rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les
côtés sales de la domesticité, ses _bravi_, ses mignons, tous
rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par
an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était
trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls
pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le
roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé
pour lui en emprunter deux.
Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines
d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des
États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la
moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une
dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la
guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou
de moins, à partager en famille. Les catholiques attrapés, on rira,
et l'on tâchera d'attraper les protestants.
C'était une farce de pages, une scène des _Gelosi_ qu'on voulait jouer
aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.
Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle
favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle
s'en servirait pour donner la France _à ses parents_ de Lorraine.
C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les
cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout
doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis.
Il s'était mis pour la première fois à _ouvrir les paquets_ lui-même.
De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.
Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir _son petit
rôlet_, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et
haranguant les députés un à un, jurant _qu'il ne voulait plus qu'une
religion_ dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y
contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à
vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait
accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse.
Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était
majeur et saurait se faire obéir.
Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue
le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui
emportât le pouvoir, la royauté même.
Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. Un certain
avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à Rome avec
un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus
de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du Saint-Siège, ils
devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. Ceux-ci étaient
frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de Guise, chef de la
Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme, traiter le
duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, tondre le roi, et régner
en soumettant la France à Rome.
Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui
venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre
ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et
transmis à Philippe II.
La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé _trouve_ un
matin sur son bureau une proposition anonyme.
C'était simplement la demande _que le roi admît comme lois_ tout ce
qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même
qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la
noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que
l'abolition de la monarchie.
Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en
faisant de ces trente-six un simple comité _consultatif_. Puis il
stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les
_deux autres ensemble n'auraient qu'une voix_. La proposition étant si
peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il
n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États.
Premier échec de la Ligue.
N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent
l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre
sans lui rien donner pour la faire.
La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait
tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait
exposé sa vie pour la vraie religion, _pour quoi elle était bien sûre
d'aller en paradis_; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé;
que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même
vivre.
Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle
se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea
elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse
(_qu'il n'y eût plus qu'une religion_).
Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené
leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en
cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît
_sans guerre_.
Sept autres gouvernements mirent seulement _par les meilleures voies,
les plus saintes_, mot plus vague, qui cependant indiquait assez
clairement des intentions pacifiques.
Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des
dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent
catholique Nevers, qui partout prêchait la _croisade_. «Eh! mon
cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à Constantinople?»
Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient
refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue,
assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine,
Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul
gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais!
L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que
plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens
de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation
pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas
aux États généraux.»
La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.
Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise).
Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.
Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé.
«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord
paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût
qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa
pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on
lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop
clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.
Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. Refusé.
«Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du leur,
ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer.
Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie,
non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même
chose.
Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres
essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des
trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du
roi. Le Tiers n'y consentit point.
La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère
forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine
brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les
Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du
roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles.
Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés,
abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à
Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des
Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce
côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: _la
suppression des deux Ligues_, protestante et catholique (Bergerac, 17
sept. 1577).
Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les
villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église
par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour
garantie, les huit places promises seront gardées pendant six ans.
Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux
Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour
supprimées.
CHAPITRE VIII
LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN[6]
1577-1578
[Note 6: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont
rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a
dit.--Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que,
quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense
surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de
Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et
Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza
qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui
expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès,
_Documents_, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras,
le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs.
«Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),--_tenté du
diable_ (ap. Charrière).--Quant aux fameuses apostilles de Philippe II
sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit
Gachard (I, p. LXII), que c'était le secrétaire Çayas qui
ordinairement en rédigeait la minute.»--Pour la ruine de l'Espagne,
cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la
décadence espagnole.--La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit
au mur latéral de Sainte-Gudule.]
Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé
_Herculès_, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit
au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune
soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de
ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.»
Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait de rien
entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien, sous un
masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la simplicité
militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant, grossier,
sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264).
La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des
moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres
(Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit
Philippe II.
Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait
démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui
conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne
«fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se
laissant peu voir, _donnant peu et tard_.»
Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers
ne perdirent pas moins de 58 p. 100.
Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de
Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et
il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua
précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné
l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il
put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en
frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient
des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés
qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment
de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son
système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait
rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses
créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour _ses
pensionnaires_, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans
toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là
ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment
cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an
après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc
d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.
Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il
n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui
manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par
écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les
Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et
les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.
Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le
trouvaient plus que tiède, presque aussi froid qu'Henri III. Froid,
et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec
l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis
(avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour
le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par
exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se
déclaraient contre l'invasion espagnole.
On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape
Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de
Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec _les
prêtres espagnols_ (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus,
dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle
agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple,
quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).
Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative,
pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une
impulsion anonyme.
Trait particulier de l'époque, _la personnalité périt_. Il faut
chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde
ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.
Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la
décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la
création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1º Malgré
Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en
Angleterre (1578); 2º Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et
contre ses intérêts, d'établir Guise en Angleterre, sauf à chasser
l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).
Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se
caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur?
Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.
Dirai-je au _Gesù_ de Rome? Mais l'action principale est bien autant à
Paris.
Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart
des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et
leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires
humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants.
Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.
Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal
de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau
monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs
atroces des guerres civiles qui vont venir?
Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux
curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de
réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché,
tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands
foyers de la Ligue.
En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en
persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous
l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les
nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les
copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles. Les
honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères de
stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au
coeur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au
profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont
des jésuites.
À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de
romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme _exercices
spirituels_ d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente
la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en
occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue,
qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette
plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est
que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en
sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir.
Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la
pénitence, qu'on dirait que c'est le péché.
Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand
Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux
sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il
n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur
grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise
qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les
_flagellants_ aux comédies.
La seconde puissance par laquelle ils agirent, et que le clergé fut
encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais ailleurs _la
vaccine de la vérité_.
Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé
s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en
venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne,
leur Koster enseignera Copernick _d'une manière également instructive
et agréable_. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en
eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils
l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick _agréable_
ajournera Galilée.
Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un
sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à
eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus
trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il
se promène en vain pour recruter un écolier.
Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir
les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse
mécanisation des _humanités_ qui les rend si peu vitales, a des
résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais
laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec
bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire.
Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient
souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers,
Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils jasent,
ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à jamais.
La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions
immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand,
qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils
les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur
appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et
dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance,
jeter les bases profondes de leur oeuvre capitale, la Guerre de trente
ans.
En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par
les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et
par l'intrigue, et par l'enseignement.
Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans,
élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération
qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les
séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et
Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre.
Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la
direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde
catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans
les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le
Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de
France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre.
Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, mais, comme on va
voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte à Philippe
II.
Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être
cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout
un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman
qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et
élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on
le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé
au moins par la jalousie!
On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme
l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore
sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre
des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des
succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire
de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son
profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste
du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui
battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens
(cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par
Strozzi, dont personne ne parla.
Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous,
rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui
donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font
penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus
la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le
cardinal) étaient alors en Italie. Le lien se forme, lien d'amitié,
qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône. Les uns
disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il vaudrait
mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de Tunis, font
écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son frère cette
royauté de Barbarie.
Philippe commence à comprendre. Il répond qu'il veut démolir Tunis. Il
éloigne de son frère un confident dangereux, met près de lui un
espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne à Don
Juan, travaille pour lui à Rome, devient la cheville ouvrière du grand
projet de la royauté.
En 1574, on revient à la charge près de Philippe pour l'affaire
d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent près le roi était
alors le jeune secrétaire Perez. On tâche de le gagner aux intérêts de
Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez révèle tout au roi.
Philippe est bien étonné, effrayé même, quand il voit arriver Don
Juan, à qui il a défendu de venir. Cependant, soit obsession, soit
plutôt dans la pensée qu'il le perdrait plus sûrement dans une
aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas.
Don Juan traverse la France, déguisé, ne s'arrête que chez les Guises.
C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrète
alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dénonça bientôt à son maître)
_pour la conservation_ des deux couronnes. L'un eût _conservé_
Philippe, comme l'autre _conservait_ Henri III.
Philippe avait gardé près de lui le suspect Escovedo pour lui donner,
disait-il, les fonds nécessaires. Mais ces fonds ne vinrent jamais.
Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou
d'Élisabeth. Il s'arrangea de manière que le héros ne pût rien faire,
se désespérât et mourût de faim.