rompaient avec l'Espagne. Les Espagnols révoltés avaient saccagé
Anvers sans que le gouvernement, maître de la citadelle, fît rien pour
les en empêcher (Morillon à Granvelle, novembre 1576). Cet événement
horrible, dont frémit toute l'Europe, avait donné une force imprévue
au prince d'Orange; Don Juan trouvait la situation presque désespérée.
Ce qui étonne et ce qui peint l'audace vraiment absurde du parti qui
le poussait, c'est qu'à ce moment où l'Espagne défaillait devant la
révolution des Pays-Bas tellement agrandie, on faisait écrire le pape
à Philippe II pour qu'il fît faire par Don Juan l'expédition
d'Angleterre. Marie Stuart, pour le décider, déshérita son fils, et
légua l'Écosse au roi d'Espagne pour lui ou _autre des siens_. Il ne
bougea pas.
Il voyait parfaitement que son frère eût agi comme général du pape
plutôt que comme Espagnol. Les Jésuites avaient nettement précisé la
chose, disant aux États de Belgique que, _Don Juan étant l'homme de Sa
Sainteté, leur serment d'obéissance à Rome ne leur permettait pas de
rester sous tout autre prince_, même catholique (De Thou). Ils se
laissèrent plutôt chasser de Malines et d'Anvers.
Don Juan eût probablement tenté l'invasion de l'Angleterre sans l'avis
de Philippe II, s'il eût obtenu des Belges d'équiper une flotte et
d'emmener ses Espagnols _par mer_. Mais ils dirent toujours _par
terre_, et Philippe II fut pour eux, contre l'avis de Don Juan.
Qui sait, une fois en mer avec ses brigands espagnols, les premiers
soldats du monde, ce qu'eût fait le jeune aventurier?
Où aurait-il abordé? En Angleterre? ou en Espagne?
Que pensa le roi quand il sut que le dangereux intrigant qui menait
son frère, Escovedo, prétendait que, maître de Santander et de Pena,
on pouvait le devenir aisément de la Castille, quand Escovedo lui-même
lui demanda d'être nommé commandant de la Pena? Il fit tuer Escovedo
(31 mars 1578). Don Juan mourut le 1er octobre.
En mai, précisément un mois après la mort d'Escovedo, Don Juan tomba
malade au siége de Philippeville, de _fatigue_, dit-on, _et de
désespoir_.
Il était désespéré et de la mort d'Escovedo, et de la publication de
sa correspondance qui le démasquait, peut-être aussi de son triste
succès à Namur, qu'il avait surpris aux Belges pendant qu'il traitait
avec eux. Il était connu, et percé à jour, jugé traître des deux
côtés.
Plusieurs le crurent empoisonné, et dirent qu'il l'avait été, sur
l'ordre de Philippe, par l'abbé de Sainte-Gertrude.
«Mais Don Juan était son frère?» Faible raison pour un homme qui avait
fait mourir son fils, Don Carlos, si peu dangereux.
Don Juan l'était extrêmement en ce moment. Il laissait là, dit-on, son
roman d'invasion anglaise pour un projet plus raisonnable. Il écouta
le prince d'Orange, et pensait à se proposer pour épouser Élisabeth
en admettant toute liberté religieuse aux Pays-Bas. Élisabeth était
femme; Don Juan, fort agréable, paré du souvenir de Lépante, eût bien
aisément éclipsé le duc d'Anjou, qui était laid, hideux de petite
vérole, et qui semblait avoir deux nez (V. Strada, Van Reydt, la vie
de Mornay et autres auteurs rapprochés par Groen, VI, 452).
Le deuil de Guise à la mort de Don Juan prouve assez leur alliance
secrète, si vraisemblable d'ailleurs, et dont on a voulu douter sans
aucune raison sérieuse.
CHAPITRE IX
LE GESÙ.--PREMIER ASSASSINAT DU PRINCE D'ORANGE[7]
1579-1582
[Note 7: Je n'attends pas, comme d'autres, 1586 et le procès de Marie
Stuart pour parler de la série des conspirations jésuitiques; je les
prends à l'origine, à la mission de Campian, à la première arrivée de
Ballard en Angleterre, 1580. Le procès de Ballard et de Babington
(_States trials_) montre parfaitement qu'il faut remonter très-haut,
avant l'assassinat du prince d'Orange. Tout cela est d'une pièce. Les
événements militaires alternent avec les conspirations: un jour
l'épée, un jour le couteau.--Le curieux, c'est l'émulation des deux
polices, qui se débauchent leurs agents l'une à l'autre.--Quant aux
tentatives de descente, le moment intéressant est celui où Guise,
entravé par l'Espagne, essaye de se lier, _sans elle et contre elle_,
aux catholiques anglais; très-bien exposé par M. Mignet, _Marie
Stuart_, II, p. 235.]
Les Jésuites, subordonnés par les papes dominicains, comme avait été
Pie V, régnèrent à Rome sous Grégoire XIII (Buoncompagno), qui était
un juriste de Bologne, longtemps laïque et fort mondain, étranger à
l'esprit des anciens ordres religieux. Ils le prirent par deux
passions, l'une bonne et l'autre mauvaise, par son désir de relever
l'enseignement catholique et par sa faiblesse paternelle pour un
bâtard qu'on lui mit dans la tête de faire roi d'Irlande (1579).
Il acheta et abattit un quartier de Rome pour établir le _Gesù_ dans
des proportions immenses, avec vingt salles d'enseignement et des
cellules aussi nombreuses qu'il y a de jours dans l'année. À
l'ouverture, on prononça vingt-cinq discours en vingt-cinq langues, et
on appela le nouvel établissement le _séminaire de toutes les
nations_.
De ce centre, l'influence des Jésuites rayonnait non-seulement sur les
colléges de leur ordre, mais tout autant sur divers établissements qui
n'en portaient pas l'enseigne, comme le séminaire anglais de Douai,
foyer redoutable des conspirations d'Angleterre. À la prière
d'Élisabeth, Philippe II l'éloigna de Douai en 1574; mais il fut
recueilli à Reims par le cardinal de Lorraine et les Guises, qui le
maintinrent malgré Élisabeth et Henri III. Il fournit vers 1579 une
centaine de missionnaires qui, dirigés par les Jésuites, inondèrent
l'Angleterre, pendant qu'une armée du pape envahissait et soulevait
l'Irlande.
Au défaut de Don Juan, on avait espéré mettre le jeune roi de
Portugal, Dom Sébastien, à la tête de la croisade d'Irlande et
d'Angleterre. Philippe II parvint à le détourner vers la croisade
d'Afrique, qui le débarrassa de Sébastien, et lui ouvrit bientôt la
succession portugaise. Il appela les Jésuites en première ligne au
conseil de conscience, par qui il fit examiner son droit sur le
Portugal. Mais il les aida fort peu dans leur grande affaire contre
Élisabeth. Il donna à peine quelques hommes pour l'expédition
irlandaise, qui traîna deux années dans les forêts et les marais de
l'île, et finit misérablement.
Les Jésuites, ordre espagnol, étaient peu sûrs pour l'Espagne. Ils
cheminaient sous terre à part. Ils préféraient des hommes de fortune
ou d'aventure, Don Juan, Dom Sébastien, les Guises. Ceux-ci, en 1583,
sous la direction des Jésuites, firent aux catholiques anglais l'offre
d'envahir avec les Espagnols, mais de chasser les Espagnols dès qu'on
s'en serait servi.
Chose plus curieuse encore, nous verrons les Jésuites, vers 1584, agir
sans l'aveu du pape et contre ses vues. C'était pourtant leur Grégoire
XIII. Mais, comme prince italien, il était épouvanté de la grandeur
que la Ligue préparait à Philippe II. Le pape qui suivit, Sixte-Quint,
beaucoup plus prince que pape, abominait la révolte, détestait la
Ligue. Les Jésuites l'amenèrent à grand'peine à l'approuver.
Il ne faut pas les regarder comme de simples instruments. Il faut les
prendre en eux-mêmes. Chose difficile, possible cependant. Ils ont
unité parfaite sous un masque varié.
Ils ont des esprits fins et doux comme leur diplomate Possevin,
aimable, savant, laborieux, le maître de saint François de Sales et
qui n'en obtient pas moins de la Savoie la persécution des Vaudois.
Ils ont des esprits violents pour l'action révolutionnaire, des
docteurs en assassinat, comme la plupart de ceux qui firent les
missions contre Élisabeth.
De même que, dans leurs missions, ils employaient tous les costumes
(surtout celui d'hommes d'épée), ils paraissent aussi en justice avec
toutes sortes de doctrines et d'affirmations diverses. Les tribunaux
ne savent comment prendre ces esprits fuyants dans leurs démentis
éternels. Généralement ils nient d'abord, puis, convaincus, ils
avouent, et à l'échafaud ils nient. Forts du principe d'Ignace
(obéissez jusqu'au péché mortel inclusivement), ils mentent hardiment
dans la mort, sûrs d'être justifiés par le devoir d'obéissance.
Sur toute chose, oui et non. Cependant, lorsqu'on connaît leur unité
stricte, lorsqu'on sait que chaque livre publié par un des leurs est
examiné, discuté, approuvé par la censure très-attentive de l'ordre,
on comprend que leurs divergences, leurs contradictions apparentes,
leurs reculades d'un moment sur tel ou tel point, sont préméditées et
voulues.
Ainsi, quand ils virent que leur ami Sanders, l'auteur de la
_Monarchie visible de l'Église_, qui avilit les évêques, scandalisait
beaucoup de catholiques anglais, ils démentirent un moment cette
doctrine, sauf à la reprendre. De même, tels de ces catholiques
digérant difficilement le principe du _tyrannicide_, quelques
confesseurs jésuites le désapprouvèrent, tandis que la masse de
l'ordre continuait à l'enseigner, et en faisait, contre Orange, contre
Élisabeth et contre Henri IV, un persévérant usage.
Cette doctrine du _tyrannicide_ se forma dans leurs séminaires par un
éclectisme baroque, qui mêlait grossièrement deux esprits peu
associables. D'une part, tout prince _excommunié_ n'est plus prince,
n'est plus homme; il est hors la loi; il perd l'eau, le feu, l'air, en
un mot le droit de vivre; si l'Église ne le tue pas, sa vie est à qui
veut la prendre. D'autre part, hommes de collége, les Jésuites ne
manquaient pas de fourrer dans ce droit papal les citations latines
des meurtres républicains des _tyrans_ de l'antiquité; ils les
trouvaient toutes faites dans le fatras du cordelier Jean Petit, pour
justifier en 1409 la mort du _tyran_ d'alors.
Voici comment Harmodius, Aristogiton, Brutus devinrent amis de Loyola.
Ces actes audacieux d'hommes isolés qui, de leurs bras, aux dépens de
leur propre vie, attaquèrent la toute-puissance, furent cités pour
autoriser les assassinats payés par le puissant des puissants, le
maître de l'Espagne et des Indes. Le Brutus de l'Escurial put
commodément poignarder, pour son argent, le tyran Guillaume d'Orange
et le tyran Henri IV.
Spectacle neuf. Seulement il fallait bien s'entendre sur un point:
quel est le tyran? Les Portugais, les Hollandais disaient que c'était
Philippe. Son général, Farnèse, le prince de Parme, fort imbu de ces
doctrines, et qui lui-même endoctrinait spécialement les assassins,
fait donner l'explication nécessaire par un homme à lui, le docteur en
droit Ayala, qui écrit en 1582, imprime en 1587: «Le tyran qu'il faut
tuer, c'est le tyran _illégitime_.» En Espagne, le casuiste Toledo
reproduit la distinction. Toute la matière enfin est splendidement
élucidée par le Jésuite Mariana, dont le livre peut s'appeler un
manuel du régicide, dédié au roi futur, le jeune infant (Philippe
III).
Là on voit avec étonnement la platitude et la sottise, la puérilité de
cet enseignement qui avait tant d'influence. Jugeons-en par ce
distinguo: défendu d'empoisonner le tyran dans une coupe; permis de
l'empoisonner par la selle de son cheval. Pourquoi? Parce que, prenant
la coupe, ce serait lui qui se tuerait, et la mort serait _active_; on
lui ferait commettre le péché de se tuer. Mais en empoisonnant la
selle, la mort ne sera que _passive_, etc.
Certes, si ces docteurs n'avaient agi sur leurs disciples que par ces
sottises, ils n'eussent pas produit grand effet. Ils avaient en main
des moyens tout autrement efficaces. Ce n'est pas par la scolastique
qu'ils agirent, c'est par le roman. Nés du roman (comme on a vu) des
_Exercitia_ d'Ignace, manuel pour faire des romans, ils en trouvèrent
un tout fait dans l'aventureuse destinée des Guises, dans leur
charmante et coupable nièce, Marie Stuart, dans la belle princesse
captive qu'il s'agissait de délivrer. Les Anglais eurent le tort de
donner vingt ans durant, aux Jésuites, cette épouvantable force d'une
émouvante légende. Dieu sait comme ils s'en servirent, comme ils
maintinrent leur Marie toujours belle et toujours jeune. Mieux on la
tenait invisible, et plus elle restait adorable. Elle vieillit, elle
prit perruque, et l'effet resta le même. Tout ce qu'il y avait de
jeunes catholiques, de jeunes prêtres de Rome à Paris, de Reims à
Madrid, de Vienne à Anvers, se mouraient d'amour pour elle, de fureur
contre Élisabeth, contre les amis d'Élisabeth, Henri IV ou le prince
d'Orange, contre tous les protestants.
C'est ainsi qu'avec la pitié on fait, tant qu'on veut, de la rage, et
que l'amour peut devenir l'aiguillon de l'assassinat.
Les années 1579 et 1580 sont extrêmement importantes. On y voit se
former de toutes parts l'orage contre Élisabeth. À côté de l'invasion
tentée en Irlande, nous voyons entrer en Écosse un agent des Guises
qui, en dix-huit mois, parviendra à faire périr le régent Morton, chef
des protestants. En Angleterre, entrent diverses missions de Jésuites,
la mission officielle de Persons et Campian, envoyée de Rome; la
mission officieuse de Ballard, envoyée de Reims, qui, sous l'habit
d'homme d'épée, et se faisant appeler le capitaine Fortescue,
parcourra cinq ans l'Angleterre et préparera le grand complot de 1586.
Pourquoi tant d'efforts à la fois? C'est que les Jésuites, arrivés à
leur apogée sous Grégoire XIII, observaient avec fureur qu'au total la
vieille cause, en réalité, perdait.
La Saint-Barthélemy n'avait servi qu'à créer le grand parti des
modérés. Les États de Blois n'avaient réussi qu'à montrer, dans une
assemblée créée par la Ligue, la Ligue impuissante. La banqueroute de
Philippe II et la paralysie des Guises ajournant l'affaire de France,
on avait essayé, manqué l'intrigue de Don Juan. Les Pays-Bas
catholiques, il est vrai, revenaient à l'Espagne, mais ruinés, secs et
taris, à ne s'en servir jamais. Les ruines d'Anvers exhaussaient
Londres et tout à l'heure Amsterdam. La petite, indestructible
Hollande, la grande Angleterre de Shakspeare, de Drake, de Raleigh et
de Bacon, dressaient leur jeune pavillon, désormais l'espoir du monde.
Donc il fallait hâter les choses. Elles se gâtaient trop en tardant.
On voulait agir brusquement par le poignard ou le poison, parce
qu'avec un roi d'Espagne ruiné, hésitant, une grande guerre semblait
impossible.
Élisabeth était le but. En 1579, on tira du pape un ordre précis pour
détruire Élisabeth par tous les moyens, sans délai. Ce qui le prouve,
c'est que, le 15 avril 1580, les agents de l'exécution demandèrent au
pape un répit, trouvant pour le moment la chose dangereuse et
impossible (De Thou, lib. 74). Le pape répondit que les catholiques
anglais pouvaient ajourner la prise d'armes, mais que rien ne pouvait
ajourner l'exécution d'Élisabeth.
Telle était la pensée de Rome, mais il faut connaître aussi la cour de
Philippe II.
Le duc d'Albe et les violents étaient alors disgraciés. Si le modéré
Gomez était mort, un homme analogue, le jeune Antonio Perez, avait
beaucoup d'influence. Par son travail agréable, par la veuve de Gomez,
la princesse d'Éboli (ex-maîtresse de Philippe II, dont Perez faisait
la sienne), il semblait fort auprès du roi.
Modéré de sa nature, il n'en avait pas moins subi la nécessité cruelle
de tuer le traître Escovedo. Cet acte, loin de l'affermir, le rendait
moins agréable, et le confesseur du roi travaillait à le renverser. On
n'osait encore proposer au roi de rappeler le duc d'Albe. On lui
insinua, au contraire, d'appeler le modéré Granvelle qui, depuis de
longues années, languissait en Italie. On savait parfaitement que
Granvelle, las de l'exil, ferait tout ce qu'on voudrait.
En effet, le 28 juillet 1579, jour où l'on arrêta Perez et la
princesse d'Éboli, Granvelle arriva à Madrid. L'une des premières
mesures de cet ancien modéré fut de proposer au roi de proscrire le
prince d'Orange. Le 13 novembre, il écrit: «Comme Orange est
pusillanime, il pourra bien en mourir; ou bien, en publiant cela en
Italie et en France, on trouvera quelque désespéré qui fera
l'affaire.» Philippe II répond en marge: «Cela me paraît très-bien.»
(Groen, VII, 166.)
Je crois que Granvelle paya de cette complaisance ceux qui avaient
obtenu du roi son retour. La lettre du 30 novembre, écrite au nom du
roi, donna l'ordre au prince de Parme. Lettre ostensible où l'on
spécifie les motifs de la proscription: Orange est un assassin qui a
voulu faire tuer le duc d'Albe et Don Juan d'Autriche. Orange est un
voleur qui veut ruiner le clergé, les nobles, ceux qui ont substance;
il fait son profit des troubles; il transporte les deniers où il lui
plaît pour après s'en servir. Orange s'attribue le nom de bon
patriote, et _il est le tyran_ du peuple.
Ce dernier mot équivaut à une signature. La doctrine que les Jésuites
enseignaient alors dans leurs séminaires, c'est _le meurtre des
tyrans_.
C'est à cette époque que, dans les dépêches, Guise, leur homme, n'est
plus nommé _Herculès_, mais _Mucius_, étant appelé alors à d'autres
vertus civiques, à devenir un Mucius Scévola, un tueur de Tarquins.
La lettre n'est point de Granvelle. Il écrivait le français à
merveille, avec une netteté singulière. Et cette lettre est un
brouillis, un gâchis, un pêle-mêle, où la construction ténébreuse, la
phrase serpentine, allongée et tortillée, à force de replis, se
dénonce et devient claire, comme oeuvre de Loyola.
Ce qui désigne mieux encore les Jésuites, c'est cette prodigieuse
assurance et cette intrépidité dans le mensonge, qui qualifiait comme
voleur celui _qui jamais ne voulut manier les fonds publics_, et comme
assassin le _chef du parti de l'humanité_.
Je n'hésite pas à déférer ce dernier titre au glorieux prince
d'Orange. Qu'il emporte cette couronne. Les amis de la tolérance, de
la douceur, les ennemis de l'effusion du sang, ce grand peuple,
vraiment moderne, qui partout commence alors, il en est le chef alors.
À leur tête, l'histoire le salue, et le voit marcher, auguste,
vénérable, dans l'avenir.
Ce caractère fut tel en lui, et poussé si loin, que son renom
d'habileté en fut compromis. Il fut habituellement l'avocat des
catholiques, et il aurait voulu (chose certainement imprudente) qu'on
les reçût en Hollande. Leurs tentatives pour le tuer ne l'en
corrigèrent pas. Il reste de lui des lettres où il prie les magistrats
pour ses assassins, et demande que, si l'on ne veut leur donner la
vie, on leur épargne la douleur, qu'on s'abstienne des supplices
atroces qui étaient alors en usage.
Mais revenons à la France. C'est du séminaire de Reims, fondé par les
Guises, que partent en 1579 les conspirateurs d'Angleterre. Et c'est
de l'hôtel de Guise, de l'intimité et de la clientèle de cette maison,
que, la même année, part pour l'Écosse, ainsi que nous avons dit, un
Stuart, M. d'Aubigny, gracieux jeune homme qui captera le jeune roi,
et fera périr le régent Morton, allié d'Élisabeth. Roman bizarre,
improbable, chimérique, qui se vérifia pourtant à la lettre, dans une
rapidité terrible. Aubigny aborda en septembre 1579, réussit, plut et
charma, fut maître; en moins de dix-huit mois, ce doux et charmant
Aubigny put décapiter Morton. Élisabeth avait perdu toute influence
sur l'Écosse, et les Guises, par leur Aubigny, tenaient le trône de
l'Écosse.
Ils n'allaient pas si vite en France. On voit qu'une force énorme
d'inertie les arrêtait, celle du parti _politique_, qui, sans même
remuer, les entravait, les paralysait, les usait à ne rien faire.
Une entrée royale qu'ils firent à Paris, un grand duel arrangé où ils
tuèrent les mignons du roi Maugiron, Caylus (ajoutez encore
Saint-Mesgrin, assassiné aux portes du Louvre), ce n'était pas, en
conscience, de quoi occuper le public dans un intervalle de sept ans.
Le clergé aussi fit tort au parti par une insigne imprudence. Il se
brouilla avec Paris. En 1579, en concile provincial, il décida que
désormais il ne remplirait plus l'engagement qu'il avait pris en 1561
de payer les rentes de l'Hôtel de Ville. Les Parisiens, indignés,
objectaient que, si la ville était chargée de ces rentes, c'était à la
prière même du clergé, qui voulait qu'on empruntât pour faire la
guerre aux hérétiques. Cette suspension des rentes allait arrêter tout
commerce, affamer un nombre infini de petits rentiers, qui étaient des
pauvres, des orphelins, des veuves. Une redoutable émeute allait
éclater. Déjà on fermait les boutiques. Le peuple courait les rues,
comme si l'ennemi eût été aux portes. Quelques-uns voulaient que l'on
prît les armes. Le prévôt des marchands alla demander secours au
Parlement. Ce corps eut la hardiesse d'ordonner l'arrestation des
pères du concile, du moins de leur défendre de sortir de Paris. Le roi
les fit venir, irrités, mais effrayés, et obtint d'eux qu'ils
payeraient au moins dix années encore.
Le parti, moins sûr de Paris, vit le Louvre se fortifier. Les mignons
ressuscitèrent, beaucoup plus redoutables. Le roi, cette fois, prit
pour favoris deux hommes jeunes mais fort importants, fort braves, en
état de tenir le pavé contre la maison de Lorraine. L'un, Joyeuse,
était un très-grand seigneur, dont la maison avait eu des alliances
avec la maison royale. L'autre, d'Épernon, intrigant, habile,
intrépide, descendait du fameux Gascon Nogaret, qui souffleta Boniface
VIII. Par d'Épernon, le roi croyait rallier les politiques; par
Joyeuse, les catholiques; il l'envoya même à Rome ne désespérant pas
de le faire accepter, à la place de Guise, pour chef de la Ligue. Ne
pouvant rien comme roi, il eût voulu, par ces deux hommes, devenir
chef de faction. Il travailla à leur faire des fortunes monstrueuses.
À l'un, il donna la mer, à l'autre la terre, faisant Joyeuse amiral,
d'Épernon colonel général de l'infanterie, avec le gouvernement de
Metz, Toul et Verdun, l'établissant à la porte de la Lorraine, chez
les Guises en quelque sorte, et sur la route des armées qui venaient
d'Allemagne.
Cela était ingénieux et semblait pouvoir réussir, surtout étant
soutenu par l'excellente ordonnance dite de Blois, qui prépara
l'oeuvre du président Brisson, la première codification de nos lois,
appelée le _Code_ Henri.
Mais une chose manquait, l'argent, pour faire une force réelle. Le peu
qui en venait au roi était tellement au-dessous des besoins, qu'il
n'essayait pas même d'en user selon la raison. Il le jetait par les
fenêtres, comme un homme qui mourra demain et n'a rien à ménager.
Notez que l'argent baissait rapidement de valeur depuis le milieu du
siècle par l'invasion des métaux américains. Le roi demandait toujours
plus, proposait une foule d'impôts nouveaux qu'on ne payait pas.
Personne, ce semble, ne convenait de ce changement de valeur. Dans un
siècle où l'argent, tous les quinze ans, vaut deux fois moins, les
provinces ne rendent presque rien au gouvernement; elles auraient
voulu reculer, pas moins de quatre-vingts ans! aux impôts de Louis
XII.
Le roi ne tenait à rien. Cela devait apparaître au premier mouvement.
Son beau-frère, le roi de Navarre, réclamant la dot de sa femme, Agen
et Cahors, Catherine le fit patienter en lui laissant quelques places
qu'il avait saisies (février 1579). Au bout de six mois, Henri III
essaya un pitoyable expédient; il crut brouiller ses ennemis en
révélant à Navarre les galanteries de sa femme, qu'il savait
parfaitement. Il réunit tout contre lui (_Guerre des amoureux_,
novembre 1579). On lui prit la Fère, si près de Paris. On lui prit
Cahors, emportée par Navarre dans un combat acharné de cinq jours et
de cinq nuits. On vit pour la première fois la vigueur du _vert
galant_.
Le roi fut trop heureux de faire la paix, à la prière du duc d'Anjou.
Paix au profit de la Navarre, qui garda Agen et Cahors, et non moins
au profit de la Ligue, grandie de cet échec du roi et de _sa faiblesse
pour les hérétiques_ (26 novembre 1580).
On croît rêver en pensant qu'à ce moment de ruine la reine mère
entreprenait d'acquérir trois royaumes, Angleterre, Pays-Bas,
Portugal. C'était une maladie, comme celle des alchimistes. Jour et
nuit avec ses astrologues, sur la tourelle qu'on voit encore (à la
Halle au blé), elle voyait aux étoiles qu'elle et son fils allaient
être maîtres de l'Europe.
La succession de Portugal s'ouvrait; elle fouilla sa généalogie, et
trouva qu'en remontant au milieu du XIIIe siècle, un de ses ancêtres
avait droit. Elle envoya, en partie à ses frais, une expédition aux
Açores.