23 mars 1586.--Le roi ne consulte plus sa mère. Il met des impôts pour

rendre odieux Guise, qui veut la guerre.--1er mai. On réduit Guise par

la pauvreté. Il vient d'engager sa meilleure terre de 25,000 fr. de

revenus.--14 mai. Guise dit au roi en partant: Je vois que mes

ennemis, du vivant de S. M., peuvent m'ôter l'honneur et la vie; mais

je leur montrerai avec combien de malheurs cela adviendra. Cent ans

après nous, on sentira la plaie qu'ils auront faite à ce

royaulme.--Guise aspireroit à la couronne après la mort du roi.--27

mai. La Ligue a dégoûté tout le monde. Guise s'est laissé mener par le

nez.--18 juin. Dévotion d'Henri III. Le pape le prie de modérer ses

abstinences.--10 juin. On va imprimer les lettres de Guise à l'Espagne

et au pape. Le roi est devenu le plus fort.--4 juillet. Le roi a

dressé 12 enfants joueurs de luth, et les fait coucher à la

garde-robe.--15 février. Joie de la Savoie. Le jeu commence. Le duc

pourra tomber enfin sur Genève que le roi défend.--D'Espernon périra

le premier, et l'on profitera de ses débris.--20 février. Le roi

devient mélancolique, n'aime plus le bruit, se retire aux Capucins. Il

laissera faire. Les mignons sont ennemis entre eux. Joyeuse trahirait

Épernon pour Guise.--6 mars. Henri III dit qu'il voudroit que Savoie

fût dans Genève, qu'il s'en réjouiroit avec le duc.--31 mars. Le roi

s'abandonne; mais si d'Épernon vient, il peut tuer ses ennemis.

Épernon dit qu'il les fera sauter des galeries du Louvre.--20 avril.

Le roi, larme à l'oeil, met le chapeau de Joyeuse à Épernon, et celui

d'Épernon à Joyeuse, et les deux chapeaux sur sa tête: union.--29

avril. Il faut que le duc de Savoie gagne Marseille et Lyon. Sans

Marseille, point de Provence, sans Lyon, point de Dauphiné.--2 juin.

Savoie pourroit se déclarer défenseur du roi, qui lui remettroit ses

places plutôt qu'à un d'Épernon.--4 août. Guise, au désespoir, avoue

qu'il appellera les Espagnols.--C'est à ce point de ses affaires le

plus ébranlé qu'il fera bon traiter avec luy. Je luy ay faict tenir

les 2 billets. On verra ce qu'il répondra.--3 septembre. (Aux États),

il y aura quelque querelle d'Allemand qui troublera la fête. Les

fourriers des princes s'y entrebattent déjà.--11 septembre. Le roi est

vindicatif et dissimulé, mais qui n'exécute pas, il sera toujours

prévenu par M. de Guise.--12 septembre. Guise a 5,000 arquebusiers

dans Orléans, et l'ambassadeur offre du secours à Guise, qui se croit

fort et ne veut encore agir.--Guise en vient à nonchaloir, reprend ses

amours avec madame de Sauves.--Le roi fait entendre qu'il le fera

connétable.--1589, 17 mars. Le président Jeannin m'est venu trouver;

il m'a dit que V. A. devoit agir, que M. du Maine estant élu

lieutenant de l'Estat, ne pourroit sans rougir consentir ouvertement

et du premier abord qu'on démembrast la France.--Voyant qu'il parle

vaguement comme Guise, le Savoyard répond durement, écarte les belles

paroles de Jeannin, dit qu'il lui faut au moins le Dauphiné sous la

protection de la Savoie.--Les trois ou quatre qui mènent les affaires

offrent le Dauphiné et la Provence.--_Dépêches inédites de

l'ambassadeur de Savoie._ Archives de Turin.]

«Suis-je bien moi?» disait ce juif dans les cachots de l'Inquisition.

«Mais non! je ne suis point moi!» L'histoire en dit autant ici et se

méconnaît elle-même.

On aurait cru que la furie de ce Charles, tombant aujourd'hui à droite

pour tomber demain à gauche, était le pire gouvernement. On l'eût cru,

on se fût trompé. Il y avait encore alors un peu d'ordre financier,

quelque obstacle aux vaines dépenses. Barrière détruite, abaissée à

l'avénement d'Henri III. Donc ce sera celui-ci qui marquera le fond du

fond? Son Épernon et son Joyeuse sont le pire gouvernement? Mais non,

nous n'y sommes pas; voici les grands réformateurs qui vont guérir

tous les abus, les Lorrains et les ligueurs, défenseurs irréprochables

des franchises nationales. Que nous apportent ceux-ci? et quel serait

leur succès s'ils venaient à bout de leur oeuvre? Ils ne vivraient pas

un quart d'heure sans subir deux conditions: _un démembrement féodal_,

qui mettrait la France en pièces; et la tête de ce monstre _serait le

tyran étranger_.

Nous voilà donc à ce point de défendre Épernon, Joyeuse. Dans la

faiblesse actuelle du roi de Navarre, en attendant qu'il grossisse et

soit Henri IV, ces deux drôles, contre les Lorrains et le parti

espagnol, se trouvent les gardiens de la nationalité. Confessons cet

avilissement et cette extrême misère. La France, dans ce moment,

périrait sans la royauté, qui elle-même n'existe que dans ces deux

tristes vizirs.

S'ils avaient été d'accord, le trône, à l'état vermoulu, eût eu encore

quelque force. D'Épernon était un homme de résolution; il voyait

très-bien dans Paris combien l'oeuvre de la Ligue était chose

artificielle; toujours il demanda au roi de lui permettre d'agir. La

Ligue entraînait les foules par ruse et terreur; mais fort aisément la

terreur aurait été reportée de l'autre côté. Ce ne fut, comme on va

voir, que par une panique habile qu'on réunit un moment le peuple pour

les _Barricades_. Si l'on eût pris les devants, les vrais ligueurs,

pour une action sérieuse, n'auraient pas été nombreux.

Épernon était une épée. Mais le manche, qui le tenait? Une pauvre

chose pourrie, la volonté d'Henri III, qui n'en était pas seulement à

garder son secret une heure. Il ne pouvait rien retenir: c'était son

infirmité. Catéchisé par Épernon, et louant son énergie, il s'en

allait rapporter tout à son gouverneur Villequier et à la vieille

Catherine, qui le faisaient savoir aux Guises.

Si Joyeuse n'était pas un traître, c'était du moins un jeune fou. Sa

marotte était de supplanter Guise. Il était suivi en effet de tout ce

qu'il y avait de cerveaux vides dans la jeune noblesse: loyaux

étourdis qui n'aimaient ni les replis italiens du fameux héros

catholique, petit-fils des Borgia, ni l'austérité empesée, la roideur

des calvinistes. Joyeuse était leur grand homme; ils admiraient sa

grandeur à jeter l'or par les fenêtres. Il ressemblait à Henri III. Le

souci de celui-ci n'était ni la Ligue ni l'Espagne: c'était la

rivalité d'Épernon et de Joyeuse.

Cependant, qu'il le voulût ou non, il penchait vers ce dernier, pour

la raison toute simple que Catherine, Villequier, d'O, c'est-à-dire le

vieil intérieur, étaient aussi du côté catholique, et ne lui

demandaient aucun acte d'énergie, de résolution, mais seulement de

rester tranquille et d'aller où il allait (au gouffre de l'Espagne et

des Guises). Avec Épernon, il eût fallu se botter, monter à cheval,

s'appuyer du Tiers parti et même du roi de Navarre, faire le coup de

pistolet, peut-être livrer un combat désespéré dans Paris.

La fermentation y était grande, facile à entretenir dans l'état

d'extrême malaise où étaient les populations. La peste, peu

auparavant, avait horriblement sévi, et, dit-on, tué trente mille

hommes. Cette malheureuse ville en deuil était triste, aigrie,

crédule. Le service de Marie Stuart que l'on fit à Notre-Dame exalta

fort les esprits. Le printemps permit de faire des processions

nombreuses, qui, en même temps, étaient des revues de la faction. Les

Guises y faisaient venir de Picardie, de Thiérache, de Champagne, même

de Lorraine, de pauvres diables, hommes et femmes, dont la misère

exaltait la dévotion. Les pèlerins, en habits blancs avec des croix,

hurlaient des chants dans tous les patois de la France ou en mauvais

allemand. Ce spectacle portait au cerveau. Beaucoup avaient peur;

d'autres s'animaient, devenaient furieux. D'ardents agents de la

Ligue, emportant de Paris ces torches, les secouaient par toute la

France. Dans les confessionnaux, on disait aux femmes tremblantes:

«N'ayez peur; la sainte Union a quatre-vingt mille hommes armés; nous

serons heureux dans trois mois; il n'y aura qu'une religion.»

Un fait montre où l'on en était. Le conseil de l'Union, tenu aux

Jésuites, avait décidé que Boulogne serait livrée à l'Espagne. Le roi,

averti, empêcha la chose. Loin d'être déconcerté, deux ans de suite on

revint à la même entreprise. L'homme qui devait livrer Boulogne fut

amené en triomphe sous le nez du roi, caressé d'hôtel en hôtel. Paris

le vit; le Louvre l'endura; il ne se trouva pas un Français pour

mettre la main sur le traître. Tellement la longueur des maux avait

énervé les meilleurs! Tellement l'étincelle nationale et le sens de la

Patrie, déjà si vifs au temps de la Pucelle, s'étaient plus d'un

siècle après misérablement affaiblis!

Que la petite minorité protestante, réduite du cinquième au dixième de

la population française, fût tentée d'appeler au secours pour ne pas

être égorgée, on le comprend à la rigueur. Mais que cette majorité qui

se prétendait énorme, qui se disait la nation, amenât l'étranger en

France, c'est là ce qui avait droit d'étonner et d'indigner. Et quel

étranger encore? Non tel petit prince allemand, non quelques bandes de

reîtres, mais l'épouvantable géant qui venait d'engloutir l'empire

portugais, les Indes orientales, ayant les occidentales!

N'avait-on pas sujet de croire qu'un tel roi retiendrait pour

toujours ce qu'on lui mettrait dans les mains?

Attendre le secours d'Espagne, c'était la politique des Jésuites,

celle des Guises et des hauts ligueurs. Mais leurs bas associés, ceux

qui travaillaient la boue de Paris, avaient hâte de _jouer des mains_.

Il leur tardait de jouir de ce qu'on leur avait promis. Les modérés

qu'il fallait égorger, c'étaient principalement ceux que l'on désirait

piller.

Il y avait de bons coups à faire chez M. le chancelier, chez M. le

premier président, etc., etc. Pour en venir au pillage, il fallait

surprendre le roi, l'enfermer, le tuer ou le tondre, lui faire suivre

sa vocation et en faire un capucin. Trois fois de suite en six mois,

on crut mettre la main sur lui.

Trois fois, il fut averti, se tint sur ses gardes. Nous possédons le

récit de l'intrépide Poulain, qui, chaque soir au conseil de la Ligue,

où on pouvait le poignarder, apprenait ce qu'on ferait le lendemain

contre le roi. On a suspecté cette pièce. Mais elle est tout à fait

d'accord avec tous les documents qu'on a publiés depuis.

Comment servir Henri III? Il se trahissait lui-même. Son entourage lui

fit croire que Poulain était payé par les huguenots. Il l'envoya faire

ses révélations à un Villeroy, ami de Guise, et qui le tenait au

courant de tout.

L'orage semblait devoir écraser le roi de Navarre! Il faut regarder la

carte, voir l'étroite et misérable petite bande de terrain où il se

trouve acculé, ayant par derrière l'Espagne, par devant la grande

France catholique, Henri III uni à la Ligue, qui allait, bon gré mal

gré, marcher contre lui.

Il est vrai que tous les protestants d'Europe s'étaient émus, cotisés,

le roi de Danemark en tête, pour payer une armée allemande qui ferait

une diversion. Les ligueurs dirent à l'instant que c'était Henri III

lui-même qui appelait les Allemands. S'il ne combattait pas

l'invasion, tout le monde le jugeait traître. S'il la combattait, il

se fermait tout retour du côté des protestants, il se brouillait à

jamais avec l'Allemagne et la Suisse protestante; il appartenait dès

lors à la Ligue, qui le traînait la chaîne au cou.

Il lui fallut bien pourtant, devant l'émeute permanente, prendre ce

dernier parti. La Ligue donnait des troupes à Guise; le roi se mit à

la tête des siennes, et il fallut que d'Épernon avec lui combattît les

Allemands au profit de la Ligue.

Comment l'armée de Navarre joindrait-elle celle d'Allemagne à travers

toute la France? Grand problème. Loin d'avancer à sa rencontre, le

Béarnais reculait devant une grosse armée royale que menait Joyeuse.

Plus d'une fois il se trouva près de périr, entre deux rivières et

deux grands corps ennemis. Son vrai sauveur fut Joyeuse et son

incapacité. Cet intrépide étourdi, suivi d'un monde de grands

seigneurs à tête non moins légère, avait obtenu carte blanche du roi

et la permission de donner bataille. Inquiet de son crédit baissé, il

voulait se relever par quelque succès éclatant qui le mît au-dessus de

Guise et lui conciliât la Ligue. En attendant, sur sa route, il

faisait le bon catholique en massacrant tout; il avait juré,

disait-il, de faire mourir quiconque sauverait un seul huguenot.

Toute son inquiétude, c'était d'être joint trop tôt par le maréchal

Matignon, un Normand fort entendu, qu'on lui envoyait pour tuteur et

qui tâchait de le rejoindre.

Joyeuse trouve l'ennemi à Coutras, et ne perd pas une minute pour se

faire battre à plate couture, disperser, détruire et tuer (20 octobre

1587).

La petite armée protestante, outre sa supériorité morale de troupe

aguerrie, se montra une armée moderne comme art et habileté.

L'artillerie, bien placée et bien commandée, fit du premier coup un

dégât immense dans les rangs serrés de Joyeuse, et la sienne, plus

forte, n'eut aucun effet. Des pelotons d'arquebusiers, marchant devant

le roi de Navarre et les deux Condé, leur préparèrent la besogne. Ils

rompirent les catholiques, renversèrent les brillants escadrons. Et

alors, l'infanterie protestante survenant, un grand massacre commença;

deux mille morts restèrent sur la place, parmi lesquels ce beau monde

de seigneurs et le fanfaron Joyeuse.

Point de victoire plus complète. La chambre où dîna le roi de Navarre

était pleine de drapeaux; tout le monde ivre de joie, lui calme autant

qu'auparavant, modéré et bon pour les prisonniers jusqu'à rendre à

quelques-uns leurs enseignes pour les consoler. Les ministres étaient

stupéfaits de voir un homme si modeste. D'autres, observateurs

sérieux, entrevirent l'abîme insondable d'indifférence à toute chose

qui, sous cette surface aimable, se trouvait en effet chez lui.

Nulle autre prise que les femmes; pour quelques jours, à la Rochelle,

éloigné de sa maîtresse, la fameuse Corisande, il lui avait fallu la

fille d'un magistrat de la ville. Les ministres avant la bataille lui

rappelèrent ce péché; sans disputer, il en fit une sorte de

satisfaction, d'amende honorable abrégée. Puis le lendemain de la

bataille, il laissa tout, et s'en alla, avec sa brassée de drapeaux,

chez sa Corisande d'Audouin.

Il est vrai que tout le monde le quittait. Chacun avait hâte d'aller

reposer chez soi. Et cette armée allemande qui venait tout exprès pour

eux, qui allait la diriger? Un seul des chefs protestants y avait

songé, et, par une course intrépide de deux cents lieues en pays

ennemi, était parvenu à la joindre. C'était le fils de Coligny.

Abandonnée à elle-même, l'armée étrangère allait comme un grand

vaisseau sans pilote ou comme un homme ivre, sans savoir ce qu'elle

faisait; le soldat même menait ses chefs. Les Allemands avaient trouvé

en Champagne leur vainqueur, le vin, le raisin, la vendange; leur

voyage était devenu une sorte de bacchanale. Puis le camp fut un

hôpital; on laissa des hommes sur tous les chemins.

La nouvelle de Coutras, qui leur vint le 28 octobre, les avait

encouragés. Mais ce qui leur porta un coup terrible à ne pas s'en

relever, ce fut de voir que le roi, que d'Épernon, qu'on leur avait

dit amis, vinrent à eux comme ennemis. D'Épernon leur ferme la route.

Il les arrête, les démoralise, les corrompt, décide les Suisses qu'ils

avaient à les quitter, à se joindre aux Suisses du roi.

Henri III se trouva ainsi avoir deux fois servi la Ligue et s'être

porté deux coups. Par la défaite de Joyeuse il se trouvait ruiné dans

sa force principale, et par le succès d'Épernon il brisait les

Allemands, qui eussent été contre la Ligue ses meilleurs auxiliaires.

Ceux-ci, n'espérant plus rien, indisciplinés, sans ordre, ne se

gardant même plus, offraient à Guise une belle prise. Par deux fois,

il tomba sur eux, et eut deux petits avantages que la Ligue porta

jusqu'au ciel. Le roi, au contraire, qui avait fait le grand coup, en

décourageant les Allemands, fut partout proclamé traître, coupable,

dûment convaincu de les avoir fait échapper.

La Ligue crut dès lors n'avoir plus rien à ménager avec un homme mort,

qui venait par complaisance de s'exterminer. À ce roi crevé, on put

sans danger donner le dernier coup de pied. Le parti, assemblé à

Nancy, lui fit la demande de _s'unir mieux à la Ligue_ (il venait de

se perdre pour elle), de subir le concile de Trente et la domination

du pape, d'accepter l'Inquisition, de donner des places aux ligueurs,

de vendre les biens protestants pour entretenir en Lorraine une armée

catholique, de taxer les convertis au tiers de leurs revenus, enfin

_de ne faire grâce à aucun prisonnier_.

Condition atroce. On avait soin d'ajouter que, si un prisonnier, pour

sauver sa vie, voulait se faire catholique, il ne le pouvait _qu'en

cédant la totalité de ses biens_.

Était-ce tout? Non, on exigeait que le roi, de plus, _éloignât de lui

ceux qu'on lui désignerait_. Cela voulait dire Épernon, quelques

seigneurs qui lui restaient encore fidèles, sa garde, les

quarante-cinq de son antichambre.

C'était lui demander sa vie.

On sentait que, poussé jusque-là, il disputerait, qu'acculé dans le

désespoir, il essayerait quelque chose, s'obstinerait à vouloir

vivre,--et, par ce crime, mériterait sa déposition.

CHAPITRE XIII

LE ROI D'ESPAGNE FAIT FAIRE LES BARRICADES DE PARIS

Mai 1588

«Le duc de Guise est triste, écrivait à son maître l'envoyé de

Florence; il a perdu la gaieté qui lui était habituelle. À peine âgé

de trente-cinq ans, il a déjà des cheveux blancs aux tempes.

Regrette-t-il d'avoir manqué son but? Forme-t-il de nouveaux projets?»

(Alberi, Cath.)

Il n'est pas difficile maintenant de répondre à cette question. Guise

sentait dès lors parfaitement le noeud qui le tenait au cou. _Il ne

pouvait agir ni sans l'Espagnol ni par lui._ Il devait périr au lacet

dont fut étranglé Don Juan.

On l'a vu en 1583, lancé par les Jésuites, vouloir jouer le tout pour

le tout, et brusquer l'affaire d'Angleterre; un mot de Mendoza le

ramena en arrière. En 1587, Philippe lui avait promis de l'argent et

des troupes, l'assistance même du prince de Parme; mais le 11 août, il

écrivait que, le roi de France agissant lui-même contre les Allemands,

_il était inutile_ d'aider le duc de Guise; celui-ci resta faible,

réduit aux escarmouches, incapable de faire de grandes choses.

Philippe II avait sur les Guises l'opinion du duc d'Albe, que

c'étaient des brouillons et de dangereux intrigants. Leur alliance

avec Don Juan ne dut pas modifier cette opinion. Il sut probablement

l'offre de Guise aux catholiques anglais (1583) de les aider à chasser

l'Espagnol quand on s'en serait servi.

L'envoyé d'Henri III, Longlée, toucha Philippe à un point bien

sensible en lui disant (1587): «Qu'une étroite liaison existait entre

Guise et le prince de Parme.» Celui-ci, comme tous les Farnèses, avait

eu toujours à se plaindre du roi d'Espagne. On avait vu la dureté

sauvage de Charles-Quint au meurtre de Pierre Farnèse, et sa saisie

sur tous les enfants qui, par leur mère, étaient pourtant les propres

petits-fils de Charles-Quint. Cette mère, Marguerite de Parme,

gouvernante des Pays-Bas, servit avec intelligence et d'un zèle

admirable, sans obtenir la moindre gratitude pour ses intérêts

d'Italie. Elle en pleurait souvent. Au fils de Charles-Quint, elle fit

un grand don, elle donna son fils, Alexandre, le grand tacticien, ce

fort et froid génie qui, mêlant la victoire au crime, la douceur à la

cruauté, reconquit pour l'Espagne tous les Pays-Bas catholiques. Il

venait de mettre le sceau à cette oeuvre par le siége d'Anvers, la

plus grande opération du siècle, lorsque la mort de son père le fit

prince de Parme. Philippe II, qui s'était longuement fait tirer

l'oreille pour leur rendre Plaisance et peut-être ne désirait pas que

les Farnèses s'affermissent, refusa durement au prince d'aller voir

ses États; il redouta l'effet qu'aurait au-delà des monts l'apparition

de ce vainqueur, qui avait fait ce que n'avait pu le duc d'Albe, et la

réflexion qui fût venue que l'Espagnol n'était grand que par le génie

et le sang italien. Donc, on le cloua en Flandre; usé déjà, malade,

désirant le soleil, on lui dit que c'était assez d'aller aux eaux de

Spa; on lui défendit l'Italie, on le retint au Nord, pour traîner

jusqu'au bout dans la guerre des marais, des fanges et des

brouillards.

Parme était mécontent, et Guise mécontent.

Philippe II les tenait tous deux comme deux chevaux généreux, deux

arabes pur sang attelés à une charrette.

Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de

construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux

plats qui devait porter son armée en Angleterre sous la protection de

l'Armada. De son grand général, il avait fait un bûcheron, un

charpentier, que sais-je? Il lui fit d'abord abattre une forêt de

Flandre pour les matériaux, puis ramasser dans tout le Nord

d'innombrables tonneaux pour faire les ponts, puis réunir une masse

incroyable de fagots ou fascines qui feraient des retranchements pour

l'armée débarquée. Long et fastidieux travail, ridicule même par

l'excès des précautions, jusqu'à bâtir dans les bateaux des fours à

cuire le pain pour un trajet de deux jours! Ajoutez qu'une chose

travaillée ainsi publiquement pendant quatre ans, et si connue de

l'ennemi, était presque sûre d'avorter.

Maintenant que faisait-il de Guise? On voyait beaucoup mieux ce qu'il

n'en faisait pas. Il avait agi avec lui justement comme le désirait

Henri III. La superbe occasion d'une grande victoire nationale sur

l'armée allemande, indisciplinée, errante, ivre, il l'avait enlevée à

Guise en lui refusant le secours promis. Ce nouveau Don Juan aurait eu

là à bon marché sa victoire de Lépante. L'Espagne la lui souffle. Je

ne m'étonne pas s'il blanchit.

Et pourquoi, dira-t-on, Guise, ayant les Jésuites et la Ligue, ayant

le peuple, ayant le pape, n'agit-il pas sans Philippe II?

1º _Il n'avait pas le pape._ Sixte-Quint fut toujours ennemi de la

Ligue, comme de toute révolte. Il refusa l'argent, il refusa les

troupes. À un ambassadeur d'Espagne qui lui disait qu'on le forcerait

par une sommation générale des princes, la vieille tête de fer

répondit: «Sommez-moi; je vous coupe la tête!»

2º _Guise n'avait pas le peuple_, comme on l'a dit. À Paris même, où

le clergé paraissait maître, il n'y avait pas un tiers du peuple pour

la Ligue (Cayet). Et, dans ce tiers encore, il y avait des gens qui

n'étaient pour la Ligue qu'à force de peur, comme le président colonel

Brisson.

Voilà les deux fortes raisons pour lesquelles Guise fut obligé

d'attendre et de dépendre, n'agissant pas à son jour ni librement,

mais au jour de Philippe II, pour sa commodité, et n'étant qu'un

accessoire de la politique espagnole.

Les auteurs de mémoires se demandent pourquoi les _Barricades_ eurent

lieu le 12 mai, lorsque Guise ne se croyait pas prêt encore. Elles

eurent lieu, parce que Philippe II était prêt, et qu'il le voulut

ainsi; son _Armada_ devait sortir le 29 du port de Lisbonne; il

voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et surprise de ses

propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent

tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dégarnie et faire

la grande affaire anglaise.

De sorte que cette longue, vaste et terrible révolution de France

était un épisode dans le poëme gigantesque de Philippe II, un incident

utile mais secondaire. Guise, en faisant la guerre dans la boue des

rues de Paris, allait rendre possible à l'Espagne de cueillir ce

laurier sublime de la grande victoire européenne. Philippe, avec son

écritoire, par l'épée de Farnèse et l'intrigue de Guise, serait le

vainqueur des vainqueurs.

Mortification singulière, quand on y songe, pour les ligueurs

français, pour le clergé, qui, dès 1561, constitua dans la maison de

Guise un capitaine héréditaire de l'Église, et qui, en même temps,

appela l'Espagne, de voir qu'en réalité, au lieu de se servir de

l'Espagnol, il devenait son serviteur, le valet du roi politique, qui,

si barbarement, traita le clergé portugais.

Il faut avouer que, pour cette grande opération tant retardée,

Philippe II avait choisi un moment admirable.

L'Angleterre, fortifiée en 87 par la mort de Marie Stuart, s'était

fait en 88 la plaie la plus sensible.

Élisabeth, appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne favori

Leicester, dont tout le mérite était une grande apparence de zèle

protestant. La Hollande le reçut avec une confiance extraordinaire,

lui donna plus de pouvoir que la reine n'avait demandé. Un parti se

forma pour faire de cet Anglais un souverain absolu du pays. Une bonne

part de la populace demandait un tyran. Les États généraux montrèrent

une vigueur admirable; en gardant un profond respect pour la reine

d'Angleterre, ils firent couper la tête aux traîtres qui conspiraient

pour elle. Dégoûtés et découragés, les Anglais écoutaient les

propositions de l'Espagne. Les États généraux soutinrent qu'il n'y

avait de paix que dans la victoire, et ils mirent leur pensée de

bronze dans des médailles sublimes, l'une entre autres, avec la

devise: «Le lion libre ne revient pas aux fers.»

Élisabeth, qui montra du courage une fois que la guerre commença,

parut d'abord faible et femme dans cette vaine idée de l'éviter, dans

cette mollesse d'écouter les hâbleries dont l'Espagnol l'amusait pour

la mieux surprendre.

Son Leicester était perdu, et Henri III était perdu, quand Philippe

ébranla sa flotte.

Seulement il avait fallu qu'Henri III ruiné reçût le coup suprême, fût

déraciné, perdît terre, s'envolât au vent comme une feuille morte.

C'est ce que fit le jour des _Barricades_.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 10 / 24 段