Les deux partis étaient en face. Le roi avait failli tout récemment

être pris par une femme. La duchesse de Montpensier, soeur du duc de

Guise, la furie de la Ligue, avait imaginé de fourrer des bandits à la

Roquette, maison de plaisance près la porte Saint-Antoine. De là, ils

devaient tomber sur le roi quand il reviendrait de chez les moines de

Vincennes, où il faisait une retraite, couper la gorge à ses cinq ou

six domestiques, et l'enlever à Soissons, où était Guise. On aurait

dit aux Parisiens que les huguenots enlevaient le roi, pour exaspérer

la foule et lui faire commencer le massacre des politiques.

Il n'y a aucun animal qui, mis en demeure de périr, ne devienne

très-clairvoyant. Le roi avait fini par voir que la bêtise de sa

vieille mère, qui appelait Guise son bâton de vieillesse, les

pantalonnades de Villequier et autres, le perdaient. Il ne crut plus

que d'Épernon. Celui-ci, colonel de l'infanterie, mit les Suisses à

Lagny-sur-Marne, pour menacer Paris d'en haut, et alla, comme

gouverneur de Normandie, se saisir en bas de Rouen. En même temps, il

voulait s'assurer d'Orléans, de façon à serrer Paris de trois côtés.

Cela fait, on eût pu, sans trop grande imprudence, suivre le conseil

d'Épernon, qui était d'arrêter et de faire étrangler les pensionnaires

de Philippe II.

Les terreurs de ceux-ci coïncidaient avec les intérêts du maître.

Philippe attendait la guerre civile de France pour faire partir son

_Armada_. Aux premiers jours d'avril, l'Aragonais Moreo vint à

Soissons trouver Guise et lui intima l'ordre de rompre avec le roi, en

l'assurant de trois cent mille écus, de six mille lansquenets et de

douze cents lances; à quoi il ajoutait, ce qui eût fait bien plus, que

son maître n'aurait plus d'ambassadeur auprès du roi, mais _auprès de

l'Union_. (Papiers de Simancas; Mignet, _Marie Stuart_, ch. XII.)

Belles promesses. Mais les tiendrait-on? Philippe II poussait vers

l'Angleterre tout ce qu'il avait d'argent et de force. Il voulait, la

Ligue voulait que Guise se jetât dans Paris. Périlleuse exigence.

Guise n'avait pas assez de forces pour y venir en ennemi. Et il était

difficile d'y venir en ami, lorsque déjà il faisait la guerre au roi

en Picardie, chassait ses garnisons, se moquait de ses ordres.

Mettre Guise à Paris avant de lui donner des forces, c'était tenter le

roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrêta

pas les meneurs. L'ambassadeur d'Espagne était déterminé; il lui

fallait l'explosion. Les Jésuites étaient déterminés; la soutane est

hardie, comme les femmes qui ne risquent guère; et l'on a vu de plus,

par l'affaire de Marie Stuart, combien ils étaient romanesques,

mauvais appréciateurs du possible et de l'impossible, compromettants

surtout et peu ménagers de la vie de leurs amis. Pour les autres

meneurs, hommes d'exécution, vieux massacreurs connus, qui risquaient

bien plus que les prêtres, ils se voyaient percés à jour, menacés de

très-près, et ils avaient grande hâte de diminuer leur péril en y

associant le duc de Guise.

C'était leur serf; ils lui signifièrent que s'il n'arrivait pas, il

ferait bien de ne jamais mettre les pieds dans Paris.

Il se mit en voie d'obéir, il fit venir de Picardie le duc d'Aumale,

appela le ban et l'arrière-ban des siens, fit filer dans la ville un

monde de seigneurs, de gentilshommes et de soldats, comme avant la

Saint-Barthélemy. «Tout se perdait comme dans une forêt épaisse ou

une grande mer.» On a vu déjà en 1572 comment cela _se perdait_.

L'immensité des couvents, des colléges, des vastes cloîtres de

chanoines à Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, pouvait cacher

toute une armée.

Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen qui ne manque

jamais, la peur de la famine. Des mines allongées, des visages pâles

erraient. Des gens prudents se parlaient à l'oreille. On disait: «Que

deviendrons-nous?»

Le roi, seul à Paris, n'ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il

envoya Bellièvre à Soissons pour tâcher d'y retenir Guise, le priant

assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise

paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en

débarrassa. Puis, l'ayant fait partir, lui-même monta à cheval, lui

laissa la grande route, et, par des chemins de traverse, arriva à

Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai, il entra à midi.

Presque seul, ayant à peine cinq ou six cavaliers, il entra dans la

foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand

chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie,

enleva le chapeau et tira le manteau: «Monseigneur, faites-vous

connaître.»

Un cri s'élève: «C'est le duc de Guise!» Les Parisiens, qui se

croyaient déjà affamés, n'auraient pas vu toute une armée pour eux et

un grand convoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats

éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les

élégantes suivaient cette mode italienne), et, d'un riant visage lui

dit: «Bon prince! te voilà!... Nous sommes sauvés!»

À ce mot, on s'élance, on baise ses bottes. Les fleurs pleuvaient. Il

y eut des simples qui frottaient leurs chapelets contre lui pour les

sanctifier. Il est entouré, étouffé presque, peut à peine passer. Il

souriait, mais avait hâte de profiter de la surprise qu'allait causer

son arrivée. Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Halle

au Blé), chez la reine mère. Elle qui négociait, qui croyait

l'empêcher de venir, elle le voit tout venu, pâlit, bégaye. Lui,

modeste; il assure qu'il ne vient que pour se justifier.

Il espérait en elle. Il avait besoin d'elle pour qu'elle donnât à son

fils des conseils de lâcheté. La vieille femme va prendre sa chaise et

le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune

chevalier, dire au roi que Guise est venu.

Le roi fut si surpris qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite

table, soutenant sa tête avec la main dont il se couvrit le visage. Le

colonel corse Ornano et un abbé Del Bene, qui étaient là, dirent qu'il

fallait le poignarder. L'abbé, avec douceur, citait le mot biblique:

«Je frapperai le pasteur; les brebis seront dispersées.»

C'était un conseil très-hardi; cependant on croyait que le roi le

suivrait et ne se laisserait pas braver dans son Louvre. Crillon,

mestre de camp des gardes, voyant le duc entrer, enfonça son chapeau

et ne le salua pas, comme un homme qu'on allait tuer. Sixte-Quint

aussi, quand on lui conta la chose, était surpris qu'il fût sorti

vivant.

Il n'y avait pas grande force au Louvre. Mais sans nul doute, c'eût

été un coup de terreur épouvantable qui d'abord eût paralysé. Beaucoup

de gens auraient fui de Paris. Le roi avait des hommes d'exécution,

Biron, Crillon et Ornano. Il tenait, outre le Louvre, la Bastille et

l'Arsenal, où était l'artillerie. Selon toute apparence, il eût eu

vingt-quatre heures pour lui.

Mais lui-même avait peur. Et il avait près de lui des gens comme

Villequier, qui avaient encore plus peur, calculant que, si on prenait

le Louvre et le roi, eux, ils payeraient l'affaire; la foule les eût

mis en morceaux. Ils prêchaient pour la douceur, lorsque le duc entra

avec la reine mère. Il était défait, pâle, ayant, aux antichambres,

aux escaliers, passé entre des épées nues, et perdu là toutes ses

politesses sans qu'on lui répondît.

Le roi, de son côté, était très-altéré, et son visage montrait une

résolution violente. Il lui dit sèchement: «Pourquoi êtes-vous venu?»

Puis à Bellièvre: «N'étiez-vous pas chargé de dire...?» Et, Bellièvre

voulant s'expliquer, le roi lui dit: «Assez.» Et il tourna le dos au

duc de Guise. Selon un manuscrit, celui-ci s'assit sur un coffre, non

pas par insolence, mais sans doute par émotion.

Cependant les femmes, la reine mère, la duchesse d'Uzès, prenaient le

roi à part, lui disaient cette terrible effervescence du peuple, et

lui montraient la foule qui avait pénétré dans la cour du Louvre.

Bref, on le détrempait.

Guise sentit finement, vivement, ce moment de fluctuation, et prit

congé. En sortant, il se demandait si vraiment il vivait encore, et

se blâmait de s'être livré à ce hasard. Mais il était sauvé. Il fit

venir les meneurs de la Ligue et tous ses gens; il s'arma, s'assura

dans son hôtel, quoiqu'il n'en eût plus guère besoin, ayant doublé de

force par le succès de sa témérité.

Pendant ce temps-là, le roi avait fait venir Poulain: celui-ci lui

disait que la Ligue se réunissait le soir dans telle maison, qu'on

pouvait encore rafler tout. Trop tard, beaucoup trop tard. Ce qu'on

pouvait au Louvre le matin, on ne le pouvait pas le soir, et hors du

Louvre. Le roi n'avait plus rien à faire.

Le 10, Guise était maître. Avec quatre cents gentilshommes cuirassés

sous l'habit, les pistolets dans le manteau, il alla faire sa cour au

roi, qui dut le bien recevoir. Le bon duc alla ensuite rendre ses

respects à la reine régnante, et accompagner le roi à la messe, enfin

retourna à son hôtel à travers la foule enthousiaste.

Il dîna. Après son dîner, il alla chez la reine mère, où le roi se

rendit. Maintenant c'était au roi à se justifier. Il le fit comme il

put, se plaignant seulement des _étrangers_ qui étaient cachés en

ville et désirant qu'on les chassât. Guise s'offrit pour y aider. Ce

fut une farce; on se moqua des envoyés du roi.

Cela le mit dans une colère d'enfant. «Je dompterai Paris,» dit-il. Il

envoie ordre aux Suisses de venir de Lagny. On le sut presque avant

qu'il l'eût dit, et tout le soir, toute la nuit, on sema le bruit que

le roi ferait le lendemain l'exécution des meilleurs catholiques et

mettrait la ville au pillage.

Le matin, les Suisses entrent vers quatre heures avec leurs fifres et

quelques gardes-françaises, mèche allumée. Démonstration ridicule.

Guise ayant déjà tant de forces, son frère Aumale à une lieue, toutes

ses bandes dans la ville, un tiers de la ville pour lui! le tiers

armé, le tiers actif.

Le roi comptait sur les deux autres tiers, et il avait cru faire un

grand coup politique en faisant capitaines, colonels de la garde

bourgeoise, des hommes du parlement. Le colonel président de Thou, mis

dès le soir avec ses gens au poste des Innocents, ne put même les y

tenir; ils s'en allèrent, disant que Paris allait être pillé, et

qu'ils voulaient défendre leurs femmes et leurs enfants. Le colonel

président Brisson, qui était le plus doux des hommes, fut si bien pris

par les ligueurs, que, de gré ou de force, il se mit avec eux.

Dès cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de

Paris), le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en

chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint-Jacques.

«Qu'y a-t-il?» dit chacun. «C'est le fils de Coligny qui est au

faubourg Saint-Germain, avec ses huguenots.»

À neuf heures du matin, tout le quartier ecclésiastique des colléges

et séminaires, l'évêché, la Cité, étaient déjà barricadés. On prit le

Petit-Châtelet. On s'empara des ponts. Tout cela exécuté par Crucé et

la noire populace en robe qu'on appelait les écoliers. Le tocsin fut

d'abord sonné au cloître Saint-Benoît, sur la pente de la rue

Saint-Jacques. La place d'armes était Saint-Séverin, au bas de la rue.

Une dépêche espagnole (Ranke, V, 6) nous apprend que tout ceci se fit

_contre l'avis de Guise_. Il eût voulu seulement intimider le roi, et

il dit dans la nuit qu'il était sûr, dès lors, d'en obtenir les États

généraux (où on l'aurait fait connétable). Il n'en voulait pas

davantage pour le moment.

C'était un vilain jeu dans sa pensée, très-périlleux, de se barricader

contre son roi et de lui livrer dans sa capitale une bataille en

règle. On a vu par le premier Guise la prudence excessive de ces

Lorrains: François voulait un ordre écrit pour la bataille de Dreux.

Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans

l'affaire, qu'il s'en lavait les mains. «Je dormais, dit-il dans une

lettre, quand tout commença.» Et, en effet, il se montra le matin à

ses fenêtres en blanc habit d'été, dans le négligé d'un bon homme qui

à peine s'éveille et demande: «Eh! que fait-on donc?»

Il avait placé dans chaque quartier des gentilshommes pour enhardir le

peuple. Mais il prétendait que cette hardiesse s'arrêtât aux menaces.

Ce qui est curieux, c'est que la pensée du Roi était exactement la

même. Il avait expressément recommandé deux choses: 1º de ne rien

prendre et de payer les vivres dont on aurait besoin; 2º de ne pas

tirer.

Tout fut très-lent sur la rive droite où était l'hôtel de Guise. Les

barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent

qu'à midi de l'autre côté.

Dans le quartier de l'Université, Crucé et les meneurs du parti

espagnol trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac,

qui était au duc de Guise, mais qui ne tint compte de ses réserves.

Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et voulait se

venger.

La place Maubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort

important pour séparer les deux Paris, les deux émeutes. Crillon

l'occupe; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la

permission de charger; le roi persévère dans ses défenses. Ce brave

reste là sans agir, et misérablement livré.

Brissac ne demanda pas permission à l'hôtel de Guise. Il fit ses

barricades. Il s'empara de la Cité, du Petit-Châtelet et des entours

du Marché-Neuf, où étaient des compagnies suisses. Là et partout

commodément placé et maître des fenêtres, d'en haut, il fit tirer sur

eux. Il en fut de même plus tard sur l'autre rive, au cimetière des

Innocents. Ces Allemands qui étaient là sans vivres, tout exposés aux

coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre à genoux,

leur rosaire à la main, criant en leur patois: «Bons catholiques! bons

catholiques!»

Les Parisiens en tuèrent passablement. Ce qui les rendait furieux,

c'était un mot qu'avaient répandu les ligueurs, en l'attribuant ici à

Biron, là à Crillon, et ailleurs aux officiers suisses: «Messieurs les

Parisiens, mettez des draps au lit; nous coucherons ce soir avec vos

dames.»

Ainsi le sang coula et la guerre fut lancée. Dès lors l'_Armada_ put

sortir. Très-probablement, le jour même (12 mai), avant le soir,

Mendoza dut écrire à Madrid; puis, de Madrid partit l'ordre

d'embarquement. Opération immense qui pourtant fut faite le 28; le

lendemain eut lieu le départ. Seize jours avaient suffi pour tout.

Guise aussi était embarqué sur l'inconnu, et plus qu'il ne voulait.

Les États généraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge

de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de

flagrante rébellion?

Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne

pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres

diables, d'épargner le sang catholique.

Chose odieuse, bien nouvelle alors, que le roi dût à son sujet la

protection des siens et demandât grâce! Cela aurait pu faire un

revirement, au moins de pitié, Le Louvre, désert le matin (De Thou),

l'était moins vers le soir; cinq cents gentilhommes (Davila) s'y

réunirent pour le défendre. Parmi eux, un Montmorency (l'Estoile).

Brissac, au nom de Guise, alla offrir une sauvegarde à l'ambassadeur

d'Angleterre, qui le reçut fort mal. Et, comme le jeune homme

hypocritement s'inquiétait pour lui, lui conseillait de fermer son

hôtel, demandait s'il avait des armes, l'Anglais dit sèchement: «Mon

arme, c'est la foi publique; mes portes resteront ouvertes. Je ne suis

pas envoyé à Paris, mais bien en France. Je serai où sera le Roi.»

Du reste, Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à

apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il

les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les gardes-françaises.

Sans armes, une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant

la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant lui. Il

renvoya les gardes au Louvre; il rendit les armes aux Suisses. Tous

l'admiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle taille,

sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, n'avaient autant

charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12 au soir, ce fut un

dieu.

Ce dieu, comme la situation le voulait, avait deux visages; il était

prince, il était peuple; il saluait gracieusement les gentilshommes,

avec nuance et distinction, et ne refusait pas aux mains sales les

grosses poignées de main. Sa figure était d'un Janus, tout autre sur

chaque joue. Sa balafre, voisine de l'oeil, le rendait fort sujet aux

larmes, de sorte qu'il offrait deux aspects, souriant d'un oeil, et

pleurant de l'autre.

Le prince de Parme, sombre Italien, qui ne connaissait pas la France,

jugea sévèrement la conduite de Guise: «Il aurait dû, dit-il, ou ne

pas commencer, ou aller jusqu'au bout. Qui tire l'épée contre son roi,

doit jeter le fourreau.» La vrai pensée des Espagnols, c'est que la

guerre civile n'était pas assez engagée.

Leurs agents, et surtout leurs moines, poussaient aux dernières

violences; ils voulaient qu'on forçât le Louvre. Et, si le roi avait

péri dans la bagarre, ils n'en auraient pas fait un grand deuil, étant

sûrs désormais d'avoir une bonne guerre civile, irrévocable, qui

donnerait le champ libre à Philippe II.

L'intérêt de Guise était autre. Il eût été déshonoré. La chose eût été

sur son dos. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire

pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut

dans l'estime du peuple, après une telle journée, il croyait avoir

peu à craindre. Par le Roi ou par les États, il ne pouvait manquer

d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume, à

laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même hors

Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France. Mais le roi

pris, le roi tué, Guise baissait; l'opinion tournait; accusé,

affaibli, il était trop heureux alors de se livrer sans réserve à

l'Espagne; la mort du roi le constituait valet de Philippe II.

La reine mère, allant de l'un à l'autre, conseillant toujours, donnait

au duc, au roi, deux étranges conseils, bien propres à la faire

suspecter. Elle voulait que le roi allât se montrer aux barricades,

apparût aux ligueurs dans sa haute majesté. Un sûr moyen de se faire

prendre. Et, quant au duc, elle l'engageait à se mettre dans le Louvre

avec le roi, et à le garder; elle lui promettait tout de la

reconnaissance royale, spécialement la lieutenance générale. «Mais,

madame, disait-il, voulez-vous que j'aille me jeter tout seul et en

pourpoint parmi mes ennemis?... J'en suis bien marri. Mais que

puis-je? Un peuple furieux, c'est comme un taureau échauffé qu'on ne

peut retenir...»

Il n'ajoutait pas une chose, c'est que, tout brave qu'il était, il

n'aurait jamais osé barrer le chemin à ses maîtres, je veux dire à la

tourbe des moines et agents espagnols.

Je ne crois pas qu'un homme si avisé, si informé, ait ignoré que le

roi avait toujours une porte libre pour s'en aller. Si Guise les

faisait garder toutes, _moins une_ (celle des Tuileries), c'est que

probablement, n'osant défendre le roi et cependant craignant pour lui,

il voulut que son mannequin royal gardât la clef des champs.

La dernière violence n'était nullement invraisemblable. La duchesse de

Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux

fanatiques et les agents de l'étranger. Le 13, vendredi, à deux

heures, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs, l'avocat la

Rivière, le tailleur la Rue, le cabaretier Perrichon, commençaient à

crier: «Les barricades au Louvre!... Allons prendre ce b..... de roi!»

Un bataillon sacré se formait au pays latin de la fine fleur

espagnole, huit cents séminaristes avec quatre cents moines de toute

robe et de tout couvent, et pour capitaines les prédicateurs. Leur mot

de ralliement était: «Allons chercher _le frère_ Henri!»

Ils n'auraient peut-être pas fait un grand exploit au Louvre. Mais ils

auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras; il n'eût osé

ni agir avec eux, ni agir contre eux, ni même rester neutre à ne rien

faire.

La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque

Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dit tout bas: «Le

roi est parti.» Guise fut étonné ou feignit l'étonnement. Mais il ne

remua point, il ne se mit pas à sa poursuite. Toute la cavalerie

dépendait de lui. Les Parisiens, moines et écoliers, ne se seraient

pas risqués en plaine contre les Suisses et les gardes que Guise avait

rendus et que le roi emmena avec lui.

Il s'était décidé vers cinq heures à partir, et encore parce qu'on lui

dit que Guise pourrait bien aussi l'assaillir avec les autres. Du

Louvre, à pied, la baguette à la main, il alla aux Tuileries où

étaient les écuries et monta à cheval. Les princes, seigneurs et

conseillers, Montpensier, Longueville, Saint-Paul, le grand prieur, un

cardinal, Biron, Aumont, Cheverny, Villeroy, Bellièvre, y montèrent

avec lui. Les hommes de robe longue, comme Cheverny, montèrent comme

ils étaient, sans bottes, assez embarrassés de cette subite

résolution. Il n'est pas vrai qu'on se soit enfui à toute bride,

puisque devant marchaient les gardes et les Suisses à pied.

Le roi laissa le secrétaire Pinard pour expliquer poliment au duc de

Guise pourquoi il se décidait à partir.

En s'en allant, dit-on, il jeta feu et flamme contre cette ville qu'il

avait toujours habitée, et enrichie par son séjour, négligeant Blois

et Fontainebleau que les autres rois préféraient, et qui traitait si

mal son prince débonnaire, trop fidèle bourgeois de Paris.

CHAPITRE XIV

L'ARMADA[10]

Juin, Juillet, Août 1588

[Note 10: De Thou, si complet ici, doit être comparé aux Anglais; il

donne la part importante que les Hollandais eurent à la chose. Les

_Mémoires de la Ligue_ contiennent les dépositions des Espagnols

naufragés, t. II, p. 452. Nos archives possèdent trois curieuses

ballades anglaises, avec gravures; on y voit les grils, fouets, etc.,

qu'apportaient les Espagnols (_Archives de Simancas_, B, 6, 76).]

La France troublée, livrée, vendue, la Hollande en défiance

très-grande de l'Angleterre, l'Allemagne paralysée par l'Empereur, la

décomposition du monde protestant, tels furent les vents favorables

qui, le 29 mai, enflèrent les voiles de l'_Armada_.

Elle surprit Élisabeth. Retardée par la tempête, elle rentra à la

Corogne, n'en sortit que le 21 juillet, et ne fut que le 29 en vue de

Plymouth. Deux mois s'étaient passés, et elle était encore à temps de

tenter l'invasion, la flotte anglaise étant faible, et les milices,

fort peu aguerries de l'Angleterre, se rassemblaient lentement.

L'Angleterre fut sauvée par trois choses: l'héroïsme de sa marine, le

découragement du parti catholique après la mort de Marie Stuart, et

spécialement la puissante assistance de la Hollande, qui bloqua le

prince de Parme et le cloua au rivage de Flandre.

Si ces choses ne s'étaient pas rencontrées, les vaillants marins

anglais, et leurs petits vaisseaux n'auraient pas été assez forts pour

faire face aux deux dangers. Pendant qu'ils luttaient avec l'_Armada_,

le prince de Parme aurait eu le temps de passer d'un autre côté, avec

ses trente mille hommes, les premiers soldats du monde. Dès lors, tout

était fini.

La Hollande ne le permit pas.

Ceux qui préconisent la force du gouvernement monarchique auront fort

à faire ici. Il semble qu'après sa résolution violente contre Marie

Stuart, la reine d'Angleterre ait faibli; on put croire que l'abeille

avait perdu son aiguillon.

Évidemment elle flotta pendant une année, ne sut pas ce qu'elle

voulait. Elle découragea ses amis, enhardit ses ennemis.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 11 / 24 段