Une alouette ironique battit de l’aile sur sa fenêtre et Confucius
s’éveilla enfin. L’insistance de l’alouette à faire avec son bec de
petits trous irréguliers dans le mica des carreaux lui fit pressentir
qu’il y avait quelque chose de changé autour de lui dans le respect de
ce qui devait être respecté.
Il s’habilla à la hâte. Sa garde et ses porteurs ne l’attendaient pas
devant la porte autour de son palanquin. Dans la rue, il faillit être
renversé par un ivrogne. Puis il se frotta les yeux, faisant un rêve
singulier. L’auguste directeur des cérémonies rituelles marchait sans
escorte devant lui et il étreignait une créature svelte et impudiquement
vêtue qui, par jeu, lui caressait parfois le nez avec une plume de paon.
--J’ai trop dormi, pensa Confucius. Le songe se poursuit dans la
réalité.
Comme il atteignait les bords du lac, la continuation du rêve se
manifesta ainsi:
A demi couché au fond d’une barque sur un amoncellement de roses
effeuillées, se tenait le Taï-Fou de la guerre. Il était visiblement
ivre. Une lanterne de papier peint se balançait au-dessus de sa tête et
il oscillait avec elle en riant stupidement. Une toute petite femme
était sur ses genoux et il lui lançait parfois une poignée de feuilles
de roses dans les cheveux.
Cette lanterne allumée en plein jour et la disproportion qu’il y avait
entre l’énormité du Taï-Fou et la petitesse de sa compagne furent pour
Confucius les symboles matériels de la débauche sous son aspect le plus
hideux.
Il ne put s’empêcher de faire à cette image irréelle un signe impérieux.
Le Taï-Fou y répondit en jetant négligemment vers lui une poignée de
roses et, comme la barque était tout près du rivage, l’une d’elles
toucha le front de Confucius et une petite épine le piqua légèrement. Il
perçut, au moyen de cette véridique épine, que ce qu’il prenait pour un
songe était une réalité, et il pressentit l’étendue de la catastrophe
qui frappait le royaume de Lou.
Sur le seuil du palais, il se fit annoncer au prince Tin. Mais celui-ci
lui fit répondre qu’il ne pouvait le recevoir. Il attendit vainement. Il
ne devait jamais plus se trouver en sa présence.
L’autorité de Confucius mourut mystérieusement dans toutes les âmes en
même temps. Les rouages des administrations qu’il avait créées ne
fonctionnèrent plus qu’avec lenteur et finirent par se disloquer. Les
dignitaires du royaume ne vinrent plus demander ses ordres. On cessa de
lui obéir. Il ne put en référer à l’invisible souverain. Un joueur de
luth reçut, sans qu’il en fut avisé, le titre de grand Ordonnateur des
fêtes du royaume avec des pouvoirs discrétionnaires. L’eunuque de Tsi,
qui avait conduit les quatre-vingts jeunes filles et qui passait pour un
homme de mœurs détestables, devint gouverneur des cinq palais de l’île
en losange, et des jardiniers semèrent d’innombrables narcisses et
transportèrent des canneliers avec de longues branches fleuries.
Yan-You vint avec sa troupe s’installer sur la grande place de la ville,
en face du temple de la Perfection immaculée. Il avait perdu ses deux
principaux artistes, car Mong-Pi avait disparu après la mort de la belle
Miao-Chen. Mais, selon la méthode qui lui était familière, il
instruisait les gens du peuple dans l’art du chant, il organisait des
chœurs immenses qui emplissaient toute la ville d’un immense chant de
joie.
Il n’y eut aucun ordre royal précis. Confucius sentit qu’il était
rejeté, éliminé, par le jeu naturel des choses, lui et ses règles
morales, ses lois vertueuses, lui et son implacable amour du bien.
Il décida de quitter le royaume de Lou et il donna rendez-vous un matin
aux quelques disciples qui n’avaient pas encore troqué leurs robes
noires contre des robes de parade.
Il tint à ne rien emporter, à s’en aller plus pauvre qu’il était venu,
car il était sincèrement désintéressé.
Mais Tseu-Lou et Tseu-Kong vinrent seuls au rendez-vous. Confucius
attendit longtemps inutilement dans la mélancolie matinale d’une rue
déserte. A la fin il se mit en route avec ses deux compagnons fidèles.
Or un chien errant, un misérable chien jaune, se mit à marcher derrière
son cheval et ne voulut pas le quitter.
Confucius le connaissait bien. Ce chien avait élu pour domicile le seuil
de sa maison. Il le voyait chaque jour et il était obligé de prendre un
bâton pour l’empêcher de rentrer chez lui, car il estimait que la
possession d’un chien est contraire à la propreté domestique.
Il le menaça inutilement. Le chien semblait s’être donné à lui. Il
s’arrêtait, le regardait avec de grands yeux tristes, puis, quand
Confucius repartait, il reprenait fidèlement sa marche derrière lui.
A la fin, Confucius le laissa faire et il dit à Tseu-Lou et à Tseu-Kong:
--Il n’y a pas pour m’accompagner un seul de ces habitants de Lou dont
j’ai voulu le bien si passionnément. Et ce chien que j’ai toujours
chassé de mon seuil me donne les marques de l’attachement le plus
véritable. Comme cela est mystérieux!