Navarre, qu'il eût volontiers appelé, et qu'il faisait mine d'avoir en
horreur. Enfin il avait son conseil, son cabinet plein de traîtres,
tout au moins d'hommes équivoques, qui, plus qu'à moitié, étaient pour
les Guises. Le chancelier Cheverny, créature de la reine mère, avait
eu l'insigne honneur de marier une de ses parentes au frère du duc de
Guise. Le secrétaire Villeroy, ennemi de d'Épernon, qui l'appelait le
_petit coquin_ et voulait le bâtonner, était de coeur avec la Ligue.
La reine mère, qui était à Paris avec Guise, écrivait au roi des
lettres trempées de larmes maternelles, le suppliant d'avoir pitié de
lui-même, de ne pas se perdre.
On lui fit faire de très-fausses démarches, par exemple d'envoyer
trois fois son médecin à Paris, puis Villeroy même. Plus il se
montrait facile, et plus on devint exigeant.
On obtint aussi de lui qu'il se défît de son dogue, du seul des siens
qui pouvait mordre, je parle de d'Épernon. Le roi lui dit qu'il
fallait céder au temps, se retirer dans son gouvernement de Provence.
Telle était sa docilité pour la Ligue, qu'il voulait que d'Épernon
rendît tout ce qu'il conservait au roi: Metz, la grande position
contre les Guises; Angoulême, la communication avec le roi de Navarre;
la _Normandie_ et _Boulogne_, c'est-à-dire la côte, le port, dont
avait besoin l'_Armada_.
D'Épernon fut plus royaliste que le roi: il refusa Boulogne, Metz et
Angoulême. Et tel était l'affaissement du roi, qu'on obtint de lui un
ordre ambigu de fermer à d'Épernon cette dernière place ou de
l'arrêter s'il y était. Dépêché par Villeroy avec empressement, cet
ordre fut si bien reçu des ligueurs de l'endroit, que d'Épernon
faillit périr. Il n'échappa que par un miracle de courage et de
présence d'esprit, enfin par l'approche d'un secours du roi de
Navarre.
Henri III cédait, livrait tout, lorsque Paris, qu'on croyait tellement
contre lui, tellement ligueur, faillit échapper à la Ligue. Le Tiers
parti, le Parlement qui en était la tête naturelle, s'était laissé
enlever la prévôté, la magistrature municipale. Mais, quand, du 1er au
4 juillet, les nouveaux prévôts et échevins procédèrent à l'épuration
de la garde bourgeoise, firent déposer, comme hérétiques, tous les
gens de robe, il y eut de grands murmures et résistance positive.
Le 5 juillet, le conseiller Legrand, capitaine de son quartier, ayant
été déposé, sa compagnie refusa de marcher sous le nouveau capitaine.
Le poste (c'était la porte Saint-Germain) resta fermé, faute de garde.
Un mouvement pouvait avoir lieu si le Parlement eût été hardi. La
bourgeoisie de Paris avait généralement les armes, et, en majorité
immense, elle détestait ce monstre de la Ligue, chimère bizarre, mêlée
de tant de choses, mais dans lequel, après tout, une était beaucoup
trop claire, l'alliance du clergé et de l'Espagne, l'or, l'intrigue et
la menace, l'insolence de l'étranger.
Les présidents du Parlement, mis en demeure de prendre l'initiative
dans un moment si critique, se montrèrent d'abord fort timides. Ils
parurent condamner la résistance. Ils déclarèrent «que, l'affaire
semblant tendre à _sédition_, on en référerait à la reine mère et aux
princes _pour avoir règlement_.» Aux princes, c'était dire aux Guises.
Mais quelle que fût la faiblesse, le tremblement visible de ces
magistrats, Guise n'en abusa pas. Il se montra lui-même excessivement
prudent. Il fit venir le conseiller capitaine, le pria de ne pas se
mettre en danger, de donner sa démission. «J'en endure bien aussi,
dit-il. Faites comme moi. Quand la colère de ces Parisiens sera un peu
plus rassise, je donnerai bon ordre à tout; et alors vous serez
content, vous et tous les gens de bien qui vous ressemblent.»
La démission n'arrêta rien. L'indignation publique ne se cachait plus.
On avait ôté l'épée à des magistrats, à des hommes connus, posés dans
l'estime publique, et on l'avait confiée à des banqueroutiers, à des
gens sans profession connue. Cette disposition des esprits enhardit le
Parlement. «Le premier président, dit Lestoile, parla longuement,
librement et hautement, pour maintenir les vieux capitaines, casser
les nouveaux. Plusieurs conseillers appuyèrent. Le cardinal de Bourbon
parla contre, mais fort peu. Alors le duc de Guise, avec beaucoup de
soumission et de révérence, supplia la cour de donner encore cela au
temps _et au public_.» Le public était là en effet, le public des
Espagnols, hurlant tout autour et près d'assommer le Parlement.
Celui-ci se montra touché d'une prière si respectueuse et si bien
appuyée du _peuple_, dont la voix est celle de Dieu.
Le même _peuple_, pour faire marcher droit le Parlement et l'empêcher
de broncher, vint en masse le sommer de brûler un protestant depuis
longtemps prisonnier; autrement les bons catholiques se chargeaient de
le faire eux-mêmes. Tout cela désavoué par la nouvelle administration
de Paris. Mais la volonté était claire. Il fallut faire quelque chose
pour complaire à ce bon peuple. On avisa que, d'ancienne date, on
avait condamné à Angers un certain Guitel. Il jurait qu'il n'était ni
protestant ni chrétien, d'aucun culte. Il n'en fut pas moins à la
Grève exécuté comme huguenot.
Donc, tout allait à merveille. La religion était satisfaite, le peuple
vainqueur, tous d'accord. Il ne restait qu'à s'embrasser. Le 10
juillet, le roi signa ce qu'il appela son acte d'_Union_.
Chose plaisante et qui fit rire: il y défendait la _Ligue_, mais
prescrivait l'_Union_.
Il garantissait l'union que ses sujets faisaient entre eux pour se
défendre contre lui.
Les ligueurs y renonçaient aux alliances étrangères. Promesse menteuse
s'il en fut.
Le roi, de dix manières diverses, promettait la même chose, de
poursuivre à mort l'hérésie, d'exclure de sa succession tout prince
hérétique.
Un article important était ajouté aux anciens traités. Nul désormais
ne devait obtenir le moindre emploi que sur une attestation de son
évêque ou de son curé. Article énorme qui, en réalité, mettait toutes
les places aux mains du clergé, et de plus l'autorisait à se
constituer partout comme une police, pour connaître les bons sujets et
écarter les suspects.
Dans les articles secrets, il promettait de soumettre le royaume au
pape, selon les règlements du concile de Trente, de livrer des places
aux ligueurs, non-seulement Orléans, Bourges, mais Montreuil, mais le
Crotoy, tout près de Boulogne, _mais Boulogne même_, c'est-à-dire les
ports de nos côtes que demandait l'Espagnol.
Boulogne, que le duc d'Aumale n'avait pas pu arracher au lieutenant de
d'Épernon, Boulogne, que le roi avait en vain prié d'Épernon de lui
remettre, était livré cette fois, pris d'un trait de plume.
À ces articles terribles ajoutez les dons, non écrits, que l'on
extorqua:
Mayenne, frère de Guise, aura l'une des deux armées contre les
hérétiques.
Un frère de Guise aura le Lyonnais,--autrement dit, donnera la main à
la Savoie, et pourra lui ouvrir la France.
Un autre frère, le cardinal de Guise, sera légat d'Avignon; le roi
l'obtiendra du pape.
L'intime confident de Guise, Menneville, que plusieurs croyaient la
tête même de la Ligue, entrera au conseil du roi avec l'archevêque de
Lyon.
Le cardinal de Bourbon est déclaré le plus proche parent du roi.
Exclusion implicite du roi de Navarre.
Guise lui-même aura le commandement général des armées, avec la
justice et la police militaires, comme les avait le connétable.
Le roi n'avait plus rien à donner en ce monde. Il ne lui restait guère
que son corps et sa personne. On voulait qu'il les livrât, qu'il allât
montrer dans Paris sa face souffletée et se prêter aux nasardes. C'est
ce que vint lui demander la reine mère le 1er août, en lui présentant
le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Le roi les embrassa
tendrement en souriant, mais refusa leur requête.
Alors la bonne Catherine se mit à verser des larmes (ce qui lui
arrivait souvent, car elle était fort sensible): «Comment, mon fils!
que dira-t-on de moi? et quel compte pensez-vous qu'on en fasse?
Serait-il bien possible que vous eussiez changé tout d'un coup votre
naturel si enclin à pardonner?»
Mais lui, quand il la vit pleurer, cela le fit rire: «C'est vrai,
madame, mais qu'y faire? C'est ce méchant d'Épernon qui m'a tout
changé et gâté mon naturel.»
Cette gambade disait assez à la vieille qu'il n'était pas dupe. Il
avait eu de fréquentes occasions d'expérimenter combien (même pour
lui) elle était fausse, perfide et malfaisante. En 1587, au départ des
Allemands, elle avait dit, avec la Ligue, que son fils eût pu les
détruire et qu'il ne l'avait pas voulu. Aux Barricades, elle lui avait
donné le conseil singulier d'aller trouver les ligueurs, c'est-à-dire
de se livrer. Et, ici, soufflée par Guise, elle lui conseillait encore
de se jeter dans le guêpier.
Il la connaissait dès lors. Il l'eut haïe s'il eût eu la force de haïr
personne. Mais il la méprisait à fond, n'ayant vu personne en ce monde
de plus méprisable ni de plus semblable à lui.
CHAPITRE XVI
LA LIGUE AUX ÉTATS DE BLOIS
Août-Décembre 1588
L'article où la Ligue renonçait aux alliances étrangères, quoiqu'il ne
fût pas sérieux, parut à Philippe II une trahison de Guise, une
violation du traité fait avec lui en avril. Le 26 juillet, _ab irato_,
il écrivit à Henri III qu'il lui donnerait du secours.
Guise avait voulu s'expliquer, se justifier auprès de l'Aragonais
Moreo, l'agent qui avait traité avec lui. Moreo ne voulut pas
l'entendre. Alors il écrivit directement à Philippe II (24 juillet)
une lettre humble où il lui disait que tout s'était fait pour
l'honneur de Dieu. Philippe ne daigna répondre.
C'était le moment critique de l'_Armada_. L'ambassadeur Mendoza
croyait fermement qu'elle avait vaincu; il avait fait imprimer toute
la victoire à Paris, était parti pour Chartres en poste, et, avant
tout, avait été à la cathédrale remercier la Vierge Marie. De là, en
allant à l'évêché, où logeait le roi, il disait aux gentilshommes avec
une emphase espagnole: «Victoria! victoria!» Il entra ainsi et montra
au roi une lettre qui lui arrivait de Dieppe. Mais le roi lui montra
une autre lettre qui disait que les Anglais avaient canonné
l'_Armada_, coulé douze vaisseaux et tué cinq mille hommes; qu'il n'y
avait plus à songer à débarquer en Angleterre.
Mendoza ayant de la peine à digérer la nouvelle, le roi lui montra en
sus deux ou trois cents forçats turcs d'un vaisseau castillan échoué à
Calais qu'on venait de lui envoyer. Mendoza veut qu'on les lui livre.
Le roi répond doucement qu'il faudra en délibérer. L'Espagnol, fort
irrité, va trouver Guise, qui l'appuie. Ces pauvres diables se
trouvèrent placés en haie sur les degrés où le roi devait passer pour
aller à la messe. Ils se jettent à genoux, et crient tant qu'ils
peuvent: «Misericordia!» Le roi les regarde et passe. Au conseil on
décida que ce n'étaient pas des Espagnols, mais des prisonniers, des
esclaves; qu'en France on ne connaît pas d'esclaves, qu'en touchant la
France on est libre; donc, qu'on les rendrait au sultan, allié du roi,
et qu'au départ chacun d'eux recevrait un écu en poche.
Ce conseil fut comme un tournoi préalable avant la bataille, où l'on
connut bien les ligueurs. Le duc de Nevers et Biron emportèrent cette
décision.
Les effets de la grande déroute furent sensibles à l'instant même.
Mendoza revint à Guise, lui promit secours. Guise en remercie Philippe
II le 5 septembre, dans une lettre où il épuise toute la langue
française pour l'assurer de son dévouement. Philippe, dès le 22 août,
probablement du jour où il apprit le désastre, avait écrit à Mendoza
que Guise pouvait se _justifier_ de l'Union en rompant avec le roi. Si
l'_Armada_ était battue, Farnèse était là tout entier, avec ses trente
mille Espagnols, qui pouvait mettre un poids énorme dans les affaires
de la France.
Le premier service que Guise rendit à Philippe II, ce fut d'attacher à
la Ligue un certain Balagny, que la reine mère avait placé à Cambrai
pour lui garder cette place, prise autrefois par son fils Alençon.
Entre les mains d'un ligueur, Cambrai ne pouvait manquer de revenir
bientôt à l'Espagne.
Sur la même frontière du Nord, le roi avait donné au duc de Nevers la
Picardie, que réclamait de longue date le duc d'Aumale. M. de Nevers
passant par Paris, le prévôt des marchands et les Seize vinrent à son
hôtel, et, au nom de la ville, au nom de la Ligue, lui défendirent d'y
songer.
Quoiqu'il fût stipulé dans le traité qu'on rendrait la Bastille au
roi, on se moqua de cet article. On maintint dans la forteresse l'un
des chefs, le fameux procureur et escrimeur Leclerc, le plus violent
des Seize.
Ce qui ne fut pas moins sensible au roi et lui démontra son néant, ce
fut la défense que la Ligue fit au Parlement de vérifier les lettres
royales données au comte de Soissons, fils du prince de Condé, pour le
laver d'avoir porté les armes avec les hérétiques. Le _peuple_ s'y
opposa, disant qu'un tel péché exigeait que le comte allât à Rome.
Guise tenait extrêmement à ce qu'il ne fût pas réhabilité et restât
incapable de succéder à la couronne, comme _fauteur d'hérésie_.
De plus, Guise aurait voulu que son fils épousât la nièce du pape. Et
le roi la demandait pour le comte de Soissons.
Sur toute et chacune chose, Guise se trouvait ainsi en face du roi. Il
paraissait déterminé à le pousser à l'extrême. Le mouvement, comprimé,
mais très-significatif de Paris contre la Ligue, l'obligeait d'achever
le roi, dût-il lui-même tomber sous l'influence espagnole. Sans doute
aussi il la redoutait moins depuis cette grande catastrophe de
l'_Armada_. Philippe restait puissant et redoutable; mais ce n'était
plus ce Dieu, ce Jupiter, ou ce Pluton, ce terrible Démon du Midi, qui
semblait tenir ou fermer à son choix l'outre des tempêtes.
L'élection des États fut travaillée par toute la France avec une furie
extraordinaire. Le mot d'ordre était donné. On ne voulut pas de
ligueur modéré, mais seulement les emportés, les casse-cous de la
faction. Le Tiers parti, épouvanté, ne savait que dire. À Chartres
même, sous les yeux du roi, un seigneur, l'homme de la Ligue,
effrayait les royalistes des plus terribles menaces. L'épée ne tenait
à rien; et, derrière l'épée, c'était le bâton de la populace, soldée
par les prêtres; et, derrière la populace, c'était l'Espagnol, les
trente mille hommes de Farnèse, prêts à renouveler en France, dans
chaque ville, le sac d'Anvers.
Pas un des élus n'était homme connu, sauf quelques-uns dans la
noblesse. C'était généralement la basse bourgeoisie, inepte et
envieuse du voisin, laquelle, flattée par les seigneurs, eût fait des
crimes pour eux.
Qu'étaient, que voulaient ces États qui venaient, disaient-ils, au
secours de la religion catholique? Pouvaient-ils se tromper eux-mêmes?
Mais le roi venait justement de leur ôter tout prétexte. Il envoyait
deux armées contre l'hérésie, l'une sous le frère même de Guise,
l'autre sous le duc de Nevers. Guise et Nevers, c'était également la
Saint-Barthélemy.
S'il y avait dans les députés quelques hommes de bonne foi, il faut
croire que la passion les rendait à moitié fous. Le programme qu'on
leur apporta de la part des Seize ne porte pas le cachet de
l'huissier, du procureur, des Leclerc et des Marteau. Il rappelle bien
plutôt l'hypocrisie avec laquelle nous avons vu l'Espagne attester à
Trente, à Rome et partout, la _liberté_ qu'elle écrasait; il rappelle
le courage du clergé, lorsque, prié d'aider à l'État (mai 1561), il
refusa héroïquement _au nom de la liberté_.
Ce programme, rédigé certainement par les Jésuites sur la table de
Mendoza, propose à la France d'imiter les nobles libertés castillanes,
les assemblées des Cortès (blessées à mort par Charles-Quint, et
poursuivies au moment même par Philippe II en Aragon).
Voyez l'Angleterre, disait-on, voyez la Pologne: les États y
gouvernent tout.
Sublimes docteurs du mensonge! Combien leur cachet est reconnaissable!
Et qui jamais put espérer d'en approcher dans le faux? Ces libres
États, sortis de la nationalité et défenses de la patrie, ils les
attestaient ici pour espagnoliser la France et pour étrangler la
patrie.
Revenons. L'assemblée se caractérisa en nommant président du clergé le
cardinal de Guise, un furieux; président du Tiers État l'un des Seize,
la Chapelle-Marteau, l'organisateur du comité de la Ligue, que la
révolte avait fait prévôt des marchands. Enfin la noblesse fut
présidée par l'homme des Barricades, le jeune Brissac, ennemi
personnel d'Henri III.
Avant même d'exister, je veux dire d'être constitué, le Tiers dit
toute sa pensée: _supprimer l'impôt_, désarmer le roi.
Tout impôt établi depuis 1576, supprimé. Et cependant la valeur de
l'argent ayant infiniment changé, il avait bien fallu que l'impôt
montât avec tout le reste.
La seconde pensée des États fut de censurer la _tolérance du roi_. Le
jeune Brissac le tint sur la sellette et le chapitra, comme un maître
d'école flagelle l'enfant de paroles avant de lui donner le fouet.
Plusieurs mots sentaient le sang: «Longue patience méprisée est cause
de _rigueur sans pitié_.»
J'ai besoin de rappeler que ces violentes plaintes sur la tolérance du
roi s'adressent au pénitent des Jésuites, au confrère des flagellants,
à l'homme qui conseilla la Saint-Barthélemy!
Du reste, pourquoi un roi? Il suffit de l'ambassadeur d'Espagne pour
gouverner la république française. La situation rappelle et rappellera
de plus en plus la misérable Pologne de la fin du siècle dernier,
lorsque l'ambassadeur russe, le sauvage Repnin, régnait sur le roi
avec un mélange bizarre de violence et de ruse, d'hypocrisie et de
fureur.
L'ancienne Rome avait dix tribuns du peuple; la France va en avoir
mille, sous le nom de syndics. Des syndics de bailliages à ceux de
provinces, et de ceux-ci au syndic général qui suivra le roi et le
gardera à vue, tout se tient, tout se lie. La tête du système est le
protecteur étranger.
On refusait l'impôt, on exigeait la guerre, on forçait le roi à la
commencer en disant cette parole (contre le roi de Navarre): «Jamais
roi, _ayant été hérétique_, ne nous gouvernera.»
«Et pourtant, disait Henri III, quand il ne s'agirait que d'une
succession de cent écus, encore serait-il juste de s'expliquer avec
lui, de savoir ce qu'il pense, s'il ne veut pas se convertir!»
Il faisait venir les députés, s'humiliait, leur parlait _avec
respect_, componction: «Je le sais, messieurs, _peccavi_, j'ai offensé
Dieu, je m'amenderai, je réduirai ma maison au petit pied. S'il y
avait deux chapons, il n'y en aura plus qu'un. Mais comment
voulez-vous que je revienne aux tailles de ce temps-là? Comment
voulez-vous que je vive? Refuser l'argent, c'est me perdre, vous
perdre, et l'État avec nous.»
Les soufflets tombaient comme grêle. L'un disait, comme cette vieille
de l'antiquité à Trajan: «Alors, ne soyez donc point roi.» L'autre:
«Ses paroles ne sont que vent.» Le roi faisait la sourde oreille.