plongeait un clairvoyant regard dans leurs conciliabules. Le Jésuite
Ballard, qu'ils envoyèrent de Reims à Mendoza, était suivi depuis six
ans par Walsingham; il l'avait laissé près de cinq années courir
l'Angleterre, ayant près de lui un agent sûr; il ne l'avait pas
arrêté, non plus que Babington, voulant pénétrer davantage et savoir
jusqu'où l'on irait. Ballard revint en Angleterre, au printemps de
1586, pour lier les deux affaires de Babington et de Savage.
L'assassinat semblait d'autant plus nécessaire aux Jésuites, que leur
grande affaire de la Ligue n'aboutissait à rien, et que l'Espagne
languissait. Philippe II avait été malade en 1585 (Gachard, Philippe
II, introd.). Personne, pendant quelque temps, n'ouvrait plus les
dépêches, et rien ne se faisait. On le décida avec peine à organiser
sa _junte de nuit_, qui le suppléa un peu.
Donc, tout allait lentement. On voulut hâter, simplifier par la dague
ou le couteau.
Le Jésuite Ballard se croyait bien déguisé, faisait l'homme d'épée.
Babington se croyait discret, n'ayant associé à l'affaire que cinq ou
six de ses amis, jeunes gentlemen, aussi graves que lui. Savage enfin
passait le temps à se faire faire un habit exprès pour le jour de
l'exécution.
Un mot très-fort du duc de Nevers, qu'il dit au jeune de Thou sur
Henri de Guise, convient aussi bien à tout le parti. Ces gens
embrassaient trop de choses, filaient trop de fils à la fois,
s'embrouillaient de trop de projets, sans voir assez si les points de
suture les feraient s'agencer ensemble. De telle sorte que leur
histoire ressemble à tel roman de l'abbé Prévost, qui a, de temps en
temps, tout un roman pour parenthèse. L'ensemble se relie comme il
peut.
Ici l'affaire, tissue de tous ces fils, était bien assez compliquée
sans y mêler Marie Stuart. Pourquoi la compromettre? Pour agir sur les
catholiques écossais, pour tirer d'elle un testament? On y parvint,
mais on causa sa mort, et l'on manqua toute l'affaire.
Elle était fort resserrée depuis un an, sans communication. Les fortes
têtes de Reims imaginèrent d'essayer d'arriver à elle par un des
leurs, le jeune docteur Gilbert Gifford, dont la famille nombreuse et
importante avait justement sa maison tout près du château de Chartley,
où l'on gardait Marie Stuart. Ce jeune homme paraissait fort sûr,
ayant son père enfermé pour cause de religion, lui-même sorti de
l'Angleterre à douze ans, élevé huit ans par les Jésuites à Reims et
en Lorraine. Il présentait toutes les conditions d'un bon agent, jeune
et presque sans barbe, inspirant confiance, mais vieux d'expérience et
d'études, ayant voyagé, vu l'Europe, parlant très-bien diverses
langues. On a dit de Gifford, comme de Parry et de bien d'autres,
qu'il était un agent de Walsingham; rien n'indique qu'il le fût alors.
Il pouvait être encore sincère à Reims quand il prit cette mission, et
croire, comme tous ces Jésuites, que l'Angleterre était prête pour
l'événement. Mais grande dut être sa surprise, en revoyant ce pays
qu'il avait quitté à douze ans, de le trouver tout autre qu'on ne
disait, de voir cette association de tout un peuple pour la vie de la
reine. La prodigieuse prospérité du pays dut faire songer aussi un
homme clairvoyant qui venait de parcourir l'Italie désolée et la
pouilleuse Castille. Les voyages, la comparaison des moeurs, ne font
pas peu au scepticisme; tel qui part fanatique revient indifférent.
C'est alors que le vieux Walsingham l'aura fait venir, lui aura dit
qu'il les tenait tous, ayant sous la main ce Ballard et ce Babington
sans daigner les prendre, mais que lui Gifford en valait la peine, et
que, puisqu'il était si décidé au régicide, il en avait une belle
occasion en tuant la reine d'Écosse, au lieu de tuer Élisabeth.
Élève des Jésuites, Gifford justifia leur enseignement, montra qu'il
avait profité, et qu'il était un Jésuite accompli. Il se fit leur
intermédiaire, gagna un brasseur de Chartley pour porter, rapporter
dans ses tonneaux les dépêches du parti et les lettres de Marie
Stuart, de façon qu'elle pût se perdre.
Élisabeth la détestait et cependant la défendait, infatuée qu'elle
était du caractère sacré des rois, effrayée de l'exemple si on en
venait à tuer juridiquement une reine. Elle sentait très-bien la force
que les puritains en tireraient; qu'un roi dès lors serait un homme
responsable, justiciable. Elle voyait distinctement l'échafaud de
Charles Ier.
Mais Burleigh, Walsingham, Leicester, qui étaient nominativement
proscrits par Philippe II et recommandés aux assassins, n'entraient
guère dans les prévoyances de la reine. Ils voyaient le moment, le
danger actuel; Élisabeth tuée, ils n'auraient pas vécu une heure.
Tous les ports d'Espagne bouillonnaient (dès 1584) du mouvement de
l'Armada. La Ligue lui offrait la rade de Boulogne, à six heures de
Plymouth. Si Farnèse et ses vieilles bandes passaient, c'était fini.
Marie de sa tour, sortait reine, et son avénement lâchait le soldat
dans les rues de Londres.
On avait vu Milan et Rome sous l'Espagnol, sous l'épouvantable torture
des _Maranes_, moitié Africains. On avait vu le sac d'Anvers, une
scène bien au delà des plus horribles rêves. Tous les rivages
d'Angleterre s'étaient couverts de fugitifs, hommes et femmes, nus,
navrés, sanglants... Maintenant au tour de Londres. L'Anglaise
charitable qui avait reçu la Flamande mourante dans son lit savait ce
que c'était que les saccagements de ville, et elle s'évanouissait
d'épouvante à la seule idée.
L'Angleterre résisterait-elle? Il n'y avait pas d'apparence. Pourquoi?
Parce qu'elle avait l'ennemi dans son sein, parce qu'il y avait
quelqu'un à Chartley, qui, le lendemain de sa descente, donnerait aux
Espagnols deux armées, anglaise, écossaise, ou du moins ferait dire au
peuple des marchands: «Traitons, devançons le pillage.» Un sûr moyen
d'être pillé.
Aujourd'hui le traité. Demain le sac de Londres. Après-demain le
silence des ruines, que l'on voyait aux Pays-Bas, le commencement des
longues tortures à petit bruit, les moines de toute couleur, les
mendiants soldats, la torture et les poux.
Hypothèse? Imagination? Vains rêves? Point du tout. La grande flotte
de l'Armada, quand elle vint traîner le long des côtes, exposa aux
marins anglais une superbe élite de moines, blancs, gris, noirs, un
corps d'inquisiteurs tout prêts.
Il n'y avait aucune famille anglaise qui, le soir, à genoux, ne
demandât, avec prières, larmes et sanglots, la mort, la prompte mort,
de cette malédiction vivante dont le prétendu droit livrait
l'Angleterre.
_Reine propriétaire_ (c'est un mot de Philippe II). Propriété
terrible, de haine et de fureur. De quoi Marie Stuart mourut-elle?
D'avoir fait un _legs de l'Angleterre_ (20 mai). L'Angleterre léguée
la tua.
C'est pour avoir cette lettre du 20 mai que les Jésuites, dans leur
frénétique passion, nouèrent avec elle la correspondance qui la mena à
la mort. Non-seulement elle y donne l'Angleterre à l'Espagne, mais
elle dit que, si son fils ne se fait catholique, _elle le livrera_ à
Philippe II.
Les Jésuites Persons, Holt et autres, étaient déjà en Écosse pour
cette oeuvre pie; ils travaillaient avec les Guises. Henri de Guise
appuyait ardemment les envoyés d'Écosse près de Philippe II. On voyait
bien ces allées et venues; on comprenait qu'une révolution allait se
faire. Henri III, inquiet, envoya un ambassadeur à Édimbourg, ce que
la France n'avait pas fait depuis dix-huit ans. Enfin, pour rendre la
chose encore plus claire, ces insensés d'Écosse se mirent à dire la
messe et se refirent catholiques, comme s'ils avaient déjà vaincu.
Il est évident que tous perdaient la tête. Ils écrivaient, jasaient,
conspiraient en plein vent, sans voir seulement, tristes marionnettes,
qu'ils s'agitaient au fil que tirait Walsingham. Babington, le plus
fou (c'est son droit d'amoureux), en vient à écrire à Marie, _à sa
chère souveraine_, tout ce qu'on fait pour elle. «Quant à ce qui tend
à nous défaire de l'usurpateur, six gentilshommes de qualité, mes amis
familiers, entreprendront l'exécution tragique.» (16 juillet 1586.) À
quoi Marie répond sans hésiter: «_Il faudra_ mettre les six
gentilshommes en besogne, etc.» (27 juillet.)
Ce n'était pas la première fois que Marie consentait la mort
d'Élisabeth. Mais ici, par ce mot fatal, elle avait l'air de
l'ordonner. Son secrétaire Nau, à qui elle dictait, la pria à genoux
de ne pas envoyer cette lettre. Mais c'était fait. La folie est
contagieuse. Et Babington était si naïvement fou, que tous, sur ces
belles ailes, naviguaient dès lors avec lui entre ciel et terre, ayant
perdu de vue ce bas monde des réalités. Il en était venu au point de
ne plus s'inquiéter de l'événement, mais seulement de craindre que les
visages des six héros ne fussent perdus pour la postérité; il en fit
faire un grand tableau où ils étaient très-ressemblants, faciles à
retrouver; attention délicate pour la police, et dont purent le
remercier les agents de Walsingham.
Philippe II était content. Il avait bien serré la bonne lettre où
Marie donnait trois royaumes. Il ordonne qu'on se prépare pour agir
promptement, sur-le-champ, etc.
Cependant, à ce moment même où il sent tout le prix du temps, il veut
que la nouvelle du coup aille d'abord à Paris, non tout droit à
Farnèse en Flandre, et c'est Mendoza qui, de Paris, transmettra à
Farnèse l'ordre de départ, _de sorte qu'Élisabeth tuée_, dans cette
crise brûlante où chaque minute avait un prix énorme, _il y aurait eu
cinq ou six jours perdus_ avant que le secours espagnol mît à la
voile! Cela peint Philippe II, et classe l'animal à sang froid.
Walsingham, tenant son affaire, crut pouvoir emporter la chose auprès
d'Élisabeth par un grand coup de peur. Il lui dit tout en une fois.
Elle en fut renversée.
Fallait-il attendre les actes? Il semblerait que le hardi ministre en
fût d'avis. Il n'arrêta qu'un homme, le vieux Ballard, voulant sans
doute que les autres, effrayés, se précipitassent dans un commencement
d'exécution, et qu'on les prît armés. Ils n'osèrent, devinant bien que
déjà de toutes parts ils étaient pris, enveloppés.
La sûreté de Marie semblait être en ceci, qu'il n'y avait rien de son
écriture. Elle dictait, et Nau écrivait la minute, qu'un autre
secrétaire chiffrait. Nau d'abord noblement, fermement, nia tout. Mais
Babington avoua tout, Ballard tout, et quand ils eurent subi, au
nombre de quatorze, le supplice des traîtres, Nau remit de l'eau dans
son vin. Il dit de point en point comment se faisaient les choses, et
que Marie avait dicté.
Elle se défendit d'abord par le silence, refusant de répondre, disant
qu'elle était reine, étrangère et non soumise aux lois anglaises;
qu'elle était venue en Angleterre _sans y être forcée_. Ceci était
très-faux. Elle n'aurait pas pu se sauver. Notre ambassadeur,
Castelnau, dit nettement qu'à peine réfugiée en Angleterre, elle
conspirait et qu'Élisabeth fut contrainte de la retenir.
Après le silence, elle essaya le mensonge et l'équivoque, disant ne
pas connaître Babington, _puisqu'elle ne l'avait jamais vu_, soutenant
même _qu'il ne lui avait point écrit, qu'elle ne lui avait point
répondu_. Elle prit Dieu à témoin _qu'elle n'avait jamais consenti à
ce qu'on conspirât contre la reine d'Angleterre_.
Tous les historiens, chose curieuse, admirent la dignité de cette
défense! Tous estiment que l'accusée y fut grande et vraiment reine!
Peu s'en faut que ce jugement ne soit cité à côté des jugements des
martyrs, des héros de la vérité!
Les plus judicieux écrivains copient ici sans examen les misérables
pamphlets, généralement anonymes, que les événements produisirent; par
exemple, l'Innocence de la _très-chaste_ et débonnaire Marie, le
Martyre de la reine d'Écosse, la Mort de Marie Stuart, etc., et tout
ce qu'a ramassé la compilation de Jebb. Ces romans furent imprimés la
plupart dans l'année même des _Barricades_ et de l'_Armada_. Ce sont
des armes de guerre lancées contre Élisabeth et contre Henri III. Le
but est d'exalter les Guises, de faire croire que le roi de France
trahit sa parente, et n'intervint pas pour elle. Une foule de détails
inexacts devaient avertir que ces histoires sont des pamphlets et des
pamphlets ignorants. Par exemple, l'auteur du _Martyre_ dit que
Gifford, à Paris, logeait chez le conspirateur Morgan (Jebb, II, 281),
chose matériellement impossible; Morgan était à la Bastille.
Beaucoup d'ornements romanesques montrent aussi que ces livres sont
écrits pour les belles ruelles et les dames du continent, spécialement
les détails sur la blancheur de Marie, sa gorge d'albâtre (307);
spécialement le conseil qu'elle aurait tenu la veille avec ses femmes
et ses serviteurs sur sa toilette du lendemain (639); le satin gaufré,
le taffetas velouté, les bas de soie bleue, les jarretières de soie,
et jusqu'aux caleçons de futaine blanche. Est-il sûr que ces belles
choses aient tellement occupé une âme en présence de l'Éternel?
Mais ce qui me rend ceci encore plus suspect, ce sont les saletés
ignobles qu'on ajoute sur Élisabeth (651). Quand la fureur fait
descendre jusqu'à fouiller de telles choses, on peut croire que
l'historien qui se moque de la pudeur se moquera de la vérité.
Chevaliers de Marie Stuart (je parle surtout au bon Schiller, dupe de
son coeur au point d'écrire ce drame violent contre ses propres
idées), examinons, je vous prie, la vraie cause qui vous a tous
tellement aveuglés, dévoyés, jusqu'à suivre aveuglément les plus sots
pamphlets des Jésuites.
«Son jugement fut irrégulier.» Non, ce n'est pas la vraie cause qui
vous a passionnés. Bien d'autres procès analogues vous ont passé par
les mains sans que vous y insistiez.
Dites la chose comme elle est, n'en rougissez pas. La vraie cause qui
vous émeut, qui nous émeut tous, c'est que _c'était une femme_.
Tuer une femme! c'est en effet une chose horrible, et qui soulève! La
mort de la plus coupable semble un crime de la loi.
Je n'examinerai donc pas ce qui serait advenu de l'Angleterre si
l'invasion espagnole eût trouvé vivante la dangereuse créature qui
faisait l'unité secrète du parti catholique anglais, son lien avec les
Guises, avec toutes les conspirations du continent. Que de femmes
pourtant alors, des millions de femmes anglaises, eussent trouvé pis
que la mort dans la vie de cette femme.
J'aime mieux, mettant ceci à part, répéter ce que j'ai dit ailleurs
avec plus de force que personne (_Rév. française_, t. VII): «Il n'y a
contre les femmes nul moyen sérieux de répression. Elles sont souvent
coupables; elle sont moralement responsables; et cependant, chose
bizarre, _elles ne sont pas punissables_. Malheur au gouvernement qui
les montre à l'échafaud; on ne l'en excuse jamais. Celui qui les
frappe se frappe; qui les punit se punit. Elles sont le monde de la
Grâce; la loi ne peut rien sur elles.»
Élisabeth le sentit cruellement, profondément. De là sa pitoyable
tentative de faire croire qu'elle eût pardonné, mais qu'on devança ses
ordres. Elle voyait parfaitement que cette mort, juste ou non, la
poursuivrait dans tout l'avenir; elle voyait que l'acte odieux que lui
arrachait le péril pouvait sauver l'Angleterre, mais la perdait
elle-même à jamais dans le coeur des hommes.
CHAPITRE XII
HENRI III EST FORCÉ DE S'ANÉANTIR LUI-MÊME
1587
La sombre, mais belle histoire, qui finit en 1572, a été justement
intitulée _les Guerres de religion_. L'histoire misérable que nous
faisons maintenant devrait s'appeler _les Intrigues sous prétexte de
religion_.
[Note 8: Aux chapitres XII et XIII, j'ai suivi fréquemment De Thou
pour l'intérieur de Paris. Les siens y avaient de fortes racines, et
purent savoir beaucoup, étant et au Palais, et à la Cour, et dans les
rues; son père le président était colonel de quartier.--Personne n'a
bien compris qu'aux Barricades Guise était traîné par l'Espagne, qui
le risqua, comme un brûlot, pour pouvoir faire partir l'Armada.]
Les catholiques peuvent là-dessus s'en fier au pape lui-même.
Sixte-Quint avait en dégoût la grande tartuferie à laquelle on
l'associait. Ce bon père, tout occupé de sa petite affaire romaine,
d'arrêter et de faire pendre les bandits de son désert, regardait de
loin sans plaisir la sotte pièce de la Ligue. Il voyait de mauvais
oeil ce que _ses fils_ les ligueurs et _ses fils_ les Espagnols
s'obstinaient à faire pour lui. Il leur donnait à la rigueur des
parchemins et des bulles, point d'argent, se disant trop pauvre. «Si
j'en avais, disait-il ironiquement aux ligueurs, je n'aurais garde
d'en donner pour la guerre; je suis un homme de paix.»
C'était un rusé paysan qui n'était pas dupe. Il voyait qu'il n'y avait
guère de vérité dans tout cela, qu'on ne travaillait pas pour lui, et
que, s'il y avait succès, ce serait la grandeur de l'Espagne, dont il
dépendrait plus encore.
L'Espagne marchant sur l'Europe, menaçante malgré sa fatigue et son
appauvrissement; l'Espagne, aidée d'une force immense d'illusion et de
terreur, poussée par l'armée du mensonge, unie si intimement à la
réaction fanatique qu'elle n'avait pas même besoin de la ménager,
voilà ce qu'on voyait venir.
Force fatale qui, quoi qu'elle fît, parfois insultant le pape, parfois
massacrant des moines (comme on vit en Portugal), n'en semblait pas
moins catholique et la catholicité elle-même.
On a vu les sournoises, maladroites et impuissantes tentatives des
Jésuites en 1578 et 1583, pour agir sans Philippe II par des épées
d'aventuriers. Ils retombent toujours à l'Espagne; ils sont à sa
discrétion.
On va voir de plus en plus la sottise de la Ligue, qui voudrait être
par elle-même, le chimérique roman de Guise, qui vainement se figure
_qu'il se servira de Philippe II_. Il ne fait rien que se perdre. La
Ligue n'a de force sérieuse que par sa base espagnole.
La Ligue fut-elle une chose française et nationale? Les Français du
XVIe siècle (après le Gargantua et pendant qu'écrit Montaigne!)
sont-ils véritablement si fanatiques et si sots? Les actes soi-disant
populaires qu'entasse M. Capefique auront peine à me le faire croire.
Il prend, copie tout ce qu'il trouve aux Archives de la ville,
convocation de la milice, ordres d'armer les bourgeois, programmes de
fêtes publiques, et il appelle tout cela des actes du peuple, les
élans municipaux de la bonne ville de Paris, l'action des confréries,
des halles, etc., etc. Lisez avec attention; vous reconnaissez des
actes officiels, émanés de l'autorité.
Ce qui d'avance m'avait mis tout d'abord en défiance sur cette
prétendue popularité de la Ligue pendant vingt années, c'est la
longueur du temps même. La France n'est pas si longtemps folle. Une
pièce qui traîne ainsi, qui n'aboutit pas promptement, qui recommence
sans cesse pour avoir de fréquents entr'actes et laisser la scène
vide, n'est pas une pièce française. Il y fallait une patience qui
n'est pas de cette nation. On l'aurait sifflée cent fois si le
véritable auteur, le clergé, n'eût été là, avec sa forte police de
boutiquiers ruinés, de mendiants à bâtons, et son arrière-garde
espagnole.
Dès 1586, dans les dépêches d'un agent très-clairvoyant, vivement
intéressé à la chose, l'ambassadeur de Savoie, je trouve cet aveu
curieux: «_La Ligue a dégoûté tout le monde._» (Archives diplomatiques
de Turin, 27 mai 1586, portef. 5.)
Qui dit la Savoie dit l'Espagne; Philippe II venait de donner sa fille
au jeune duc de Savoie. C'est l'aveu des intéressés, de ceux qui
comptaient se servir de la Ligue pour démembrer la France, qui
travaillaient dans ce but, qui pratiquaient Marseille et Lyon.
(_Ibidem_, 27 avril 1587.)
Si la Ligue avait eu en France les fortes et vastes racines nationales
qu'on suppose, Guise n'eût pas eu besoin d'attendre toujours Philippe
II. Quoiqu'il tirât du clergé, quoiqu'il tirât de ses biens qu'il
était obligé de vendre, il tendait toujours les mains à l'Espagne; il
en recevait l'aumône, et, la lutte s'engageant, il en sollicitait les
troupes.
Il savait très-bien que la Ligue, en campagne, n'aurait pu tenir
devant le Roi, uni au roi de Navarre. On le vit en 1589.
Dans les villes mêmes, si faciles à terroriser (nous l'avons vu tant
de fois), la Ligue eût eu le dessous, si elle n'eût sans cesse employé
le moyen suprême, à savoir: le _peuple_, son _peuple_ d'assommeurs,
celui qui mangeait à midi la soupe des couvents et touchait le soir
l'argent espagnol. C'est par ces bandes qu'elle fit les élections de
la milice en 1588.
L'étranger, toujours l'étranger. Voilà ce que tout Français un peu
clairvoyant voyait à travers la Ligue.
Allez donc, sots érudits, rapprocher les temps de la Ligue de ceux de
la Convention! Comparez, je vous prie, les défenseurs et sauveurs du
territoire avec ceux qui livraient la France.
Cette misérable France, si loin de ses premiers élans spontanés,
nationaux, si loin d'Étienne Marcel et des vrais États généraux,
qu'avait-elle pour se défendre, au XVIe siècle, devant la puissance
espagnole? Hélas! rien que la royauté.
Cette royauté funeste, cruellement dépensière et folle, elle est
encore le point central où il faut bien ici se rallier.
Cruel abaissement des temps. Dans le précédent volume, nous
stigmatisions justement le sauvage fou Charles IX et l'homme femme
Henri III. Nous voici réduits maintenant, par la Ligue, ce monstre
d'hypocrisie, à regretter Charles IX, à favoriser Henri III[9].
[Note 9: 12 février 1586. Les amis de Guise s'effrayent. Il ne va pas
au Louvre qu'avec trois cents gentilshommes. Je croy qu'on verra
bientost esclatter ce que le roi couve au fonds de la nue, le desdains
qu'il porte dans sa poitrine.--20 février. Guise va toujours à pied au
milieu de ses gentilshommes à cheval. M. de Sauves a dit que si Guise
se hasardoit à s'accoutumer avec sa femme, il le feroit mourir sans
respect.--16 février. On croit qu'il (Guise?) est venu pour offrir de
l'argent au roi de la part du clergé pour continuer la guerre contre
le roi de Navarre.--28 février. Hypocrisie de Guise. Il dit à
l'ambassadeur de Savoie qu'il ne parlera point de paix, qu'il
embrassera en bon serviteur le parti que suivra le roy, qu'en ces
jours de pénitence, où les débats étoient bannis, on parleroit des
affaires; que dans quinze jours il retourneroit dans son gouvernement,
où il serviroit mieux le roy.--10 mars 1586. Guise fait effort pour
que l'argent que donne le clergé soit remis en ses mains pour la
guerre. Il visite ceux de Paris, tous les conseillers et
présidents.--13 mars. Le roi met ordre que le sieur de la Noue se
jette dans Genève avec soixante gentilshommes, du consentement de ceux
de la ville (pour la garder contre la Savoie).--14 mars. La nécessité
d'argent les fera tous changer sans vergogne. M. de Guise est pauvre
et vend tous les jours. Argent comptant lui pourra faire changer de
conseil. Et le clergé payera tout.