La célébrité de Confucius se répandait dans l’empire par le moyen des
conversations comme l’eau du fleuve Hoang-Ho se répandait dans les
cultures par le moyen des canaux d’irrigation.
Lorsque le temps de son deuil fut terminé, Confucius dit à Tseu-Lou et à
Tseu-Kong:
--Je ne peux consacrer à une épouse qui n’a pas de piété filiale une
sagesse qui sera utile à tout l’empire. Parce que mon âme est aussi
inaccessible à une pensée mauvaise qu’un morceau de jade à la morsure
d’une fourmi, les princes m’appellent auprès d’eux pour me demander des
conseils. Je compte répondre à leur appel. Peut-être s’en trouvera-t-il
un qui me choisira comme ministre pour que j’instaure parmi son peuple
le règne de la vertu.
Alors commencèrent les voyages de Confucius. Il les faisait avec lenteur
sur un chariot recouvert de toile et traîné par un bœuf, car la sagesse
chemine sans hâte. Quelques disciples l’accompagnaient et c’était
Mong-Pi qui préparait le repas quand on s’arrêtait sur une prairie au
bord d’une rivière et qui poussait le chariot quand les montées étaient
trop rudes.
Le roi de Tsi reçut Confucius avec magnificence et fit semblant de le
consulter sur divers sujets de politique. Mais c’était un homme cruel
qui ne croyait qu’au mal et qui le chérissait. Il fut stupéfait
d’apprendre de la bouche de Confucius que la bonté est native chez
l’homme et que le devoir du prince est de la développer en lui et chez
ses sujets. Il aurait voulu faire mourir le sage et ses disciples, mais
il n’osa pas et se contenta de les éloigner.
Le roi de Wei offrit à Confucius un palais comme demeure et s’entretint
plusieurs fois avec lui. Mais c’était un homme timoré, tellement ennemi
des nouveautés qu’il fut effrayé même par un sage qui se montrait
novateur en faisant profession de bannir les nouveautés et de revenir
aux usages des anciens. Au bout de quelque temps il assigna à Confucius
un palais plus somptueux que le premier, mais dans un lieu montagneux,
éloigné de la ville, et où l’on ne parvenait que par un chemin défoncé
que la pluie rendait impraticable. Confucius fut obligé d’en partir à
l’automne, sous peine de s’y trouver bloqué durant des mois.
Le roi de Thsou vint à son devant et se tint debout pour l’accueillir
sur le pont qui marquait la frontière de son royaume. Mais c’était un
homme borné qui ne comprit rien à ce que lui dit Confucius. Il fut
timide devant lui et ne sut que lui répondre. Pour ne plus avoir le
sentiment pénible de son infériorité, il se refusa à un nouvel entretien
et il lui fit dire que cet entretien n’aurait lieu que quand il se
serait bien pénétré des enseignements de la première conversation et
quand il en aurait assimilé la substance. Cependant il lui offrit un
palais spacieux comme habitation et il lui envoya chaque jour une
nourriture abondante.
De tous les côtés, des jeunes hommes accouraient qui voulaient être les
disciples du sage et écouter ses leçons. Les mandarins donnaient des
réunions en son honneur et, quand il traversait un village, le peuple
était rassemblé le long de la route pour le voir.
Confucius décida d’aller visiter la capitale de l’empire où bien des
lettrés le réclamaient. Lia-Yu, le fils d’un grand du royaume de Lou qui
possédait une des plus importantes fortunes de la Chine et qui venait de
s’enrôler parmi les disciples, s’offrit pour faire les frais de ce
voyage. Le roi de Thsou fut ravi de cette décision et envoya un char
neuf avec des chevaux comme présent.
Il décida, de plus, qu’une escorte accompagnerait Confucius, car les
routes étaient infestées de brigands.
La veille de ce départ, Confucius délibéra avec Tseu-Lou et Tseu-Kong
pour savoir quelle conduite il fallait tenir au sujet de Mong-Pi.
Mong-Pi fréquentait les endroits mal famés et avait recommencé à
s’enivrer. Il était grossier et d’aspect sordide. Il ne semblait avoir
fait aucun progrès en sagesse et en vertu depuis qu’il était admis à
écouter Confucius. En somme, il n’était guère plus intelligent que le
roi de Thsou. Beaucoup d’hommes convenables s’étonnaient qu’une telle
créature vécût dans le sillage d’un aussi grand sage.
--Il pratique la vertu filiale, répétait Confucius hésitant.
--Mais il la pratique contrairement aux rites, répondait Tseu-Lou, en
faisant des contorsions et des grimaces devant un morceau de bois qu’il
plante en terre. C’est davantage déshonorer la vertu filiale que la
pratiquer. Lia-Yu, qui est un jeune homme délicat, est écœuré par les
manières et par le costume de cet éternel mendiant qu’est Mong-Pi. Or,
nous allons lui avoir des obligations. Si la sagesse est toujours du
côté des convenances, je crois que les convenances veulent que Mong-Pi
soit banni de la compagnie des sages.
Il en fut décidé ainsi.
Le départ de Confucius fut une apothéose. Tous les lettrés de Thsou
étaient groupés devant sa porte; l’on fit des discours et l’on jeta des
fleurs sur ses pas. Ses disciples défilèrent derrière lui au milieu des
bravos.
Pour participer à cet éclat, Mong-Pi avait coupé un grand bâton neuf sur
lequel il s’appuyait et auquel il avait laissé une branche verte
couverte de feuilles. Il pensait par ce détail printanier compenser la
triste apparence de son costume et figurer honorablement au dernier rang
des disciples du maître.
Mais Tseu-Lou lui signifia les ordres formels de Confucius. La pratique
de la vertu comporte une bonne conduite dans la vie autant que le
respect des convenances dans son extérieur. Tant pis pour Mong-Pi qui
l’avait oublié et se contentait d’un peu de feuillage au bout d’un
bâton. Il ne serait pas du voyage. Il devrait rester avec ses pareils.
Il y avait longtemps qu’on était sorti de Thsou et le cortège, composé
de voitures et de cavaliers, avait gravi une colline quand Tseu-Lou, en
se retournant aperçut au loin la forme claudicante de Mong-Pi qui
courait sur la route, dans la poussière.
Il le dit à Confucius et celui-ci fouetta les chevaux avec une certaine
mauvaise humeur qui provenait peut-être du remords qu’il éprouvait.
Puis il murmura:
--La vertu a une image extérieure qui contraint notre cœur à certains
sacrifices. Ainsi on est parfois obligé de perdre un chien fidèle, mais
mal élevé.