Les États généraux, au contraire, après avoir déjoué le complot de

Leicester, réprimé la populace, qui voulait un maître étranger, sans

rancune, sans aigreur, essayèrent d'éclairer la reine d'Angleterre.

Ils lui dirent qu'elle risquait de se perdre, elle, l'Angleterre et la

Hollande, en écoutant les Espagnols; ils lui dirent que le seul mot

de paix allait produire une énervation déplorable, un fatal

resserrement des coeurs et des bourses. Ils lui montrèrent l'_Armada_

toute prête dans les ports espagnols, qui allait les surprendre

affaiblis, engourdis. Eux qui, depuis vingt années, soutenaient de

leur propre sang et de leur propre fortune la querelle de l'Europe,

ils supplièrent l'Angleterre, qui n'avait rien fait encore, de ne pas

se tenir déjà pour trop fatiguée. La guerre l'avait engraissée;

Londres avait bu la substance d'Anvers et des Pays-Bas; elle avait en

elle une Flandre. Toutes les peurs, toutes les ruines, le sauvetage

des richesses et les industries fugitives avaient fait la large base

de cette pyramide d'or qui depuis a monté toujours, et d'où l'opulence

britannique voit sous elle toute la terre. C'était la Hollande,

épuisée d'une guerre terrible, qui priait cette grasse Angleterre de

ne pas dire: «Je suis trop pauvre pour combattre et me défendre.»

Élisabeth, en vieillissant, devenait plus qu'économe. Elle trouvait

lourde la charge d'aider la Hollande qui pourtant depuis tant d'années

lui évitait et le péril et les frais d'une guerre directe.

Pardonnerait-elle aux États d'avoir déjoué Leicester et repris le

gouvernement? Elle rappela celui-ci, mais lui montra six mois après la

plus haute faveur en lui confiant sa défense, sa personne, l'unique

armée qui couvrît sa capitale.

Le fameux amiral Drake, dont nous parlerons tout à l'heure, ayant fait

une pointe hardie dans le port même de Cadix, Élisabeth parut

épouvantée de son audace. Elle dit qu'elle le punirait, et discuta

avec le prince de Parme ce qu'elle pouvait faire de réparation.

Cependant, voyant l'_Armada_ prête à mettre en mer, elle leva des

matelots. Puis, sur de nouveaux pourparlers, elle désarmait encore.

Heureusement son grand amiral lui désobéit, autant qu'il le put.

Le 29 mai 88, l'_Armada_ sortait de Lisbonne, et rien ne se faisait

encore en Angleterre. Mais cent vaisseaux de Hollande bloquaient les

côtes de Flandre, depuis l'embouchure de l'Escaut jusqu'à Gravelines

et Calais. Farnèse, avec sa forte armée et ses bateaux innombrables,

se morfondait sous la garde du lion de Hollande, qui le tenait là

frémissant.

Si la volonté, l'effort, l'extrême persévérance, la pesante attention

portée sur les détails, si tout cela suffisait pour rendre digne de la

victoire, certes, Philippe II en eût été digne. Depuis quatre ans,

malgré l'âge et la santé déclinante, des embarras de toute espèce, une

grande pénurie d'argent, il était pourtant parvenu à organiser cette

épouvantable machine.

Il y avait cent cinquante vaisseaux, huit mille marins, vingt mille

soldats; on ne pouvait compter la noblesse et les volontaires. Il y

avait deux mille canons, plus d'un million de boulets, cinq cent mille

livres de poudre, sept mille mousquets, dix mille haches et

hallebardes, un nombre énorme de chevaux, charrettes, instruments de

toute sorte, pour remuer, porter la terre et faire des retranchements.

Les munitions abondaient et les vivres surabondaient (jusqu'à quinze

mille pièces de vin), de quoi manger pour six mois! Tout cela pour un

trajet de quinze jours et pour entrer au pays le plus plantureux du

monde!

J'ai dit les préparatifs que Parme faisait de son côté. Dans l'Escaut,

cent bateaux de vivres et soixante-dix bateaux plats, portant chacun

trente chevaux. À Newport deux cents plus petits pour porter les

hommes. À Dunkerque, une vingtaine de vaisseaux hanséatiques, avec

poutres, pointes et crampons pour être agencés ensemble. À Gravelines,

vingt mille tonneaux, avec clous, cordes, à faire des ponts. Des

montagnes de fascines.

Les Hollandais gardant la côte, il improvisa un canal superbe pour

mener ses vaisseaux en pleine terre, d'Anvers à Gand et à Bruges,

rejoindre le canal d'Ypres et sortir dans l'Océan sous l'abri de

l'_Armada_.

Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, dix

wallonnes et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe.

Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept

d'Anglais, pour donner la main à l'Angleterre catholique.

Si grande, si admirable dans ce camp d'élite, la monarchie espagnole

n'était pas moins merveilleuse dans les marins de l'_Armada_. Les

Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvèrent

l'Amérique, les aventureux pêcheurs de baleine, les intrépides

Biscayens environnaient le pavillon dominateur de la Castille, et

l'Italie elle-même, par une grande flotte de Naples, de Venise et de

Toscane, apportait à l'_Armada_ l'augure heureux de Lépante.

Telle avançait sur mer, immense, majestueuse, altière, cette masse à

laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir résister.

Mais ce qu'on n'en voyait pas était plus terrible peut-être que ce qui

frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la conjuration de la

Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au passage; enfin la

défection des meilleurs serviteurs du roi qui, devant une telle force,

perdaient courage et cessaient de lutter.

C'était certainement une des forces de l'_Armada_ de savoir les

_Barricades_ et la chute de la monarchie; de savoir, en suivant nos

côtes, que, là, tout la favorisait, qu'aucun port n'eût osé se fermer

à elle. Ceux de Bretagne, sous un cousin des Guises, lui étaient

ouverts; le Havre de Grâce dans les mains d'un ligueur déterminé;

Calais tellement pour les Espagnols, que le gouverneur tira le canon

pour sauver un de leurs vaisseaux.

Mais tous ces ports étaient étroits, peu profonds, et ne pouvaient

recevoir de tels vaisseaux de guerre. Le roi d'Espagne tenait

infiniment à Boulogne, belle rade, où une partie de sa flotte, au

besoin, eût pu s'abriter.

De là, l'effort persévérant des Guises pour s'emparer de Boulogne en

1587 et 1588. La place était au duc d'Épernon, qui, par des hommes

sûrs, la défendit avec acharnement contre les Guises et contre la

faiblesse de son maître qui la leur aurait livrée. Il n'y a pas de

fait plus honteux dans toute l'histoire de France. La première fois

que les Guises manquèrent de s'en emparer, ils amenèrent, on l'a vu,

promenèrent en triomphe le traître qui avait voulu leur livrer la

ville.

Je crois que c'était l'une des principales raisons pour lesquelles

Philippe II avait pressé les _Barricades_. Il voulait que nos ports,

et surtout Boulogne, se trouvassent ouverts à sa flotte. Le lendemain

de l'événement, le 15 ou 16 mai, Aumale, avec la petite armée qu'il

avait devant Paris, alla tout droit à Boulogne. On supposait que

l'_Armada_ allait passer. Une tempête la retarda. Elle ne passa que le

28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse qui suivait

d'Aumale à ce siége honteux, obéissait à regret, sentant qu'elle se

salissait à jamais par une telle trahison. L'affaire traîna. Trois

cents hommes de renfort furent mis dans la place. Le vent emportait

l'_Armada_ au Nord. Si Boulogne avait faibli, un seul vaisseau détaché

en eût pris possession; l'Espagne s'y serait établie, affermie, et

peut-être cette épine fût restée deux siècles au coeur de la France,

comme jadis celle de Calais.

Ce fait de Boulogne et un autre que nous dirons furent les causes

réelles pour lesquelles le bon sens national se souleva plus tard,

redoutable dans son silence. L'audace et l'effronterie des Guises à se

dévoiler ainsi comme agents de l'étranger sans pudeur, sans

ménagement, finirent par entrer au coeur des Français; ils virent

qu'ils étaient non-seulement trahis, livrés, mais méprisés.

Tant catholique qu'on fût, on devait être épouvanté au passage de

l'_Armada_. Toute violence, toute tyrannie y étaient. Et la flotte

même se composait de victimes. Ces Portugais, condamnés à servir leur

impitoyable bourreau, suivaient, en le maudissant, le pavillon de

Castille. Douze bâtiments de Venise, saisis contre le droit des gens

par leur ami et allié Philippe II, avaient été contraints de se

joindre à la grande flotte, de partager ses périls et ses défaites.

Le pape même, qui, à sa manière, combattait aussi pour l'Espagne par

sa bulle contre Élisabeth, était-il libre en cette guerre et

agissait-il de coeur? Italien et prince, tout autant que pape, s'il

désirait la défaite du protestantisme, il redoutait la victoire du

tyran de l'Italie. Sixte-Quint, loin de désirer la grandeur de

Philippe II, eût souhaité que la France soutînt contre lui les

Pays-Bas. Les humbles manifestations de Philippe, qui prétendait faire

la guerre pour le saint-siége et d'avance s'en disait vassal, ne

pouvaient tromper le pape. Déjà étouffé par l'Espagne, il savait bien

que si elle venait à écraser l'Angleterre, tout était perdu en Europe.

Misérable principicule du désert de Rome, dans quel néant

tomberait-il? et comment échapperait-il à l'universelle asphyxie?

L'Inquisition espagnole, cette arme terrible, pour qui

fonctionnait-elle? Instrument de confiscation, détournée à tous les

usages de la police civile, appliquée même à la douane, elle donnait

une force étrange, au besoin, cruelle pour le clergé même. Si Philippe

II ne l'eût eue, aurait-il osé verser par torrents le sang du clergé

portugais, sauf à extorquer du pape son absolution?

Il fallait la furie folle des Jésuites, le génie bizarre, brouillon,

demi-visionnaire qu'ils tenaient de Loyola, pour pousser dans une

aventure qui eût mis Rome sous le pied de roi. Ils étaient montés sur

la flotte avec force moines, les Cappuccini d'Italie et les

Dominicains espagnols de l'Inquisition. Le vicaire général du

Saint-Office y était en personne. Et, d'autre part, sur la côte de

Flandre, le célèbre docteur Allen, le chef de l'école du meurtre, que

Philippe II venait de faire faire cardinal légat d'Angleterre,

attendait avec les soldats pour passer et _travailler_ avec eux _à la

religion_.

Les Anglais ont assuré avoir trouvé sur les vaisseaux espagnols des

instruments de torture, chevalets, grils, estrapades. Pourquoi pas? On

n'eût pas épargné à l'Angleterre vaincue ce qu'on faisait à Paris

même. Ce fut le premier fruit de la journée des _Barricades_. En mai

et juin, il y eut des faits exécrables qu'on ne voyait plus depuis

longtemps. Un maître d'école catholique, allant à la messe et

communiant, fut jeté à l'eau, comme suspect d'être huguenot. Deux

demoiselles Foucaud, qui l'étaient et se maintinrent telles avec un

courage intrépide, furent condamnées à être étranglées, puis brûlées.

On les mena bâillonnées au supplice. Mais ce n'était pas assez. On eut

soin de couper les cordes pour qu'elles tombassent vivantes dans le

brasier et fussent réellement brûlées vives.

Voilà ce que les Anglais avaient à attendre, ce qui devait les rendre

invincibles. Certes, c'était une bonne pensée de Philippe II d'avoir

mis cette armée de moines sur le pont de ses vaisseaux, ces Jésuites,

ces inquisiteurs. Exhibition politique, infiniment propre à séduire

l'Angleterre et lui donner l'empressement de recevoir un tel joug!

Il y avait aussi une chose sur cette flotte qui devait lui porter

malheur: c'est que ceux qui la montaient étaient des ennemis de

l'Espagne, qu'elle traînait, ou des peuples amortis par elle, tombés

au-dessous d'eux-mêmes. Ces nations qui, séparément, avaient fait tant

de grandes choses, ces individus qui, pris à part, étaient encore

héroïques, mis ensemble se trouvaient faibles.

La grande puissance nouvelle, la pesante, l'inintelligente royauté des

commis, le terrible bureaucrate de l'Escurial, cul-de-jatte qui

gouvernait la guerre, c'était comme une masse de plomb qui pendait à

l'_Armada_ et l'empêchait de marcher, qui d'avance rompait les reins,

cassait les ailes à la victoire.

Un homme qui vivait immuable dans ce palais de granit, dans un cabinet

de dix pieds carrés, n'avait aucune notion du lieu ni du temps. À

quinze années de distance, dans une guerre sur l'Océan, il copia

servilement ce qui avait réussi à Lépante en 1571 sur la Méditerranée.

Et il ne sut pas mieux faire la différence des hommes, croyant encore

avoir affaire à la pesanteur des Turcs, ne tenant compte de l'audace

des Anglais et Hollandais, dont les rapides corsaires, avant qu'il eût

le temps de remuer, lui enlevaient ses navires jusque dans la mer

Pacifique. À Lépante, les hauts vaisseaux, les châteaux flottants de

Castille, avaient canonné à leur aise des Turcs qui ne bougeaient pas.

Philippe refit ces gros vaisseaux, gigantesques galions, lourdes et

massives galéaces, supposant que l'Anglais aurait la bonté de se tenir

immobile et d'attendre en repos les coups. Seulement il ne trouva pas

ces masses suffisamment lourdes; il y fit ajouter de bonnes poutres,

de bons madriers, d'un énorme poids.

Une partie de ces vaisseaux paralytiques étaient remués à bras

d'hommes, par des quantités de forçats, comme dans la Méditerranée;

action nulle dans la lame forte et longue de l'Océan. Et dangereuse

de plus. En pleine mer, un forçat anglais délivra ses camarades,

Turcs, Français, etc. Sur trois vaisseaux portugais s'étendit la

révolte, la tuerie. Hideux spectacle de voir ces Portugais ennemis de

l'Espagne, contraints par elle et vrais forçats, égorgés par les

forçats qu'ils faisaient ramer pour l'Espagne!

Cette exécrable Babel de toutes les tyrannies du monde, contenue

pourtant encore dans une apparente unité, était montée par un pilote

qui devait la faire enfoncer, le génie de l'Escurial, du Gesù, de

l'Inquisition,--autrement dit, la mort des peuples et de la pensée

humaine.

Il semble que, du premier coup, la mer en ait eu horreur. Dès la

sortie de Lisbonne, dans les meilleurs jours de l'année (29 mai), le

vent devient furieux, il lui brise quelques vaisseaux, surtout lui

fait perdre du temps. Elle se refait à la Corogne, mais elle n'entre

en Manche que le 28 juillet.

Il y avait une fatalité visible sur cette flotte espagnole, préparée

depuis si longtemps. Un célèbre marin de Lépante est nommé pour la

commander; il devient malade, il meurt. Puis c'est le vieux et

illustre Santa-Cruz. Philippe II le trouve trop lent, lui adresse un

mot amer; il en meurt. Philippe en est réduit à prendre pour amiral un

haut seigneur homme de cour, Medina Sidonia, qui n'avait guère de

mérite que sa grande docilité. Celui-là, Philippe était sûr qu'il le

dirigerait toujours, le tiendrait en laisse. Et, en effet, le pauvre

homme obéit, mais ne fit rien.

L'_Armada_, arrivée devant l'île de Wight, jeta l'ancre. Elle croyait

vraisemblablement avoir nouvelle du parti catholique. Mais les

catholiques anglais avaient perdu avec Marie leur centre et leur

unité. Ils avaient été rudement éloignés des côtes, mis dans

l'intérieur. Ils croyaient sentir au cou la hache de la reine d'Écosse

et craignaient une revanche de la Saint-Barthélemy. L'_Armada_ n'avait

rien à attendre. L'Angleterre lui apparut, gardée et fermée,

silencieuse sous ses blanches dunes, et ne donnant pas un signe.

Cependant elle était en danger réel. Quand les Espagnols passèrent en

vue de Plymouth, des cent vaisseaux de la reine, cinquante seulement

étaient prêts. Drake fit la sublime imprudence de sortir, voulant que

le pavillon anglais se montrât toujours, fort ou faible. Grande

tentation pour les Espagnols. Un de leurs vice-amiraux, Martin

Recalde, un de ces vieux marins de Biscaye, des hardis pêcheurs de

baleine, brûlaient de combattre, de passer par-dessus Drake et de

harponner Plymouth.

Il aurait bien pu réussir, débarquer et marcher sur Londres. La flotte

avait vingt mille soldats, que les paysans de milice qu'on exerçait à

Tilbury n'auraient pas arrêtés une heure. Pendant ce temps, l'_Armada_

eût écarté les Hollandais, amené les bateaux de Farnèse et réuni les

deux armées.

Mais Philippe II était sur l'_Armada_, pour le salut de l'Angleterre,

je veux dire son froid génie, sa lenteur, sa timidité. À cet ardent

Biscayen, Medina Sidonia opposa un petit papier, ordre suprême du

maître.

Défense expresse de rien faire avant d'avoir été chercher le prince de

Parme.

Ce ne fut que le 30 juillet que l'amiral anglais put sortir de

Plymouth avec cent petites embarcations qu'on appellerait aujourd'hui

des bateaux. Le lendemain, il aperçut les cent cinquante géants qui

occupaient l'Océan de leur masse, de l'ombre sinistre de leurs voiles

immenses.

Il avait heureusement avec lui une élite d'hommes intrépides, des

têtes froidement héroïques et sans imagination, qui, dans ces masses

si hautes, virent sur-le-champ une chose, c'est qu'elles tireraient

trop haut et ne toucheraient jamais; que plus on serait près d'elles,

moins on souffrirait de leur feu. Ils résolurent d'attaquer presque à

bout portant.

Il y avait là deux hommes extraordinaires, d'abord Drake, qui revenait

de faire le tour du monde, qui avait forcé le mystérieux sanctuaire de

l'empire des Espagnols, l'océan Pacifique, qui s'était promené

invincible à travers leurs flottes, avait forcé leurs villes, terrifié

leurs plus lointaines possessions. C'est lui qui trouva l'extrême

point sud du monde.

L'autre, Forbisher, simple capitaine, avait percé le Nord jusqu'au

Groënland. Le premier, il avait cherché le passage septentrional

d'Amérique en Asie. Avec ces deux hommes, déjà de réputation immense,

l'un du Sud, l'autre du Nord, une force morale prodigieuse était sur

la flotte.

L'Angleterre allait aussi ferme que si elle eût par eux les deux pôles

dans la main.

Les petits vaisseaux, volant plutôt qu'ils ne voguaient, passèrent

derrière les Espagnols, leur prirent le dessus du vent, les

canonnèrent avec une audace, une vigueur inattendues, prouvant la

supériorité de leur tir, comme de leur navigation.

Le 2 août, nouvelle épreuve. Les Espagnols, qui avaient l'avantage du

vent, ne purent le garder; canonnés, ils reculèrent, il est vrai, pour

gagner Dunkerque, où ils invitaient le prince de Parme à se rendre

sur-le-champ. En attendant, un renfort d'une vingtaine de vaisseaux

arrivait à la flotte anglaise avec tous les grands seigneurs qui

venaient prendre part à la fête. Action très-vive le 4 août. Les deux

flottes se canonnaient à cent cinquante pas. Et cette fois, ce furent

encore les Espagnols qui se retirèrent, suivis de près par les

Anglais.

Chaque jour l'_Armada_ fit de grosses pertes. Elle n'avait pas

l'avantage, donc ne pouvait débloquer les bateaux du prince de Parme.

N'ayant pas battu les Anglais, elle ne pouvait, derrière eux, aller

trouver les Hollandais et les arracher de la côte où ils bloquaient la

grande armée. Le prince n'avait de vaisseaux qu'une vingtaine

d'hanséatiques. Eût-il pu, l'_Armada_ n'allant pas à lui, lui aller à

elle avec si peu de force, hasarder ses trois cents bateaux, ce grand

nombre de soldats, en profitant d'une nuit, d'un brouillard?... C'eût

été un acte de témérité insensée qu'un jeune homme désespéré, ayant sa

fortune à faire, eût tenté peut-être, mais auquel Farnèse, si sage,

âgé d'ailleurs et malade, couvert de gloire, n'eût pas songé. Philippe

II, si extraordinairement prudent, lui reprocha, après l'événement, de

n'avoir pas fait la folie. Il l'eût disgracié s'il l'eût faite.

Il y avait aussi une grande et très-grande difficulté, c'est que les

matelots que Farnèse avait _pressés_ et amenés de force s'enfuyaient

de tous les côtés. Le brave soldat espagnol, si ferme sur terre, le

noble _senor soldado_, déclarait avec gravité qu'il ne s'embarquerait

pas sans la protection de la flotte.

Même sous cette protection, y avait-il sûreté? Les vaisseaux anglais,

si rapides, n'auraient-ils pas, derrière la flotte et dans ses rangs

mêmes, coulé les bateaux? Cela est assez probable. Mais tous n'eussent

pas péri, et, si l'_Armada_ en eût amené seulement un tiers, avec les

vingt mille soldats qu'elle contenait elle-même, l'invasion aurait eu

de terribles chances.

Drake ne leur donna pas le loisir d'en faire l'essai. Dans la nuit du

7 au 8 août, il prit huit mauvais vaisseaux, les remplit de poudre, de

toute sorte de ferraille, les poussa dans l'_Armada_, y mit le feu. La

terreur, le désordre, furent épouvantables. On se souvenait d'Anvers,

où nombre de soldats espagnols avaient été brûlés vifs. Sans attendre

le signal, les vaisseaux coupèrent leurs câbles, se séparèrent et

s'enfuirent à travers la haute mer.

Le vent les poussait aux côtes de l'Est. Ralliés à Gravelines, ils

virent bientôt fondre sur eux la furieuse petite flotte qui, de plus

belle, les canonna à bout portant.

Malgré leur force et la grande épaisseur du bordage, plusieurs

vaisseaux furent percés, d'autres démâtés et désagréés. L'intrépide

résistance de leurs capitaines ne servait de rien.

Le prince de Parme n'arriva que pour les voir emportés par un vent

violent du midi, qui les mit bientôt, hors du canal, dans la mer du

Nord, et jusque vers le Danemark, vers les côtes de Norwége, où le

gros temps empêcha les Anglais de les poursuivre. Cette flotte de

vaisseaux épars ne pouvait plus se diriger, ne s'appartenait plus. Ils

avaient déjà perdu quinze navires et cinq mille hommes. Ils

tournèrent, chassés ainsi, l'Angleterre et l'Écosse, couvrant la mer

de leurs débris, et ils perdirent encore dix-sept vaisseaux sur les

côtes d'Irlande.

En tout, quatre-vingt-un vaisseaux et quatorze mille soldats!

Ce n'était pas une flotte qui avait péri, mais un monde. Tout le Midi,

traîné par Philippe II à cette misérable croisade, se sentit

moralement atteint pour toujours.

Cette immense ruine, c'était celle, non de l'Espagne seulement, mais

du Portugal, de Naples, de Venise, de Florence, etc. La défaite était

commune au monde catholique.

Et, de ces débris, rejaillit comme un éclat à la tête des Guises. Ils

en furent atteints, blessés. Si _l'Armada_ avait vaincu, qui aurait

osé les frapper?

Grand véritablement, immense fut le triomphe d'Élisabeth. Sa position

sur toutes les mers devint dès lors offensive. Dans Cadix même et dans

Lisbonne, c'était à Philippe à trembler.

Quand la reine, sur un cheval blanc, se montra en amazone au camp de

Tilbury, l'enthousiasme, l'émotion, la tendresse, j'allais dire

l'amour, éclatèrent. Ses cinquante-cinq ans disparurent. On la trouva

jeune et admirablement belle. Cette fois se réalisa la prétention de

la reine, «qu'on ne pouvait soutenir en face le rayonnement de sa

beauté.»

Shakespeare fut historien, et le fidèle interprète du sentiment

national et de la reconnaissance européenne, quand il salua en elle

«la belle vestale assise sur le trône d'Occident.»

CHAPITRE XV

LE ROI, GUISE ET PARIS PENDANT L'EXPÉDITION DE L'ARMADA

Mai-Août 1588.

Si l'on veut comprendre l'état de la France mieux qu'on ne l'a fait

jusqu'ici, il faut, pendant quatre mois, de mai en août, voir

suspendue cette menace épouvantable de l'expédition espagnole et de

l'affaire d'Angleterre.

C'est là, on ne peut en douter, ce que le roi d'une part, et de

l'autre Henri de Guise, considéraient attentivement et suivaient de

l'oeil. Cette question supérieure dominait les petites affaires de la

Ligue, qui visiblement pouvaient se trouver un matin tranchées d'un

coup. La France regardait d'en bas passer cette terrible _Armada_,

comme un immense oiseau noir qui, s'il emportait l'Angleterre, la

frapperait elle-même.

En réalité, c'était la journée des _Barricades_ qui avait coupé le

câble qui retenait la grande flotte. Les enfants perdus de la Ligue et

le parti espagnol, le furieux et factieux ambassadeur Mendoza, avaient

précipité la chose pour le moment où elle était nécessaire à Philippe

II. Il n'avait pas tenu à eux qu'elle n'allât bien plus loin; le

Louvre allait être attaqué, et Guise forcé par les siens de faire le

roi prisonnier, extrémité terrible qui eût fait de Guise lui-même le

serviteur dépendant, et j'allais dire aussi le prisonnier de

l'Espagne. On a vu comme il s'en tira.

Guise connaissait parfaitement l'hypocrisie de Philippe II; et, comme

il avait jadis désavoué le duc d'Albe, il était sûr que Philippe, qui

venait de le forcer à agir contre le roi, peu reconnaissant de la

chose et la trouvant incomplète, la désavouerait et lui reprocherait

d'avoir attenté à la majesté des rois. Aussi Guise s'empressa

d'envoyer à Mendoza une justification des Barricades et de la fuite du

roi: «Il est parti avant que nous eussions le loisir de lui témoigner

que les menaces et dangers avaient pu seuls nous éloigner du devoir

que nous sommes résolus de lui garder inviolable.» Puis ce fidèle

sujet exprime l'espoir que: «Vous ne serez point inutiles spectateurs

des entreprises qui se feront contre la religion, et _que le roi votre

maître nous donnera secours_ si notre prince veut se servir des

huguenots,» etc.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 12 / 24 段