LES TROIS TÊTES DE MONG-PI

Cette nuit-là, Confucius eut un rêve.

Mong-Pi se tenait auprès de son lit, mais Confucius remarqua avec

surprise qu’il avait trois têtes différentes qu’il posait tour à tour

sur ses épaules.

La première tête était celle de la belle Miao-Chen. Elle était plus

belle encore que lorsqu’elle dansait; elle le regardait de ses yeux

violets et Confucius connut avec certitude que la nuance améthyste des

prunelles est bien cette rare lueur qui monte d’un étang où pourrissent

des végétations mortes, quand un ciel d’orage s’y reflète. Mais il n’eut

pas le temps de réfléchir au mystère qui fait sortir un beau rayon de la

putréfaction des eaux, car la tête de Miao-Chen était remplacée par une

tête d’âne. L’âne! La stupidité haïssable, l’incongruité, la

grossièreté! Mais il n’eut pas le temps de réfléchir à ce je ne sais

quoi de fidèle et d’amical qui se dégageait de la bête. C’était le vrai

visage de Mong-Pi qui se tenait à côté du sien.

Et Mong-Pi lui dit:

--Je suis la beauté de la courtisane, la folie de celui qui vit en

dehors de toute règle; je suis le rire, je suis ta victime, ô Confucius.

Tu me persécuteras toujours, car il y a une force en toi qui te fait

croire que ta vérité est la seule vraie et qu’il faut obliger les autres

à l’adopter. La moralité est ton essence et tu es prêt à me faire

souffrir mille supplices pour mon plus grand bien. Je t’échappe sans

cesse, mais tu me domines parce que tu es l’ordre et que tu commandes

aux gardiens des portes et à ceux qui ferment, le soir, les grilles

séparatrices des quartiers. Courtisane, je me mettrai nue malgré toi

pour troubler les adolescents; musicien, je jouerai les hymnes insensés

qui procurent aux hommes les rêves défendus. Je ferai éternellement ton

désespoir, ô fils du sous-préfet, maître des révérences, parfait

magistrat, modèle des ministres. Tu auras de ton côté les pères de

famille pleins de bon sens, les matrones vénérables, les hommes sensés,

les hommes vertueux, toute la société organisée. Je continuerai à vivre

avec des gens de peu, partageant mon temps entre la prison et la grande

route, mais, malgré le mépris que tu auras de moi, tu souffriras de

n’arriver jamais à me faire faire amende honorable devant ta saine

raison. Tu peux briser le luth, couper la tête de Miao-Chen, arracher

mon cœur de ma poitrine, je ne saurais périr, car je suis éternel et je

renaîtrai sous la forme de la cigale oisive ou du rossignol inutile. De

nous deux, ô sage, tu te crois sans doute le meilleur, mais j’ai sur toi

une supériorité que tu ignores, c’est que je ne saurais t’en vouloir,

car je suis ton frère, ô Confucius!

Le roman de Confucius · 第 43 / 62 题