LE DISCIPLE SIU-KIA

Dans le palais des Esprits de la terre Lao-Tseu vivait avec un seul

serviteur qui s’appelait Siu-Kia. Une solitude de plus en plus grande

l’entourait, car, à l’imitation de l’empereur, autant par flatterie que

par un naturel penchant, toute la cour était devenue futile. Les lettrés

allaient de plus en plus rarement s’entretenir avec Lao-Tseu, personne

ne désirait la connaissance des livres, le vieux palais reposait dans

une atmosphère d’abandon.

Le serviteur Siu-Kia était un homme simple et taciturne. Lao-Tseu ne

l’instruisait pas. Mais même quand il ne parle pas, l’homme sage, par sa

proximité, donne une instruction secrète qui n’a besoin ni d’écriture ni

de mots. Siu-Kia, gardien des livres, compagnon des heures d’étude,

devint un disciple plus qu’un serviteur.

Il cessa peu à peu de raccommoder la vieille robe de son maître, de

balayer sa chambre, de secouer la natte où il dormait. Le jardin autour

du palais devint inculte parce que Siu-Kia méditait. Il n’était plus

susceptible que de l’effort d’aller chercher le riz, pour la nourriture,

de l’autre côté du fleuve et de le faire cuire. Lao-Tseu avait pris

l’habitude de puiser lui-même l’eau du puits, pour ne pas interrompre la

méditation de son serviteur.

La poussière s’accumula dans le palais. Les oiseaux nocturnes emplirent

les salles du battement de leurs ailes et firent leur nid sur les

colonnes de jaspe. Des plantes jaillirent entre les dalles des seuils et

obstruèrent les portes. Un cyprès s’abattit dans la grande avenue comme

pour en interdire le chemin aux derniers visiteurs. Il y eut dans le

jardin un pullulement de végétations plus denses comme si la nature

avait voulu donner au sage et à son disciple une plus parfaite solitude.

Et, assis sur les pierres branlantes ou sous les entrelacements de

bambous, l’archiviste de l’Empire expliquait bienveillamment à son

serviteur le mystère du Tao et ses propres idées devenaient plus claires

par la magie de l’expression. Siu-Kia connut que le Tao est la raison

suprême, l’essence primordiale, la voie où chemine l’esprit, l’esprit en

mouvement, et il connut que le Te est le deuxième aspect du Tao, la

vertu suprême, l’idéale perfection, l’amour en mouvement qui permet à

l’esprit de l’homme d’être absorbé par le Tao, l’essence divine.

Plus Siu-Kia pénétrait la vérité et plus il devenait immobile, car,

selon les enseignements de son maître, c’est par la méditation que l’on

arrive à connaître le Tao. En sorte que Lao-Tseu, qui ne voulait pas

nuire au développement de son disciple, partait à l’aurore chercher le

riz de l’autre côté du pont, le faisait cuire pour le repas et recousait

parfois la robe de Siu-Kia quand elle était trop déchirée.

Et un jour Lao-Tseu dit à Siu-Kia:

--Il est rapporté dans les Livres qu’il y a bien longtemps l’empereur

Mou-Wang a fait un voyage à la montagne Kouen-Lun située à l’Ouest. Là

il connut celle qu’il appelait la fille du roi occidental et, sur le lac

Yao, ils naviguèrent ensemble en chantant alternativement, pour se

plaire. Mou-Wang avait amené douze philosophes, qui rapportèrent la

connaissance des arts magiques et des sciences cachées. J’ai toujours

pensé que dans les pays de l’Ouest, après la montagne Kouen-Lun, il y

avait un lieu inaccessible où vivent des hommes d’une sagesse parfaite,

héritiers des secrets perdus des races anciennes, qui ne sont plus

soumis à la transformation de la mort et s’efforcent de diriger

l’humanité dans la voie de l’esprit. Or, cette nuit, j’ai fait un rêve.

J’ai vu, assis sous un figuier, un homme qui avait un visage rayonnant,

empreint d’une ineffable bonté et qui méditait. J’ai retrouvé dans son

regard une expression que j’ai vue souvent dans mes propres yeux, quand

il m’est arrivé de me mirer dans l’eau d’un étang. Le paysage qui

entourait le figuier et l’homme rayonnant me fait augurer par sa

richesse luxuriante que c’est un paysage des pays d’au delà les

montagnes de l’Ouest. Je suis trop vieux pour aller si loin. Mais

peut-être toi, qui es jeune et fort, voudras-tu t’en aller là-bas et

t’enquérir des enseignements de cet homme merveilleux qui, j’en suis

certain, appartient au groupe des merveilleux sages solitaires qui

dirigent les hommes par l’esprit et a été envoyé par eux.

A peine Lao-Tseu avait-il dit ces mots que Siu-Kia était debout:

--O maître, je vais partir sur-le-champ. J’atteindrai le mont Kouen-Lun

et les royaumes qui sont à l’Ouest; je verrai l’homme merveilleux et je

te rapporterai ses paroles.

Il prit un bâton, fit une boule avec du riz bouilli et pressé et la noua

sur son dos. Mais il hésita:

--Qui prendra soin de toi? Qui préparera ta nourriture en mon absence?

Lao-Tseu sourit:

--Ceci est peu de chose. Mes besoins diminuent chaque jour. Tu vas

chercher pour moi, au loin, une nourriture divine.

Et bien des jours s’écoulèrent. Chaque matin, sous l’aspect d’un très

pauvre homme, l’archiviste de l’empire se rendait au marché acheter

quelques légumes. Aucun lettré ne le visitait plus. Il ne voyait à

chaque nouvelle lune que le fonctionnaire chargé de lui verser ses

appointements. Il se réjouissait de sa solitude. Le palais des Esprits

de la terre était de plus en plus pour les habitants de Lo-Yang ennuyeux

comme la science, redoutable comme la vérité.

Très souvent Lao-Tseu interrompait ses méditations et regardait

anxieusement la grande avenue de l’inculte jardin, avec l’espoir d’y

voir apparaître la silhouette de son disciple Siu-Kia.

Le roman de Confucius · 第 31 / 62 题