peut-être, avant la Saint-Barthélemy, n'avait pas fait d'acte féroce
(sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans cette circonstance une
cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour
son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de
cire, destinée à une opération de nécromancie. Elle prétendit que
cette image était celle du roi, qu'on devait la percer d'aiguilles
pour que son coeur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle
fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans
ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-même,
qui, déjà tellement troublé, se sentait mourir sous d'invisibles
piqûres.
Elle avait mis à la Bastille l'aîné des Montmorency. Elle n'osait le
faire mourir tant que vivrait son frère Damville, gouverneur du
Languedoc. Pour y pourvoir, elle envoya à Damville un Sarra
Martinengo, un de ses _bravi_ italiens, assassins de profession. En
Poitou, La Noue résistant aux femmes qu'elle avait essayées d'abord,
elle lui dépêcha un homme, homme, il est vrai, trop connu, Maurevert,
_le tueur du roi_.
Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient
pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait
paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette
royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut
pas davantage. Le _pays de sapience_, la politique Normandie, montra
peu de disposition à rentrer dans la carrière aventureuse des guerres
de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les protestants, mais
plus aisément encore les abandonnèrent. La seule forte résistance fut
celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par
ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s'il capitulait, il
ne serait remis qu'au roi qui le laisserait aller quelques jours
après. Quand elle l'eut, elle jura qu'elle n'avait rien promis,
qu'elle ne pouvait se dessaisir de l'homme qui avait tué Henri II;
elle joua l'inconsolable veuve, comme dans l'épitaphe hypocrite qu'on
voit sous son urne (au Louvre). Ce mari qu'elle n'aimait point, et
mort depuis tant d'années, lui redevint cher tout à coup. Elle fit
montre de sa _vendetta_; le sensible coeur de cette Artémise n'eut
point de soulagement qu'elle n'eût vu elle-même en Grève le supplice
de Montgommery.
Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Alençon et
du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un
acte craintif d'obéissance et de fidélité. Ils auraient voulu échapper
et Marguerite de Valois se chargeait d'en sauver un; mais ils se
connaissaient trop bien; chacun d'eux était sûr que le premier qui
serait libre ne se soucierait plus de l'autre et le laisserait au
filet. La reine mère qui les avait avilis par leur déclaration, pour
les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De
Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre. Mais le
jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère,
répondit assez fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été
faire plaisir aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout tremblait, la
reine mère n'était sûre de rien; son fils bien-aimé était en Pologne,
et Charles IX était mourant.
On s'en tint à couper la tête à La Mole et à Coconas, plus tard à
Montgommery.
Le 1er mai, Catherine écrivait que son fils était guéri. Le 20 mai il
était mort.
L'historien De Thou, qui était jeune alors, mais qui a été informé de
plusieurs circonstances secrètes par son père, le très-servile
instrument de Catherine, le président Christophe de Thou, affirme
trois choses:
Premièrement, _que Charles IX voulait envoyer la reine mère en
Pologne_ rejoindre le duc d'Anjou. Il comprenait qu'elle avait tout
fait pour ce fils bien-aimé, surtout la Saint-Barthélemy. Il voyait
très-bien que le conseiller de cet acte, Retz, son ancien gouverneur,
n'était nullement sûr pour lui, et n'agissait désormais que pour son
frère, le futur roi. La reine mère lui demandant une grâce nouvelle
pour Retz, il répondit sèchement: «Qu'il n'était déjà que trop
récompensé.» Cette défaveur fut peut-être la raison réelle qui fit
partir Retz pour l'Allemagne. Quand Catherine conduisit Anjou et
laissa le roi à Villers-Cotterets, elle témoigne par ses lettres qu'il
était irrité contre elle et elle travaille à l'apaiser. (Cath.,
Lettres mss. de nov. 73.)
Deuxièmement, De Thou affirme _que tout le monde croyait Charles IX
empoisonné_. Par qui? par les Italiens, par sa mère et Retz? ou bien
par les Guises? Récemment encore, il avait failli tuer Henri de Guise,
qui avait tiré l'épée dans le Louvre pour une querelle, et Henri
n'avait échappé qu'en demandant grâce à genoux. Plusieurs pensaient
que le roi pouvait être tenté de fermer sur les Guises les portes du
Louvre, et d'en faire, avec ses gardes, une seconde Saint-Barthélemy.
De Thou, en dernier lieu, assure _que les taches livides qu'on lui
trouva dans le corps_ firent croire à l'empoisonnement. Bien entendu
que Catherine, dans une lettre ostensible, maternelle et trempée de
larmes, dément expressément ce bruit.
Je crois, en réalité, que les Italiens étaient fort impatients de sa
mort, qu'au milieu de tant de négociations avec la maison d'Orange et
les protestants d'Allemagne, Charles IX eût pu, un matin, par un
revirement subit, leur échapper, s'en aller droit à la Bastille,
s'entendre avec Montmorency.
Mais je crois en même temps que Charles IX, qui prenait lui-même tout
moyen possible de s'exterminer, leur épargna cette peine.
Alité souvent dans les derniers mois, les exercices violents lui
manquant, il se jeta dans une autre voie de mort, dans les jouissances
de femmes, les uns disent avec Marie Touchet, les autres avec la jeune
reine, qui lui avait donné une fille et pouvait lui donner un fils.
Tout près de la mort, il dit cependant qu'il était charmé, pour lui,
pour la France, de ne pas laisser de postérité.
Et une autre parole de sens: Qu'on ne connaissait pas son frère Anjou,
qu'il ne répondrait nullement à l'attente publique, qu'on saurait, dès
qu'il serait roi, quel homme c'était.
Il ne se fiait point à sa mère[4]. Et ce ne fut pas à elle qu'il fit
sa dernière prière. Il se souvint alors de la seule personne qui lui
eût donné un sentiment élevé et tendre, et dit à un de ses officiers
de le recommander à mademoiselle Touchet.
[Note 4: Les archives diplomatiques de la maison de Savoie m'ont été
fort libéralement ouvertes à Turin, en juillet 1854. J'y ai trouvé les
précieuses dépêches que l'envoyé du duc, à Paris, écrivait à son
maître presque jour par jour. Elles commencent à la Saint-Barthélemy.
Il m'importait de contrôler les pièces espagnoles par cette
correspondance de Savoie, qui, quoique également catholique, n'en a
pas moins son point de vue à part. J'en donnerai deux spécimens, des
années 1573-1575 et 1586-1589. Voici le premier:
«1573, 12 avril. Le Roy se fâcha lundi merveilleusement contre la
royne sa mère, jusques à luy reprocher que elle estoit cause de tout
ce désordre, de fasson que sur collère il print opinion de se aller
promener pour cinq ou six jours hors la court à la chasse aux environs
de Mellun, là où il coucha mardy passé. Quoy voyant la royne sa mère
le renvoya rappeler et raccointer par la royne sa femme.--31 mars
1574. Le roi de Pologne partant a machiné par sa mère que Guise
resterait près de Charles IX contre le duc d'Alençon. Charles IX dit à
Alençon: «Cadet, l'on te veut sortir de cuisine.» Et il lui conseilla
de s'appuyer de Montmorency (qui le rapprocha des huguenots). Un parti
vient menacer Guise à Saint-Germain. Tout se sauve. Alençon s'excuse à
Charles IX, qui, dès lors, s'en défie. Et les huguenots aussi se
défient du duc d'Alençon.--La reine pleure. On la sait maléficiée pour
qu'elle ne puisse avoir enfant.--20 mai 1574. Élisabeth déplore le
malheur de la pauvre France, qui, ayant déjà tant d'ennemis, etc. La
reine mère se met contre ses enfants, le roi contre son frère sur si
légère défiance. Éloquent et touchant.--31 décembre 1574. Mort du
cardinal de Lorraine. La reine en prit une telle appréhension, que, le
jour devant qu'il trépassa, le roy présent, elle s'imaginoit de veoir
devant elle monseigneur le cardinal qui l'appeloit et qui la convioit
de venir avec lui.--7 janvier 1575. Les huguenots pratiquent Alençon.
L'envoyé de Savoye n'en parle pas, dit-il, car on dit que la grandeur
de Votre Altesse est que la France soit en troubles, pendant quoy elle
fait ses affaires.--5 septembre 1575. Leurs Majestés ont quitté le
Louvre pour l'hôtel de Guise; le Louvre n'a pas de jardin et la reine,
qui aime à se promener, allait au jardin des Tuileries. Mais, comme on
se doute de la guerre plus que jamais, elle a pris opinion qu'on
pourrait lui jouer mauvais tour, ou au roi.--18 décembre 1575. Sa
Majesté continue ses dévotions, allant tous les matins visiter divers
monastères, l'autre jour, à une abbaye près Corbeil, assez mal
accompagnée, et heust avis de quelques chevaux qui le firent retirer
plus vite que le pas et retourner en cette ville. La reine, sa femme,
ne se rend guère moins superstitieuse, car elle porte dessus elle tout
plein de reliqueries pour des voeux qu'elle a fet.--23 novembre 1575.
C'est pitié de le veoir (Henri III). S'il n'estoit marié, on le feroit
d'église. Il se laisse fort posséder des Jésuites, etc. (_Archives
diplomatiques de Turin. Dépêches manuscrites de l'ambassadeur de
Savoie à Paris._)]
Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très-belle fin
catholique. (_Lettre ms. de Morillon à Granvelle._) Les protestants,
les politiques (Lestoile, entre autres, qui recueille les bruits de
Paris), disent au contraire qu'il eut une fin très-repentante, qu'il
adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur
la Saint-Barthélemy.
Qui put le savoir au juste? la reine mère tenait le Louvre, et l'on
n'en sut rien que par elle.
De Thou dit qu'en lui témoignant une confiance absolue, le mourant
dissimula ses véritables sentiments, qu'il l'eût éloignée des
affaires, mais que, dans cette fin hâtive, il n'y avait qu'elle à qui
il pût laisser le gouvernement et le maintien de l'ordre public.
Quelque soin qu'on prît de l'entourer, de le tromper, il avait senti
sans nul doute la grande et universelle malédiction qui devait le
poursuivre à jamais. Il avait, par le massacre, dispersé par toute la
terre des missionnaires de haine éternelle. Sa folle vanterie de
préméditation avait été prise au sérieux et des protestants et des
catholiques. Rome dans ses éloges exaltés, Genève dans ses furieuses
satires, étaient d'accord là-dessus. Un cri unanime, lui vivant,
commençait déjà contre sa mémoire, cri horriblement strident, aigre,
aigu à son oreille.
Cri de haine, mais cri de risée. Il avait servi Philippe II. Pour lui
le profit, pour Charles la honte. Le duc d'Albe en parlait avec le
dernier mépris. Le duc de l'Infantado avait dit naïvement: «Mais
pourriez-vous bien me dire si ces gens-là qu'on a tués n'étaient
pourtant pas des chrétiens?»
Les redoutables paroles de Louis de Nassau, d'un mourant à un mourant,
qui lui furent portées à Paris par le martyr Chastelier, et qui lui
furent certainement articulées mot pour mot par ce héros fanatique,
durent lui traverser le coeur d'une lame fine et pénétrante, plus
qu'aucun stylet d'Italie.
Il lui dénonçait la ruine de la royauté, du royaume: «_La France est à
qui veut la prendre._»
Seulement il était sensible que la vieille qui succédait (sous
l'homme-femme Henri III) épuiserait tous les degrés de l'opprobre, que
par eux la France boirait la honte comme l'eau.
Nous voyons dans ses lettres cette grande reine politique tout occupée
d'acheter pour son fils un collier de femme, par accommodement
toutefois, devant prendre les perles une à une à mesure qu'il viendra
de l'argent.
Cet argent vient si peu, qu'en mai elle implore Rouen pour en tirer un
petit don de quarante mille francs. En juin, elle implore Venise pour
obtenir un emprunt des marchands; mais, comme ils ne veulent prêter,
elle prie le duc de Ferrare de l'appuyer de son crédit, celui de la
France ne suffisant pas.
À l'arrivée de Henri III, quand elle alla le recevoir, toute la cour
était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs
manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui
fit un domestique, la reine mère et ses filles y auraient engagé leurs
jupes.
CHAPITRE III
DES SCIENCES AVANT LA SAINT-BARTHÉLEMY
1573-1574
Que l'histoire est pesante! Et comment le grand souffle du XVIe
siècle, qui naguère me donna mon élan de la Renaissance, m'a-t-il
brusquement délaissé? Comment, chaque matin, en me rasseyant à ma
table, me trouvé-je si peu d'haleine, si peu d'envie de poursuivre
cette oeuvre?
C'est justement parce que j'ai suivi fidèlement le grand courant de ce
siècle terrible. J'ai déjà trop agi, trop combattu dans ces derniers
volumes; la lutte atroce m'a fait tout oublier; je me suis enfoncé
trop loin dans ce carnage. J'y étais établi et ne vivais plus que de
sang.
Mais, une fois tombé dans la fosse de la Saint-Barthélemy, ce n'est
plus l'horreur seulement qui envahit l'histoire. C'est la bassesse en
toutes choses, la misère et la platitude. Tout pâlit, tout se
rapetisse. Et il ne faut pas s'étonner si le coeur manque à
l'historien.
Que ferai-je? Je retournerai un moment en arrière, et je reprendrai
force aux grandes sources de vie généreuse que j'avais laissées
derrière moi.
Car, pendant qu'à l'aveugle je m'acharnais à l'histoire du combat,
enfermé dans la mort et ne voyant plus qu'elle, la vie sous terre a
coulé par torrents.
Même en ce moment exécrable de la Saint-Barthélemy, j'ai parlé de
Paris, du Louvre, des Tuileries, du palais de la reine mère, où la
veille se tint le conseil du massacre. Mais, dans le jardin même de ce
palais tragique, un inventeur, un simple, un saint, Palissy, a
inauguré les sciences de la nature.
Je viendrai à lui tout à l'heure. Auparavant, un mot sur l'histoire
des génies sauveurs qui, à travers les destructions, ont réparé,
consolé et guéri.
Spectacle touchant, mais bizarre. En dessus, la politique et la
théologie roulent leur char d'airain, admirées et bénies de l'humanité
qu'elles écrasent. En dessous, la science suit leur course, le baume à
la main, ramasse les victimes et rapproche les lambeaux sanglants.
C'est une histoire immense et difficile que je n'ai nullement la
prétention de raconter. Je veux me donner le bonheur de l'indiquer
seulement, non pour servir aux autres qui la liront bien moins
ailleurs, mais pour me servir à moi-même. Entrant dans les temps de
bassesse, de mensonge, qu'il me faut passer, je m'arrêterai ici, je
m'y assoirai un moment; j'y boirai un long trait d'humanité, de
vérité.
Qu'on sache donc qu'au seuil de ce siècle sanglant commencèrent deux
grandes écoles des ennemis du sang, des réparateurs de la pauvre vie
humaine, si barbarement prodiguée.
Au moment où Copernick donne au monde la révélation de la terre,
ceux-ci semblent lui dire: «Vous n'avez trouvé que le monde; nous
trouverons davantage; nous découvrirons l'homme.»
L'homme et son organisme intérieur, dont Vésale est le Christophe
Colomb,--l'homme et la circulation de la vie, dont le Copernick fut
Servet.
Son mariage enfin avec la Nature, leurs profondes amours, et leur
identité. C'est la révélation de Paracelse.
Parlons de celui-ci d'abord.
Pour entrer dans cette voie neuve, il était nécessaire d'en arracher
d'abord l'épouvantable amas de ronces qu'on y avait mis depuis deux
mille ans. Il fallait que cet amant impatient de la Nature, avant
d'aller à elle, la délivrât par un grand coup.
Paracelse était homme de langue allemande et né, dit-on, dans les
montagnes de la Suisse. On ne sait guère quelle avait été sa vie. Il
fit son coup d'État à trente-quatre ans. Ce fut à Bâle, en 1527, au
point solennel de l'Europe où le Rhin tourne entre trois nations, que
ce Luther de la science mit sur un même bûcher tous les papes de la
médecine, les Grecs et les Arabes, les Galien et les Avicenne. Il jura
qu'il ne lirait plus, et se donna à la Nature.
Chercheur sauvage des mines et des forêts, ce gnome ou cet esprit
fouille la terre, interroge les sources, converse avec les plantes,
intime ami des Alpes, confident des Carpathes, amant des vallées du
Tyrol. L'humanité malade le suit; il peuple les déserts.
Il eut cela de commun avec Copernick, qu'observateur pénétrant entre
tous, il domina l'observation, lui donna la raison pour guide et pour
maîtresse.
Ayant brisé l'autorité des livres, il en brisa une autre dont on se
défait difficilement, celle des sens et de l'apparence. Il hasarda,
d'un instinct prophétique, le mot de la chimie moderne, le mot de
Lavoisier: L'homme est une vapeur condensée, qui retourne en vapeur.
Dès ce moment, quelle facilité d'amalgame! La barrière est rompue
entre l'homme et la nature. L'un et l'autre est chimie. La médecine
est chimie, comme la vie elle-même dont elle est la réparation.
Adieu tous les miracles et les interventions surnaturelles. L'homme
peut tout, mais par la Nature. Nul miracle que de Dieu le Père. Un
malade disant qu'il s'est muni du corps du Christ, Paracelse prend son
chapeau: «Puisque vous avez déjà un autre médecin, je n'ai rien à vous
dire.»
Il disait, non sans cause, que sa réforme était bien autre chose que
celle de Luther. La Grâce qu'enseigne Paracelse, c'est celle de la
Nature, son hymen avec l'homme. Il les croit tous deux d'une pièce,
assimile leurs lois, y voit l'identité de génération et d'amour. Vues
fécondes qui menèrent bientôt Gessner à classer les plantes par la
génération, Césalpin à assimiler les semences végétales à l'oeuf des
animaux, à professer le rapport des deux règnes.
M. Cuvier et d'autres ont enfin avoué, proclamé, le génie tant
contesté, de Paracelse. Eh! qui en douterait, en ouvrant au hasard son
livre surprenant, mais touchant et sacré, sur les maladies de la
femme? Personne encore (ô temps barbares!) n'avait compris nos mères,
nos femmes, chère moitié de l'espèce humaine. Ce grand homme dit le
premier: «La femme est toute autre que l'homme; elle est un être à
part; ses maladies sont spéciales. Elle est sous l'influence
souveraine d'un seul organe. Elle est un monde pour contenir un
monde.» Haute révélation physique, première explication profonde et
sérieuse du _Fons viventium_ (la source des vivants, la fontaine
sacrée d'où court le torrent de la vie).
* * * * *
L'Allemagne s'est prise à la nature, qu'elle pénètre par la chimie. La
France à l'homme, qu'elle révèle, explique par l'anatomie. Pourquoi,
de toutes parts, les grands anatomistes viennent-ils étudier à Paris?
On l'a vu de nos jours encore. L'anatomie, la chirurgie, les arts
hardis du fer, sont ici, non ailleurs: ici un scalpel acéré d'analyse,
et dans la main et dans l'esprit.
Quel spectacle plus grand que cette école de Paris, de 1531 à 1534,
quand, devant la chaire de Gunther, deux héros furent en face, le
Belge et l'Espagnol, le grand Vésale, le pénétrant Servet!
Je dis _héros_. Il fallait l'être pour triompher de tant d'obstacles.
Jusqu'en 1555, ce fut un hasard ou un crime de disséquer.
Heureusement, un homme de vingt ans, que rien n'épouvantait, Vésale,
dès 1534, est à lui seul le pourvoyeur de l'école de Paris.
Rien n'était plus hardi. Où prendre des cadavres? aux Innocents, dans
la population serrée du quartier marchand de Paris? C'étaient des
corps malades et dangereux dans les épidémies fréquentes de l'époque.
Sur cette terre pestiférée du grand cimetière des Innocents, la nuit
erraient des filles, logeant près des Charniers et faisant l'amour sur
les tombes.
Montfaucon valait mieux. Mais quoi? c'était la justice du roi et les
pendus du roi. Les descendre d'un gibet de trente pieds, souvent
observé des archers, c'était chose hasardeuse. Les parents y
veillaient souvent, le peuple aussi, avec sa haine et ses terreurs,
ses contes d'enfants tués par les juifs, de corps ouverts vivants par
les médecins. Le hardi disséqueur eût pu périr disséqué sous les
ongles.
Mais plus le péril était grand, plus grand fut l'amour de la science.
Ce cadavre pour lequel il venait de hasarder sa vie, de quel oeil
perçant il le regardait! de quelle ardeur d'étude, avide, insatiable!
Le fer, la plume, le crayon à la main, il disséquait, dessinait,
décrivait.
Il ne quitta Paris que pour un autre laboratoire, meilleur encore,
l'armée de Charles-Quint. Il y fut justement à la terrible époque où
cette armée fut décimée, détruite, où les vieilles bandes de Pavie
furent exterminées par leur maître (1538-1539). Les corps ne
manquèrent pas. Vésale, d'une expérience infinie à vingt-huit ans,
avait vu l'homme le premier. Il enseigna à Padoue, il imprima à Bâle
(1543). Cette ville, libre entre toutes, permit et divulgua la grande
impiété. Le corps humain, ce mystérieux chef-d'oeuvre, que, pendant
tant de siècles, on enterrait sans le comprendre, éclata dans la
science par la description de Vésale et les planches du Titien.
Au moment même, un Français, Charles Estienne, fils et successeur du
grand imprimeur, avait fait imprimer une complète description de
l'homme, mais elle ne parut que plus tard. Celles d'Estienne et de
Vésale furent très-probablement l'oeuvre collective, le résumé des
travaux communs de l'école de Paris.
Une pensée possédait cette école, une recherche qui remplit tout le
siècle, recherche parallèle à celle du mouvement des cieux; c'est
celle du mouvement intérieur de l'homme, la gravitation de la vie et
la circulation du sang.
Le sang solide, c'est la chair; la chair fluide, c'est le sang. Ce
n'eût été rien de savoir les formes arrêtées de l'organisme, si on ne
l'avait poursuivi dans sa fluidité qui fait son renouvellement.
Dès le commencement du siècle, l'inquiétude commence sur cette
question. On dispute sur la saignée. Où vaut-il mieux saigner? Au mal,
ou loin du mal, pour en distraire le sang et l'attirer ailleurs? Cela
mène à chercher comment circule le sang. Cent ans durant, on poursuit
ce mystère.
À Paris Sylvius, à Padoue Acquapendente, décriront les valvules qui,
baissées, relevées tour à tour, admettent et ferment le courant. Les
maîtres de la science, même Vésale et Fallope, niaient l'existence de
ces portes et méconnaissaient le mystère, quand déjà il était trouvé,
décrit et imprimé.
L'Aragonais Servet, élève de Toulouse et de Paris, dans son orageuse
carrière où il ne sembla occupé que de ramener le christianisme à la
prose et à la raison, aperçut sur sa route ce secret capital de la
circulation du sang. Il l'a longuement, nettement, doctement expliqué
dans un livre de théologie où on ne serait guère tenté de le chercher.
Ce livre, hélas! brûlé avec l'auteur sur un bûcher de Genève où on mit
toute l'édition, ce livre survécut par miracle en deux exemplaires
seulement, qui tombèrent du bûcher, jaunis par le feu et roussis. Il
en existe un heureusement à notre grande bibliothèque. Le secrétaire
de l'Académie des sciences vient de réimprimer les pages de la
découverte.
La fonction première fut connue, celle qui ne peut comme les autres se
suspendre ni s'ajourner, celle qui inexorablement, minute par minute,
doit s'exercer sous peine de mort. Condition suprême de la vie, qui
semble la vie même.
Servet n'avait pas dit la route par où il arriva. Il fallut pour la
trouver un demi-siècle encore et le génie d'Harvey. Mais le fait fut
connu. L'humanité put voir avec admiration le charmant phénomène de
délicatesse inouïe, le croisement de cet arbre de vie «où la masse du
sang, dit Servet, traverse les poumons, reçoit dans ce passage le
bienfait de l'épuration, et, libre des humeurs grossières, est rappelé
par l'attraction du coeur.»
Une larme du genre humain est tombée sur cette page. Un transport de
reconnaissance, un ravissement religieux, une horreur sacrée saisit
l'homme en surprenant Dieu sur le fait dans sa création incessante du
miracle intérieur qui dépasse l'harmonie des cieux.
Qu'est-ce que le XVIe siècle en son fait dominant? La découverte de
l'arbre de vie, du grand mystère humain. Il ouvre par Servet, qui
trouve la circulation pulmonaire, et il ferme par Harvey, qui
démontrera la circulation générale. Il enferme Vésale, Fallope, etc.,
fondateurs de l'anatomie descriptive; Ambroise Paré, créateur de la
chirurgie.
Ainsi monte sur ses trois assises la tour colossale de la
Renaissance,--astronomique, chimique, anatomique,--par Copernick,
Paracelse et Servet.