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HISTOIRE DE FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME DOUZIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1877
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
HISTOIRE DE FRANCE
CHAPITRE PREMIER
LE LENDEMAIN DE LA SAINT-BARTHÉLEMY.--TRIOMPHE DE CHARLES IX
1573-1574
Quoique la nouvelle sanglante produisît partout un effet d'horreur, on
put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un
mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui
n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la
reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).
Deux mois à peine étaient passés, que la reine Élisabeth accepta
d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang
au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).
Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint-Barthélemy, le plus
grand homme du temps, Guillaume le Taciturne[1], dans sa défense
désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le reconnut
pour _protecteur_ de Hollande et roi de ce qu'il pourrait conquérir
aux Pays-Bas. (Archives de la maison d'Orange, IV, 117, mai 1573.)
[Note 1: Les lettres _manuscrites_ de Granvelle, de Catherine, de
l'ambassadeur de Savoie et du nonce, parmi les documents _imprimés_,
les correspondances d'Angleterre et de Hollande m'ont aidé
principalement à débrouiller le fil de nos affaires. Rien de plus
important que cette dernière, publiée par M. Groen van Prinsterer. Les
pièces si curieuses, les notes savantes et consciencieuses de
l'éditeur, m'éclairaient également. Je les cite peu dans ces notes,
mais, comme on a vu, très-souvent dans mon texte. Après la mort de
Coligny, la tragédie des tragédies continue dans Guillaume, ce si
grand homme! si humain, et si ferme, d'un malheur accompli, surtout
dans ce traité lamentable avec Charles IX, que la patrie lui imposa et
qui lui arracha le coeur (_Lettre d'avril_ 1573, t. IV, p. 116). Les
appendices de M. Groen m'ont servi aussi beaucoup en me donnant
l'ambassade de Saint-Goard à Madrid et celle de Schomberg en
Allemagne.]
Ce n'est pas tout. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume,
travaille pour que l'Empire élise un Roi des Romains, et qu'après
Maximilien Charles IX devienne Empereur!
Il appuie le duc d'Anjou pour l'élection de Pologne, le duc d'Alençon
pour le mariage d'Angleterre.
Ainsi la maison de France, couverte du sang protestant, se présente à
toute l'Europe appuyée des protestants.
Je n'avais pas compris pourquoi, sur son tombeau et dans tels de ses
portraits, Guillaume le Taciturne a le visage d'un spectre. Je crois
maintenant le savoir. C'est pour avoir subi cette fatalité exécrable
de boire le sang de Coligny.
Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur que l'Europe eut
de l'Espagne[2]. On crut que le coup venait de Madrid, que celui qui
avait fait la Saint-Barthélemy des Flandres avait fait la nôtre; que
la France, emportée si loin, allait être tout espagnole, devenir comme
un poignard dans la main de Philippe II.
[Note 2: Les _Archives du Vatican_ révèlent deux faits curieux:
Charles IX, le 6 septembre, demanda au pape le prix du massacre, un
prêt de cent mille écus. Déjà le 2 septembre, huit jours après la mort
de Coligny, son parent, M. de Montmorency, avait tiré de Charles IX
une abbaye dont Coligny avait les revenus.
Le nonce écrit au pape que le roi se tue à la chasse; depuis peu il a
éreinté cinq mille chiens, et il crève pour trente mille francs de
chevaux par an. Le cardinal de Lorraine craint extrêmement un
arrangement et conseille un nouveau massacre.--Le roi trouve des
hommes cachés dans son Louvre (29 avril 1574).--Dans la nuit du 9 mai,
la vieille reine s'imagine qu'on a mis de la poudre sous son lit pour
la faire sauter; elle cherche et ne trouve rien.--Le roi meurt et les
évêques viennent demander à la régente ce qu'il a dit en mourant. Elle
répond spirituellement: «Que vous résidiez dans vos diocèses.»--Sa
misère est grande cependant; les cardinaux de Lorraine, de Bourbon et
d'Est se cotisent avec d'autres prélats pour lui procurer cent écus.
(22 juin 1574.)--Enfin Henri III arrive. Le nonce en fait le plus
lamentable portrait. Il dit: «Il est faible et luxurieux; il n'aura
pas de postérité. Quand il reste une nuit ou deux avec une femme, il
reste huit jours au lit.»--Un autre écrit: «C'est un jeune homme aussi
jeune d'esprit qu'on puisse imaginer, une créature paresseuse et
voluptueuse qui passe sa vie à niaiser au lit. Il a peu de mois à
vivre, etc.»--La mère et le fils écrivent au pape de longues lettres,
radoteuses et pleureuses, pour demander de l'argent. Le pape offre dix
mille francs. (_Archives de France, extraits des Archives du Vatican,
carton II, 338._)]
Hypothèse vraisemblable, très-logique, et pourtant fausse. Sans doute,
une seule chose était sage au point de vue catholique, au point de
vue du pape et des Guises, de la future Ligue, dont le comité existait
déjà dans le clergé de Paris, c'était d'achever la Saint-Barthélemy
avec l'aide de l'Espagne, qui offrait toutes ses forces, puis de faire
à frais communs l'invasion d'Angleterre. Cela aurait tranché tout. La
Hollande eût tombé d'effroi. L'Allemagne était à genoux, et sans doute
le protestantisme exterminé de la terre.
Mais, au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle
était toute dominée par l'intérêt de famille, et partout trouvait
devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de
Philippe II. L'Europe favorisa la France dans ses vues les plus
chimériques, et l'on eut ce spectacle étrange, que, le lendemain d'un
massacre dont chacun avait horreur[3], le roi qui s'en disait coupable
eut tout le monde pour lui. Il devint le centre de tout; on semblait
de toutes parts vouloir entasser les couronnes sur la tête folle et
furieuse du roi de la Saint-Barthélemy.
[Note 3: Charles IX lui-même craignit l'effet de la tête de Coligny
arrivant à Rome. Il ordonna au gouverneur de Lyon de l'arrêter au
passage.--Pour le clergé, il lui a fallu plus de temps pour apprécier
les choses. Ce n'est que soixante ans après qu'on a inventé des
prélats contraires à la Saint-Barthélemy. Le premier, un jacobin
breton, Mallet, dans son histoire de son ordre, imagina, affirma qu'un
saint homme, directeur de Catherine de Médicis et de Diane de
Poitiers, l'évêque de Lisieux, Hennuyer, avait empêché le massacre
dans cette ville. Le jésuite Maimbourg a reproduit ce récit.
Malheureusement les registres de la ville de Lisieux établissent tout
le contraire. Ce fut le magistrat qui empêcha l'effusion de sang, et
nullement l'évêque, alors absent, et d'ailleurs ardent persécuteur. La
chose est discutée à fond par Louis Du Bois, _Rech. sur la
Normandie_.]
Nous entrons dans un pays étrange et nouveau, la _terra incognita_,
comme disent les anciens géographes. Dans cette terre inconnue, ne
nous étonnons pas si nous voyons surgir les monstres.
Le fait le plus imprévu, c'est que, sur ce sol rouge et détrempé d'une
des plus larges saignées qu'ait faites le fanatisme religieux, la
religion baisse tout à coup et n'est plus qu'en seconde ligne. Un Dieu
blafard, à masque blême, trône à sa place: _Politique_.
Les huguenots, sauf quelques villes, quelques fortes positions où ils
essayent de résister, vont fuir ou se convertir. Les catholiques sont
malades; ils tâchent de rester furieux, mais leur coeur n'en est pas
moins trouble, comme au lendemain d'un grand crime. Tout à l'heure,
par un art habile, un mélange artificieux de grands seigneurs et de
canaille qu'on parvient à griser ensemble, on fera l'orgie de la
Ligue. Ce qui n'empêchera pas qu'après avoir cuvé son vin, ce parti ne
doive rester tout aussi énervé que l'autre.
La France, bien observée, est _politique_ ou _tiers-parti_.
Ce n'en est pas un léger signe que le roi, dès le lendemain de ce
fameux coup de force, soit obligé de se faire protéger près de la
reine Élisabeth par le premier des _politiques_, M. de Montmorency.
L'Europe entière est _politique_. Dans l'élection de Pologne, où l'on
va donner la couronne au premier conseiller de la Saint-Barthélemy,
trois sortes de personnes travaillent pour lui, le pape, le Turc et
les protestants d'Allemagne.
Les astrologues assurent à Catherine de Médicis que ses fils seront
tous rois. Et la chose en effet devient vraisemblable. Pendant que le
duc d'Anjou va être élu en Pologne, la reine mère reprend en
Angleterre l'affaire du mariage d'Alençon, et continue en Allemagne la
négociation pour faire Charles IX empereur; tout cela, après le
massacre, sans même imaginer qu'un si petit événement puisse changer
les choses. Cette bonne mère ne s'occupe que de la galante entrevue
entre Alençon et Élisabeth. Elle voudrait que les amants se vissent
entre les deux pays, «en pleine mer, par un beau jour.»
Le dialogue entre les reines est piquant et curieux. «Je me soucie peu
de l'amiral et des siens, dit Élisabeth. Je m'étonne seulement que le
roi de France veuille changer le Décalogue et que l'homicide ne soit
plus péché.» À ces paroles aigres-douces, la reine mère répond
placidement: que, si Élisabeth n'est pas contente de ce qu'on a tué
quelques protestants, elle lui permet en revanche d'égorger tous les
catholiques (7 septembre 1572).
Donc tout s'arrange à merveille pour la grandeur de la maison de
France. Dieu la bénit visiblement. Par élection, mariage, appel des
peuples libres, elle va régner sur l'Europe, de l'Irlande jusqu'à la
Vistule.
Notre ambassadeur à Madrid écrit plein d'enthousiasme (17 juillet
1573): «Mon maître, par force ou raisons, vous vous ferez maître du
monde.»
Voilà les succès du dehors. Voyons maintenant ceux du dedans.
La Rochelle, Nîmes, Montauban, Sancerre, se mirent en défense, avec
quelques pays de montagnes. Mais généralement le coup sembla, pour un
moment du moins, assommer les protestants. Une trentaine de mille
hommes qu'ils avaient perdus n'auraient pas dû abattre un parti qui
faisait alors un cinquième de la France. Il y eut panique et vertige.
Ils s'enfuirent par toutes les routes. Ceux qui restèrent dans les
villes à la discrétion de leurs ennemis se laissèrent mener par
troupeaux aux églises catholiques. Chose notable, qui marquait
l'affaissement du parti, ils ne résistèrent guère que là où ils
pouvaient combattre. On ne vit plus, comme jadis, des hommes désarmés,
intrépides, demander et braver la mort. Il y eut toujours des héros,
et nombreux, mais peu de martyrs.
Du reste, il ne s'agit pas des protestants seuls. Ce cruel événement
eut une influence générale. La mort avait frappé la France. Elle avait
fauché la tête et la fleur, atteint les entrailles.
On lui coupa la tête, je veux dire le génie. On tua la philosophie,
Ramus. On tua l'art, Jean Goujon, et le grand musicien Goudimel jeté
au Rhône. La jurisprudence avait péri en Dumoulin, mort d'angoisse et
de persécution, peu avant le massacre. Et la loi elle-même décède peu
après en L'Hôpital, qui mourut de douleur.
C'est l'opération par en haut. Mais, en bas, dans les profondeurs, la
France ne fut pas moins atteinte, et à l'endroit vital, la morale de
la nation, sa franchise, sa sincérité.
C'est, je crois, de ce temps qu'en français _sans doute_ a voulu dire
_peut-être_.
Un parti immense se trouva tout à coup formé, le parti de la peur,
industrieusement hypocrite. On commença à s'apercevoir qu'en effet la
Réforme avait tel principe insoutenable. On fouilla, on creusa sa
théorie de la Grâce, inconciliable, disait-on, avec la liberté
catholique. Au nom de la liberté, on subit les jésuites et Rome, on
appela l'Inquisition. L'Espagne vint bientôt pour défendre la liberté.
Les femmes épouvantées se précipitent aux églises, usent les pieds des
saints de baisers, les arrosent de larmes, étreignent la Vierge
protectrice. Elles maudissent ces temples vides qui ne protégent pas
leurs croyants.
Donc, la France se convertissait au grand galop, et tout souriait à la
cour. Et Catherine écrivait peu après: «Maintenant que nous sommes
délivrés...»
Elle avait cru sage d'écrire partout que le massacre était un
accident, que le roi avait été obligé de se défendre contre les
protestants et de «se préserver de la cruauté de Coligny.»
Mais en même temps on assurait verbalement, surtout en Espagne, que la
chose était tramée et préméditée de longtemps.
Laquelle des deux versions soutiendrait-on? Charles IX, enivré
d'éloges et des félicitations de Rome, était tenté de réclamer la
gloire de cette longue préméditation. Il disait follement que,
non-seulement il avait fait tuer Coligny, mais qu'il aurait voulu le
poignarder de sa main. «Un jour, dit-il, je l'avais fait venir au
Louvre tout exprès... Je le menais de salle en salle. Et, mordieu!
c'était fait, n'était que m'avisai de me retourner et de le regarder.
Et j'aperçus ses cheveux blancs.»
Tout cela applaudi. Si véritablement ce sage roi, deux ans durant,
avec tant de patience, avait dissimulé, trompant les protestants,
trompant les catholiques, Rome et l'Espagne, trompant même sa mère,
ses secrétaires d'État, tous ses agents diplomatiques, et leur faisait
écrire et dire tout le contraire de sa pensée... Oh! si vraiment il
avait fait cela, il fallait avouer que l'étonnant jeune homme avait
dépassé tous les vieux, mis dans l'ombre les plus ingénieux coups
d'État que l'histoire ait contés jamais!
Quelle avait donc été l'injustice des catholiques à son égard? Et
combien durent-ils regretter d'avoir dit que ce bon roi perdrait son
droit d'aînesse au profit de son frère? Pendant qu'on l'injuriait,
immuable dans son coeur profond, il tissait sans se déranger ce filet
sans pareil qui prit les ennemis de la foi.
Aussi, point d'hymne, point d'ode qui égale l'effusion de Panigarola
au lendemain de l'événement. Son coeur s'épanche à flots devant le
peuple; nul mot n'y suffit. Les cris viennent et l'abondance des
larmes.
Une pièce tellement soutenue, un rôle si bien joué! les Italiens
juraient qu'un Français n'y eût jamais réussi, qu'on voyait bien là
l'origine maternelle de Charles IX. Bon sang ne peut mentir. Et on
devait même dire que les meilleures pièces italiennes en ce genre,
comme les Vêpres siciliennes, les noces rouges de Piccinino, le
banquet fraternel où César Borgia traita ses capitaines, étaient fort
au-dessous de la Saint-Barthélemy. La seule ombre qu'on y trouvât,
c'est que Charles IX n'avait tué que les protestants, au lieu qu'il
eût fallu aussi tuer les catholiques, y faire passer les Guises.
C'est ce qui fait que Gabriel Naudé, dans son livre au cardinal Bagni,
note la Saint-Barthélemy comme un coup d'État «_incomplet_.»
Les Guises furent très-perfides pour Charles IX et très-inconsistants.
Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait
forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eut dit, en
fut jaloux; et il voulait lui ôter l'honneur de la chose, écrivant
«que ce n'était qu'une colère _soudaine_ que le roi avait eue de la
conspiration.»
L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, disait tout le
contraire à Rome. Il allait criant que c'était _le roi, le roi seul,
qui dès longtemps_ avait tout préparé. Et il faisait écrire, en ce
sens, à la gloire de Charles IX, l'ingénieux ouvrage de Capilupi.
En réalité la Saint-Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de
gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était
épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le
Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute
la responsabilité revenait à Charles IX. Il n'y eut sorte d'honneur
qu'il ne lui en fit, usurpant les fonctions de l'ambassadeur de France
qui ne disait mot, haranguant le pape au nom du roi, glorifiant son
maître dans une belle inscription en lettres d'or, s'arrangeant pour
que la cour de Rome, ivre de cet événement, le rapportât uniquement à
la gloire du roi très-chrétien.
Il y eut des fêtes à Rome et une franche gaieté. Le pape chanta le _Te
Deum_ et envoya à son fils Charles IX la rose d'or. Le légat, arrivé à
Lyon, trouva au pont du Rhône une bande à genoux. On lui dit que
c'étaient les braves qui avaient fait la grande besogne. Il sourit, et
de bon coeur bénit ces pauvres assassins.
Le duc d'Albe, au contraire, loin de louer la Saint-Barthélemy se
montra insolemment ingrat pour l'événement qui le sauvait. Son maître,
Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.
Ni l'un ni l'autre ne voulaient croire à la sagesse de Charles IX, ni
lui laisser l'honneur du coup. Le duc d'Albe dit avec mépris: «Chose
furieuse, légère et non pensée.» Puis l'éloge de l'amiral. Enfin il
s'emporta à dire: «J'aimerais mieux avoir les deux mains coupées que
de l'avoir fait.»
Notre ambassadeur à Madrid, ne pouvant vaincre l'incrédulité de
Philippe II, trouva moyen de le mettre à la raison. Il lui fit venir
un moine, le général des Cordeliers, qui avait été en France, et qui
dit en furie au roi d'Espagne: «En vérité, je ne sais pas comment la
colère de Dieu ne tombe pas sur ceux qui veulent obscurcir l'honneur
que viennent de mériter Leurs Majestés très-chrétiennes.»
Philippe II, à mesure qu'il vit que la voix du sang s'élevait partout,
se rangea à l'avis du moine, changea brusquement de langage, et
soutint qu'en effet Charles IX avait prémédité l'épouvantable
trahison. Ce qui, par un _chassé-croisé_ fort ridicule, amena la cour
de France à nier en Espagne la préméditation.
Dans des dépêches furieuses, Charles IX accuse amèrement le roi
catholique, «ingrat et peu soigneux de Dieu, qui ne veut que faire ses
affaires, se tirer d'embarras et le laisser en cette danse...»
(Saint-Goard, 17 mars 1573, dans Groen, IV, App., pages 31-33.)
On voit bien qu'au premier moment les rois, et spécialement Philippe
II, avaient été surpris, éblouis, humiliés de l'audace du jeune roi de
France, de la vigueur du coup, qui contrastait tellement avec leurs
tergiversations.
Lorsque le pape Pie V excommunia Élisabeth, le banquier Ridolfi de
Londres proposait à Philippe d'exécuter la sentence par l'invasion ou
l'assassinat. Marie Stuart y consentait. Mais Madrid hésita; on
bavarda un an, et davantage; on consulta le duc d'Albe, qui trouva la
chose difficile. Philippe n'osa point.
Élisabeth n'osa pas davantage. Voyant que Marie tramait sa mort, elle
eût voulu la faire périr. Aux Anglais qui demandaient l'exécution de
la reine d'Écosse, elle répondait non. Cependant, le 7 septembre,
douze jours après la Saint-Barthélemy, elle parut décidée. Elle
ordonna aux Écossais ses partisans de demander qu'on la leur livrât
«pour la tuer quatre heures après.» Accepté, pourvu toutefois qu'on la
tue «en présence des ambassadeurs d'Angleterre.» Le ministre
d'Élisabeth, Cécil, disait qu'avec ces Écossais on n'en finirait pas,
qu'il fallait la tuer en Angleterre même. Bref, il en fut comme en
Espagne; on jasa, et rien ne se fit.
Ni à Élisabeth, ni à Philippe II, la volonté ne manquait, mais
l'audace. Et, pour dire bassement la chose par un mot de Shakspeare,
ils regardaient le meurtre comme le chat regarde un bon morceau,
clignant les yeux, sans y risquer la patte.
Charles IX, au contraire, avait l'habitude d'un homme qui a osé ce
qu'il voulait, la tête haute et dédaigneuse. Et, comme on ne savait
pas qu'il avait osé malgré lui, on le prenait sur sa parole. L'horreur
n'empêchait pas qu'on ne sentît le respect craintif que donne une
grande audace.
On avait pris une telle opinion du fils et de la mère, que, celle-ci
insistant près d'Élisabeth pour le mariage et l'entrevue, la reine
d'Angleterre laissa voir quelque peur qu'elle ne vînt à Douvres. Elle
dit qu'une telle dame, après une telle chose, pour peu qu'elle amenât
du monde, ferait craindre que le mariage ne fût une invasion.
Ce qui est curieux, c'est que, tant folle que fût la chose, Noailles,
évêque d'Acqs, l'un des sages du temps, et très-intime confident de
Catherine, l'avait conseillée dès le commencement, en 1571. Il
écrivait à la reine mère qu'il était à désirer que le prince français,
au débarqué en Angleterre, se _saisît d'une place_, se constituant
chef des catholiques qui se fussent ralliés à lui. Auquel cas, au lieu
d'épouser Élisabeth, il l'eût tuée pour épouser Marie Stuart.
CHAPITRE II
FIN DE CHARLES IX
1573-1574
«Huit jours après le massacre, il vint grande multitude de corbeaux
s'appuyer sur le pavillon du Louvre. Leur bruit fit sortir pour les
voir, et les dames firent part au roi de leur épouvantement.
«La même nuit, le roi, deux heures après être couché, saute en place,
fait lever ceux de sa chambre, et envoie quérir son beau-frère, entre
autres, pour ouïr dans l'air un bruit de grand éclat, et un concert de
voix criantes, gémissantes et hurlantes, tout semblable à celui qu'on
entendait les nuits des massacres. Ces sons furent si distincts, que
le roi, croyant un désordre nouveau, fit appeler des gardes pour
courir en la ville et empêcher le meurtre. Mais ayant rapporté que la
ville était en paix et l'air seul en trouble, lui aussi demeura
troublé, principalement parce que le bruit dura sept jours, toujours à
la même heure.»
Ce fait était souvent conté par Henri IV, le soir, quand les portes
étaient fermées, à ses plus privés serviteurs. Une sorte de
frissonnement lui restait de Charles IX. Quand il en faisait ces
récits, il disait: «Voyez vous-mêmes si mes cheveux n'en dressent
pas?» Et ils dressaient en effet, si nous en croyons d'Aubigné.
Pendant un an, le Béarnais était resté dans la nécessité terrible de
vivre avec Charles IX et de s'amuser avec lui. Il lui avait fallu le
suivre dans ses folles courses de nuit, dans ses parties de plaisir à
la Grève, à Montfaucon. Ce tragique camarade, qui n'aimait guère qu'à
frapper, forcer, briser portes et meubles, jeter tout par les
fenêtres, pouvait se retourner sur lui. Il ne parlait que de tuer. On
a vu qu'un jour il pensait à tuer Guise, une fois Henri d'Anjou. Une
autre fois, averti qu'un La Mole dirigeait son frère Alençon dans les
intrigues, il le chercha pour l'étrangler. Il finit, avec tout cela,
par ne tuer que lui-même.
Le jour où on le mena au Parlement pour lui faire avouer et signer la
Saint-Barthélemy, son visage, dit Petrucci, était tellement altéré,
qu'il parut horrible. Il était long, maigre, voûté, pâle, les yeux
jaunâtres, bilieux et menaçants, le cou un peu de travers (Castelnau).
Ajoutez par moments un petit sourire convulsif où l'oeil, en parfait
désaccord avec une bouche crispée, prenait dans son obliquité un
demi-clignement loustic.--Trait cruel que le dessin du Panthéon et le
beau buste du Louvre ont osé à peine indiquer. Le soir de ce jour
maudit, il fit venir Marie Touchet, et elle conçut un enfant. Digne
fruit d'un tel moment, intrigant, brouillon et pervers.
L'Europe savait parfaitement que le roi était fou. Mais elle ignorait à
quel point l'était le conseil de France. Nous le savons maintenant par
les lettres de Catherine et les dépêches officielles. Ils avaient si peu
conscience de l'horreur qu'ils inspiraient, qu'ils prenaient au sérieux
tout ce qu'on leur proposait pour les isoler de l'Espagne. La reine
mère, qui a été tellement exagérée par la manie du paradoxe, et dont la
facilité, la finesse, la grâce italienne, pouvaient imposer en effet,
apparaît dans ses lettres follement chimérique. Elle croit qu'Élisabeth,
au milieu d'un peuple qui ne parle plus de nous qu'avec exécration, peut
ou veut épouser son fils. Elle croit que les princes allemands veulent
vraiment pour empereur le roi de la Saint-Barthélemy. Elle suppute
ridiculement que la royauté de Pologne, «que son fils va avoir pour
trois millions, en rapportera vingt par an à la France,» etc. (Lettres
ms., 30 mai 1573.)
Il est évident que Catherine, Gondi, Birague, l'évêque Morvilliers,
enfin tout ce beau conseil, ayant anéanti en eux tout sens de
moralité, jusqu'à ne pouvoir plus même la deviner chez les autres,
avaient perdu entièrement la boussole de l'opinion. Ils négocient
toujours, comme s'il n'y eût pas eu de Saint-Barthélemy. Ils voguent
avec confiance sur la mer des affaires humaines, où leur vaisseau tout
à l'heure va faire honteusement le plongeon.
Croira-t-on que le premier envoyé qu'on dépêche à l'Allemagne
frémissante, c'est justement ce Gondi, ce vénéneux Italien, qui
surprit au fou qui régnait son consentement au massacre?
Une seule chose, nous l'avons dit, était sage au point de vue
catholique: _adhérer franchement à l'Espagne_, s'unir à elle, accabler
partout le protestantisme.
Hors de là, pure vanité, pure folie, pure impuissance.
Le naufrage de la royauté était infaillible. Nous allons la voir en
vain s'aheurter à la Rochelle, qu'elle ne pourra pas prendre. Nous
allons la voir dans deux ans, brisée par le tiers-parti. Quatre ans
après le massacre, entre ce parti et le catholique se fera une espèce
de démembrement de la France (1576).
Mesurons donc la profondeur où celle-ci a reçu le coup de la
Saint-Barthélemy. L'événement l'a placée entre deux alternatives:
Unie et subordonnée à l'Espagne, _suicidée_.
Ou bien,
Flottant à part, divisée, impuissante, _suicidée_.
Seulement, au premier cas, le catholicisme vivait par la mort de la
France.
Je l'avoue, entre ces fous graves qui nous mènent sagement au
naufrage, je regarde plus volontiers le tragique fou Charles IX.
Celui-ci, au moins, par son trouble annonce un pressentiment de la
catastrophe imminente.
Il était profondément seul. Quelle que fût l'adresse de sa mère à le
tromper là-dessus, il voyait bien que ses gens n'étaient pas à lui.
Dans sa santé déclinante, il alternait de séjour entre une tombe et un
désert, entre le Louvre et Fontainebleau. Fontainebleau commençait à
être fort négligé; on ne le réparait plus. Les jardins étaient en
désordre; le lac même et la belle source furent bientôt à
demi-comblés. Le Louvre, plus triste encore. Les salles, cours,
fossés, jardinets, et même encore les Tuileries, racontaient la
lugubre histoire. Les cadavres enlevés s'y voyaient toujours; les
marbres, toujours lavés, s'obstinaient à rester rouges.
Que disaient ces noirs corbeaux dans leur bruyant concile du Louvre?
On ne l'entendait que trop. Ils disaient que la Saint-Barthélemy
n'était qu'un commencement, qu'ils avaient pris appétit sur les
princes et sur les rois, que dis-je? sur les royaumes. Ils flairaient
de près les Valois, ils odoraient de loin les carnages de la Ligue et
le siége de Paris, saluaient la joyeuse époque du triomphe de la mort.
Le siége de la Rochelle montra combien profondément les deux partis
étaient malades; il révéla à la fois la discorde des protestants, la
dissolution des catholiques.
La pauvre petite France réformée, échappée au couteau, ne pouvant se
fier à nulle promesse, nulle parole royale après l'événement de Paris,
entrait les yeux fermés dans une lutte sans espoir. Elle voyait en
face la royauté des massacreurs qui lui lançait tout le royaume,
entraînant et Charles IX et la grande masse catholique, même les
réformés convertis. Navarre, Condé eux-mêmes furent menés contre La
Rochelle, avec leurs régiments des gardes, leurs cinq cents
gentilshommes, et firent les braves à la tranchée.
Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour
nos calvinistes. Élisabeth ne les secourut pas, pas plus qu'elle
n'aidait le prince d'Orange. C'est ce qu'affirme expressément l'homme
le plus instruit des affaires du temps, Du Plessis-Mornay. Le savant
M. Groen établit la même chose pour les Pays-Bas (t. V, p. 332).
Pourquoi? pour trois raisons: _Élisabeth était reine_ bien plus que
protestante, et haïssait toute révolte. Puis _Élisabeth était pape_,
et n'aimait point du tout l'Église démocratique; elle avait peur,
horreur des puritains, qu'elle voyait maîtres en Écosse et qu'elle
pressentait en Angleterre. Troisièmement, elle _suivait l'impulsion du
commerce anglais_, qui détestait les Espagnols, mais trouvait bon de
gagner avec eux. Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui
en effet elle s'allia le 1er mai 1573.
Elle négociait partout, mais elle restait close dans son île,
attentive à l'Écosse, à la ruine du parti de Marie Stuart. Elle
abandonna La Rochelle, fermant seulement les yeux sur une tentative de
nos réfugiés qui, sous Montgommery, avec des navires loués aux
Anglais, entreprirent d'y jeter des secours. Mais, à la première vue
de la flotte du Roi, leurs équipages anglais les emmenèrent au large.
Montgommery s'obstina, approcha et faillit périr.
Tellement divisés en Europe, les protestants l'étaient même en France,
et jusque dans les murs de La Rochelle. Dans les intervalles des
attaques, ils disputaient entre eux. On avait fait la faute insigne
de laisser entrer dans la ville le bonhomme La Noue, fort crédule, et
qui ne prêchait que la paix. Un parti se forma pour lui donner le
commandement militaire, qu'il accepta avec la permission du roi.
Heureusement la ville avait pour maire un homme du peuple de grande
énergie, un Jacques Henri, formé par l'Amiral, et qui adhéra fermement
au parti _fanatique_, décidé à combattre et résister jusqu'à la mort.
Les _fanatiques_ sauvèrent la ville, la maintinrent libre et
république; une ville vainquit la royauté.
Cette prodigieuse résistance, avec celle de la petite Sancerre, est un
des plus grands faits de notre histoire. Un peuple se battit comme un
seul homme. On voyait, à la marée basse, les femmes et les ministres,
jusqu'aux enfants, les pieds dans l'eau, qui marchaient sous le feu,
incendiant les vaisseaux qu'on coulait pour fermer le port, attaquant
intrépidement les redoutes des catholiques.
Ceux-ci avaient eu tout l'hiver pour préparer le siége. Ils avaient à
loisir bâti des forts et des redoutes autour du port et de la ville.
Dès lors, quoi de plus simple que d'affamer une ville sans secours, de
démolir toutes ses défenses, avec l'énorme artillerie qu'on avait
amenée? C'était l'avis de Biron, de tous les militaires. Deux choses
s'y opposaient. Le siége était conduit par le duc d'Anjou; c'était un
siége de prince qu'il fallait emporter par de brillants faits d'armes.
Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France,
Montpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun
voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On
essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait soi-même.
On s'accusa alors. On prétendit que Navarre et Condé, Alençon,
avertissaient les assiégés, s'entendaient avec eux. On n'était pas
bien loin de tirer l'épée les uns contre les autres. Alençon devait,
on l'assure, pendant une sortie et de concert avec les assiégés,
attaquer le quartier de son frère le duc d'Anjou. Le principal
obstacle fut le scrupule des ministres de La Rochelle, qui refusaient
d'entrer dans ce guet-apens fratricide.
Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants
vingt-deux mille, des princes et nombre de seigneurs, l'argent du
parti catholique, bien plus, l'élan de la Saint-Barthélemy. Tout vint
s'amortir, s'enterrer dans les fossés de La Rochelle.
Les assiégeants avaient la fièvre, et ils étaient tellement baissés de
coeur, qu'à toute attaque ils s'enfuyaient. Les Rochelais s'amusèrent
à leur lancer des goujats en chemise, armés de ferrailles rouillées.
Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation
polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On
traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois
républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait,
ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout
ailleurs, liberté de conscience (6 juillet 1573).
Nous avons dit comment la cour de France avait acheté son succès de
Pologne. L'ambassadeur Montluc jura que le duc d'Anjou et Charles IX
n'étaient pour rien dans la Saint-Barthélemy, et promit expressément
la liberté religieuse non-seulement pour la Pologne, mais _pour la
France même_. La crainte universelle qu'on avait de voir la maison
d'Autriche faire arriver un archiduc à cette couronne réunit tout le
monde pour le duc d'Anjou. Le Turc le recommanda; le pape et les
luthériens d'Allemagne agirent pour lui également. Montluc, prenant
vingt masques, se montrait protestant pour gagner les riches Palatins,
et il captait la petite noblesse par des discours démocratiques, des
appels à la liberté. Il n'y eut jamais pareille effronterie. Le tout
démenti, et l'ambassadeur désavoué, quand les Polonais eurent élu et
furent arrivés à Paris.
Curieuse dérision de la fortune. Voilà cette cour, après ce long siége
inutile, cet échec de cinq mois, ses forces épuisées et son
impuissance constatée, la voilà qui grandit devant l'Europe, accrue
d'une couronne, de ce choix glorieux, de cette lointaine royauté
d'Orient.
L'imberbe duc d'Anjou trône royalement à côté de son frère, entre les
longues moustaches, les fourrures de ses Palatins. Les Guises
séchaient de jalousie. Ils avaient fait tout ce qu'ils avaient pu pour
empêcher la paix de La Rochelle; le bon cardinal de Lorraine disait
paternement qu'il connaissait bien le duc d'Anjou, «_s'étant meslé de
sa conscience_, et que le duc avoit juré d'exterminer tous ceux qui
avoient été huguenots.» (Lettre ms. de Catherine, 20 mai 1573.)
Ces lettres de la reine mère sont bien étranges. La plus vaine, la
plus folle ambition y paraît. On y voit d'une part la pauvreté
extrême où l'on est et la peine qu'on a d'emprunter de l'argent;
d'autre part, elle commence tout, elle a envie de tout; il lui faut
tous les trônes.
En Lorraine, où elle fait la conduite au jeune roi de Pologne, nous la
voyons mener de front je ne sais combien d'autres affaires plus ou
moins chimériques.
Elle intrigue, chemin faisant, pour le mariage d'Alençon avec
Élisabeth, fait par écrit sa cour au banquier Ridolfi, très-influent à
Londres, lui fait faire des présents, et aussi à un Vellutelli, autre
intrigant, qui s'occupe du mariage. Elle travaille l'Empire pour
Charles IX. Elle abouche son fils Anjou avec le frère du prince
d'Orange.
Qui mettra-t-elle aux Pays-Bas, Anjou ou Alençon? Elle aimerait bien
mieux le premier. Anjou dit, en passant le Rhin, à Louis de Nassau,
qu'il ne fait qu'un tour en Pologne, mais qu'il va revenir et lui
mener toute la noblesse de France pour éreinter le duc d'Albe.
Quoi de plus fou dans les romans? Cependant il fallait savoir si, de
cette folie, on ne tirerait pas avantage. Depuis deux ans, Guillaume
d'Orange était prié, poussé par son frère, le bouillant Louis, pour se
lier à Charles IX. Ce grand homme, esprit net et ferme, mais
cruellement traîné par la fortune, n'avançait qu'avec répugnance,
convaincu qu'il ne gagnerait que honte et malheur à toucher cette main
sanglante. Cependant il avançait. L'épouvantable siége d'Harlem,
l'effort désespéré et inutile qu'il fit pour la secourir, le brisa; il
céda en disant qu'il ne céderait pas: «Non, écrit-il, nous ne
vendrons pas le pays pour cent mille écus.» Cependant il le fit,
nommant Charles IX _protecteur_ de Hollande et maître de tout ce qu'il
prendrait aux Pays-Bas (mai 1573).
Et, cette honte bue, l'argent ne vient pas. Harlem succombe (12
juillet), horrible catastrophe: deux mille Français, entre autres,
passés au fil de l'épée. L'histoire n'a rien gardé de plus amer que le
dernier cri de Louis de Nassau à Charles IX avant cette catastrophe.
Il y confesse la honte d'avoir voulu le faire Empereur, mais il lui
révèle durement la situation de la France. Cette pièce terrible de
franchise biffe tous les sots mémoires du temps: «Maintenant, dit-il à
Charles IX, vous touchez la ruine, votre État baye de tous côtés,
lézardé comme une vieille masure qu'on raccommode tous les jours de
quelque pilotis et qu'on n'empêche pas de tomber... Où sont vos
noblesses? où sont vos soldats? Ce trône est à qui veut le prendre.»
(Groen, IV. Appendice, p. 81.)
Maintenant, comment en novembre trouva-t-on enfin les cent mille écus?
C'est que Catherine, qui faisait alors la conduite à son bien-aimé roi
de Pologne, imagina de le substituer à Alençon, qu'elle n'aimait pas,
dans cette future royauté des Pays-Bas. Si la France était pauvre, la
Reine mère avait une fortune personnelle, et ce fut elle peut-être qui
paya.
L'affaire tourna fort mal. Cet odieux argent ne servit en rien les
Nassau. Avec ces trois cent mille francs et cent mille encore qu'on
donna en mai, Louis se fit tuer, battre, détruire (13 avril 1574).
Guillaume le Taciturne eut cruellement à regretter d'avoir cherché
appui en Charles IX, d'avoir eu foi dans ce néant.
Charles survécut un mois à Louis de Nassau. Mais, avant de mourir, il
avait eu le temps de voir combien ses avertissements étaient
véridiques.
La levée du siége de la Rochelle n'était qu'un commencement de la
grande expiation. Charles IX, malade à Villers-Cotterets, y vit
arriver une redoutable procession des protestants du Midi; le
Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes
provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait
sans les consulter. Elles demandaient des garanties, deux places de
sûreté par province, avec des juges protestants, et le culte libre par
tout le royaume. Elles demandaient surtout la punition du massacre, la
réhabilitation des morts de la Saint-Barthélemy.
La Reine mère trouva la demande insolente. «Vous n'en demanderiez pas
tant, dit-elle, si Condé était encore dans Paris avec cinquante mille
hommes.» Ceux-ci avaient avec eux bien autre chose que Condé. Ils
avaient l'opinion, n'étant plus la voix d'un parti, mais celle de la
justice même et des catholiques modérés, qui, dès lors, étaient avec
eux.
«On examinera,» dit-elle. Et cependant elle envoie Biron pour
surprendre La Rochelle. Le maire (c'était encore Jacques Henri,
l'homme de l'amiral) surprit les traîtres lui-même, les fit prendre,
et la cour en resta couverte de confusion.
Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Maintenant, que
fallait-il faire? J'adresse cette question non à M. Capefigue, mais
aux nôtres qui, trop docilement, ont suivi cette impulsion.
Dans l'ouvrage d'un savant jeune homme que j'aimais et estimais
(_Démocratie de la Ligue_, par Labitte, 1841), je lis ces cruelles
paroles: «On a maintenant le secret de la _démocratie hypocrite du
protestantisme_, c'était tout simplement une arme contre la royauté,
une cuirasse pour la noblesse,» etc.
Sauf Sismondi, tous nos historiens ont traité le protestantisme avec
sévérité.
M. de Bonald, au contraire, très-bien éclairé par sa haine, a vu que,
quelques formes qu'ait pu prendre le protestantisme dans les phases
diverses que lui imposait la persécution, son essence est _la liberté,
la démocratie, le principe antimonarchique_.
Faut-il répéter ce que nous avons dit: que, quarante ans durant, parmi
les martyrs du protestantisme, on ne découvre que trois nobles?
Les nobles y entrèrent en foule, mais sous Henri II seulement. Et même
encore en 1572, où tant de nobles périrent, les listes nominales des
morts témoignent qu'il périt infiniment plus de marchands, de gens de
robe, d'artisans et de bourgeois.
Le besoin que nous avons de rapprochements et de comparaisons, a
conduit souvent à vouloir retrouver le _fédéralisme_ de 93 dans les
tentatives que firent en 1573 les malheureux échappés aux poignards
des assassins.
Judicieuse assimilation. Les deux faits sont exactement contraires:
La résistance protestante, _bien loin de couvrir le retour à la
royauté_, qui fut la pensée secrète d'une grande partie des Girondins,
fut dirigée contre le Roi, en haine de la royauté, devenue le synonyme
du massacre et du guet-apens.
La résistance protestante n'est pas, comme la girondine, exclusivement
urbaine et la ligue des grandes villes. Elle réserve expressément les
droits des électeurs du _plat pays_.
Pardonnons à ceux qui cherchèrent quelque moyen de résister.
N'accablons pas des vieilles injures de la Ligue une minorité héroïque
dont la lutte fut un miracle.
Toute son histoire est en ce mot: Le protestantisme, _né peuple,
essentiellement industriel pendant quarante ans_, ne se montre dans
les temps qui suivent que par ses hommes d'épée (les seuls qui
puissent résister); mais, _au siècle de Louis XIV, son immense
majorité est peuple encore, industrielle_, et la Révocation de l'édit
de Nantes fut précisément l'exil de l'industrie française.
Que vois-je au XVIe siècle? _Que le protestantisme seul nous donne la
République_, dont la Ligue tout à l'heure fera la contrefaçon, la
grotesque caricature.
Je dis qu'il donne la République, l'idée et la chose et le mot.
Le mot. C'est sous son influence que _république_, chose publique, mot
appliqué jusque-là à tous les gouvernements, va devenir le nom propre
du gouvernement collectif.
La chose. Le 15 décembre 1573, le génie du Languedoc, exercé depuis
deux cents ans dans les États de ce pays, trace d'une main ferme et
habile le plan d'une constitution républicaine, _non pour s'isoler de
la France_, mais, au contraire, pour la gagner et l'envelopper tout
entière. États provinciaux tous les trois mois, États généraux tous
les six mois. Garantie pour les catholiques, qui payeront sans
résistance la contribution générale de guerre.
Aux termes du premier règlement fait à Nîmes par une assemblée mixte
de protestants et de catholiques, le Conseil de chaque province
_comptera deux bourgeois pour un noble_ (Popelinière, janvier 1575).
La double représentation du Tiers-État, tant discutée plus tard, en
1788, est ici accordée d'emblée. Voilà la Révolution anticipée, en
fait, de trois cents ans.
Mais, à côté du fait, il faut la théorie, l'idée. C'est par leur
action mutuelle que se fait la force; il y faut et l'âme et le corps.
Cette âme éclate en 1573, par un livre de génie.
Petit livre, d'érudition immense, improvisé cependant le lendemain du
massacre, échappé d'un coeur ému et grandi sous les poignards, qui,
dans son danger personnel, a reçu la lumière de Dieu.
Gaule et France, _Franco-Gallia_, c'est le titre de ce livre, qui, de
Genève, envahit toute l'Europe, est traduit en toutes langues. Nul
succès n'a été si grand jusqu'au _Contrat social_.
L'auteur, Hotman, était devenu protestant à la Grève en voyant mourir
Dubourg. Protestantisme d'humanité, de raison et d'examen, qu'il
appliqua d'abord contre le droit romain, cette machine de tyrannie,
puis contre la tyrannie même.
Ce n'est pas que ce grand homme méconnaisse le droit romain. Loin de
là, il dit lui-même qu'on peut en tirer des trésors. Mais il doute
fort sagement qu'à deux mille ans de distance la loi de l'Empire
convienne à un monde tellement changé.
Hotman, comme Jean-Jacques Rousseau, arrivant tard et le dernier des
grands hommes de son siècle, vint merveilleusement préparé.
Pour lui, l'illustre Cujas, illuminant le droit romain, lui donnant sa
valeur historique, avait fait sentir qu'il fut le droit de tel âge, de
telles moeurs, et non le droit du genre humain.
Pour Hotman, le grand Dumoulin a préparé l'unité des coutumes
nationales, attaqué les deux vieilles forteresses qui stérilisaient la
terre de leur ombre, droit papal et droit féodal, revendiqué
l'immortelle légitimité de la propriété libre contre l'usurpation du
fief.
Hotman connut-il le petit livre brûlant de la Boétie, le _Contr'un_,
écrit dès longtemps en 1549, mais imprimé seulement en 1578? Nul doute
qu'il n'en courût des copies.
Le livre de la Boétie fut intitulé _Le Contr'un_. Celui d'Hotman
aurait pu s'intituler _Le Pour Tous_.
Il déclare que le droit appartient à la majorité des citoyens.
Il suit la France gauloise, germaine, carlovingienne, capétienne, et
montre qu'à toute époque elle a eu (plus ou moins, mais enfin a
toujours eu) un _gouvernement collectif_.
Qu'il se trompe sur tels détails, comme le dit M. Thierry, qu'il
s'exagère la part de l'élection, de la délibération publique, dans ces
époques obscures, il n'en a pas moins raison au total. Les chefs
gaulois, mérovingiens, ont consulté leurs guerriers; les empereurs
carlovingiens ont consulté leurs grands, et spécialement leurs
évêques; les capétiens leurs pairs, etc.
Il se moque avec juste raison et du petit conseil privé, et des
parlements de juges, qui voudraient donner le change, et se faire
prendre pour héritiers des grands parlements nationaux.
Livre profond, vrai, lumineux, qui donna l'identité de la liberté
barbare avec la liberté moderne, relia les races et les temps,
restitua l'unité et l'âme, la conscience historique de la France et du
monde.
Du reste, comme démolition de la royauté, toutes les théories de
républiques ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux,
scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un
misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main
audacieuse qui jouait dessus. Son frère d'Anjou l'entraîna à vouloir
étrangler La Mole, le favori d'Alençon. Il l'entraîna à tout briser
chez un gentilhomme qui refusait d'épouser une fille salie par Anjou.
Trois rois (France, Pologne et Navarre), avec leur valetaille, firent
le sac et le pillage nocturne de cette maison.
Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en
janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse,
jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait
s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.
À en croire la Vie de Catherine, compilée récemment sur les dépêches
des ambassadeurs de Florence et les papiers des Médicis, la France
adorait la reine mère. Si les documents français n'établissaient le
contraire, le bon sens y suffirait. Sa réputation de mensonge, et
l'impossibilité de traiter avec elle, sa fortune personnelle dans une
telle pauvreté publique, son maquignonnage de femmes (elle en envoie
une à La Noue pour le mettre en son filet), tout l'avilissait, la
rendait odieuse. Son fils Alençon haï d'elle, le lui rendait à
merveille. On dit qu'il avait voulu s'entendre avec Henri de Navarre
pour l'étrangler de leurs mains. (Voir aussi Nevers, 1,177.)
On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, elle serait
régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et
de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant
général, Alençon avec les États généraux.
Cette immonde Jézabel avait opéré un miracle, l'unanimité. Le plus
austère des protestants, Mornay, jusque-là contraire aux alliances
politiques, se dément et se résigne à celle des catholiques. Les plus
violents catholiques, un Coconas, qui avait racheté des protestants
pour les torturer, se démentent, et, pour alliés, acceptent des
protestants.
Au moment de l'exécution, Alençon eut peur, hésita, et son confident
La Mole alla tout dire à Catherine.
Il faut la voir là dans son lustre. Elle avait en main la bête
sauvage, elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie
qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le
fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé
par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux:
«Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si
prochaine?»