Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux

rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les

côtés sales de la domesticité, ses _bravi_, ses mignons, tous

rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par

an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était

trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls

pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le

roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé

pour lui en emprunter deux.

Les mignons n'allaient pas si loin; ils croyaient avoir leurs mines

d'or toutes trouvées, leur Pérou, leurs Indes, dans l'imbécillité des

États. Loin que ce nom redouté d'États généraux leur inspirât la

moindre crainte, ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une

dupe nouvelle qu'il s'agissait d'exploiter. La Ligue voulait la

guerre. Eh bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou

de moins, à partager en famille. Les catholiques attrapés, on rira,

et l'on tâchera d'attraper les protestants.

C'était une farce de pages, une scène des _Gelosi_ qu'on voulait jouer

aux États, sauf à recevoir un appoint de nasardes et de coups de pied.

Jeu chanceux. La reine mère en sentait mieux la portée. Elle

favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle

s'en servirait pour donner la France _à ses parents_ de Lorraine.

C'étaient les Lorrains régnants qu'elle désignait ainsi, et point les

cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout

doucement. Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis.

Il s'était mis pour la première fois à _ouvrir les paquets_ lui-même.

De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.

Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir _son petit

rôlet_, beaucoup plus ligueur que la Ligue, faisant venir et

haranguant les députés un à un, jurant _qu'il ne voulait plus qu'une

religion_ dans le royaume, qu'il ferait voir qu'il était roi, qu'il y

contraindrait tout le monde, qu'il saurait bien amener sa mère à

vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religion. S'il avait

accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse.

Mais, enfin, cette année même, il avait ses vingt-cinq ans; il était

majeur et saurait se faire obéir.

Paroles habiles sans doute pour pêcher les quinze millions. La Ligue

le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder un coup hardi qui

emportât le pouvoir, la royauté même.

Ses vues secrètes avaient été démasquées à l'improviste. Un certain

avocat sans cause, très-mal famé à Paris, s'en était allé à Rome avec

un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus

de Charlemagne, héritiers de l'antique bénédiction du Saint-Siège, ils

devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. Ceux-ci étaient

frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de Guise, chef de la

Ligue, devait achever l'extermination du protestantisme, traiter le

duc d'Alençon comme l'avait été Don Carlos, tondre le roi, et régner

en soumettant la France à Rome.

Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui

venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre

ambassadeur à Madrid, l'acte ayant été pris au sérieux par le pape et

transmis à Philippe II.

La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé _trouve_ un

matin sur son bureau une proposition anonyme.

C'était simplement la demande _que le roi admît comme lois_ tout ce

qu'une commission des États, unie au conseil, aurait décidé, sans même

qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la

noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que

l'abolition de la monarchie.

Le Tiers État sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en

faisant de ces trente-six un simple comité _consultatif_. Puis il

stipula qu'aux articles où l'un des trois États aurait intérêt, les

_deux autres ensemble n'auraient qu'une voix_. La proposition étant si

peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il

n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États.

Premier échec de la Ligue.

N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent

l'étrangler, l'acculer dans un détroit où on la forcerait à la guerre

sans lui rien donner pour la faire.

La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait

tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique, qu'elle avait

exposé sa vie pour la vraie religion, _pour quoi elle était bien sûre

d'aller en paradis_; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé;

que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même

vivre.

Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle

se fit le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea

elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse

(_qu'il n'y eût plus qu'une religion_).

Les ligueurs du Tiers État devancèrent la noblesse. Ils avaient amené

leur ordre à grand'peine à voter pour eux. Le député Bodin, suivi en

cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît

_sans guerre_.

Sept autres gouvernements mirent seulement _par les meilleures voies,

les plus saintes_, mot plus vague, qui cependant indiquait assez

clairement des intentions pacifiques.

Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des

dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent

catholique Nevers, qui partout prêchait la _croisade_. «Eh! mon

cousin, disait-elle, voulez-vous donc nous mener à Constantinople?»

Cependant la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient

refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue,

assemblée bizarre, informe, où l'on avait mis cinq provinces (Maine,

Anjou, Touraine, Anjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul

gouvernement, avec un seul vote, celui de l'Orléanais!

L'Assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que

plusieurs places étaient surprises. Au roi qui sollicitait des moyens

de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation

pacifique qui irait demander aux huguenots «pourquoi ils n'étaient pas

aux États généraux.»

La noblesse veut bien combattre, et encore si on la solde.

Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise).

Le Tiers État n'a de pouvoir pour rien faire, ni rien voter.

Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé.

«Quoi! dit-il, n'ai-je pas brigué les trois États, qui d'abord

paraissaient si lents, pour les pousser à demander qu'il n'y eût

qu'une religion?... Voilà la guerre!... Et nul moyen!...» Il signa

pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on

lui permettrait de se faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop

clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.

Il sollicita du moins l'autorisation de vendre du domaine. Refusé.

«Voilà, dit-il, une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du leur,

ni me laisser aider du mien.» Alors il se mit à pleurer.

Le clergé disait à cela: «Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie,

non la guerre.» Plaisanterie un peu forte. Au fond, c'était la même

chose.

Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres

essayèrent en vain de remettre sur l'eau la proposition des

trente-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du

roi. Le Tiers n'y consentit point.

La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère

forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Condé était en pleine

brouille avec La Rochelle, à qui il surprit le port de Brouage. Les

Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue dont le frère du

roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles.

Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés,

abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à

Poitiers tout exprès pour les sauver. Il était épouvanté du succès des

Guises. Il trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce

côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup: _la

suppression des deux Ligues_, protestante et catholique (Bergerac, 17

sept. 1577).

Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les

villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église

par bailliage. À chaque parlement une chambre protestante. Pour

garantie, les huit places promises seront gardées pendant six ans.

Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux

Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour

supprimées.

CHAPITRE VIII

LE VIEUX PARTI ÉCHOUE DANS L'INTRIGUE DE DON JUAN[6]

1577-1578

[Note 6: MM. Mignet et Ranke, très-favorables à Don Juan, ont

rapproché, résumé d'une manière lumineuse tout ce qu'on en a

dit.--Pour Philippe II, ils ne me paraissent pas sentir assez que,

quoique lent et médiocre, ce fut de plus en plus un demi-fou. Je pense

surtout à ses rêves sur la couronne impériale, celles de Pologne, de

Danemark, ses expéditions à contre-temps en Barbarie (cf. Groen et

Charrière, III, 336). Ce n'étaient pas seulement Granvelle ou Spinoza

qui tâchaient de le retenir, mais le duc d'Albe qui, en 1569, lui

expose l'énormité de l'entreprise sur l'Angleterre (Gonzalès,

_Documents_, IV, 517, 521). Plus tard, au plus fort de ses embarras,

le duc d'Albe frémit de le voir se lancer dans la guerre des Turcs.

«Il est poussé par les prêtres,» dit-il (ap. Gachard),--_tenté du

diable_ (ap. Charrière).--Quant aux fameuses apostilles de Philippe II

sur les dépêches, elles n'étaient pas de lui. «J'ai la preuve, dit

Gachard (I, p. LXII), que c'était le secrétaire Çayas qui

ordinairement en rédigeait la minute.»--Pour la ruine de l'Espagne,

cf. Ranke, sur les finances, et Weiss, dans son excellent livre sur la

décadence espagnole.--La statue de Philippe II, à Bruxelles, se voit

au mur latéral de Sainte-Gudule.]

Le grand Guise, qui, dans les dépêches d'Espagne, est appelé

_Herculès_, s'était fait tout petit aux États de Blois. Il avait dit

au conseil, doucement, hypocritement, «qu'il n'était qu'un jeune

soldat; mais que, si l'on voulait son avis, il conseillait au roi de

ne pas mettre en défiance ses sujets protestants.»

Ce personnage prudent voulait que la Ligue mûrît, et refusait de rien

entreprendre sans avoir des sûretés. Il était tout Italien, sous un

masque d'Allemand de Lorraine; il affectait la lenteur, la simplicité

militaires. Les ardents le trouvaient très-froid, «pesant, grossier,

sentant son Allemand» (ms. de Lézeau, Capefigue IV, 264).

La fureur de son parti, après le traité, l'obligea de chercher des

moyens d'agir. Il tâta le Palatin pour acheter quelques reîtres

(Mornay I, 184). Au défaut, il regarda vers l'Espagne, attendit

Philippe II.

Mais Philippe II était très-froid. C'était l'époque où il voulait

démentir le duc d'Albe, et se montrait pacifique. Ses finances le lui

conseillaient. Une relation italienne de 1577 montre la cour d'Espagne

«fort réduite; Sa Majesté vit à la campagne ou dans la retraite, se

laissant peu voir, _donnant peu et tard_.»

Il venait de faire en 1575 une splendide banqueroute où ses créanciers

ne perdirent pas moins de 58 p. 100.

Dans la lumineuse histoire que M. Ranke nous a faite des finances de

Philippe II, on voit l'unité de ce règne. Il part de la banqueroute et

il y retourne. Charles-Quint, dit un grand d'Espagne, abdiqua

précisément parce qu'il ne pouvait payer. Il avait rançonné

l'Allemagne, usé, dévoré l'Italie. Philippe II, Castillan tant qu'il

put et adoré des Castillans, extermina la Castille, d'abord en

frappant ses laines, puis en saisissant les lingots qui lui arrivaient

des Indes, enfin en mettant des droits sur les objets manufacturés

qu'elle fournissait à l'Amérique. Tout cela, poussé à mort, au moment

de la grande crise du duc d'Albe et de Lépante. Là, défaillit son

système. Il devint tout à coup doux et modéré. Pourquoi? il n'avait

rien en caisse, ne payait pas un réal à ses troupes, ni à ses

créanciers. S'il lui venait quelque chose, il le gardait pour _ses

pensionnaires_, c'est-à-dire pour un monde d'espions qu'il avait dans

toutes les cours, valets, confidents, maîtresses des princes. C'est là

ce qui le dévorait. Dans sa pauvreté extrême, il étendait constamment

cette partie de ses dépenses. Le reste allait comme il pouvait. Un an

après sa banqueroute, il lui fallut acheter ceux qui menaient le duc

d'Alençon, qui se lançait alors dans l'affaire des Pays-Bas.

Ce grand homme de police était insatiable de voir et savoir. Il

n'aimait pas agir. D'abord l'argent lui manquait. Puis la volonté lui

manquait. Quand une affaire arrivait, elle se débattait longuement par

écrit et de vive voix entre les violents et les modérés, entre les

Albe et les Gomez; si longuement, que la fortune perdait patience, et

les dispensait de conclure, en changeant la face des choses.

Les ardents étaient infiniment mécontents de Philippe II. Ils le

trouvaient plus que tiède, presque aussi froid qu'Henri III. Froid,

et cependant fort dur. Ce maître de l'inquisition agissait avec

l'Église sans façon, usant de ses biens, traitant avec ses ennemis

(avec le Navarrais même, à qui il offrit sa fille!), sans pitié pour

le clergé dès que l'intérêt politique lui commandait de sévir. Par

exemple, en Portugal, où il fit mourir deux mille moines qui se

déclaraient contre l'invasion espagnole.

On a vu comme, en 1558, il garrotta respectueusement le vieux pape

Caraffe. L'Espagne pesait sur Rome. Le vrai président du concile de

Trente fut l'ambassadeur espagnol, qui mena tout de concert avec _les

prêtres espagnols_ (on appelait ainsi les jésuites). Combien plus,

dans l'ordre temporel, Rome fut-elle dépendante! Chaque fois qu'elle

agissait seule, l'Espagne lui donnait sur les doigts, par exemple,

quand elle écouta Antoine de Bourbon en 1571 (Granvelle).

Sauf le moment de Pie V, la papauté n'eut jamais la grande initiative,

pas plus que Philippe II. Elle reçut l'impulsion du dehors, une

impulsion anonyme.

Trait particulier de l'époque, _la personnalité périt_. Il faut

chercher le mystère de l'action dans l'infiniment petit, dans un monde

ténébreux d'insectes qui fermentent, remuent, travaillent en dessous.

Cette force élémentaire n'en était que plus terrible pour la

décomposition. Il est vrai qu'elle ne valait pas grand'chose pour la

création. Elle veut créer deux puissances, et elle y échoue: 1º Malgré

Philippe II, elle pousse son frère Don Juan aux Pays-Bas et en

Angleterre (1578); 2º Elle essaye encore, au moyen de Philippe II et

contre ses intérêts, d'établir Guise en Angleterre, sauf à chasser

l'Espagnol, quand on s'en sera servi (1583).

Voilà les actes étranges, du moins les projets, par lesquels se

caractérise cette force mystérieuse. Où en est le premier moteur?

Partout, nulle part. J'ai peine à le préciser.

Dirai-je au _Gesù_ de Rome? Mais l'action principale est bien autant à

Paris.

Dirai-je à la rue Saint-Jacques, au collége des jésuites? La plupart

des bons pères que je vois là dans leur classe, avec leur férule et

leur rudiment, ont l'air de pauvres pédants bien loin des affaires

humaines, occupés de faire conjuguer ou fouetter les petits enfants.

Cependant par les enfants, ils tiennent les mères aussi.

Descendrai-je rue Saint-Antoine, aux jésuites profès que le cardinal

de Bourbon va installer tout à l'heure? Ceux-ci, au centre du beau

monde, ces doux confesseurs de femmes, seraient-ils les meneurs

atroces des guerres civiles qui vont venir?

Leur rapporter tout serait un point de vue trop exclusif. Les furieux

curés de Paris dont nous avons fait l'énumération auraient droit de

réclamer. Leurs conseils, tenus tantôt chez le trésorier de l'Évêché,

tantôt à l'hôtel de Guise, ont été certainement l'un des plus grands

foyers de la Ligue.

En tenant compte d'une action si multiple et si variée, nous n'en

persistons pas moins à rapporter aux jésuites la part principale. Nous

l'avons dit, les anciens ordres ne conservèrent l'influence, et les

nouveaux ne l'acquirent, qu'en prenant l'esprit des jésuites et les

copiant. Tous diffèrent extérieurement d'habits, de paroles. Les

honorables théatins, les populaciers capucins, les carmes austères de

stricte observance, semblent sans analogie. Oui, mais prenez-les au

coeur, au point délicat et tendre, dans la passion, l'intrigue, au

profond mystère, je veux dire comme confesseurs, directeurs, ce sont

des jésuites.

À une époque fort gâtée, fort sensuelle, folle de galanteries, de

romans, la direction espagnole de Loyola recommande comme _exercices

spirituels_ d'interroger les cinq sens. Elle inflige à l'âme pénitente

la chose la plus agréable, de s'occuper toujours d'elle, et d'en

occuper un autre. Qu'elle s'accuse cette âme, se blâme, se conspue,

qu'elle décrive son mal et sa plaie, qu'elle touche sans cesse cette

plaie, c'est justement ce qu'elle veut. Et le propre de ce mal est

que, médeciné ainsi, manié et remanié, il en devient plus vivace, en

sorte que le péché passé devient le péché présent et le péché à venir.

Le roman pleuré hier sera le roman de demain. Et si douce la

pénitence, qu'on dirait que c'est le péché.

Quand Henri III, de retour, entendit à Lyon le jésuite Auger, et quand

Auger vit Henri III, ils se chérirent tout d'abord, chacun d'eux

sentant que l'autre était l'homme qu'il lui fallait. Auger jura qu'il

n'avait jamais vu de meilleur pénitent, et le mena en Avignon, à leur

grande maison des Jésuites. La reine mère fut étonnée de la prise

qu'ils eurent sur lui (Nevers), jusqu'à lui faire préférer les

_flagellants_ aux comédies.

La seconde puissance par laquelle ils agirent, et que le clergé fut

encore obligé d'emprunter d'eux, c'est ce que j'appelais ailleurs _la

vaccine de la vérité_.

Voilà par exemple que Copernick se répand dans l'Europe, et le clergé

s'épouvante. Essayera-t-il de le proscrire, et faudra-t-il donc en

venir à brûler les mathématiques? Les Jésuites font mieux. À Cologne,

leur Koster enseignera Copernick _d'une manière également instructive

et agréable_. Ainsi rien ne les embarrasse. Tellement ils sentent en

eux la puissance de mort et la faculté du faux, que la vérité, s'ils

l'enseignent, n'a plus ni force ni sens. Un Copernick _agréable_

ajournera Galilée.

Partout où la science percerait, elle les trouvera, et avec eux, un

sourire fade qui n'exclut pas le bâillement. On ne s'en prend pas à

eux; on s'en prend à la science. À Rome, le savant Manuce ne peut plus

trouver personne qui veuille écouter Platon; aux heures des cours, il

se promène en vain pour recruter un écolier.

Au contraire, les colléges de Jésuites ne suffisent plus à recevoir

les enfants. Leur enseignement automatique, leur industrieuse

mécanisation des _humanités_ qui les rend si peu vitales, a des

résultats subits. Nombre d'hommes de mérite, médiocres, mais

laborieux, qui se trouvent parmi eux, appliquent cette méthode avec

bonne foi, sérieux, avec un zèle extraordinaire.

Les succès sont tels, que les protestants eux-mêmes leur confient

souvent leurs enfants. En moins de rien, vous verrez leurs écoliers,

Cicérons improvisés, faire la stupeur de leurs parents; ils jasent,

ils latinisent, ils scandent, docteurs à quinze ans, et sots à jamais.

La machine d'éducation s'organisa sur l'Europe dans des proportions

immenses. En Allemagne, de 1550 à 1570. On eût cru qu'après Ferdinand,

qui fonda leur premier collége, ils iraient plus lentement. Son fils

les favorisa peu. Mais les filles de ce fils, en revanche, leur

appartinrent, et répandirent les Jésuites au fond même du Tyrol et

dans toute l'Allemagne du Midi. Ils purent, cinquante ans d'avance,

jeter les bases profondes de leur oeuvre capitale, la Guerre de trente

ans.

En France, plus contestés, mal vus par les parlements, attaqués par

les gallicans, ils eurent cependant une action plus directe encore, et

par l'intrigue, et par l'enseignement.

Indépendamment de leur collége de Clermont et autres, qui, en dix ans,

élevèrent dans un bigotisme étroit, meurtrier, la fatale génération

qui va reprendre la Ligue, ils dirigent, ou ils inspirent, les

séminaires de prêtres anglais, qui, à Rome, Douai, Saint-Omer et

Reims, forment les dévots renards qu'on jettera en Angleterre.

Vers l'année 1577, les Jésuites, par cette double force de la

direction et de l'enseignement, se trouvaient la tête réelle du monde

catholique. Ils devinrent hommes d'État et directement acteurs dans

les affaires humaines. Leur Père Possevin agit en Pologne et dans le

Nord, y mena toute l'intrigue diplomatique. De leurs séminaires de

France sortirent les auteurs réels des conspirations d'Angleterre.

Tout cela, en apparence, de concert avec l'Espagne, mais, comme on va

voir, souvent dans une voie fort indépendante et suspecte à Philippe

II.

Un caractère de ce parti, si fin et si informé, c'était d'être

cependant extrêmement chimérique. Il est visible qu'il avait bâti tout

un roman sur Don Juan d'Autriche, le bâtard de Charles-Quint. Roman

qui péchait par la base. On voulait employer Philippe à fonder et

élever cette dangereuse création qui aurait tourné contre lui. Et on

le supposait si simple, qu'il irait les yeux fermés, sans être éclairé

au moins par la jalousie!

On gagna d'abord sur Philippe de ne pas faire le bâtard prêtre, comme

l'avait recommandé Charles-Quint dans son testament. On gagna encore

sur lui de lui faire donner un commandement, de l'employer à la guerre

des Mauresques, guerre intérieure et facile, qui lui assurait des

succès. Don Juan, doux et adroit, se montra si dévoué dans l'affaire

de Don Carlos (où la mort du fils, il est vrai, était toute à son

profit), que Philippe n'hésita pas à investir ce jeune homme modeste

du plus brillant commandement, celui de la flotte chrétienne qui

battit les Turcs à Lépante (1571). Don Juan vainquit par les Vénitiens

(cf. Hammer, Charrière, etc.), comme Guise à Dormans vainquit par

Strozzi, dont personne ne parla.

Voilà le héros catholique. Jeune, vainqueur, agréable à tous,

rayonnant dans ses cheveux blonds, parmi les fêtes enivrantes que lui

donna l'Italie, il commence à se découvrir. Il dit des mots qui font

penser: «Qui n'avance pas recule.» Et encore: «Si quelqu'un aime plus

la gloire, je me jette par la fenêtre.» Les Guises (du moins le

cardinal) étaient alors en Italie. Le lien se forme, lien d'amitié,

qui sera plus tard alliance. À ce héros il faut un trône. Les uns

disaient à Philippe que, comme époux de Marie Stuart, il vaudrait

mieux que Norfolk. D'autres, quand Don Juan s'empare de Tunis, font

écrire par le pape au roi qu'il devrait créer pour son frère cette

royauté de Barbarie.

Philippe commence à comprendre. Il répond qu'il veut démolir Tunis. Il

éloigne de son frère un confident dangereux, met près de lui un

espion, un certain Escovedo. Mais celui-ci tourne, se donne à Don

Juan, travaille pour lui à Rome, devient la cheville ouvrière du grand

projet de la royauté.

En 1574, on revient à la charge près de Philippe pour l'affaire

d'Angleterre, et encore en 1577. L'homme influent près le roi était

alors le jeune secrétaire Perez. On tâche de le gagner aux intérêts de

Don Juan, qui veut aller aux Pays-Bas. Perez révèle tout au roi.

Philippe est bien étonné, effrayé même, quand il voit arriver Don

Juan, à qui il a défendu de venir. Cependant, soit obsession, soit

plutôt dans la pensée qu'il le perdrait plus sûrement dans une

aventure impossible, il l'envoie aux Pays-Bas.

Don Juan traverse la France, déguisé, ne s'arrête que chez les Guises.

C'est probablement alors qu'il fit avec Henri de Guise cette secrète

alliance (que l'ambassadeur d'Espagne dénonça bientôt à son maître)

_pour la conservation_ des deux couronnes. L'un eût _conservé_

Philippe, comme l'autre _conservait_ Henri III.

Philippe avait gardé près de lui le suspect Escovedo pour lui donner,

disait-il, les fonds nécessaires. Mais ces fonds ne vinrent jamais.

Le roi fit exactement ce qu'aurait fait un ami d'Orange ou

d'Élisabeth. Il s'arrangea de manière que le héros ne pût rien faire,

se désespérât et mourût de faim.

Histoire de France 1573-1598 (Volume 12/19) · 第 5 / 24 段