grandeur du mouvement? Un vrai cri de Titan, devant cette audace de
l'homme, échappe à Rabelais dans son Pantagruel: «Les dieux ont peur!»
Mais, si prodigieuse que fut cette tour, il y manquait le dôme, la
lanterne ou la flèche hardie, qui fermerait les voûtes. On se rappelle
ce moment décisif où sur l'effrayant exhaussement de Santa Maria del
Fiore, sur cette menace architecturale qu'on ne regarde qu'en
tremblant, Brunelleschi, le fort calculateur, ose, avec un sourire,
jeter le poids de la lanterne énorme, et dit: «La voûte en tiendra
mieux!»
Telle fut l'impression du monde, quand par-dessus ces constructions
colossales, quand par-dessus Colomb et Copernick, par-dessus Vésale et
Servet, Luther et Paracelse, un homme, armé du rire des dieux, de ce
rire créateur qui fait les mondes, posa le couronnement, _l'éducation
humaine de la science et de la nature_.
Le bon et grand Rabelais, à ces génies tragiques, aux foudroyants
théologiens, aux chimistes fougueux, aux furieux anatomistes (Fallope
obtint des corps vivants), ces effrayants médecins de l'âme et du
corps, Rabelais ne dit qu'un mot, en souriant: «Grâce pour l'homme.»
Nourri dans la campagne, avec les plantes, à Montpellier ensuite, la
ville des parfums et des fleurs, il avait pris leur âme et le sourire
de la nature, la haine de l'anti-physis (anti-nature), la peur que la
science nouvelle ne refît une scolastique.
Ces côtés de Rabelais n'ont été, je l'ai dit, mis en pleine lumière
que par un paysan, un solitaire, ami des plantes, comme fut le bon
docteur de Montpellier, le compatissant médecin de l'hôpital de Lyon.
Tous s'étaient arrêtés au seuil du livre, rebutés et découragés, ne
voyant pas qu'à l'homme malade, nourri, comme la bête, de l'herbe du
vieux monde, il fallait d'abord donner la _Fête de l'âne_, pour
pouvoir dire ensuite avec la belle _prose_:
Assez mangé d'herbe et de foin!
Laisse les vieilles choses... Et va!
Le procédé de Rabelais est justement celui de Paracelse. Pour guérir
le peuple, il s'adresse au peuple, lui demande ses recettes; pas un
remède de berger, de juif, de sorcier, de nourrice, que Paracelse ait
dédaigné. Rabelais a de même recueilli la sagesse au courant
populaire des vieux patois, des dictons, des proverbes, des farces
d'étudiants, dans la bouche des simples et des fous.
Et, à travers ces folies, apparaissent dans leur grandeur et le génie
du siècle et sa force prophétique. Où il ne trouve encore, il
entrevoit, il promet, il dirige. Dans la forêt des songes, on voit
sous chaque feuille des fruits que cueillera l'avenir. Tout ce livre
est le rameau d'or.
Le prophète joyeux qui semble aller flottant comme un homme ivre,
marche très-droit; qu'on y regarde bien. Dans sa course fortuite en
apparence, il touche justement et saisit les traits essentiels qui
dominent tout: L'_exaltation de la vie_, l'impatience de l'homme pour
se donner l'ivresse d'un moment et l'infini des rêves, est signalée
par le bizarre éloge du Pantagruélion. Dans l'amortissement des temps
énervés qui vont suivre, un grand et sombre phénomène doit commencer
bientôt, l'invasion des spiritueux.
Dans la science, le fait supérieur qui les résume tous relie les
découvertes, et constitue l'ensemble comme tout harmonieux, la
_circulation de la vie_, la solidarité de l'être, l'infatigable
échange qu'il fait de ses formes diverses, les emprunts mutuels dont
s'alimentent les forces vivantes, tout cela est dit au passage capital
du Pantagruel, dans une magnifique ironie: Mes dettes! dit Panurge, on
me reproche mes dettes! Mais la nature ne fait rien autre chose; elle
s'emprunte sans cesse, se paye pour s'emprunter encore, etc.
L'ouvrage, comme on sait, est un pèlerinage vers l'oracle de la
Lumière. Deux énigmes poursuivent les pèlerins sur tout le chemin;
elles reviennent partout en vives satires: l'une, c'est la _justice_,
la mauvaise justice du temps, stigmatisée de cent façons; l'autre,
c'est le mariage, la _femme_, ce noeud essentiel des moeurs et de la
vie.
La Loi, la Grâce, la Justice et l'Amour, c'est bien là en effet la
double énigme qui contient tout le reste, le problème profond de ce
monde. Le grand rieur le pose. Nul génie ne l'eût résolu. Le temps
seul, de ce livre obscur, permet à chaque siècle d'épeler une ligne.
Le XVIe siècle est admirable ici. Il sent que tout tient à la femme.
_Non pars, sed totum._ L'éducation de la femme occupe le grand Luther,
et ses maladies Paracelse. Sa satire, son éloge, remplissent la
littérature, les livres d'Agrippa, de Vivès. Elle domine ce temps, le
civilise, le mûrit, le corrompt. Rabelais voit en elle le sphinx de
l'époque qui seul, en bien, en mal, en sait le mot. En face des
Catherine et des Marie Stuart, de divines figures apparaissent pour
venger leur sexe. Nommons-en deux, l'admirable Louise, la femme du
grand Dumoulin, qui le délivra de captivité, qui vécut et mourut pour
lui. Nommons celle qui continua le martyre de Coligny dans les
cachots, madame l'Amirale, «la perle des dames du monde.»
CHAPITRE IV
DÉCADENCE DU SIÈCLE. TRIOMPHE DE LA MORT
1573-1574
Au temps sauvage de la Saint-Barthélemy, nous avons vu cette vive
étincelle, la _Gaule et France_ d'Hotman. L'idée marche, quoi qu'il
advienne; elle avance toujours, ou par la mort, ou par la vie. Ici,
seulement, sur quoi va-t-elle projeter sa lumière? Sur un monde
détruit, ce semble, où a passé la mer de sang.
Hotman dédie son livre à l'Allemagne, mais il n'y a plus d'Allemagne.
Luther est au tombeau. Hotman écrit à Genève. Mais Genève est malade,
malade de la mort de Calvin, malade du bûcher de Servet.
Rome, nous l'avons dit, dès Charles-Quint, est un désert. Et elle vit
maintenant sous l'ombre mortelle de Philippe II. Le galvanisme des
Jésuites, l'ingénieuse fabrication des grandes machines de meurtre (la
Ligue et la guerre de Trente Ans), ces miracles du diable, sont
féconds, mais pour la mort seule.
De sorte que toute vie semble ajournée pour quelque temps. Et le pouls
ne bat plus. Les grands hommes sont morts. Moins un, le prince
d'Orange, tous sont ensevelis, et c'en est fait de la forte génération
qui commença le siècle. On n'entend plus de bruit; il semble qu'il n'y
ait plus personne. Des hommes tout petits remplissent la scène, vont
et viennent, l'occupent de leur ridicule importance. Les Mémoires,
secs et pauvres dans l'âge si riche que nous avons passé, abondent
maintenant et surabondent. L'histoire ne sait à qui entendre. Assez,
assez, bonnes gens, vous vous gonflez en vain, et vous croyez crier.
Toutes vos voix ensemble ne font pas la voix d'un vivant: c'est l'aigu
petit cri des vaines ombres: «Resonabant triste et acutum.»
J'aperçois bien là-bien quelqu'un qui vit encore, ce malade égoïste,
clos dans son château de Montaigne. Je vois ici, caché dans les fossés
des Tuileries, ce bon potier de terre, Palissy, qui enseigne avec si
peu de bruit, quoi? Les arts de la terre, la science qui dans son sein
cherche le filet des eaux vives. Mais tout cela si humble, tellement à
voix basse, que l'on entend à peine. À toute voix vivante, il semble
qu'on ait mis la sourdine.
Non-seulement la nature a baissé, la taille humaine est plus petite.
Mais l'homme se déforme. Un pauvre art, triste et laid, commencera
tout à l'heure. Je ne sais comment cela se fait, mais du jour où ce
bon Ignace accoucha de son ordre bâtard, mêlé du monde et du collége,
du Janus à double grimace, l'art et les lettres ont grimacé. Une
époque grotesque et coquettement vieille s'ouvre pour nous; une
invincible pente nous y porte; c'est fait, nous glissons.
Les forts en seront indignés, mais ils glisseront comme les autres. On
ne résiste pas aisément à son temps. Hélas! faut-il le dire?
l'architecture de Michel-Ange, dans son Capitole et ailleurs, est déjà
pauvre, impuissante et sénile.
Il nous revient bien tard, cet indestructible Titan. Il vit encore en
1564, si près de la Saint-Barthélemy, en plein âge de décadence. Il y
entre, il le sent, et il en est plein de fureur. Il laisse pour adieu
un dessin choquant et barbare, une espèce d'arc de triomphe qu'il
élève, ce semble, au dieu nouveau, la Mort. Représentez-vous un
ossuaire immense, au haut duquel des génies acharnés, avec une joie
sauvage, éteignent, foulent, écrasent la torche fumante de la vie. Le
reste n'est qu'os et squelettes. Ils paradent avec un _rictus_ d'une
hilarité diabolique, et vous croyez les entendre qui font sonner en
castagnettes leurs mâchoires vides, leurs dents ébréchées.
Voici bien pis, la mort galante. L'ardent, le coquet, l'acharné ciseau
de Germain Pilon, qui fouille si âprement la vie, à force de la
dégrossir, aboutit au cadavre. Regardons bien au Louvre le romanesque
et passionné monument de sa Valentine. En voici l'histoire en deux
mots.
Le Milanais Birague, homme de sang et de meurtre, sous sa robe de
président, voulait, pour récompense du conseil de la Saint-Barthélemy,
se coiffer du chapeau rouge, devenir cardinal et chancelier de France.
Mais il était marié; sa femme, Valentina Balbiani, ne l'arrêta pas
longtemps; elle mourut après le massacre, et sa tombe en porte la
funèbre date.
Pour faire taire les mauvaises langues, et constater sa profonde
douleur, le bon mari demanda à Germain Pilon un somptueux tombeau. Il
lui recommanda d'y bien montrer ses larmes et son inconsolable amour.
C'est la partie grotesque. L'artiste a traduit ce mensonge par ces
deux Amours hypocrites qui font mine de vouloir pleurer, et feraient
plutôt rire s'ils n'étaient l'ouverture de l'art désolant, grimacier,
qui viendra.
Tout autre est le sépulcre, admirable, vraiment pathétique. Ce
fiévreux génie y mit six années de sa vie, un travail terrible et son
âme. Sculpture de volonté immense, sombre roman de marbre, où l'on
sent que l'auteur a vécu et vieilli, plein des soucis du temps, sans
consolation idéale; pas un trait d'immortalité.
La dame, au long nez milanais, aux longues mains à doigts effilés,
d'une grande élégance italienne, porte une riche robe de brocart, d'un
fort tissu qui se soutient, pas assez pourtant pour cacher que ses
bras amaigris ne la remplissent pas; les manches flottent vides et
tristement dégingandées. Quelque chose, on le sent, a creusé
lentement; elle a dû souffrir longtemps, se plaindre peu. En main,
elle a un petit livre. Non la Bible, à coup sûr, gardez-vous de l'en
soupçonner. La Bible serait un aliment. Ce volume imperceptible doit
être un petit livret de prières qui, sans cesse répétées, ne disent
plus rien à l'esprit, qu'on mâche et remâche à vide.
La grande dame a devant elle un objet à la mode, un de ces petits
chiens de manchon dont on raffolait alors. Échantillon des vanités
galantes et des futilités du temps. Le pauvre petit animal a pourtant
l'air de comprendre; il voit bien qu'elle n'y est plus et que ses yeux
nagent; il lève inquiètement la patte pour la réveiller... En vain;
elle tient le livre ouvert, mais ne tournera plus le feuillet de toute
l'éternité.
Il semble que l'artiste ne pouvait quitter cette pierre. Après avoir
sculpté la femme, il s'est acharné à la robe, y a comme usé son
ciseau. Mais, cette robe achevée, surachevée dans l'infini détail,
après qu'il y eut mis de plus les fatales fleurs de lis de chancelier,
tout cela fait, Pilon ne put pas la lâcher encore.
Il se remit à sculpter jusqu'à ce qu'elle fût en quelque sorte
exterminée par le ciseau. Et il fallut pour cela qu'elle ne fût plus
une femme. Il fit en bas-relief le corps comme il pouvait être un mois
peut-être après la mort, cadavre demi-masculin, tristement austère et
sans sexe, quoique le sein rappelle désagréablement ce que fut cet
objet lugubre.
Ce n'était pas assez encore. Sous la femme, le corps mort, les vers...
Dessous, quoi? le néant.--Un petit vase, urne mesquine (qu'on a eu
tort de supprimer au Louvre), offrait la traduction dernière de la
vie, et disait que de la belle dame, de la grande dame, de la pauvre
Italienne, il ne restait qu'un peu de cendre.
Oeuvre savante, ardente, mais choquante, pénible, de laideur
volontaire, d'outrage calculé à la nature... Assez, cruel artiste!
assez, épargne-la! grâce pour la femme et la beauté!... Non, il est
implacable... La femme, reine fatale du XVIe siècle, qui l'a tant
mûri, tant gâté, endurera cette expiation. Règne la Mort, et qu'elle
soit perçue par tous les sens! Femme ou cadavre, il la poursuit dans
l'humiliation dernière, la livre à la nausée,--ayant mis dans
l'odieuse pierre l'odeur fade de la tombe humide et le dégoût anticipé
du temps pourri qui va venir.
CHAPITRE V
HENRI III
1574-1576
Henri III n'eut pas plutôt appris qu'il était roi de France, qu'il
s'enfuit de Cracovie. Il emportait aux Polonais les diamants de la
couronne. En revanche, il leur laissait un autre trésor, les Jésuites,
que le nonce avait fait venir, et qui devaient faire la ruine du pays.
Organisant la persécution chez ce peuple, jusque-là si tolérant, ils
amèneront à la longue la défection des Cosaques au profit de la
Russie. C'est le premier démembrement.
En vain quelques serviteurs avaient dit au roi que, dans le danger du
pays, alors menacé de la guerre, son départ avait fait l'effet d'une
fuite devant l'ennemi, que ses lauriers de Jarnac, son prestige de roi
élu par cette chevalerie d'Orient qui gardait la chrétienté, tout
cela allait disparaître et qu'il arriverait en France abaissé,
découronné. Il partit. Tous les Polonais, dans leur simplicité
héroïque, courent après et se précipitent. Le grand chambellan
l'atteint, prie, supplie; pour prouver sa fidélité, à leur vieille
mode, il tire son poignard, s'ouvre la veine, boit son sang. Mais tout
cela est inutile. Henri proteste que la France est envahie et qu'il lui
faut se hâter.
Cependant il prend le plus long, par l'Autriche et par l'Italie. Au
grand étonnement de l'Europe, il reste deux mois en Italie. Il avait
toujours, disait-il, désiré de voir Venise. On l'y reçut avec des
honneurs, des fêtes, un triomphe inimaginable, sous les arcs de
Palladio, comme si le roi fuyard eût rapporté les dépouilles des Sélim
et des Soliman. Venise voulait l'acquérir, le gagner, se l'assurer
comme Philippe II.
On prodigua pour lui les miracles ingénieux de la plus charmante
hospitalité. En lui montrant l'Arsenal, on lui fit cette surprise de
construire une galère pendant sa visite. Au conseil, le doge le fit
asseoir au-dessus de lui, lui donna une boule dorée et le fit voter
comme citoyen de Venise. Le conseil, d'un coup de baguette, décoré et
changé en bal, est tendu de tapis turcs. À la place des vieux
sénateurs, deux cents jeunes dames de Venise, ravissante apparition,
s'emparent de la salle et dansent, toutes vêtues de taffetas blanc,
avec un doux éclat de perles.
Bref, le roi fut trop bien reçu et comme étouffé dans les roses. Il
traîna en Italie, si bien et tant qu'il y resta. Je veux dire qu'il y
laissa le peu qu'il avait de viril; ce qu'il rapporta en France ne
valait guère qu'on en parlât.
On put en juger dès Turin, où le duc de Savoie tira de lui sans
difficulté l'abandon de Pignerol. S'il eût, comme on l'en avait prié à
Venise, voulu la paix en France pour se fortifier contre Philippe II,
il eût gardé soigneusement Pignerol, cette porte de l'Italie, cette
prise sur le Piémont, sur le duc de Savoie qui était l'homme de
l'Espagne.
Mais déjà ce triste roi, énervé, fini, était dans la main de sa mère;
elle le suivait dans le voyage par un homme à elle, Cheverny. Toute
l'affaire de Catherine c'était de garder l'influence; or, comme la
petite cour française qui revenait de Pologne avec Henri III lui
conseillait d'assoupir la guerre religieuse en France, Catherine
n'espérait supplanter ces favoris qu'en se déclarant pour la guerre.
Elle était donc très-belliqueuse, mais quoi? sans armes, ni force,
sans argent. Cette attitude menaçante ne pouvait manquer de décider
l'alliance des _politiques_ et des protestants, c'est-à-dire de
brusquer la crise qui montrerait la radicale impuissance de la
royauté.
Les _politiques_ hésitaient encore, Montmorency, leur chef, étant à la
Bastille, Navarre, Alençon prisonniers. Damville, échappé, sentit
qu'il n'y avait de sûreté que dans les armes et l'alliance de Condé,
_protecteur_ des églises protestantes, qui ne demandait que liberté
pour tous, avec les États généraux.
Voilà Henri III en France sous sa mère, qui lui fait prendre cette
folle initiative de recommencer la guerre. Le spectacle fut curieux.
Le vieux Montluc, qui était la guerre incarnée, balafré, borgne,
débris de soixante ans de combats, vint leur dire qu'ils se perdaient,
qu'il fallait la paix à tout prix. Mais la reine mère fut plus
guerrière que Montluc; elle opposa son _veto_ à toute négociation. Et
cela, au moment où toutes ressources étaient épuisées, où la cour
savait à peine si elle aurait à dîner, où la reine fut trop heureuse
d'emprunter cinq mille francs à un de ses domestiques.
Le caractère original de ce gouvernement de femme, c'était de
prodiguer l'encre et le papier. On écrivait lettre sur lettre, ordre
sur ordre de poser les armes. On y gagnait des réponses sèches,
durement ironiques. Tout le monde riait du roi, et les Guises qui le
voyaient agir pour eux, et les protestants qui n'avaient rien à gagner
aux ménagements. Un seigneur catholique écrivait: «Si vous ne vous
arrangez, vous serez bientôt aussi petits compagnons que moi,» Et
Montbrun, en Dauphiné, chef des bandes calvinistes: «Comment! le roi
m'écrit comme roi!... Cela est bon en temps de paix. Mais en guerre,
le bras armé, le cul sur la selle, tout le monde est compagnon.»
De sa personne, le roi tuait tout respect de la royauté. Il avait
produit, au retour, l'effet le plus inattendu. Il vivait enfermé,
comme une jeune dame d'Italie, craignait l'air et le soleil. Sa
toilette, plus que féminine, laissait douter s'il était homme, malgré
un peu de barbe rare qui pointait à son menton. Il n'allait ni à pied
ni à cheval, à peine en carrosse; on l'avait porté en litière vitrée à
travers la Savoie. Pour voiture, il préférait un joli petit bateau
peint, réminiscence des chères gondoles vénitiennes, dont il
regrettait le mystère. Couché tout le jour chez lui, il se levait
pour se coucher sur cette barque, bien enveloppé de rideaux et
mollement porté sur la Saône.
La seule chose qui l'intéressât, c'étaient les farces italiennes en
tout genre, farces de bouffons, ou processions tragi-comiques. À ces
processions, on le vit tout couvert des pieds à la tête, et jusqu'aux
rubans des souliers, de petites têtes de mort; souvenir galant et
lugubre de la jeune princesse de Condé, dont il s'était dit chevalier,
et dont il avait par toute l'Europe porté le portrait au cou. C'était
la facile guerre qu'il faisait au mari, pendant que celui-ci en
Allemagne levait une armée protestante et ramassait contre lui une
épouvantable tempête.
Lyon, trop sérieux, l'ennuyait. Il se fit, au cours du Rhône, reporter
vers le Midi, en terre papale, à Avignon. Terre classique des
processions, où il fut régalé à grand spectacle des courses de
flagellants. Ces comédies indécentes, propres à stimuler la chair bien
plus qu'à la réprimer, étaient, pour la belle jeunesse qui suivait
partout Henri III, une luxurieuse exhibition de sensualités réelles et
de fausses pénitences. La France y gagna du moins la mort du cardinal
de Lorraine. Ce dignitaire de l'Église, qui, à cinquante ans, gardait
la peau délicate de sa nièce Marie Stuart (comme on le voit dans les
portraits), voulut faire aussi le jeune homme, prit froid, et n'en
releva point. On en rit fort; une tempête qui éclata à sa mort fit
dire à tous que les diables fêtaient l'âme du cardinal.
Ces bons pénitents, qui faisaient risée de leurs flagellations, furent
sérieusement étrillés. Damville vint, sous le nez du roi, lui prendre
Saint-Gilles, et consomma à Nîmes l'alliance des catholiques modérés
avec les protestants, se déclarant, lui catholique, lieutenant du
prince de Condé. Ceci le 12 janvier (1575). Le 10, Henri III avait
reçu devant la petite ville de Livron une humiliation sanglante, reçu
en propre personne. Passant près de cette ville, il saisit l'occasion
de faire briller ses favoris, et les envoya à l'assaut. Mais les
rustres qui gardaient leurs murs, sans considérer que c'était la plus
belle jeunesse de France, leur firent un cruel accueil. Les femmes
mêmes s'en mêlèrent avec une animosité fort originale, accueillant les
bruits faux ou vrais qu'on commençait à faire courir sur les amitiés
d'Henri III.
Il reçut l'affront, le garda. Il licencia l'armée, ne sachant comment
la payer; il laissa tout le Midi devenir ce qu'il pourrait.
Il s'en allait vers le Nord, peu accompagné. Les seigneurs, las de ne
le voir qu'à grand'peine à travers ses favoris, avaient pris leur
parti, et étaient rentrés chez eux. Sa cour était un désert. Table
vide et pauvre. Le peu d'argent qui venait était lestement ramassé par
les jeunes amis du roi. Henri III était si bon, qu'il ne pouvait rien
refuser. Ordre aux secrétaires d'_acquitter_ les dons du roi sans
faire les observations qu'ils se permettaient jusque-là; ordre de
signer sans lire. Voilà le commencement de ces fameux _acquits au
comptant_ qui, dès lors, ont signalé la générosité royale, d'Henri III
à Louis XV, des Mignons au Parc-aux-Cerfs.
Puisque ce mot de mignons est arrivé sous ma plume, je dois dire
pourtant que je ne crois ni certain ni vraisemblable le sens que tous
les partis, acharnés contre Henri III, s'accordèrent à lui donner. Le
pauvre homme, à qui l'on suppose des goûts d'empereur romain, était
revenu d'Italie dans une grande misère physique, ce semble, usé
jusqu'à la corde et tari jusqu'à la lie. Les poules en vieillissant
deviennent coqs et prennent le chant, et les femmes prennent la barbe.
Lui, déjà vieux à vingt-trois ans, il avait subi la métamorphose
contraire; il était devenu femme jusqu'au bout des ongles. Il aimait
les parures de femmes, les parfums, les petits chiens; il prit les
pendants d'oreilles. Il en avait les manières, les grâces, et, comme
elles, il aimait les jeunes gens hardis et duellistes, les bonnes
lames, qu'il supposait plus capable de le protéger.
Plusieurs des prétendus mignons furent les premières épées de France;
tels étaient d'Épernon, Joyeuse. Le frère du roi, Alençon, avait pris
aussi pour mignon Bussy d'Amboise, homme d'une force, d'une adresse
extraordinaires, connu par des duels innombrables et toujours heureux.
Entre les mignons et sa mère, il oscilla toujours. Il est facile de
juger la vaine politique de celle-ci. Davila, son panégyriste, et les
documents de famille qu'a extraits M. Alberi, sont bien obligés de se
taire en présence des propres lettres de Catherine[5] qui démontrent
son imprudence, son étourderie et sa pitoyable attitude, quand elle
se trouva au fond du filet qu'elle avait ourdi elle-même.
[Note 5: Il est singulier de voir combien elle restait italienne, hors
du point de vue de la France. Son orthographe suffirait pour montrer
qu'elle s'était bien moins francisée qu'on ne l'a cru: «En priant Dieu
vous donner cet que vous désirés... come jé dit has Boinvin...»
(_Lettre ms., 27 mars 1876._) Sa petite politique italienne eut le
résultat d'isoler parfaitement la royauté, refoulant les protestants
vers Élisabeth, les catholiques vers Philippe II. Son conseil à Henri
III «de se faire fort,» d'imiter Louis XI, etc., est plus que puéril,
dans son épuisement financier et l'embarras d'une guerre qu'elle a
provoquée étourdiment, malgré les conseils des Montluc, des Vénitiens.
Puis elle crie tout à coup au roi: «Sans la paix, je vous tiens
perdu.» (_Lettres mss. du 28 sept. 1574 et 11 déc. 1575._)--La lettre
inepte du 5 juin 1572 que j'ai citée (_Guerres de relig._, p. 280) est
_ms. dans Bréquigny_, t. XXXIII.]
Nous l'avons dit, au retour d'Henri III, pour se maintenir au pouvoir
et ruiner les pacifiques qui entouraient le nouveau roi, elle se
déclara pour la guerre, contre l'avis des Vénitiens, contre celui de
Montluc et de tous les militaires.