Les Guises étaient fort riches, ayant entre eux un million de revenu.

Affamés par le roi d'Espagne, ils allaient nécessairement être obligés

de se ruiner pour le servir. Il y comptait probablement.

Les résultats se virent bientôt. Dès le surlendemain du traité (le 2

janvier 1585), le comité directeur de la Ligue est posé à Paris; il

agit, pousse, précipite, crie, achète des armes; tout fermente,

bouillonne, dans une agitation furieuse. Le trésorier de la Ligue _est

celui même de l'Évêché_; l'évêque était toujours Gondi, le frère du

conseiller de la Saint-Barthélemy. Quel emploi du trésor? _L'achat des

armes._ Déjà on projetait les Barricades.

Ce conseil se tenait ou chez le trésorier, ou bien à la Sorbonne, ou

encore aux Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les furieux curés de

Paris siégent d'abord, avec quelques marchands ruinés. Mais, pour

rendre l'appel au peuple plus éloquent, plus significatif, on y

joignit des massacreurs connus de 1572. Cela toucha tout le monde; la

Grâce agit; les chefs des confréries, appelés au conseil, furent

très-dociles, et devinrent, chacun dans leur corps, d'excellents

instruments.

Le peuple cependant, le vrai peuple, ne savait rien de tout cela. Les

machinistes qui menaient l'affaire agirent, comme en toute bonne

tragédie, par les deux moyens d'Aristote, par la terreur et la pitié.

Par la terreur. «Les protestants étaient en marche, arrivaient pour

brûler Paris, tuer tout; déjà au faubourg Saint-Germain, dix mille

étaient cachés qui repassaient leurs couteaux.» Mais la pitié faisait

encore plus que le reste; au cimetière de Saint-Séverin et ailleurs,

on exposait de grands tableaux des pauvres martyrs d'Angleterre, avec

force détails horribles; des gens étaient là, baguette en main, pour

expliquer la chose tout haut, et tout bas ils disaient: «Voilà comme

le Béarnais va traiter les bons catholiques.»

Coups violents. Les femmes rentraient en larmes et bouleversées; les

hommes ne savaient plus que dire. Une telle émotion du peuple

enhardissait le Comité. Il voulait, dès lors, tout finir, enlever

Henri III, prendre la Bastille et le Louvre... Et après?... Après,

viendrait Guise. Mais il restait chez lui en attendant. Le Comité s'en

émerveillait fort. L'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, l'appelait à

Paris. Le prince de Parme, qui avait sur les bras la gigantesque

affaire d'Anvers, le priait, le sommait d'agir. Guise recevait

l'argent d'Espagne et ne le gagnait pas.

Tout ce qu'on obtint de lui, ce fut de faire surprendre Toul et

Verdun. Cette audace timide eût pu irriter le roi sans l'effrayer, et

le pousser à accepter l'offre des Pays-Bas. Les Espagnols poussèrent

Guise; ils exigèrent qu'il dressât directement son étendard et marchât

vers Paris. Farnèse écrivait coup sur coup à Mendoza, qui disait à

Guise: «Il le faut.»

Le 21 mars, il obéit, s'empara de Châlons, commença la guerre civile.

À la nouvelle, le coeur manqua au roi. Il fit venir les Belges, il

refusa les Pays-Bas, et les recommanda à la grâce de Dieu.

Guise avait rassemblé la noblesse de Champagne, son frère Mayenne

celle de Bourgogne, et le cardinal de Bourbon celle de Normandie. Un

solennel appel fut fait, au nom de l'Union, aux parlements, aux

prélats et aux villes. Lyon y céda, mais non Marseille, et non

Bordeaux. Le duc de Nevers écrivit que sa conscience lui défendait

d'armer contre son roi sans une autorité plus haute, et il alla à Rome

consulter cette autorité.

Les choses ne se décidant pas plus vivement en faveur de la Ligue, le

roi ne se fût pas hâté de traiter s'il eût été soutenu des siens. Mais

d'Épernon était malade. Joyeuse craignait d'irriter les catholiques,

espérant follement se substituer au duc de Guise. Le roi, seul et

embarrassé, avait là fort à point l'inévitable reine mère, qui ne

demandait qu'à négocier. Elle trouva tout à coup des jambes; redevenue

jeune et leste, elle court à Nemours s'arranger avec Guise. Sa

négociation consiste à livrer tout.

Proscription du protestantisme. Désarmement du roi. Pour garantie, des

places données à tous et à chacun: à Guise, Toul, Verdun, Châlons; à

Mayenne, Dijon, Beaune; à Aumale, à Elbeuf, d'autres places; Dinant

au duc de Mercoeur. Enfin le futur roi, le cardinal de Bourbon, aura

Soissons en attendant Paris (traité de Nemours, 7 juillet 1585). Le

roi est chargé de solder les garnisons des places que l'on tient

contre lui.

Une chose était plus claire et montrait mieux encore que l'Union

n'était pas contre le roi, mais contre la France. Ces admirables

citoyens, qui ne parlaient que d'elle, travaillaient pendant le traité

à donner à l'Espagnol ce que l'Anglais avait eu si longtemps, un port,

une place de débarquement, pour envahir tout droit par le plus court,

au plus près de Paris. C'était Boulogne-sur-Mer qu'ils marchandaient.

Un prévôt de la ville était gagné; Aumale, le frère de Guise, était

aux portes, attendant qu'on ouvrît. Il fut un peu surpris, en

approchant, d'être accueilli avec des volées de boulets.

Un homme du roi, qui assistait au conseil ligueur à Paris, avait su

tout, révélé tout.

Quand le pauvre roi de Navarre apprit le traité de Nemours, qui

mettait Henri III dans les mains de la Ligue, on dit que sa moustache

en blanchit en une nuit. Il se croyait perdu.

Il le crut mieux encore quand le pape Sixte-Quint, vaincu par les

ligueurs, l'excommunia; dès lors, les catholiques, incertains comme le

duc de Nevers, allaient agir avec les Guises. Le tiers parti, il est

vrai, faisait des voeux pour lui; le duc de Montmorency, prévoyant

bien que la Ligue lui arracherait le Languedoc, s'était uni à lui, et,

le 10 août, avait publié un manifeste en commun avec lui et le prince

de Condé. Les _politiques_ cependant, parti timide, inerte, n'étaient

pas un puissant appui. Il eût succombé, sans nul doute, si l'Espagne

eût franchement, fortement secondé les Guises.

Henri de Guise était, comme Don Juan, le martyr de Philippe II. Rien

de plus touchant que ses cris de détresse, de famine, à l'ambassadeur

Mendoza. Celui-ci le repaît de mots. Tantôt c'est une grande armée que

le roi catholique embarque, et ferait arriver si l'on avait Boulogne;

tantôt ce sont des fonds qui viennent.

En réalité, rien.

Et la Ligue aux abois n'a nul expédient que de préparer (7 octobre

85), par ordonnance royale, la vente des biens des protestants.

Le roi triomphait tristement de cette misère, comme disant: «Vous

l'avez voulu.» Au clergé, à la ville, au parlement, il annonçait que

la guerre demandait par mois quatre cent mille écus. Le clergé se

vengeait; il le faisait gronder en chaire. On le chapitrait vertement

et en face; chaque sermonneur lui prescrivait ce qu'il avait à faire.

Philippe II regardait ailleurs. Toute son attention se fixait sur

l'armée anglaise qu'Élisabeth avait enfin donnée aux Pays-Bas, sous le

commandement de Leicester. La Ligue, délaissée de l'Espagne, voyait

bien que le roi allait finir par s'arranger avec le roi de Navarre.

Des deux côtés, à Paris, à Madrid, on se jugeait fort en péril, et, si

la Providence avait si à propos appelé à elle le prince d'Orange pour

faciliter le siége d'Anvers, il était désirable qu'elle éclaircît de

nouveau l'horizon par la mort de la reine d'Angleterre.

Telle était la pensée de Reims. Deux machines s'y préparaient pour

accélérer le miracle.

CHAPITRE XI

LES CONSPIRATIONS DE REIMS.--MORT DE MARIE STUART

1584-1587

Si l'on veut avoir l'idée du sauvage esprit de meurtre qui animait les

colléges anglais de Douai, de Saint-Omer, de Reims et de Rome, il faut

se reporter plus haut, remonter à leur docteur, le prince cardinal

Pole, lire spécialement la lettre qu'il écrit pour gourmander la

douceur d'une reine, qui cependant était Marie la Sanglante, et du

jeune époux de Marie, qui était Philippe II (Granvelle, IV, 308,

1554). C'est par cette lettre furieuse qu'il envahit l'Angleterre,

inaugura ce règne funèbre, où, quatre ans durant, fumèrent les

bûchers. Non pas, comme ailleurs, bûchers de chair morte, de victimes

étranglées,--mais bûchers de chair vivante, criante, hurlante, à qui

l'on faisait sentir les pointes inexprimables d'un supplice calculé.

Violente est l'effronterie de comparer à ce temps celui d'Élisabeth et

le petit nombre de traîtres qu'elle frappa dans un règne de crise,

dans une lutte si inégale contre la coalition de l'Europe catholique.

Après les écrits de Pole, l'âme de ces séminaires et leur véritable

Bible était le grand ouvrage du docteur Sanders, _De Monarchiâ

visibili Ecclesiæ_, livre écrit par un secrétaire de Marie la

Sanglante et sous le patronage du duc d'Albe (Louvain, 1571). Sanders,

homme savant, sincère, qui mourut pour sa doctrine dans l'invasion

d'Irlande en 1579, établit, non-seulement que le christianisme est la

monarchie du pape, mais _qu'il est la monarchie_, une religion

essentiellement, fondamentalement monarchique, la religion du pouvoir

absolu.

Maintenant, représentons-nous ces jeunes coeurs d'exilés, cherchant,

dans l'ardeur de leurs rêves, le monarque, le sauveur visible. Hélas!

est-ce Philippe II? Ce politique hésitant a-t-il les allures d'un

coeur ferme dans la foi? Ce défenseur de l'Église, qui devint en

Portugal le cruel bourreau de l'Église, devait leur mettre d'étranges

contradictions dans l'esprit. Le duc d'Albe, admirable en Flandre

comme exécuteur d'hérétiques, fut justement l'exécuteur des moines en

Portugal. Un Dominicain célèbre, qui, du haut d'une montagne, vit ces

carnages de moines et ces incendies de couvents exécutés par le

général du roi catholique, ne résista pas au combat que cette vue mit

en lui; il tomba à la renverse. On le relève; il était mort.

Herrera remarque que, dans les dernières années de Philippe, la

mystérieuse _junte de nuit_ qui gouvernait sous lui (et presque sans

lui), dans ses maladies fréquentes, ne comptait pas un ecclésiastique.

C'étaient des laïques, des juristes, qui revoyaient, censuraient et

corrigeaient les actes du clergé espagnol.

Mais le pape, ce dieu sur terre, c'est lui sans doute qui répond aux

pensées de l'ardente école? Sauf un seul, les papes d'alors furent

bien moins pontifes que princes.

L'outrage, l'outrage cruel du duc d'Albe en 1555, avait frappé le

coeur des papes, l'avait secrètement corrompu. Devenus vassaux de

l'Espagne, leurs pensées de rébellion leur donnaient fréquemment la

tentation antipapale de s'unir précisément avec les ennemis de la

cause catholique, qui étaient ceux de l'Espagne. Paul III fit des

voeux pour les protestants, et même appela les Turcs. Grégoire XIII,

que les Jésuites croyaient entièrement à eux, refusa d'approuver la

Ligue. Sixte-Quint, dit De Thou, eût été charmé si Henri III eût

accepté contre l'Espagne la protection des Pays-Bas.

Dans ces variations du pape et de l'Espagne, on comprend que les

Jésuites eurent une prise infiniment forte sur ces jeunes exaltés,

quand (sous les formes les plus humbles de l'obéissance) ils

imaginèrent d'agir sans Philippe, par Don Juan, par les Guises (1583),

même sans le pape (1585).

C'est un point essentiel. Hors de l'action romaine et de l'action

espagnole, les Jésuites souvent tramèrent, les réfugiés anglais

exécutèrent et agirent, surtout pour délivrer Marie Stuart et faire

périr Élisabeth.

Les Jésuites, si admirables d'ardeur et d'activité, avaient pourtant

deux défauts:

L'un, que note Marie Stuart (9 avril 1582), d'être souvent imprudents

et compromettants, de jouer, par leur furie d'intrigue, avec la vie

même de la prisonnière.

L'autre défaut qu'articule notre ambassadeur Châteauneuf (Labanoff,

VI), c'est que les Jésuites, encore si nouveaux, nés en 1543,

s'étaient déjà tellement gâtés, que la police anglaise trouvait

toujours à acheter dans leurs maisons des espions contre eux-mêmes:

«Il n'y a colléges de Jésuites, ni à Rome, ni en France, où on n'en

trouve qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux

servir à la reine Élisabeth.»

Une éducation de mensonge, quand même elle serait donnée dans une vue

de sainteté, et pour un but de dévouement, n'en corrompt pas moins les

âmes, et les ouvre aux choses basses, aux plus honteux changements. La

vie d'intrigue, de faction, que les Jésuites menaient, n'étant plus

simples auxiliaires, mais chefs réels, et moteurs des actes les plus

hasardés, les mûrissait extrêmement, les précipitait sur la pente

d'une corruption précoce. Voilà des Jésuites politiques qui deviennent

aisément espions. Tout à l'heure, vont commencer les terribles procès

de moeurs qui frappèrent les Jésuites professeurs, spécialement en

Allemagne (procès imprimés par Joseph II).

La corruption politique ne leur fut pas particulière. «Il y a beaucoup

de prêtres en Angleterre, tolérés par la reine, pour pouvoir, _au

moyen des confessions auriculaires_, découvrir les menées des

catholiques.» C'est encore l'ambassadeur de France (Labanoff, VI) qui

nous donne ce fait piquant, que la confession ouvrit le parti

catholique à la police protestante.

Les pièces publiées par M. Capefigue (t. IV, 178-179) nous apprennent

combien ces tristes moyens étaient nécessaires contre les machinations

meurtrières d'un roi dont la police fut le génie spécial, contre la

corruption d'un maître des Indes, qui, dans ses plus grands embarras

d'argent, en trouvait cependant pour acheter les ministres, agents,

domestiques de ceux à qui il en voulait, qui poussa ce mépris de

l'homme, cette foi à l'or, jusqu'à croire qu'il achèterait les

premiers hommes du temps, les ministres d'Élisabeth!

L'homme de Marie Stuart, Melvil, qui connut l'un de ces ministres,

Walsingham, organisateur de la contre-police qui neutralisa celle de

Philippe II et sauva Élisabeth, Melvil n'en fait nullement l'horrible

portrait que tracent les autres catholiques. Il vit en lui un

vieillard extrêmement maladif, qui, dans sa faiblesse, et sûr de sa

fin prochaine, jugeait sa vie bien employée s'il sauvait celle dont la

tête était, pour ainsi dire, une clef de voûte pour l'Europe. Et, en

effet, Élisabeth de moins, tout allait tomber.

Dans ce duel des deux polices, laquelle vaincrait? C'était une

curieuse question de moralité. Elle fut jugée par le fait. Au coeur du

parti catholique, où se trouvaient des hommes admirables relativement,

la doctrine du pieux mensonge et de l'équivoque maintint un germe

pourri où vinrent toujours des insectes. Là toujours eut prise

l'ennemi. Reims ne sut presque jamais ce que faisait Walsingham. Et

Walsingham sut toujours ce qu'on préparait à Reims.

On doit s'étonner d'autant plus qu'on ait constamment échoué contre

Élisabeth, que le parti opposé avait contre elle l'arme la plus

victorieuse en révolution, celle qui non-seulement exalte un parti,

mais qui l'étend, le multiplie, le fait pulluler et le renouvelle.

Cette arme, c'est le roman, la légende, ce trouble des coeurs, cette

prise toute-puissante sur les bons sentiments du peuple. Qui a fait en

France la contre-révolution, sinon Louis XVI, Madame et le petit

Dauphin, la charmante Marie-Antoinette? Qui eût dû renverser aisément

Élisabeth? Le roman de Marie Stuart, celle-ci d'autant plus terrible,

qu'elle était non-seulement le miracle célébré, le rêve de tous les

hommes, mais le suprême martyr d'une si grande religion. Le monde

catholique, à genoux, quand il faisait ses prières, ne se tournait pas

vers Rome, ne se tournait pas vers Madrid; il regardait vers l'ouest,

vers la tour de la prisonnière. Celle-ci, le matin, le soir, pouvait

dire: «On pleure pour moi.»

Qui pouvait y être insensible? Tout le monde savait par coeur les

très-beaux vers où Ronsard, cette fois vrai et grand poëte, rappelle

l'impression charmante, mélancolique et religieuse qu'il eut quand il

la vit sous ses blancs voiles de reine veuve dans les bois de

Fontainebleau, quand les arbres, les vieux chênes, les pins sauvages

s'inclinaient, la saluaient «comme chose sainte».

Ineffaçable souvenir, et sans cesse renouvelé par les poëtes de tous

les partis. Nos plus sérieux historiens en subissent le charme. Je ne

m'en défendrais pas sans tant de preuves qui montrent en cette fatale

fée tout ce qui faisait le danger du monde.

Ses portraits aussi, il faut dire, du moins les plus sérieux,

protestent contre la légende. À la grande bibliothèque, à celle de

Sainte-Geneviève, à Versailles, on entrevoit l'attrait fantasmagorique

de cette pâle rose de prison. Mais, en même temps, le long visage,

encadré d'une blanche coiffure de béguine ou religieuse, vous dénonce

le génie des Guises. La bouche serrée, petite, l'oeil fixe et baissé,

n'indiquent en aucune façon la douce résignation dont la parent des

récits menteurs. Ils disent la reine, et non la sainte. On y devine

très-bien la tragique violence qui vengea si cruellement sur Darnley

l'offense à la royauté, et qui, sans scrupule, acceptait le meurtre

d'Élisabeth.

Que pouvait la reine d'Angleterre quand cette mortelle ennemie vint,

non de sa volonté, mais forcée par le péril et poussée en Angleterre?

L'Henri IV anglais l'eût tuée, le nôtre l'eût peut-être lâchée.

Élisabeth hésita et, en la gardant dix-neuf ans, tint suspendu sur sa

tête, entassa et épaissit un épouvantable orage.

De ces dix-neuf ans, pendant quinze elle fut fort doucement traitée,

étant reine de ses gardiens, le comte et la comtesse Shrewsbury,

faisant de l'une son amie, de l'autre, dit-on, son amant. Elle

enveloppa la famille; une jeune et jolie nièce, qu'ils élevaient comme

leur enfant, devint le bijou de la prisonnière; elle l'avait jour et

nuit, la faisait coucher avec elle. Voir sa lettre charmante: «À Bess

(Élisabeth), ma bien-aimée camarade de lit.»

Elle avait une petite cour, douze demoiselles d'honneur, une écurie

considérable et de nombreux serviteurs (Châteauneuf, dans Labanoff,

VI).

Outre ce que donnait Élisabeth, elle tirait de France le revenu de son

douaire. Elle avait son monde à Paris, son intendant Paget (qui fut

dans tous les complots), et des ambassadeurs dans toutes les cours.

Elle correspondait toujours, quoi qu'on fît, avec tout le monde, avec

l'Espagne, avec les Guises, avec ses partisans d'Écosse. Elle remuait

tout de ses lettres éloquentes et calculées, dont plusieurs sont des

pamphlets. Les unes, tendres, plaintives, humbles; d'autres,

horriblement satiriques.

Il en est une bien hardie, c'est celle où elle parle tantôt du cautère

de la reine, tantôt de sa vanité, et enfin du caprice honteux qu'elle

aurait eu pour Simier, l'envoyé du duc d'Anjou.

Plus irritantes encore peut-être sont les lettres où Marie Stuart se

pose elle-même comme une sainte, ces lettres si douces, si humbles, où

elle lui offre des broderies et des travaux de sa main. Traits

touchants qu'on trouve à peine dans la Légende dorée! Quel effet

devaient-ils produire sur les âmes simples! Que de pleurs durent

verser les femmes! Quelle rage durent mettre ces choses dans le coeur

des hommes, de ces jeunes gens exaltés qu'on enivrait de son nom!

Cette douceur de la prisonnière aiguisait cent poignards contre

Élisabeth.

Les catholiques anglais étaient cinquante mille, d'après un

dénombrement (Lingard). L'attaque d'une telle minorité contre un grand

peuple uni, déterminé à défendre sa foi, sa liberté, sa croissante

prospérité, qu'il voyait reposer sur la tête d'Élisabeth, cette

attaque coupable eût été de plus ridicule sans l'assassinat et

l'invasion. Et l'assassinat même était un coup douteux quand il

s'agissait d'une reine adorée, défendue par l'unanimité nationale et

portée sur le coeur du peuple. Les Jésuites, pour tenter la chose, ne

durent trouver guère que des fous.

Les héros des dernières conspirations furent d'abord un Gallois Parry,

homme d'imagination et d'aventure, comme sont fréquemment les Gallois;

plus tard, un jeune gentleman, Babington, qui avait vu Marie Stuart,

étant page chez le comte de Shrewsbury; comme tant d'autres, il avait

pris feu; c'était l'amoureux de la reine; délivrée, il était bien sûr

qu'elle ne manquerait pas de l'épouser.

L'affaire de Parry commença à peu près au moment où l'on manqua

l'assassinat du prince d'Orange (1582). On en parlait partout. Parry,

dans une querelle, voulut tuer quelqu'un, le manqua, s'enfuit, se fit

catholique à Paris, où on ne manqua pas de lui conseiller de tuer

Élisabeth. Un savant jésuite qu'il vit à Venise lui démontra doctement

la légitimité de la chose, le poussa à s'offrir au pape. Revenu à

Paris et causant de tout cela légèrement, il se rendit suspect; un

Jésuite, plus fin que les autres, et surpris de l'étourderie avec

laquelle on se confiait à ce bavard, lui dit que, dans son ordre, _on

n'enseignait qu'à obéir, jamais à conspirer contre le souverain_.

Parry, ébranlé, fut raffermi par d'autres; on se chargea d'obtenir des

lettres pontificales, positives et expresses, qui lèveraient ses

scrupules.

Était-il dégoûté? l'envie de tuer était-elle sortie de sa tête légère?

Quoi qu'il en soit, passant en Angleterre (janvier 1583), il demanda à

voir la reine, lui dit qu'on conspirait contre elle. Quelque parti

qu'il prît, cet aveu pouvait lui servir ou à obtenir un bon poste

qu'il demandait, ou à être moins surveillé. Mais le parti ne lâchait

pas son homme. On lui donna le livre du grand docteur de Reims, Allen,

qui justifiait la trahison. On lui apporta des lettres de Rome, où le

pape le bénissait, l'encourageait, lui disait de persévérer. Parry

reprit l'envie de tuer et se confia à un sien cousin catholique qui le

dénonça. On arrêta en même temps un Jésuite, Creichton, qui, d'abord,

_ne connut pas_ Parry; puis le connut, mais _ne se souvint pas_ qu'il

lui eût parlé de l'affaire, puis s'en souvint; mais il l'avait

chapitré fort et ferme, _détourné de son crime_. C'était la finale

ordinaire. Les Jésuites s'en lavèrent les mains, et jurèrent que Parry

n'avait été qu'un agent de Walsingham.

Ceci en février 1584. Le 10 juillet, comme on a vu, fut tué enfin le

prince d'Orange, la Hollande paralysée, et le prince de Parme put avec

sécurité hasarder le siége d'Anvers; le 10 même, il prit Lillo, à une

lieue d'Anvers, commença les travaux, somma la ville en novembre. Pour

empêcher les secours de France, on fit la Ligue (31 décembre), et,

pour empêcher les secours d'Angleterre, on monta de nouveau une

machine contre Élisabeth.

Le prince de Parme avait toujours vu et endoctriné les assassins des

Pays-Bas, les Salcède, les Gérard, etc. _Il donna un congé_ à un brave

catholique anglais, nommé Savage, qu'il avait dans ses troupes. Le

_hasard_ voulut que Savage allât au séminaire de Reims; le _hasard_

voulut que, ce brave contant ses beaux faits d'armes aux prêtres, un

docteur, qui n'était pas de la conversation, l'entendît; il s'y mêla

et dit au militaire qu'il y avait une chose plus belle à faire:

c'était de tuer Élisabeth (State trials).

Savage fut un peu étonné; il n'y avait pas pensé. Il n'osa dire à ces

pieux personnages que leur proposition lui paraissait un crime. Il

dit: «La chose est difficile.» Il avait la tête dure, et il leur

fallut trois semaines pour faire comprendre à ce soldat qu'une reine

excommuniée de la bouche du pape devait être tuée sans scrupule. À

force d'entendre la chose, il s'y accoutuma, et promit ce qu'on

voulut.

Les Jésuites jasaient toujours trop. Au lieu de mener leur homme tout

chaud qui eût frappé sans raisonner, ils s'en allèrent demander à

Paris l'aveu de l'ambassadeur d'Espagne, Mendoza, et ils voulurent

lier l'affaire avec celle du pauvre fou Babington, l'amant de la

reine.

Pourquoi ces deux sottises? Ils répondent qu'elles étaient

nécessaires: 1º il fallait que Mendoza leur donnât des troupes

espagnoles, _les catholiques anglais étant trop peu nombreux_; 2º il

fallait que Babington en fût, pour faire avaler à ces catholiques une

invasion espagnole _qu'ils redoutaient_. En d'autres termes, les

Jésuites n'avaient là-bas presque personne. Ils voulaient forcer

l'Angleterre; il y fallait l'épée, la ruse, et, pour réunir ces

moyens, il fallait parler de l'affaire, la confier, la traîner,

manquer de tout.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 8 / 24 段