Chose absurde, chose imprudente, au moment où elle eût dû garder son

argent pour le Nord, pour l'entreprise de son fils Alençon, futur

époux d'Élisabeth et futur roi des Pays-Bas. Cette dernière folie

était la moins folle, étant soutenue du prince d'Orange et du parti

protestant. Quoique tous vissent et sentissent l'indignité du

candidat, la violente envie qu'on avait d'appuyer les Pays-Bas sur la

France fermait les yeux à l'évidence. Orange y avait mis son zèle. Il

était parvenu à tirer des États l'acte qui leur coûtait le plus, la

déchéance de Philippe II.

Cet acte avait été préparé, amené par un autre qu'on n'eût jamais

attendu du prince d'Orange. Cet homme froid, simple, modeste, qui

agissait mais parlait peu, tout à coup prend la parole, très-haut; ce

fut un coup de foudre.

À l'accusation lancée par le roi, Orange répond par l'accusation du

roi.

Redoutable égalité qui commence dès lors et ne finira pas si tôt. _Et

nunc erudimini qui judicatis terram._

L'auteur de cette apologie accusatrice du prince d'Orange, le Français

Villers, homme aussi doux qu'écrivain violent, était un partisan

magnanime de la tolérance, protestant et protecteur déclaré des

catholiques. Avec sa douceur native, le consciencieux ouvrier, fort du

mépris de la mort, n'en forgea pas moins l'engin, la machine de

malédiction qui, lancée sur l'Escurial d'une épouvantable force,

ouvrit ses murs de granit, et montra, pâle et tremblant, le misérable

dieu du monde entre ses tristes galanteries et ses ordres

d'assassinat, et lui mit ce signe: _Assassin._

Si l'on se trompa alors sur tel détail mal connu, de nos jours

l'heureux travail des admirateurs de ce roi nous a révélé plus de

crimes qu'Orange n'en avait supposé. De sorte qu'aujourd'hui ce sont

les amis de Philippe II qui, sous la statue de Bruxelles qu'ils

viennent de lui élever, ont gravé profondément et durablement:

_Assassin._

En morale, c'est une force de haïr et de mépriser le mal. C'est une

force, en révolution, de mépriser l'ennemi. Si nos jeunes soldats de

93 battirent les vieux Allemands, c'est qu'ils les trouvaient

ridicules. Les chansons sur les _Kaiserlich_ et les Prussiens

commencèrent l'ouvrage qu'achevèrent les baïonnettes. L'insolence

calculée du manifeste d'Orange eut de même une grande portée. Elle

enhardit contre Philippe. Elle fut le point de départ des victoires

que l'Angleterre et la Hollande eurent sur lui par toutes les mers.

Voilà donc ce mystérieux fantôme de l'Escurial, qui vivait de nuit, de

silence, tout inondé de lumière, traîné dans le bruit. La tragique

figure du père de Don Carlos se trouve violemment égayée. Philippe II

amuse l'Europe. Le manifeste hollandais l'appelle crûment _un Jupiter_

incestueux et libertin.

Le trait entra plus loin encore qu'on n'aurait pensé dans le coeur de

Philippe II, étant tombé au moment où lui-même se sentait vraiment

ridicule, où le trompeur était trompé, où ce persécuteur de maris se

vit traité comme un mari, que dis-je? conspué, moqué avec une violence

cynique par la princesse d'Éboli, qui lui avait substitué le jeune

Antonio Perez!

Humiliation profonde. On sait sa lâche vengeance sur Perez et la

princesse. Tout cela éclata peu à peu. Et ceux qui avaient blâmé le

manifeste d'Orange le trouvèrent trop modéré.

Comment se relever de là? En tuant ses ennemis, en étonnant le monde

par la grandeur et l'audace de ses entreprises?

Dès ce jour, on croit le voir chevaucher en furieux le cadavre de

l'Espagne pour en écraser l'Europe. On s'effraye des expédients

révolutionnaires par lesquels il se recréa, du fond de sa

banqueroute, des ressources pour envahir l'Angleterre et la France. Le

peuple étant ruiné, il commença à manger les privilégiés, tomba sur

les prélatures et sur les grandesses; il en vint à l'entreprise

désespérée de vendre les biens des communes (Ranke).

Après le jugement moral, vient la sentence juridique. J'appelle ainsi

la décision par laquelle les États généraux le déclarèrent indigne et

déchu de la souveraineté, posant ce principe d'éternel bon sens qui

pourtant parut si nouveau: _que les rois sont faits pour les peuples_,

et que, s'ils n'agissent pour eux, par le fait ils ne sont plus rois.

Ces doctrines étaient dans les livres. Mais ici elles apparaissent

formulées en lois, solennellement prononcées par la bouche même d'un

peuple, contre le premier roi du monde.

La grandeur révolutionnaire de cet acte est en ceci, qu'il risquait

d'isoler l'État nouveau, de lui faire des ennemis des princes de

France et d'Allemagne, et surtout d'Élisabeth. Celle-ci détestait la

révolution autant que le calvinisme. Elle intriguait en Écosse autant

contre les puritains que contre le parti de Marie Stuart. Elle y

tentait l'entreprise ridicule d'y introduire, par son ambassadeur

Randolph, le culte anglican. Elle aurait tourné le dos à la Hollande

si les catholiques ne l'avaient forcée à s'en rapprocher par leurs

complots et leurs tentatives acharnées d'assassinat.

Sans avoir l'étonnante douceur du prince d'Orange et d'Henri IV,

Élisabeth n'aimait pas le sang. Jusque-là, elle avait sévi

très-mollement contre ses ennemis catholiques. Au milieu de leurs

tentatives si fréquentes de révolte dans le Nord et en Irlande, cinq

seulement en dix ans avaient été mis à mort. Mais, à partir de 1580,

son très-clairvoyant ministre Walsingham les lui montra qui, de tous

côtés, marchaient à elle, et d'un concert persévérant, systématique,

visaient à lui ôter la vie.

Le sentiment de ces dangers aurait fait souhaiter passionnément à la

reine l'alliance de la France, mais une alliance sérieuse, offensive

même au besoin. De là l'accueil extraordinaire qu'elle fit au duc

d'Anjou, que le prince d'Orange créait duc de Brabant et souverain des

Pays-Bas. Quoi qu'on ait dit, je crois que, dans ses avances publiques

au duc et quand elle lui mit son anneau, Élisabeth était sincère. Elle

l'était par la crainte de l'Espagne et du parti catholique. Elle

croyait, par cette démonstration hardie et définitive, entraîner Henri

III et Catherine contre Philippe II. Ils n'osèrent faire ce grand pas.

Cependant un dissentiment grave divisait les catholiques anglais.

Plusieurs, honnêtes et loyaux, étaient scandalisés de l'audace des

Jésuites et des Guises. Le coup subit par lequel un favori intrigant,

l'homme des Guises, Aubigny, avait surpris, emporté la mort du régent

d'Écosse, était pour les honnêtes gens de tous les partis un fait

scandaleux. Non moins scandaleuse aussi une tentative d'Henri de Guise

pour surprendre, sur l'Empire, sur les Allemands, ses amis, la ville

libre de Strasbourg. La tentative avortée dérangeait fort l'idéal

qu'on s'était fait du caractère chevaleresque de ce héros catholique.

Le chef du séminaire de Reims, le fameux docteur Allen, pour ramener

l'opinion, fit une touchante apologie des missions des Jésuites, qui

n'avaient d'autre but, dit-il, que de convertir l'Angleterre, de

consoler les pauvres catholiques anglais. Nulle idée de toucher à

l'autorité royale. Ce qui appuyait Allen, c'est que l'un des exécutés,

le Jésuite Campian, avait juré sur l'échafaud qu'il n'avait jamais

passé un jour sans prier _pour la reine_.--«Pour quelle reine?» lui

dit-on.--«Pour la reine Élisabeth.»

Mensonge intrépide par-devant la mort, qui d'autant mieux couvrait le

travail ardent, violent, qu'à ce moment même précipitait le parti.

Deux mois après cette mort, cette dénégation solennelle, le 7 mars 81,

le complot nié acquérait sa forme définitive. Les Jésuites avaient

tissé leur vaste filet entre les Guises et leurs agents d'Écosse et

d'Angleterre. Ce jour même ils tirent d'Aubigny, qui gouvernait

l'Écosse, une adhésion écrite par laquelle ils croient pouvoir

entraîner Philippe II.

Huit jours après (18 mars), Orange est assassiné. Un jeune Espagnol le

poignarde; un moment on le croit mort.

C'est un spectacle cruel de voir, par ces continuelles tentatives, la

mort constamment assise au foyer du prince d'Orange. Ce grand homme,

dans sa vie horriblement déchirée par les agitations publiques,

n'avait vécu que de la famille. Il l'avait eue quelque temps trouble

et désolée par une fille de Maurice de Saxe, d'un coeur traître comme

son père. Il l'avait eue douce et paisible par une princesse de

Bourbon, malheureusement maladive, engagée profondément dans le sort

de son mari, et qui mourut de ses périls. Donc, à ce moment lugubre,

menacé d'une mort infaillible et comme entouré de l'assassinat, il se

trouvait veuf encore, et seul sur son foyer brisé.

En France, vivait la fille de l'Amiral, Louise de Coligny. Cette jeune

dame n'avait épousé son premier mari qu'à la veille de sa mort, elle

épousa de même le prince d'Orange tout près de mourir. Elle était

étonnamment la fille de l'Amiral; elle en avait la sagesse et

l'extraordinaire beauté de coeur. Elle donna au grand homme, dans

cette année suprême, cette insigne consolation d'avoir près de lui

l'image, l'âme même de Coligny.

CHAPITRE X

LA LIGUE ÉCLATE

1583-1586

On dit qu'un puritain anglais, condamné pour je ne sais quel acte

qu'on qualifia de rébellion à avoir le poing coupé, n'eut pas plutôt

subi l'opération, que, de l'autre main, ôtant son chapeau, il s'écria:

«Vive la reine!»

Nous en disons autant, nous spectateurs lointains, qui, à trois cents

ans de distance, assistons à cette crise. Arrivés à ce point (1582),

où nous voyons le prince d'Orange manqué pour cette fois, mais si

entouré de poignards et si sûr de périr, comme ce puritain, nous

disons: «Vive Élisabeth!»

La Hollande longtemps défendit l'Angleterre en occupant Philippe II.

Maintenant à l'Angleterre de défendre le monde! La tête d'Élisabeth

est le palladium commun des nations.

Les événements récents montraient de tous côtés un immense complot, un

concert étonnant de guet-apens, de meurtres, de ténébreuses surprises.

Nous avons vu en 1579 coïncider l'invasion papale d'Irlande, les

missions de meurtre en Angleterre et l'intrigue des Guises en Écosse,

qui, en un an, escamote le roi et le pouvoir, tue le régent, menace

Élisabeth.

Le jeu continue, et serré. Nous suivrons le synchronisme des guerres

et des assassinats.

On y mettait peu de mystère. Tout furieux, bien endoctriné à Reims, à

Bruxelles ou à Rome, pouvait aller droit à Madrid, sûr d'être bien

accueilli. Ou, plus directement encore, il allait au prince de Parme;

le froid et cruel tacticien mettait l'assassinat au nombre de ses

meilleurs moyens de guerre. Il n'entreprit la grande affaire du

siècle, le siége d'Anvers, que lorsqu'il eut réussi à la longue à

faire tuer le prince d'Orange.

La mort d'Élisabeth, en ce moment, eût eu des conséquences plus vastes

et plus funestes encore. La postérité doit un grand souvenir à la

forte unanimité du peuple anglais, à la vigueur du parlement, à la

clairvoyante sagesse du vieux ministre Walsingham, qui entoura la

reine d'une police redoutable, déjoua celle que l'Espagne avait dans

Londres, entra par mille moyens aux plus secrets foyers du fanatisme

où se tramait le meurtre, et ne laissa de ressource au parti que la

guerre déclarée, la solennelle et folle invasion de l'Armada.

Ni les États généraux de Hollande, ni le parlement d'Angleterre

n'avaient la longanimité d'Orange et d'Henri IV, cléments tous deux

jusqu'à paraître indifférents au bien et au mal. Habituellement

assassinés (Henri IV le fut douze ou quinze fois), ils trouvaient

naturel de vivre parmi les catholiques, parmi ceux à qui l'on faisait

un devoir de les tuer. Orange persista dans la magnanime imprudence de

les recevoir en Hollande malgré les États généraux.

Certes, les précautions étaient bien naturelles, lorsqu'un mois après

l'assassinat manqué de Guillaume, on découvrit un complot des Guises

et du prince de Parme pour assassiner Alençon.

Le meurtrier Salcède, d'origine espagnole, d'une famille ennemie des

Guises, d'un père tué à la Saint-Barthélemy, put tromper d'autant

mieux.

Les Guises, pressés par l'Espagne de commencer la guerre civile, ne

pouvaient, ne voulaient rien faire tant qu'Alençon était en vie.

Salcède était à eux, ayant été sauvé par eux de la potence. Il était

caché en Champagne sous leur abri. Ils l'envoient à Madrid, où ce

bandit est caressé, flatté du roi, qui le fera riche, grand, tout ce

qu'il voudra, pourvu qu'il tue. On lui met force argent en main; il

lève des soldats pour Alençon. Sûr moyen d'être bien reçu. Mais le

prince d'Orange y vit clair. On s'informa, on sut que Salcède avait

passé par le camp du prince de Parme, filière ordinaire des

assassinats. On prend l'homme; il se voit perdu; pour avoir grâce, il

donne une confession complète, non du petit complot de meurtre, mais

du complot universel de guerre, de guerre civile, que les Guises et

l'Espagne organisaient partout, le plan détaillé, minutieux de la

Ligue, ville par ville et homme par homme. Henri III fut épouvanté,

voyant ses maréchaux, ses ministres, ceux qui avaient en main le

secret de l'État, d'accord pour le trahir, pour armer contre lui.

Certes, si le siècle n'eût étonnamment baissé de coeur et de morale,

la découverte de tous ces guet-apens eût soulevé le monde

d'indignation, réveillé tous les coeurs. Il n'en fut pas ainsi.

L'immensité même du complot frappa les imaginations, découragea les

résistances. Deux ans durant encore, cette épouvantable machine

ouverte, éventrée, mise au jour, resta béante. Et le sentiment public

n'en fut pas soulevé. Au contraire, l'homme d'exécution, le prince de

Parme, n'en poursuivit que mieux son oeuvre stratégique sur les

Belges, abattus, effrayés et lassés.

Il agissait. Les Guises, non moins dénoncés et percés à jour,

n'agissaient pas. Leur situation devenait honteuse et ridicule. Ces

grands conspirateurs, levant le bras dans les ténèbres, surpris par la

lumière, restent là sans pouvoir frapper. Ce qui aggravait leur

situation, c'est qu'en Écosse, leur Aubigny, après son sanglant succès

sur Morton, n'en était pas moins détrôné, et qu'il apparaissait que le

parti des Guises et de Marie Stuart n'avait aucunes racines. Les

Jésuites eux-mêmes avaient précipité les choses en compromettant

Aubigny par le projet trop manifeste de catholiciser l'Écosse. Leur

échec d'Écosse et d'Irlande les réduisait à une troisième tentative,

audacieuse et désespérée; ils poussaient Guise en Angleterre (1583).

Si la chose avait pu se faire par les secours du pape et sans Philippe

II, elle eût été tentée certainement. Le chef du séminaire de Reims,

le docteur Allen, assurait qu'il suffisait d'avoir de l'argent et des

armes, qu'on trouverait des hommes, et en foule, de l'autre côté. On

était sûr du jeune roi d'Écosse. L'affaire se fût exécutée par Guise

et le duc de Bavière, voué sans réserve aux Jésuites, avec des soldats

allemands et des réfugiés anglais, quatre mille hommes en tout. Guise

voulait seulement que le pape donnât cent mille écus.

Les Jésuites eussent été ravis de pouvoir se passer de Philippe II.

Les catholiques anglais avaient horreur et peur des Espagnols.

Philippe venait de montrer dans sa conquête du Portugal une rigueur

atroce pour les prêtres et religieux déclarés contre lui. Il avait

méprisé l'intervention du pape, et l'exécution faite, ce bon fils de

l'Église avait tiré de Rome absolution plénière pour avoir fait tuer

deux mille moines.

Les Jésuites n'osaient cependant tenter ce grand coup d'Angleterre

sans consulter l'Espagne. Cela arrêta tout. L'ambassadeur espagnol à

Paris, Tassis, leur signifia que l'affaire ne se ferait pas, ou

qu'elle serait espagnole; que le roi y donnerait quatre mille hommes,

mais que la saison était avancée, l'Angleterre _trop froide_, qu'il

fallait remettre la partie. Guise sentit très-bien que l'occasion se

perdait. Il écrivit au pape que le roi d'Espagne consentait, mais

qu'il fallait de l'argent, et il osa faire dire aux catholiques

anglais qu'après l'invasion, _si les Espagnols ne partaient, lui-même

aiderait à les chasser_.

Philippe II le connaissait bien. Voilà pourquoi il ne voulait rien

faire. Les papiers de Don Juan, trouvés après sa mort et mûrement

étudiés, lui avaient trop appris ce qu'il devait penser de Guise.

Défiance sage mais qui fit tout manquer.

Guise écrivait au pape le 26 août (1583), et il eût agi en septembre

si l'argent fût venu. En octobre, la police anglaise savait tout, on

était en armes, l'Angleterre sauvée pour toujours.

Le 18 janvier 1584, Élisabeth chassa de Londres l'ambassadeur

d'Espagne Mendoza, un ennemi furieux qui avait été dans tous les

complots contre sa vie, et qui couvrait d'une altière attitude sa

basse perfidie d'assassin.

L'horizon s'éclaircit; tout tourne à la violence. Philippe II commence

dans tous les ports d'Espagne les apprêts gigantesques de l'Armada (De

Thou). Le prince d'Orange succombe par ses amis et par ses ennemis.

Alençon, créé, sacré par lui duc de Brabant, Alençon qu'il défend

contre de trop justes soupçons, fait l'odieuse tentative de se saisir

d'Anvers et des places principales; ses gentilshommes crient: «Vive la

messe! à bas les États!» Ils succombent, sont massacrés. À

grand'peine, le prince d'Orange sauve ces misérables de la vengeance

du peuple. Son protégé va se cacher en France et meurt submergé dans

la boue (10 juin 1584). Orange lui-même était mort de ce coup, comme

popularité. Il se réfugie en Hollande, où Balthasar Gérard,

spécialement prêché, encouragé par les Jésuites et par Farnèse, le tue

d'un coup de pistolet (10 juillet 1584).

Farnèse avait bien calculé le vide immense qu'allait laisser sa mort,

et l'embarras de la Hollande, égarée, effarée. Ce trop grand homme

avait rempli tout de son activité, habitué tout le monde à se reposer

sur sa sagesse. Il meurt, et l'on croit tout perdu. Le pays se remet à

un enfant, au petit Maurice, le fils du Taciturne, sombre enfant,

très-précoce, plein d'audace, de combinaisons, d'un avenir douteux qui

rappelait son père, mais bien plus son aïeul maternel, le dangereux

Maurice de Saxe, qui tour à tour servit ou trahit l'Allemagne.

En attendant, Farnèse ne craint plus rien. Il s'établit en tous sens

sur l'Escaut. Il a le temps pour tout. Il enveloppe Anvers de travaux

gigantesques, et personne ne le trouble. Il creuse tranquillement des

canaux pour amener des vivres, des matériaux. Tout le recours des

Belges, qui, par une seule flotte de Hollande, eussent forcé, détruit

ces travaux, c'est d'aller se plaindre en France, d'aller chercher la

force, où? aux pieds d'Henri III!

Hélas! celui-ci eût eu besoin de défenseur, bien loin de défendre

personne. Chaque jour plus solitaire, il a pour conseil la Ligue

elle-même. Et, que dis-je? sa mère le trahit.

Cela est absurde, incroyable, et cependant certain. De Thou, qui le

dit positivement, peut se tromper souvent sur les choses étrangères;

il ne se trompe guère sur l'intime intérieur que savait très-bien sa

famille.

Catherine n'avait aimé personne qu'Henri III. Mais elle aimait une

chose davantage, le pouvoir et l'intrigue. Vieille comme elle l'était,

elle les voulait toujours, et détestait les deux vizirs, Épernon et

Joyeuse. Cela la rapprochait des Guises. Ceux-ci lui faisaient croire

qu'à la mort de son fils ils l'aideraient à mettre sur le trône _ses

parents de Lorraine_. Étrange aveuglement. Cette femme de tant

d'esprit ne voyait pas ce que les plus simples voyaient, que les

Guises travaillaient pour eux.

Une guerre étrangère eût grandi les vizirs. Une guerre intérieure, qui

allait brouiller tout et embarrasser tout le monde, pouvait rendre la

vieille dame nécessaire. On serait trop heureux de l'aller chercher,

de la prier d'intervenir.

Ainsi, quand ces malheureux Belges, si obstinés pour nous, vinrent la

troisième fois se donner à la France, ils trouvèrent presque tout le

monde contre eux, le roi tremblant que l'Espagne ne se fâchât; il

n'osa les recevoir d'abord, leur fit dire d'attendre à Senlis.

L'Espagne était pourtant fort inquiète. Elle s'engageait alors dans la

grande affaire du siége d'Anvers. Vingt vaisseaux de France qui

eussent paru dans l'Escaut pouvaient changer toute la situation. Il y

eût eu un revirement incalculable. Anvers manqué, Farnèse perdait

force, tout lui échappait.

Les Guises aussi étaient très-inquiets. Ils voyaient d'Épernon et

Joyeuse gagner beaucoup de terrain. Comment? En faisant justement ce

que la royauté fit au siècle suivant avec tant de succès, la

conversion et l'amortissement de la noblesse protestante. On ne

menaçait pas, on ne violentait pas; mais à tout huguenot qui venait à

la cour, on disait d'amitié, tout bas, qu'il n'aurait jamais rien, ne

parviendrait à rien, que le roi voudrait faire quelque chose pour lui,

mais qu'il ne pouvait rien que pour les catholiques (De Thou, lib.

81).

Donc l'Espagne avait intérêt, et les Guises avaient intérêt à

s'entendre et presser les choses. Leur traité se fit à Joinville, 31

décembre 1584.

Le prétexte, religieux et populaire, fut le danger que courait la

France catholique si le roi laissait le royaume à un hérétique, au roi

de Navarre. Le but ostensible fut d'assurer la succession à un prince

catholique, le vieux cardinal de Bourbon, oncle d'Henri IV.

Cet acte d'_Union_ fut la porte par où l'Espagne entra en France.

L'acte était-il sérieux, sincère, excusé par la nécessité religieuse?

Le meilleur catholique, le duc de Nevers, ne le crut pas, refusa d'y

entrer. Le pape ne le crut pas. Grégoire XIII et Sixte-Quint virent

fort bien que ce n'était qu'un acte politique.

Philippe, qui venait de tuer tant de moines en Portugal, et qui

offrait sa fille au roi de Navarre, était-il aussi fanatique qu'il le

paraissait?

Henri III, contre qui se faisait l'Union, était un très-bon

catholique, pénitent des Jésuites. De coeur et de nature, il avait une

vive antipathie contre les protestants. Il présentait aux catholiques

un titre, certes, grave, ayant plus que personne décidé la

Saint-Barthélemy.

Et le roi de Navarre, ce monstre d'hérésie, quel était-il au fond? Un

homme d'esprit, infiniment glissant en toutes choses, dont on avait

bien vu déjà les faciles revirements; il s'épuisait à dire _qu'il ne

demandait qu'à s'instruire_, que d'avance il se soumettait à ce que

déciderait un libre concile, qu'il ne recherchait que la vérité, etc.,

etc. Il en disait tant, que ses protestants en étaient fort pensifs.

Non, il faut dire la chose comme elle est, l'affaire est politique.

Nous avons eu raison de terminer en 1572 les _guerres de religion_.

Mais, justement au point de vue politique, j'admire une chose, c'est

que Philippe II, à cinquante-huit ans, n'ayant qu'un héritier de six,

après sa banqueroute, maigre, épuisé, tari, étant depuis vingt ans en

travail sans finir rien aux Pays-Bas, ayant mis jusqu'à trois années

pour la petite affaire du Portugal, ayant besoin de tant de forces

pour faire face à la guerre immense qui lui commençait sur toutes les

mers, s'embarquât encore de surcroît dans cette ténébreuse affaire de

la Ligue, dont il était bien sûr de ne voir jamais le bout!

Au reste, quand on le voit travailler en même temps tout le Nord,

entretenir des pensionnaires pour les élections de Pologne, vouloir

employer le Polonais à soumettre la Suède, vouloir s'établir en

Danemark, afin de prendre l'Angleterre à revers (Ranke), on est tenté

de le croire un peu fou.

Nous avons vu, du reste, la vieille Catherine entreprendre à son

compte la conquête du Portugal et des Açores.

Pyrrhus et Picrochole en sont humiliés; Don Quichotte est un sage. Il

faut aller aux faiseurs d'or, aux furieux souffleurs, pour trouver des

comparaisons.

Ajoutez que Philippe II entrait dans cette folie de la Ligue d'une

manière bien peu sensée encore, bien propre à la faire échouer. Il

voulait employer les Guises, et il s'en défiait; il avait peur qu'ils

ne réussissent trop. Il voulait et ne voulait pas, agissait et

n'agissait pas. Un misérable subside qu'il leur donna de cinquante

mille écus par mois, assuré pour six mois (en tout trois cent mille

francs), n'était rien pour solder des armées, soutenir un grand parti;

c'était assez pour compromettre les Guises, les rendre ridicules par

l'hésitation, ou pour leur faire casser le cou.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 7 / 24 段