Confucius mangeait peu, dormait à peine, travaillait énormément. En vain
ses disciples l’exhortaient-ils au repos. Il leur répondait que la
prospérité du royaume exigeait toutes les heures de sa vie. Il leur céda
pourtant à la fin. Il consentit à rester chez lui un jour, un seul jour.
Et c’est ce jour-là, pendant qu’il dormait, qu’arrivèrent les
magnifiques présents envoyés au roi de Lou par le roi de Tsi.
Ils arrivèrent par la porte du Nord, au milieu d’une garde d’eunuques,
sur des chevaux blancs, et c’étaient quatre-vingts jeunes filles avec
des peaux laiteuses comme de jeunes amandes, des reins souples comme des
feuilles de palmiers, des lèvres rouges et humides comme le plaisir
charnel.
Elles venaient de Yang-Tchéou, ville renommée dans tout l’empire pour le
caractère lascif de ses habitants. Là il y avait des écoles de danse et
des écoles de musique, et l’art de la volupté était enseigné aux femmes
dès leur plus jeune âge. Yen-Ying s’y était rendu lui-même et il avait
acheté avec le trésor de Tsi les plus belles créatures qu’il avait
trouvées, sachant bien qu’il récupérerait le trésor de Tsi par
l’abaissement du royaume de Lou.
Les quatre-vingts jeunes filles traversèrent la ville comme un songe
voluptueux, et le prince Tin, qui se promenait sur le rivage de l’île en
forme de losange, entendit la musique de leurs luths et vit leurs formes
blanches aux bords des jonques qui s’avançaient sur les flots. Par
plusieurs côtés à la fois, les jeunes filles débarquèrent; elles
coururent en riant dans les cinq palais; elles remplirent les allées des
jardins; elles débordèrent les gardes des portes; elles gravirent les
escaliers de marbre; elles firent monter vers le ciel une immense
bouffée de joie.
Et toutes répondaient au prince Tin, quand il les questionnait:
--Nous sommes les suivantes de la merveilleuse, de la mystérieuse, de la
splendide que voilà.
Et elles désignaient la plus belle d’entre elles qui avait un port de
jeune reine, une améthyste en forme d’étoile sur le front et était vêtue
d’une tunique mauve assez transparente pour laisser voir un corps
parfait.
Le prince Tin s’avança à la fin vers cette créature d’élection et lui
demanda son nom.
Elle écarta le voile dont elle cachait son visage, elle fixa sur lui
d’immenses yeux violets et elle dit modestement:
--Je suis la reine Wen-Kiang et je reviens habiter mon île.
Le prince Tin s’aperçut tout à coup que le printemps avait fait
repousser les branches des canneliers dans l’allée et que les narcisses
sortaient de terre avec force comme si la substance musicale éparse dans
l’air leur donnait la vie. Il vit qu’il était au centre de l’immense
miroir bleu du lac et qu’il marchait à côté de celle à laquelle il avait
pensé si longtemps. Chemin faisant il cueillit un bouquet de narcisses
qu’il lui tendit, et, comme la reine Wen-Kiang se montrait étrangement
provocante, il n’eut pas de scrupules à l’entraîner doucement vers ses
appartements et elle n’eut pas d’hésitation à le suivre. Elle y mit même
un empressement qui n’aurait pas paru royal si le prince Tin n’avait pas
été aveuglé par le désir.
La nuit vint. Des lanternes s’allumèrent comme les prunelles du plaisir.
Une farandole blanche parcourut l’allée, le long du lac, et sembla
envelopper les cinq palais d’une voluptueuse couronne.
Les soldats avaient abandonné leurs armes, les lettrés leurs livres. Des
barques sillonnaient le lac et d’elles s’élevait un chant qui montait
vers les étoiles comme une longue branche de cristal. Parfois un
vénérable mandarin regagnait la terre, emportant vers sa maison, comme
un morceau de jade blanc, symbole de la pureté essentielle, une
précieuse jeune fille.
Par la communication du rythme des danses l’ivresse qui s’était emparée
de l’île gagna toute la cité. Chacun rejeta le joug trop pesant d’une
trop parfaite moralité. Les fenêtres closes s’ouvrirent. Par les portes
dérobées glissèrent des formes de femmes avides de choses furtives, de
rendez-vous défendus.
On vit des fonctionnaires qui s’en allaient accomplir une cérémonie
rituelle à la pagode des Ancêtres Impériaux, sur une colline voisine,
jeter les bâtonnets d’encens et les vases de lait et s’élancer à grands
pas vers le quartier mal famé de la ville.
Sur le seuil du Tribunal des Rites, le grand-maître des Châtiments
s’arrêta, poussa un soupir et revint sur ses pas en disant:
--Où sont mes vingt ans?
En une seule nuit s’écroula l’œuvre que Confucius avait édifiée pendant
des années.
Car il bâtit sur le sable celui qui prend la morale des hommes pour
fondement de la société, celui qui ne tient pas compte de la beauté
cachée de la passion, de la vertu du désordre, de la force créatrice du
plaisir, et qui ne sait pas qu’il n’y a pas de plus magnifique aliment
pour nourrir l’âme et l’élever que l’amour, le simple amour de l’homme
et de la femme.